VERSIONS CATALANES
Le Romancerillo de Mila (n° 209) contient une chanson intitulée los Presos, et représentée par onze versions : A, A' , B' , B, C, D, E, G, de la Catalogne proprement dite ; A", A'", du Roussillon ; F, de l'île Majorque. Une douzième (//) se lit au recueil de Briz; deux autres (/, F), dont la dernière majorquine, en celui d'AGUiLÔ. Or, cette chanson n'est rien autre chose que la Pernette tronquée, et amalgamée à une autre chanson française répandue dans l'Ouest (les Prisonniers sauvés par une chanson) 1 : outre
1. Vendée : Poès. pop. de la France, VI, mss. B. N. (publ. par Rolland, I). — Moncontour (Côtes-du-Nord) : Ibld., IV, (publ. par Rolland, I). — Savenay (Loire-Infre) : Pavec. — Velay : Smith, Rev. des Langues romanes,
quelque rapport de sujet, l'identité du mètre et de l'assonance (dodécasyllabes assonants en 6 ') explique bien la confusion qui s'est ici produite.
Les quatorze versions de los Presos se diversifient en trois ou quatre groupes, dont A A A" B F F' représente la forme la plus voisine de la tradition française. Le thème est le suivant :
Dans la prison d'une ville (Lleyde A E G H, Figuières A' , Napols F F'), il y a une troupe de prisonniers (nombre variable) qui chantent une chanson. Une dame (Marguerite généralement, la fille du Roi A", la Reine B) les écoute de sa fenêtre. A sa vue, les prisonniers — entre lesquels se trouve le chéri de la dame — se taisent; interrogés, ils déclarent qu'ils ne sauraient chanter, n'ayant mangé ni bu depuis plusieurs jours. « Chantez ! dit-elle alors, je vous ferai sortir de prison. » Elle s'en va vers son père, lui demande les clés de la prison. C'est à partir de la réponse du père qu'on reconnaît avec netteté le thème et les vers mêmes de la Pernette ; voici la suite d'après A :
(11 a) — Ay filla Margarida, aixô n' ho faré yo. (n b) Demi sera dissapte els penjarem a tots.
— Ay pare, lo meu pare, no penjeu l'aymadô !
— Ay filla Margarida, sera '1 primé de tots. (12) — Ay pare, lo meu pare, penjeume a rai y tôt !
(14) A cada cap de força poseu-hi un ram de flos.
(15) La gent quant passaran sentiran gran olô.
(16) Diran un pare-nostre per el pobre aymadô !
Dans A\ le v. (12) offre cette variante précieuse : Si penjan â don Perris, penjeume a mi y tôt ! où l'on retrouve en « don Perris » Y « ami Pierre » de la chan-
1. O nasalisé : mais on sait que la nasalisation ne se fait pas sentir dans le catalan, ainsi les assonances enôet en on s'y confondent.
son française; ce nom, remplacé dans B « par don Fernand », est tombé dans les autres versions.
Plusieurs versions ont pour refrain : la vida mia, — la vida amor !, ou, à peu près comme en français, l'onomatopée lireta, lira !
En somme, des 12 ou 11 vers du type français sud-ouest, 6 ont passé dans la chanson catalane, savoir les derniers, auxquels manque seulement le v. (13) relatif à la sépulture des amants; par suite de cette omission, les fleurs ne sont plus posées sur la tombe, mais aux bouts des fourches patibulaires ; comme dans la leçon piémontaise, les gens qui passent respirent le parfum de ces fleurs. Le nom de « Marguerite », employé par la plupart des chanteurs, et dans le dialogue exclusivement, est à remarquer : c'est le même qu'on a relevé déjà dans les versions dialoguées de Baladais et Lectourois ; d'où il suit que le modèle de la pièce catalane faisait partie de ce groupe (cf. aussi l'hémistiche final de A « ...per el pobre aymadô » avec celui de Baladais « ...per praoubes amourous»).
La Belle à la tour, qui est une forme abâtardie de la Per nette, fut écrite de la main du greffier Taillefier, sur un registre de Namur, pendant le second tiers du xve siècle l ; la Pernette devait donc exister dès le premier tiers en son pays d'origine. Et d'autre part, elle n'est pas antérieure à ce même siècle : l'invention du rouet à filer (vv. 2 et 3), que mentionne pour la première fois, à ma connaissance, le Ménager de Paris (1393), datant du xive très avancé.
Les versions de la Pernette originale, partagées par moitié en françaises et en dialectales, occupent une aire étendue, qui
1. L'histoire musicale fournit une donnée concordante avec celle-ci. Nous savons que l'air de la Belle à la tour servit de thème à une messe polyphonique du musicien De Orto (Dujardin), lequel vivait dans la seconde moitié du xve siècle.
comprend la France d'oc avec le domaine franco -provençal : quel est, dans cet espace, le point précis où la chanson a pris naissance? l'analyse linguistique nous permet de le dire. Tout d'abord, on observe que la Pernette, écrite en français, donne à côté des finales régulières en ou des groupes d'assonances en eu (fleurs, amoureux) et en on (baron, marierons), qui semblent en briser l'unité rythmique : mais ce n'est là qu'une apparence, si l'on prend garde que ces divers sons représentent en définitive un ô tonique latin, maintenu intact dans le français primitif (voy., par exemple, la Chanson de Roland), mais qui s'y diversifia de bonne heure en ou, eu, on, tandis qu'il persistait jusqu'à nos jours, à l'état de ou, dans tous les dialectes d'oc. Pour les autres parlers d'oïl, beaucoup, à la vérité, ne connaissent, non plus que ceux du midi, l'affaiblissement de Yô en eu (ils disent : seignour, amourous), mais tous obéissent à la même loi que le français pour ce qui est de la nasalisation de on : en sorte qu'il est légitime d'affirmer qu'un système d'assonances tel que jor : baron : amoros n'est possible, depuis une époque très reculée, ni en français, ni dans aucun autre dialecte d'oïl. Et ces déductions d'ordre phonétique sont confirmées par l'étude du vocabulaire : le verbe pendolar (vv. n et 12), fait sur un type baslatin pendulare1, et synonyme de « pendre » au sens actif, est fréquent en Provence et dans la région franco-provençale; mais il manque en oïl, ou du moins n'y dépasse pas les provinces du centre (voy. Jaubert, Glossaire du Centre de la France, v° pendoler); le nom de « tour» (v. 2), pour signifier la machine à filer, est aussi d'usage méridional, les gens du nord employant constamment à cette fin les diminutifs « rouet » ou « touret ». On pourrait enfin, si la série des précédentes preuves ne rendait l'insistance superflue, relever certains détails, tels que les « roses » et « millefleurs » funéraires, le « chemin de Saint- Jacques [de Compostelle] », qui sont à coup sûr d'une couleur moins
1. Comp. l'italien pen^olare, le portugais pendurar, le roumain spân^ura.
septentrionale. D'un autre côté, nous avons la certitude que la Pernette n'appartient pas davantage à un dialecte méridional proprement dit, cela à cause des formes verbales maridaron^s), pendolaronÇs) , placées à la rime : car les irespers. plur. en on sont tout à fait inconnues des Français d'oc, qui diraient ici maridaren, pendolaren. Ainsi, il faut de nécessité que la chanson ait été composée dans une région mitoyenne, à la limite française de ce territoire franco-provençal où se rencontrent et se mêlent les caractères des parlers d'oc et d'oïl, plus particulièrement dans l'extrême nord du Lyonnais ou du Forez: Ce pays-ci convient d'autant mieux, que les versions foréziennes de la Pernette sont remarquablement pures, et que la chanson, au témoignage de V. Smith et de V. de Laprade1, y a conservé jusqu'à nos jours une vitalité singulière. Enfin c'est, paraît-il, une ancienne tradition locale, que le prisonnier Pierre fut « un paysan pris et pendu à Montbrison, pour rébellion contre le fisc et la gabelle du roi Philippe le Bel»2; et quoiqu'il n'y ait à faire aucun fond sur de telles localisations de légendes, il n'en reste pas moins que le seul Forez nous montre les amours de Pernette et de Pierre ainsi liées à l'histoire de la région.
De son terroir natal, la Pernette dut promptement atteindre la ville de Lyon, s'y accommoder au langage français; et soit sous cette nouvelle forme, soit en glissant insensiblement d'un patois à l'autre, elle occupa jusqu'à la Méditerranée tout le bassin du Rhône, qui est demeuré son foyer principal. Cependant une version particulière, tronquée et manquant du nom de Pernette, se détachait vers l'ouest, gagnait à travers l'Auvergne la vallée de la Garonne, et aboutissait, vraisembla-
i. « Que de haltes n'avons-nous pas faites pour mieux entendre les bouviers qui, lentement et à pleine voix, se lançaient l'un à l'autre ce mélancolique refrain! Il nous semble voir encore, le long des chemins accoutumés, ces vastes labourages où six charrues marchaient de front au chant de Pernette, où six fçrtes voix s'interrompaient aux mêmes intervalles pour exciter les bœufs en les appelant par leur nom. » (V. de Laprade, Pernette, note I).