‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 54 sur 160 · De Meaux, Eloge de Victor de Laprade · texte numérisé non relu

De Meaux, Eloge de Victor de Laprade

G. Doncieux. — Romancero populaire de la France. ?

blement, à Bordeaux. Que si l'on considère l'immense expansion maritime et commerciale par où cette ville se distingua dès le moyen âge, on ne saurait manquer d'établir un rapport entre les voyages de sa marine marchande et les multiples migrations du type occidental de la Pernette. Quoi qu'il en soit, c'est les rejetons de cette famille sud-ouest que nous voyons se propager en Poitou, Bretagne et Normandie, surtout le littoral atlantique ; c'est eux qui, adultérés, mais faciles à reconnaître, envahissent la Catalogne ; c'est eux que l'on retrouve en Piémont, où ils n'ont point pénétré par la frontière des Alpes1, mais bien par la côte ligurienne, apportés qu'ils y étaient par nos mariniers de l'Ouest.

Par les racines de son thème, la Pernette plonge profondément dans notre lyrique du moyen âge ; et l'on ne citerait point chez nous d'autre poésie populaire aussi approchante de ces « romances » ou « chansons de toile », qui abondaient en France vers le xne siècle, et que M. G. Paris2 a définies excellemment « des chansons de peu d'étendue, qui nous exposent en un petit tableau une aventure ou, souvent, une simple situation d'amour ». Tout de même que dans la Pernette, les trouvères mettent volontiers en présence une mère sévère et une fille amoureuse ; et la fille est assise à un travail de femme, quand s'engage l'entretien 5 . Qu'on ouvre le recueil

i . Si la communication s'était faite par les Alpes, on trouverait en Piémont des versions de la Pernette analogues à celles qui ont cours dans le bassin du Rhône : mais c'est de quoi l'on n'a aucun exemple, tous les spécimens piémontais connus de la chanson se référant à des types gascons, poitevins ou normands. D'une manière générale, en fait de chants populaires, les montagnes séparent, la mer et les cours d'eau rapprochent.

2. Manuel de Vhist. de la Litt. franc, au moyen âge, ire part., § 1 18.

3. De même, dans la poésie populaire d'autres peuples. La vise danoise de Redselille og Medelvold (Grundtvig, n° 271, V) coinmence ainsi : « Redselille et sa chère mère, elles tissent au dur métier d'or... »

Et une chanson catalane, publiée par Milâ, n° 229, et par Briz, III :

La mare y la filla a la porta s'estan,

La filla broda seda, la mare broda estam...

de Bartsch % on verra, dans la 14e romance, la fille et la mère qui « se siéent à l'orfroi » ; dans la 2e {Belle Aiglentine), la fille coud, sa mère l'aperçoit ; dans la 6e {Belle Yoland), elle coud, sa mère la « chastoie » ; mais Belle Amelot surtout, qui est la 8e, évoque la Pernette par une saisissante ressemblance. Amelot file seule en chambre, sa mère l'écoute, puis elle entre : « Fille, prenez mari le duc Girard ou le comte Henri. — Par Dieu! mère, moult mieux aime vivre ainsi » (et le refrain, lié qu'il est par le sens aux vers de la romance, achève la pensée : Done% ma mari Garin, mon dous amin /). N'est-ce pas là, sous des noms plus nobles, les personnages mêmes et les propos de la Pernette ? «Te donnerons un prince ou le fils d'un baron. — Je veux mon ami Pierre!... » Ainsi la Pernette se pourrait concevoir comme une vieille chanson courtoise, repensée par un poète paysan. Cette fleur des champs fut transplantée, à son tour, dans la littérature savante; et sur ce même sol forézien, où quelque chanteur inconnu l'a semée il y a près de cinq siècles, un grave et noble poète de nos jours la fit épanouir en une sorte de grande idylle tragique. Victor de Laprade explique ainsi la genèse du poème de Pernette, qui était son œuvre de prédilection : « Nos premiers souvenirs poétiques se rattachent à l'amour malheureux de Pernette et de Pierre, à la douce mélodie de cette ballade — La vieille chanson n'offrait pas au moderne poème un sujet bien déterminé... Mais en empruntant à la légende le nom de Pernette et cette vague histoire d'une amante dévouée jusqu'au tombeau, l'auteur gagnait bien autre chose qu'un canevas heureux. Tous les chers et pieux souvenirs attachés pour lui à ce chant rustique..., mille impressions de son enfance et de sa jeunesse, réveillés et groupés autour de Pernette, devenaient une source intarissable d'inspirations vivantes et personnelles. » Pierre est devenu, chez Laprade, un réfractaire, puis un franc chasseur de 18 14, qui s'arme contre

1. K. Bartsch, Romances et Pastourelles françaises des XII* et XIIIe siècles, liv. I.

l'invasion étrangère, comme il a d'abord résisté aux recruteurs impériaux; surpris par la fusillade de Pierre et de ses Foréziens, l'ennemi lâche pied, mais dans sa retraite il crible les bois d'une dernière décharge; et Pierre est blessé à mort. A la place même où il expire, le curé le marie à Pernette; et c'est là que sa tombe est creusée, à l'ombre de la vieille forêt consacrée par son sang. Pernette survit de longues années, vierge et veuve ; et quand elle part à son tour, on rouvre pour elle cette fosse, moins funèbre encore que nuptiale, où les deux époux reposeront dans l'éternité. Les linéaments de la chanson primitive se laissent deviner à peine, ainsi recouverts d'un dessin plus riche et d'une couleur toute moderne; mais, par un rappel délicat, le poète en a voulu perpétuer le trait final dans ces vers de son épilogue :

Leur humble monument, dressé sur la bruyère,

Ne manquera jamais de fleurs, ni de prière ;

Il reçoit chaque été nombre de pèlerins,

Il entend leurs secrets, il guérit leurs chagrins.

Une antique légende ici se renouvelle :

Pierre et Pernette auront leur mémoire immortelle...

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La romance de Pernette, si populaire, et à si bon droit, dans toute la terre gallo-romane, repose sur un thème trop peu substantiel pour donner une solide prise à un traducteur. Mais si de fait aucun peuple étranger ne se l'est positivement assimilée, il est arrivé du moins que les cinq derniers vers, détachés du contexte et rajustés à d'autres fables, ont passé d'idiome en idiome avec un succès extraordinaire ; tellement que cette façon de discours testamentaire à l'usage des désespérées d'amour est devenue, pour les chansonniers de tous pays, un véritable lieu commun élégiaque. On dira qu'une telle imagination, naturelle autant que poétique, a pu surgir spontanément de plusieurs côtés à la fois; et cela serait vrai, s'il

s'agissait d'une affinité toute simple; mais comme c'est une similitude rigoureuse que l'on constate, portant sur le nombre des couplets, l'ordre des idées, le choix des images et des expressions, il s'ensuit que le hasard ne peut être ici en cause, et que la finale des fleurs funéraires dérive partout d'une même source '. Or, que cette source première soit la chanson de Pernette, qui nous donne le motif sous une forme parfaite et logiquement amené, plutôt que les pièces étrangères où il n'apparaît qu'accidentellement, joint par une soudure visible et souvent grossière, cela ne saurait faire question.

Entre plusieurs exemples qu'on peut fournir de cette sorte de greffe poétique, voici, je crois, le plus frappant : je l'emprunte à une chanson des Wendes de Lusace, relative au thème de Héro et Léandre, et dont on a deux textes peu différents (Haupt- Schmaler, Volshlieder d. Wenden in d. Laiisit^ II. — Rolland, d'après W. v. Schulenburg, Rec. de Chans. pop., IV) \ La belle du poème wende, voyant son amant noyé, et prête à se donner la mort, tient le discours suivant (la traduction, faite sur les deux rédactions combinées, est placée en regard des derniers vers de la Pernette) :

i. Il faut se garder de faire confusion entre la finale ainsi définie et un autre motif, assez fréquent aussi dans la poésie populaire, et qui n'est pas avec le premier sans quelque analogie extérieure : c'est à savoir ces plantes ou ces arbres, qui, venant à pousser sur les tombes voisines de deux amants, mêlent leurs fleurs et leurs rameaux (voy. l'enquête faite à ce sujet dans Mélusine, II). Dans la Pernette, il s'agit simplement de fleurs commémoratives, répandues sur la sépulture du couple amoureux, et tout à fait comparables aux bouquets dont nous avons coutume d'orner les cercueils et les tombeaux de nos morts. Mais le second motif est un développement de cette croyance animiste, assez familière aux esprits simples et chère à l'imagination des poètes, que l'être humain, une fois dissous, peut se perpétuer en quelque façon dans le règne végétal : ainsi, par ces arbres, enracinés dans leur fosse même et nourris de leur substance, les amants continuent de vivre, et leurs âmes cherchent encore à s'unir dans le mélange des arômes et dans l'entrelacement des branches.

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