‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 57 sur 160 · SON ARMORICAIN LA PERNETTE · texte numérisé non relu

SON ARMORICAIN LA PERNETTE

Quand je serai morte, enterrez-moi, Au chemin de Saint-Jacques

Mettez ma tombe au milieu du cimetière, enterrez-nous tous deux.

Placez sur ma tombe deux bouquets, Couvrez Pierre de roses

Un de roses rouges, un de blanches. et moi de millefleurs.

Quand les jeunes clercs passeront par là, Les pèlerins qui passent

Ils prendront chacun une fleur. en prendront quelque brout.

Et ils se diront l'un à l'autre : Diront : Dieu aye l'âme

Voici la tombe d'une jeune fille, des pauvres amoureux !

Voici la tombe d'une fille jolie, L'un pour l'amour de l'autre

Qui est morte du chagrin d'amour. ils sont morts tous les deux.

S'agissant ici d'une fille amoureuse de l'amour, et qui n'a pas d'amant, le dualisme de la Pernette n'aurait plus de sens : on voit comment, par quelques retouches légères, le Bas-Breton a su appliquer à une personne unique ce que le chansonnier primitif avait dit d'un couple. Le son ayant été traduit en français I sur les confins de la Bretagne celtique, la finale ainsi modifiée est entrée derechef dans notre poésie populaire.

L'instinct du peuple ne se trompe guère. Si tant de chanteurs, à tous les bouts de l'Europe, furent touchés de ces vers au point de les mêler en leurs chansons, c'est qu'il y a là en effet quelque chose d'unique dans la poésie traditionnelle. Nul doute qu'avec un peu d'apprêt littéraire, on les verrait s'étaler dans nos anthologies comme un joyau lyrique du

i. Orne : J.-J. Ampère, d'après de Corcelle. — Avranchin : de Beaurepaire. — Messin : de Puymaigre. — Savenay : Pavec. — Quercy : Daymard. — Etc.

plus haut prix. Ils laissent à l'âme cette impression de douceur ensemble et de tristesse, qui fait le charme suprême d'un Tibulle ou d'un Lamartine. Cette tombe au bord du grand chemin, où deux amants reposent sous une jonchée blanche et vermeille, où des pèlerins s'arrêtent afin d'y prendre une corolle et d'y déposer une prière, quel plus joli tableau d'élégie ? et ce double souhait d'une jeune fille, rêvant une mort embellie de rieurs et sanctifiée d'oraisons, n'est-ce pas le Sparge rosas, viator des sépulcres antiques et le Prie% pour eux ! des funérailles chrétiennes, unis dans le plus délicieux accord final?

Après ces vers-là, toute la fable de la Pernette va s'effaçant presque du souvenir: on dirait qu'elle ne fut inventée que pour leur servir de support. Et cette fable même, sous la charmante limpidité de l'expression, n'est au fond qu'un tissu d'énigmes. Qu'est-ce que cette belle fileuse de Pernette ? une fille de roi, comme l'a entendu la tradition normande, ou bien quelque paysanne, à qui sa mère promet des époux princiers par une de ces hyperboles naïves où se plaît la poésie du peuple ? Et Pierre, pourquoi est-il en prison ? condamné à mort ? et d'où vient aux parents de Pernette le pouvoir qu'ils ont sur sa vie? Tout cela nous demeure obscur, et sans doute ne l'était guère moins pour l'auteur de la chanson. Bien plus, l'histoire, si tant est qu'elle ait commencé, ne finit pas : car nous ignorons le sort des amants, et si les menaces de la mère, si le désespoir de la fille auront leur effet. Au vrai, l'auteur ne se préoccupait guère du dénoûment, parce qu'il faut bien qu'un drame se dénoue, mais non pas de même une élégie. Or, les trois vers narratifs qui posent la scène, l'intervention de la mère qui constitue un dialogue, ont beau classer la Pernette parmi les chansons lyricoépiques : elle se résout aisément, si l'on isole les discours de l'héroïne, en une rêverie élégiaque du genre de la Claire Fontaine. Aussi bien, l'âme de Pernette est claire, sinon son aventure; et c'est l'essentiel. Qui nous montre un sentiment développé en perfection, il ne faut pas lui demander davantage. Bien d'autres

chansons amuseront notre curiosité d'une action fortement nouée, de surprenantes péripéties; c'est assez, pour la gloire du chantre innomé de la 'Vernette, d'avoir associé en un symbole exquis ces deux choses, où tout l'œuvre de l'art se résume et tout le jeu de la nature : l'Amour et la Mort.

CATALOGUE DES VERSIONS

France d'oïl

A : Chansonnier m s. de Paris (B. N. mss. fr. 12,744), fin du xve siècle; publié par G. Paris, Chansons du XVe siècle, 1865.

B' [fragm.] : Farce de Calbain, 1548.

C [fragm.] : A. de Launay [édit.], La Fleur des Chans. amoureuses... Rouen, 1600.

D [fragm.] : Le Fèvre, Meslanges de musique de Jacques Le Fevre, Paris, 161 3.

B" [fragm.] : Comédie des Chansons, 1640.

Mayenne : Chants pop. de la Mayenne, ms. de la Bibl. de Laval, (recueil factice; la pièce en question fut rédigée vers 1825).

= Version identique dans les Poés. pop. de la France, VI, mss. B. N.,r. 1856. — Publ. dans la Mélusine, VIL

Piémont

Canavais : Nigra, Canti pop. del Piemonte (n° 102), 1888, (version avec variante).

Catalogne Catalogne : Mila, Romancerillo catalan (n°236), 1882.

FORMULE RYTHMIQUE

Chanson à danser l. Vers de 16 syl. = 8 + 8, masculins, uniformément assonances en é; chaque vers forme couplet. Il n'y a pas de refrain indiqué; d'après D (cf. Mayenne), le redoublement des hémistiches en tient lieu.

Dans la version catalane, le vers est ramené au type de 14 syl. =7 + 7; dans les piémontaises, au décasyllabe, et sans rime constante.

TEXTE CRITIQUE

1 Av'-ous point vu la Péronnelle, que les gens d'arm' ont emmené' ?

(bis)

2 Ils l'ont habillé* comme un page : c'est pour passer le Dauphiné.

3 El avoit trois mignons de frères qui la sont allés pourchasser.

4 Tant l'ont cherché' que l'ont trouvée à la fontaine d'un vert pré.

1. A,B',B", D ; C(N'av... amenée?); Mayenne (N'as-tu... q. nos gend. o. tant cherchée?); Canavais (Bundi, la bêla Peroneta.... S'a l'an meinà-la via). « Péronnelle » est l'ancienne forme française du latin Petronilla; le nom a subsisté, légèrement altéré, dans les versions piémontaises ; il a disparu de la catalane.

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