‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 74 sur 160 · Buandières » = lavandières, de « buée » = lessive · texte numérisé non relu

Buandières » = lavandières, de « buée » = lessive

LESCRIVETTE 1 33

18 — « Et comment pourrais[-je] faire pour elle entretenir ? »

— « Habillez-vous en pauvre, en pauvre pèlerin, 20 Et demandez l'aumône au nom de Jésus-Christ. »

L'Escrivette en fenêtre de loin l'a vu venir. 22 — « Faites-moi l'aumônette, au nom de Jésus-Christ !

Faites-moi l'aumônette, dame de mon pays ! » 24 — « Ah ! comment pourriez [-vous] être des gens de mon

[pays ?

[Puisjque les oiseaux qui volent n'en savent pas venir : 26 [N']y a que les hirondelles qui font ici leur nid. »

— « Si [le] suis- je, l'Escrivette, je suis le tien mari ! » 28 — « Chambrière, mets la table à bon pain, à bon vin,

Et baille-lui à boire en tasse d'argent fin ! » 30 — « Dis-moi, l'Escrivette, t'en voudrais[-tu] pas venir?

— « [Ne] voudrais pas l'ouïr dire, voudrais être en

[chemin !

32 Si le mène à son coffre y prendre tout l'or fin,

Si le mène à l'étable choisir deux beaux roncins : 34 « [Vous] monterez sur le rouge, et moi dessus le gris. »

[Ne] furent pas à l'eau, le More se fait ouïr : 36 « Le Diable te le pèle, traître de pèlerin !

Sept ans [je te l'ai nourrie de bon pain, de bon vin, 38 Sept ans te l'ai vêtue de soie et de satin,

Sept ans te l'ai chaussée de souliers maroquins. 40 Si [je] la pouvais tenir, te la ferais mourir! »

Étrangère à la France d'oïl, l'Escrivette est commune au pays d'oc, y compris le territoire franco-provençal, au Piémont et à la Catalogne. Que si l'on compare ensemble ces divers groupes de versions, il apparaît d'abord que les catalanes, les piémontaises, ainsi que les franco-provençales (celles-ci francisées au détriment de la rime) sont des formes secondaires d'un original d'oc, représenté par les versions dialectales de Provence,

Dauphiné, Languedoc, Gascogne et Guienne. Et entre ces différentes provinces, le foyer nettement circonscrit de la chanson indique pour sa patrie le littoral languedocien.

L'âge de l'Escrivette ne peut pas être fixé avec la même précision. Sous prétexte que les invasions sarrasines dans le midi des Gaules remontent jusqu'au vme siècle, on l'a voulu faire contemporaine des premiers Caiolingiens, vieille de quelque onze cents ans ! Il n'y a pas à discuter une hypothèse aussi énorme. En fait, la rythmique du poème, aussi bien que ses sources, qui seront étudiées tout à l'heure, posent le xve siècle comme une limite extrême et qu'il n'y a probablement pas lieu d'atteindre : on placerait plus volontiers VEscrivette au siècle suivant, qui vit éclore par tout le territoire gallo-roman tant de belles « chansons d'histoire », Dame lombarde, la Pénitence de Marie-Madeleine, la Porcheronne, etc., pareilles à VEscrivette par la franchise et la naïveté du coloris.

Il résulte d'une communication faite à D. Arbaud (voy. ses Chants pop. de la Provence, II, p. 79) par A. Germain, de Montpellier, qu'il vint habiter en cette ville, vers le milieu du dernier siècle, un marquis L'Escrivay de Monistrol, réfugié carliste, lequel prétendait descendre de l'Escrivette traditionnelle, et montrait une vieille tour qu'on voit au village de Mireval, près Montpellier, comme marquant l'emplacement du manoir de son aventureuse aïeule. Si habitué qu'on soit, dans le Midi, à ces généalogies fabuleuses, celle-ci peut sembler une « galéjade » un peu forte : il arrive tous les jours que des gens se rattachent sans preuve à la famille d'un homonyme illustre ; mais d'attribuer les ruines de Mireval et la lignée des Lescrivay à un personnage aussi évidemment imaginaire que l'Escrivette, c'est une idée, en vérité, qui sort de l'ordinaire. Ce surnom d'« Escri-

l'escrivette 1 3 5

vette », — y a-t-il besoin de le dire? — qui désigne, dans le parler de certaines provinces, une personne frêle et menue, est ici de pure fantaisie; et les faits célébrés par le chansonnier ont tout juste autant de réalité que son héroïne.

En fait, nous voyons ici, accommodée à la lyrique populaire, une de ces « histoires d'outre-mer », fréquentes dans les littératures romanes du moyen âge, et qui devaient ^exciter chez les auditeurs un intérêt d'autant plus vif, qu'elles n'étaient point pour lors dénuées de vraisemblance. Le fond commun de ces histoires, c'est le rapt d'une femme chrétienne, épousée au pays d'outre-mer — ou bien dans l'Espagne moresque — par un prince sarrasin, puis retrouvée au bout de mainte année, parsonipoux légitime, qui la reprend et qui l'emmène. Tel est, en sa première partie, le sujet d'une chanson de geste du xiie siècle, Aye d'Avignon ' (Cette princesse, femme du preux Garnier, enlevée d'abord par un chevalier félon, finit par tomber aux mains du roi de Majorque Ganor, qui l'enferme dans la merveilleuse tour d'Aufalerne. Cependant son mari, instruit de ces choses par le récit d'un pèlerin, a frété un vaisseau magnifique pour l'aller quérir ; il aborde à Majorque, et s'étant mis au service du roi Ganor, il guerroie et déconfit ses ennemis. Aye, dès le premier jour, l'aperçoit de la fenêtre de la tour et lui jette son anneau en signe de reconnaissance; ainsi, voisins et séparés, les époux attendent une occasion favorable: quand enfin Ganor, victorieux de ses ennemis, entreprend un pèlerinage à la Mecque, après avoir fié à Garnier la garde de son royaume. Garnier aussitôt monte, avec ses compagnons, dans la tour, délivre la captive, et le couple réuni fait voile vers la Provence) ; ou bien celui d'une nouvelle en prose française, du xme siècle, la Comtesse de Ponthien2 (La comtesse,

i. Guessard-Meyer, Aye d'Avignon, chanson de geste, 1861. — La première partie forme un tout complet, à quoi un second trouvère a ultérieurement cousu une suite, de qualité très inférieure.

2. Moland-d'Héricault, Nouvelles françaises du XIIIe siècle, 1856.

abandonnée en mer, y a été recueillie par des marchands, qui l'ont offerte en présent au soudan d'Aumarie (du Maroc) ; celui-ci la fait musulmane, l'épouse et en a des enfants. Un jour le comte de Ponthieu, parmi plusieurs captifs, est amené devant le soudan; elle le reconnaît sans rien dire, lui obtient la vie sauve, puis la faveur du maître ; grâce à quoi ils réussisent à s'embarquer tous deux sur une nef sarrasine, abordent à Brindes, et regagnent finalement le Ponthieu, non sans avoir pris à Rome la bénédiction du Saint-Père) ; ou celui de la légende portugaise du Roi Ramire extraite d'un vieux « livre de lignages l » (Le roi Ramire, dont l'épouse a été enlevée par le roi more Abencadan, équipe une flotte et part à sa recherche ; arrivé près du château du More, il se couche, comme un homme malade, au bord d'une fontaine, où une demoiselle de la reine ne tarde pas à venir puiser de l'eau pour sa maîtresse ; il demande à boire, la fille lui présente l'outre; alors il met dans sa bouche une bague qu'il a jadis partagée par moitié avec sa femme, et en buvant il rejette l'anneau dans l'outre2. Quand on donne à laver à la reine, l'anneau tombe en sa main, et elle apprend ainsi la présence de Ramire, qu'elle envoie aussitôt chercher par la demoiselle. Mais la méchante épouse le livre à Abencadan, qui s'apprête à le mettre à mort : Ramire s'échappe par un subterfuge, rassemble les siens au son du cor, massacre quantité de Mores, et ressaissit, pour la punir terriblement, la reine renégate. Telle est encore l'aventure narrée au cours des trois romances castillans de Moriana y el Moro Galvan 5, qui se font suite (i° Moriane est dans un château, en train de jouer

1. Libro velho das Linhagens, dans Portugalix Monumenta hist. Scriptores, I. Le libro velho, falsifié au commencement du xvne siècle, peut remonter, si l'on admet l'authenticité de ses éléments primitifs, au xne ou xme siècle.

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