I. WOLF-HOFMANN, ÏOC. Cit
LESCRIVETTE I39
Mélisende habite avec le roi Almanzor, lequel, au reste, la traite comme sa fille. Gayferos se rend au palais ; il aperçoit Mélisende à la fenêtre, qui, voyant à ses armes qu'il est chevalier de France, le charge d'un message pour Gayferos. Reconnaissance. Mélisende descend l'escalier et se jette dans les bras de Gayferos ; il l'emporte sur son cheval, hors de la ville. Mais Almanzor, avec ses soldats, court à la poursuite des fugitifs ; Gayferos fait volte-face, tient tête à tous les Mores, et en pourfend un si grand nombre que le roi s'émerveille de ce terrible preux. Gayferos se nomme, et tout son parentage. Almanzor se retire en sa ville. Les deux époux prennent leur chemin vers Paris, où ils font une entrée solennelle1.
Ce romance, castillan d'origine, s'est répandu par toute la péninsule ibérique. Non seulement on le trouve dans la tradition asturienne (Menendez Pidal, Collection de los viejos romances..., III, n° 21), mais nous en possédons plusieurs rédactions portugaises (A. G arrett , Romanceiro, II, n° 15. — Braga, Romanceiro gérai, nos 36 et 37), et deux catalanes (Aguilô, Romancer popular, n° xxi. — Milâ, Romancerillo catalan, n° 247), dont la seconde recueillie dans le Roussillon, lequel est, comme on sait, un prolongement cispyrénéen de la Catalogne. Cette forme roussillonnaise, très abrégée, et qui compte sensiblement le même nombre de vers que VEscrivette, s'en rapproche par des traits encore plus significatifs et plus nombreux que l'original castillan. Celui-ci nous montre déjà Gayferos-interrogeant sur sa femme un esclave chrétien (comp. les lavandières de VEscrivette, aux vv. 14-17), Mélisende à la fenêtre, au moment de l'arrivée du mari (cf. v. 21), le couple
1. Il semble qu'une version castillane de ce romance fut, au cours du xvie siècle, arrangée dramatiquement par des joueurs de marionnettes ambulants. En tout cas, Cervantes, au chap. 26 de la seconde partie du Don Quichotte, résume d'une façon humoristique ce petit spectacle. D'après l'adaptation populaire, Mélisenda est devenue Meîisendra, captive dans la ville moresque de Saragosse, et son possesseur more est le roi Marsile.
fuyant à cheval (cf. v. 33) : mais, de plus, le remanieur roussillonnais substitue au nom de « Melisenda » celui de « Lindaflor », dont on ne peut s'empêcher de discerner l'écho dans l'expression « flor de son païs », appliquée à PEscrivette ; et il prête à Gayferos ce vers remarquable :
Io hauré la Lindaflô, ancor sapiga matarme ? l
qu'on retrouve, traduit mot pour mot, dans notre vers 9. Il y a donc entre le Gayferos roussillonnais et ÏEscrivette languedocienne un contact géographique immédiat, une identité foncière, d'incontestables similitudes de forme ; et c'est plus qu'il n'en faut pour affirmer que l'un des deux poèmes est dans la dépendance de Pautre. En quel ordre les ranger ? Si nous manquons d'éléments externes pour fixer leur date respective (les romances de Gayferos, qui nous sont connus par des documents du milieu du xvie siècle, ne sauraient remonter, quant à leur composition, plus haut que le xve ; et VEscrivette, a priori, ne leur est pas nécessairement postérieure), la question n'en est pas moins, par ailleurs, nettement résolue. L'on ne peut douter, à envisager la série des trois poèmes apparentés (Gayferos castillan, Gayferos roussillonnais, l'Escrivette), que le roussillonnais, venu le second, fasse transition entre les deux autres; avec cela, il n'est pas moins certain que ce même poème constitue une variante secondaire, abrégée et altérée, du premier, à preuve les nombreux vocables castillans qui y ont subsisté à travers le remaniement dialectal ; dès lors il s'ensuit que l'Escrivette languedocienne termine la série, en d'autres termes qu'elle est issue du Gayferos roussillonnais, tout de même que celui-ci dérive, par l'intermédiaire d'une version catalane, du Gayferos de Castille. Remarquons, par surcroît, que VEscrivette étant formée de l'assemblage de deux thèmes évidemment séparés à l'origine, et dont l'un, celui du faux pèlerin, ne s'adapte à la donnée principale que par un artifice