‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 86 sur 160 · Ap. Muratori, IL · texte numérisé non relu

Ap. Muratori, IL

4. Ce nom est incertain, étant donné par les mss. sous quantité de formes différentes : Helmichis, Elwegis, etc.

DAME LOMBARDE l8l

se livra à lui, déguisée et sous le nom d'une autre ; puis, sortant de ses bras, elle se fait connaître, lui déclare son dessein de tuer le roi, qu'elle en attend l'exécution de lui-même, et qu'aussi bien, engagé déjà dans l'adultère, il n'a plus qu'à mener les choses jusqu'au bout. Helmichis, effrayé, résiste d'abord, mais finit par céder à l'ascendant de cette volonté terrible. Quelques jours après, Alboin, surpris dans son sommeil et dans le vin, tombait sous les coups des deux complices I. Le roi mort, Helmichis, devenu le second époux de Rosmonde, essaya de s'emparer du royaume; mais tous les Lombards se soulevèrent contre le couple assassin qui, forcé de fuir, s'embarqua de nuit pour Ravenne, et Longin, le préfet de Ravenne, y fit accueil aux fugitifs. Mais l'état de reine sans royaume ne pouvait convenir à une Rosmonde ; Longin se mit à la solliciter de se rendre libre : elle deviendrait alors sa femme, et régnerait de nouveau. Rosmonde, qui avait l'assassinat dans l'âme, consentit volontiers, et elle se mit aussitôt en devoir d'expédier Helmichis, comme naguère elle avait fait Alboin. Cette fois, ce n'est pas au poignard qu'elle a recours : un bain fut préparé pour Helmichis, « et, dit Agnellus, quand il fut sorti du bain, suffoquant de chaleur, Rosmonde lui apporta une coupe remplie d'un breuvage prétendu bienfaisant, mais qui était empoisonné. Dès qu'il s'aperçut qu'il avait bu la mort, il retira la coupe de ses lèvres et la tendit à la reine, disant : « Bois toi-même ! » Elle ne voulut pas, mais tirant son épée, il se jeta sur elle et dit : « Si tu n'en bois pas, je te frappe! » Bon gré, mal gré, elle but; et dans l'instant ils moururent2. » Il importait de

i. Paul Diacre double le personnage d'Helmichis, par un certain Peredeus, qui est l'homme dont Rosmonde se sert pour assassiner Alboin ; cette complication n'est guère vraisemblable.

2. « ... Postquam egressus de balneo, in ipso fervore corporis quo calor obsederat, attulit Rosmunda calicem potione plénum, quasi ad régis opus ; erat veneno mixto. At ubi intelligens (sic) potum esse mortis, submovit ore suo poculum, et dédit reginae, dicens : « Bibe et ta mecum ». Illa vero noluit,

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citer en propres termes, cette finale d'Agnellus, car non seulement on en retrouve le fond dans le sujet de Dame Lombarde, mais on remarque, entre les propos que le chroniqueur prête à Helmichis : « Bibe et tu mecum... Si non biberis de hoc, te percutiam1 ! » et les vers 15 et 18 de la chanson, une coïncidence telle qu'elle ne saurait s'expliquer que par un emprunt direct. Toute la question est de savoir lequel du chansonnier ou du chroniqueur a imité l'autre.

M. Nigra, conformément à l'idée qu'il se fait de la haute antiquité de la romance Dame Lombarde, contemporaine pour lui de l'événement, estime qu'Agnellus, venu deux siècles plus tard, a glissé dans son texte une réminiscence des vers populaires : mais l'hypothèse de l'éminent critique me paraît manquer par la base. On peut penser ce qu'on voudra de l'évolution du vers rythmique chez les anciens Latins, et de l'état phonétique de leur parler populaire ; mais, qu'une chanson si nettement définie au point de vue rythmique, avec son dodécasyllabe, coupé à 8 -f- 4, ses rimes masculines accouplées et sa césure féminine constante, puisse remonter au vie siècle, c'est ce qu'il me paraît tout à fait impossible d'admettre. Aussi, l'hypothèse inverse est celle qui s'impose, et l'auteur de Dame Lombarde doit avoir eu connaissance du texte d'Agnellus. Assurément, les chansonniers populaires n'ont pas eu entre les mains les parchemins d'un Liber Pontificalis, maisdes prêtres et des moines lisaient ces parchemins et ce qu'ils y trouvaient de curieux ou d'émouvant, ils le portaient ensuite, à titre à' exempta, dans la chaire ; et ces exempla, de là tombés parmi la foule, continuaient d'y circuler en forme de contes tradi-

evaginatoque gladio stetit super eam et dixit : « Si non biberis de hoc, te percntiam. » Volensnolensbibit, eteahora mortui sunt. » Tout le texted'Agnellus est fort corrompu dans les mss., mais le sens, en dépit des phrases estropiées, reste des plus clairs.

1. Paul Diacre dit sensiblement les mêmes choses, mais en style narratif. Agnellus pour dramatiser le récit, recourt volontiers à l'artifice du dialogue.

tionnels. C'est dire que l'histoire de Rosmonde avait dû perdre pour le chansonnier tout caractère historique, et qu'il n'y a vu qu'une belle et terrifiante aventure, autour d'une vague princesse lombarde.

Cette aventure, il l'a d'ailleurs simplifiée. Dans la chronique d'Agnellus, il y a une succession de crimes distincts : celui d'Helmichis qui, complice de Rosmonde, assassine Alboin ; puis celui de Rosmonde qui , a l'instigation de Longin, essaie d'empoisonner Helmichis. De ce fatal enchaînement de drames, le chansonnier ne voit que le dernier, la scène finale, l'empoisonneuse empoisonnée elle-même par celui dont elle voulait faire sa victime ; le mari n'est plus un criminel, il n'a plus rien d'antipathique, et toute l'horreur se concentre sur sa femme : aussi, prévenu à temps, il ne boit pas le poison et c'est elle qui trouve la mort dans le forfait qu'elle avait préparé. C'est là le dénouement moral cher au public de mélodrames : le coupable puni et l'innocent sauvé. On voit, d'après cela, que le chansonnier n'a point suivi le récit d'Agnellus'; il n'en a retenu qu'une partie, tout en l'amplifiant et en la dramatisant par un dialogue, dont quelques termes sont ceux mêmes du chroniqueur.

A ce thème ainsi restreint et modifié, il a su imprimer les couleurs et le mouvement de la vie, par des faits caractéristiques où se montre le génie du narrateur populaire. Les chroniques de Paul Diacre et d'Agnellus précisaient les circonstances où le poison avait été présenté à Helmichis : à sa sortie du bain; mais la chaleur de l'étuve, pour expliquer la soif, est une idée moins familière aux gens du peuple que la fatigue d'une partie de chasse, et c'est ce dernier trait que marque le chansonnier. Les chroniqueurs ne spécifiaient pas le poison ; le chansonnier, lui, le connaît : c'est un verre de vin dans lequel est broyé un corps de serpent, poison mortel suivant les croyances populaires répandues en Italie, comme dans plusieurs autres contrées de l'Europe. Le miracle de l'enfant en bas âge (rapporté dans la légende religieuse) qui dans une circonstance grave se met à parler, est

aussi un lieu commun de la tradition populaire placé ici avec à propos pour amener le dénouement voulu. Le nom, enfin, du roi de France, allusion à François Ier, dont la galanterie était connue, est un indice du temps où vivait le chansonnier.

Quoi qu'il en soit de l'origine du thème de Dame Lombarde et de l'époque où elle fut composée, la chanson ne s'est point propagée en dehors de son lieu de naissance, où l'on en a noté plus de trente versions, et c'est dans une seule localité de la France, que l'on a recueilli une version française, d'ailleurs très déformée et tronquée.

La voici, telle que l'a publiée M. Rolland.

« Allons au bois, charmante brune, allons au bois. Nous trouverons le serpent verde, nous le tuerons.

« Dans une pinte de vin rouge nous le mettrons ; Votre mari viendra de chasse, grand soif aura.

« Tirez du vin, charmante brune, tirez du vin.

— Oh! par ma foi, mon amant Pierre, w'y a de tiré. »

L'enfant du brès jamais ne parle a bien parlé :

« Ne buvez pas de ça, mon père, car vous mourrez. »

« Buvez-le vous, charmante brune, buvez-le, vous !

— Ah! par ma foi, mon amant Pierre, n'ai point de soif. »

Elle n'a pas bu demi-verre, s'est renversée : Elle n'a pas bu le plein verre, a trépassé.

« Ah ! maudit soit le fils d'un prince, le fils d'un roi! Il m'a fait prendre un abivrage, mourir me faut ! »

On voit que si cette version reproduit une partie du texte même de la chanson italienne, elle en a gravement altéré le récit, dont le sens est presque inexplicable par suite de l'omission de tout le début ; il faut pour le compléter et l'éclaicir, le rapprocher des versions italiennes. Il est évident, cependant qu'elle en dérive directement.

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