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Rayer, dans le sens de couler

LA MAUMARIEE VENGEE PAR SES FRERES 191

D'après son premier éditeur, Cayx (de Marvéjols), cette pièce, qu'il intitule « Romance de Clotilde », a trait à un événement de l'histoire mérovingienne relaté par Grégoire de Tours, et la mal mariée n'est autre que Clotilde, fille de Clovis, et femme du roi wisigoth Amalaric; Arbaud et M. Nigra ont adopté cette identification. D'autre part, V. Smith et M. G. Paris, qui répugnent à l'admettre, rapprochent la donnée de la chanson du conte célèbre de la Barbe-Bleue : ce rapprochement, qui se justifie à première vue, n'est pourtant pas de grande conséquence. En effet, il faut observer d'abord que le conte de la Barbe- Bleue, tel que Charles Perrault le rédigea vers la fin du xviie siècle, d'après le récit fait par quelque servante à son fils, le petit d'Armancour J, est formé, de même que la plupart des contes, par l'agrégation d'éléments complexes, qu'on peut ramener à trois : i° le thème du Tueur de femmes, célèbre dans toute l'Europe (voy. plus loin, n° XXXI), ici rattaché au souvenir historique de ce Gilles de Retz, qui fut condamné à mort par le Parlement de Rennes et brûlé à Nantes, en 1440, pour d'innombrables assassinats d'enfants : sous le nom de Barbe-Bleue, dû au noir foncé de sa barbe, cet affreux personnage est devenu légendaire parmi les paysans de Retz et y survit encore dans mainte tradition locale 2; 20 celui de la Curiosité punie ; 30 enfin, celui de la Maumariée vengée par ses frères.

1. L'édition originale des Histoires du temps passé porte la date de 1697, Perrault en a signé la dédicace du nom de D'Armancour, son fils encore tout jeune. Quant à l'origine de ces contes, quoique Perrault ne s'en explique point, un frontispice grossièrement gravé en tête du livret, en témoigne suffisamment ; on y voit figurés des enfants vêtus en gens de qualité, autour d'une servante qui file au rouet.

2. Il est évident que les crimes de Gilles de Retz n'ont pu servir de point de départ au thème du Tueur de femmes, car il n'y a point de rapport entre des meurtres d'enfants commis pour l'accomplissement de rites diaboliques, et le cas d'un amant ou d'un mari qui se débarrasse successivement de plusieurs femmes. Cette dernière espèce n'est pas absente de l'histoire, témoin Henri VIII d'Angleterre.

Mais tandis que les deux premiers thèmes, essentiels au conte, lui donnent par leur combinaison sa physionomie particulière, le troisième n'y joue qu'un rôle très accessoire : tellement que plusieurs versions modernes de Barbe-Bleue terminent l'histoire d'une façon tout à fait différente. Ce même thème remplit au contraire à lui seul toute la chanson ; il y est mieux conservé (les frères y sont trois, qui est le vrai nombre populaire, tandis que le conte les réduit à deux) ; il y paraît plus complètement conçu et plus logiquement déduit : car au lieu que dans le conte, les frères ne surviennent qu'à la fin, sans qu'on en ait entendu parler, comme le deus ex machina, la chanson expose dans les premiers vers que la sœur, apparemment orpheline, a été mariée par ses frères ; et cela, en donnant à ceux-ci une responsabilité dans ses malheurs, rend leur intervention plus attendue et plus naturelle, il ne se peut donc en aucune manière que le thème ait passé du conte à la chanson ; le contraire ne serait pas impossible, et même n'empêcherait pas qu'un conteur du xvne siècle eût modifié Barbe-Bleue par un dénouement emprunté à la chanson provençale. Ce qui est beaucoup plus probable, c'est que chansonnier et conteur ont développé, chacun de son côté, un thème général préexistant. Mais ce thème, d'où provient-il?

Nous voilà, en somme, ramenés à la question d'origine et à la solution proposée par Cayx. Cette solution, dans les termes où il la formule n'est pas, à la vérité, soutenable : « Cette romance fort ancienne... passe généralement, dit-il, pour un récit des aventures de Clotilde, fille de Clovis, etc.. » A qui fera-t-on croire cela ? Cette façon de parler n'est autre chose qu'un artifice commode, pour colorer, par la garantie d'une prétendue tradition populaire, la simple hypothèse d'un savant. V. Smith, le plus diligent et le plus expérimenté des collecteurs, et qui a recueilli de nombreuses versions de la chanson dans les montagnes du Gévaudan et du Forez n'y a pas relevé une seule fois le nom de Clotilde : ce nom ne se trouve pas dans la romance, pas même dans la version de

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Cayx : tous les personnages y sont anonymes, et s'ils semblent bien faire partie de la noblesse de province, ils n'ont pas l'air d'appartenir à une dynastie royale; enfin, il est permis d'affirmer que le chansonnier comme les chanteurs ignoraient le monde mérovingien, et que ni l'un ni les autres n'avaient ouï parler de Clotilde, de son frère Childebert et de son époux Amalaric. Ce nom même de Clotilde, moderne et refait maladroitement d'après les livres, du nom primitif Chlotechild, suffirait comme le dit M. G. Paris1 à démontrer l'imposture : si ce nom eût passé dans la tradition, il aurait donné, en roman, quelque chose comme Clouhaut (cf. Mathilde = Mahaut, Brunehilde == Brunehaut). Ce n'est donc pas au vie siècle qu'a été composée cette chanson.

Mais certains événements historiques ont été recueillis et transmis par les chroniqueurs, et voici la fin du passage de Grégoire de Tours, relatif à la vengeance que Childebert tira de son beau-frère A malaric2 :

«... Videns autem (Amalaricus) se posse non evadere, ad ecclesiam christianorum confugere cœpit. Sed priusqnam limina sancta contingerit, unus, emissam manu lanciam eum mortali ictu sauciavit, ibique recidens reddidit spiritum. »

Beaucoup d'autres chroniqueurs latins, postérieurs à Grégoire de Tours, ont fait le même récit; dans la version des Chroniques de Saint-Denis, rédigées en français, je relèverai seulement cette phrase : «... Il (Amalaric) lui disait moult vilenies. »

La comparaison entre la chronique et la romance est-elle décisive en faveur d'un rapport effectif? On peut, certes, objecter que le sujet est d'une vérité très humaine; que de semblables épisodes ont dû plus d'une fois se répéter dans l'histoire, se transmettre par la tradition, mais il existe cer-

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