Œuvres de Monsieur de Moncrif, t. III
LA PORCHERONNE
CATALOGUE DES VERSIONS
France (oïl et oc)
* Taussac (Hérault) : Atger, d'après Chauvet, Rev. des Langues
romanes, VI, réd. 1826.
* Provence : Arbaud, Chants pop. de la France, I, 1862.
Poitou : Bujeaud, Chants pop. des prov. de V Ouest, II, 1866.
Fraisses (Loire) : \ c D . T '
n . v. . /Tt t • n Smith, Romama, I, r. 1868. Koche-en-Regmer (Haute-Loire) : \
Vorey (id.) : = Id., ibid., X, r. 1869 (version avec variantes de Monistrol, Chamalières, Marlhes 1, Retournaguet).
Fontenay-le-Marmion : Legrand, Ro mania, X, 1876.
Messin : Quépat, Chants pop. messins, r. 1877.
Marlhes (Loire) 2 : Smith, Romania, VII, 1878 (ce fragment sert de début à une version contaminée de VEscrivette).
Ceyzériat : Guillon, Chans. pop. de l'Ain, 188 $.
*Mens (Isère) : Guichard, inédit, 1896.
* Gard : Fesquet, Mélusine, VIII, 1896 l.
Haute-Savoie [fragm.] : Ritz, Chans. pop. de la Haute-Savoie, 1899 (ce fragment sert de début à une version de VEscrivette).
1 . Version importée dans les Cévennes par des -femmes du bas Languedoc.
LA PORCHERONNE 1^7
Haute-Italie
Montterrat : Ferraro, Cantipop. monferrini (n° 37), 1870. Pontelagoscuro : Id., Canti pop. di Ferrara, ..., 1877. A Moncalvo {A l Turinois), B La Morra, C Sale-Castelnuovo, (C l Cintano) : Nigra, Canti pop. del Piemonte (n° 55), 1888.
Catalogne
Cat. (P) : P.-Briz, Cans. de la Terra, I, (n° 173), 1866.
Cat. ^4,5, C, D, E, F, G, if, I, /, K, L, L', M, N : Milà, Romance-
rillo catalan (n° 234), 1882.
Cat. (Q, #, 5) : Aguilô, Romancer pop. d. L Terra catalana (n° 27),
Complainte. Vers de 12 sy 11 - = 6 -\- 6, masculins, uniformément assonances en é, et groupés deux par deux; chaque distique forme couplet.
Dans les versions piémontaises et catalanes, le vers est devenu de 14 syll. = 7 -\- 7.
TEXTE CRITIQUE
C'est Guilhem de Beauvoir^ qui se va marier; Prent femme tant jeunette, ne sait pas habiller.
Le lendemain des noces, le Roi Ta appelé, Pour aller à la guerre servir sa Majesté.
* U< -A qui bairai ma mie, ma mionne à garder ? » — « Va, va, mon fils Beauvoir^, je te la garderai! »
1. a) Provence, Fontenay (Ah! c'est le beau Carême...) ; cf. Fraisses, Monistrol, Roche, Marlhes, etc. ; Montferrat, Moncaîvo, La Morra; Cat. C, D, E, F, G, U . — b) Fraisses, Monistrol -\- Provence, Gard; cf. Marlhes, Savoie, Taussac, etc.
A part les variantes accidentelles de quelques textes évidemment altérés, le seigneur est prénommé « Guilhem » « Guillaume » dans la plupart des versions françaises et piémontaises ainsi que dans les catalanes A, B, Q : d'où « Joussaume » dans Poitou, « (don) Jaume » dans Catalogne D, N, R (et par suite « (don) Juan » dans Cal. C, E, F, S). Son nom de famille « de Beauvoir », donné par Mens, Provence, Fraisses, Chamalières, Monistrol, est devenu par diverses altérations, « de Beaufort » (Taussac et Gard), « de Baume » (Retournagnet), enfin « le beau Roi », par une curieuse méprise du chanteur de Vorey. En somme, le nom historique de Guilhem de Beauvoir est très solidement établi.
2. a) Fontenay ; cf. Monistrol, Taussac, Poitou, Messin, Cat. A, B, D, H, O, R, S ; aussi Savoie, Ceyyèriat. — b) Fontenay, Poitou (... 1. roi Constant...); cf. Taussac, Cat. A, B, C, D, etc. ; aussi Fraisses, Provence, Mens, etc. ; Montf errât, Moncaîvo, etc.
3. a) Vorey -\- Fontenay, Cey^ériat; cf. Taussac, Fraisses, Savoie, Marlhes 2, Monistrol, Cat. A, B, C, D, H, S, etc. « Mie », par apocope pour « amie », existe dans l'usage populaire du Midi. Une autre strophe de Vorey fournit le diminutif « mionne », qui est nécessaire ici pour la mesure du vers, la simple répétition de « mie », rendant ce vers trop court d'une syllabe. — b) Poitou -\- Fontenay, Cey^ériat; cf. Fraisses, Vorey, Marlhes 2 ; Cat. H, S .
LA PORCHERONNE
A sa dame de mère l'a bien recommandé' : « Tous les jours à la messe vous la ferez aller.
« Quand sera revenue, la ferez déjeuner <$ Avec les autres dames la ferez pourmener.
« Ne lui faites rien faire, ni laver, ni pâter; Que filer sa quenouille, quand el voudra filer. »
Quand Guilhem de Beauvoir^ eut les talons tournés, Dut s'habiller de serge et les pourceaus garder.
A gardé sept années sans rire ni chanter :
Au bout de la septième el s'est mise à chanter.
4. a) Provence, Mens (A son père, à...); cf. Gard, Roch ; Catalogne O, Cat. A, B, C, M, P, R; Moncalvo, Montf errât. La Morra ? — b) Fontenay -f-, Fraisses ; cf. Roche, Vorey, Poitou, Savoie, Marlhes 2, Cat. R.
5. a b) Fontenay -\- Provence. La graphie « pourmener » étant constante jusqu'à la fin du xvie siècle, c'est celle qu'il convient d'adopter ici.
6. a) Vorey, Fraisses, Roche, Gard, Marlhes 2, Savoie -f- Mens et Cat. C (laver), Provence (pâter) Cat. F, D, O (id.), La Morra (id.) ; cf. Cat. R. — b) Vorey, Gard(... s. filousa...), Marlhes 2 et Roche (... s. quenouillette,...); cf. Savoie, Cat. C, D, E, F, H, Q, etc. ; Moncalvo, La Morra.
7. a) Fontenay -J- Poitou; cf. Vorey, Fraisses, Taussac, Cey\èriat, Mens ; Moncalvo, La Morra; Cat. D, Q. — b) Gard -f- Taussac; cf. Poitou, Fontenay, Cat. A, B, H, K, M ; aussi Vorey, Provence, Fraisses, Moncalvo, etc.
8. a) Fraisses et Monistrol, Poitou (La belle fut...), Moncalvo et La Morra (id.) ; cf. Provence, Vorey, Mens, Fontenay, Montferrat. « Garder », absolument, au sens de garder les bêtes, est une expression courante du langage rustique. — b) Fraisses, Mens + Provence, Poitou ; cf. Vorey, Gard, Fontenay, Cat. A.
Beauvoir est delà Fève, l'a entendu chanter : « Arrête, arrête, page entens-tu bien chanter ?
« Semble que c'est ma mie, la faut aller trouver ! » A traversé montagnes, la mer a trépassé.
Quand fut dans le bocage, la porchère a trouvé :
« Bonjour, la porcheronne, pour qui dois-tu garder ? »
— « Pour Monsieur de Beauvoir^, qu'est [par] delà la mer; Y a sept ans qu'est en guerre, s'en entent plus parler. »
a Dis-moi, la porcheronne, « Nenni, mon gentilhomme,
me bairois ton goûter ? »
n'en sauriez pas manger;
9. a) Monistrol -f- Poitou, Fontenay, Taussac ; cf. Mens, Provence, Gard, Cat. F, G, L. — b) Fraisses, Roche + Fontenay, Poitou; cf. Provence, Gard, Taussac, Cat. R.
10. a) Fraisses, Provence, Cat. R -f- Roche et Mens (ma mie) ; cf. Gard, Poitou, Monistrol; Cat., A, B, C, D. Les deux hémistiches sont dans Provence, mais disjoints. — b) Provence, Cey\èriat -f- Gard, Taussac; ci. Messin.
11. a) Taussac (... va tr.) ; cf. Gard, Fontenay, Messin, Cat. J. O. — b) Vorey, Fraisses, Poitou -J- Gard; cf. Taussac, var. Provence; Moncalvo, La Morra ; Cat. C, E, Q. S. « Dois-tu garder ? » = Faut-il que tu gardes ?
12. a) Fraisses, Vorey, var. Provence -f- Gard; cf. Cat. C, E, Q, R, S. — b) Vorey -J- Cat. 0, R, Fraisses ; cf. Taussac, Gard.
13. a) Taussac -f- Gard; cf. Cey^èriat ; Moncalvo, Castelnuovo; Cat, J, Q, R. — b) Poitou, Taussac et Gard (.., lo pourr. p. m.); cf. Cat. Q, R; Castelnuovo. « Bairois », au conditionnel, forme contractée pour « baillerois ».
LA PORCHERONNE 201
« N'est que de pain d'aveine, qu'est pour les chiens lévriers . »
— « Dis-moi, la porcheronne, t'en veus-tu pas aller ?
— « Devant, mon gentilhomme, que [je] m'en puisse aller, Mes sept fuseaus de soie sont encore à filer;
« Et mon fagot de verne est encore à couper. » Si tire son épée, le fagot li a coupé.
« Dis-moi, la porcheronne, où irai-je loger? »
— « Au château de Beauvoir^ pourrez vous arrêter. »
14. a) Provence, Vorey, Poitou -j- Gard, Taussac; cf. Cey^ériat, Roche, Castelnuovo, Cat. B, D, Q, R, S, etc. « Lévriers » nécessaire à la rime ; Cey^ériat et Poitou donnent « chiens » : les deux mots doivent être réunis dans l'expression composée « chiens lévriers », que Roche fournit plus loin. — b) Vorey -f- Roche ; cf. Fraisses, Provence, Taussac, Mens, Cey^èriat, Cat. A, B, 0, R, etc. ; La Morm, Castelnuovo.
15. a)Gard(... d'ici m. p. a.); cf. Cey\èriat, Poitou, Cat. Q, Moncalvo, etc. — b) Provence ; cf. Taussac, Vorey, Mens, etc. ; Cat. A, B, Q, R, S, etc.; Moncalvo, etc.
16. a) Provence, Fraisses (... d. bois... trancher); cf. Gard, Mens, Poitou, etc. ; Cal. A, B, D, Q, etc. ; Moncalvo, etc. — b) Provence, Taussac -\- Fraisses ; cf. Mens, Gard, etc. ; Moncalvo, etc. ; Cat. A, B, D, Q, R, S, etc. A la place de « tirer », la plupart des versions ont le verbe languedocien « rancar » == dégainer, commun aux parlers d'oc de Piémont et de Catalogne ; toutefois la version catalane R a conservé la forme française de « tire ».
17. a) Vorey, Gard (... pourrai 1.); cf. Provence, Fontenay, Cat. A, B, C, D, Q, R, S. — b) Provence -{- Gard; cf. Cat. A, B, C, D, etc.
« Bonsoir, dame l'hôtesse, me voudriez-vous loger ?
— « Oui-da, mon gentilhomme, il y a de quoi manger;
« Il y a perdris et cailles, chapons entrelardés,
Et une belle chambre, monsieur, pour vous coucher. »
Quand ce vint la vêprée, qu'il se fallut barrer :
« Suis-moi, la porcheronne, et vien donc te chauffer. »
— « Nenni, mon gentilhomme, n'ai pas accoutumé : Je me chauffe à l'étable avec les chiens lévriers. »
— « Vien donc, la porcheronne, vien avec moi souper. »
— Me faut, mon gentilhomme, les croûtets ramasser.
18. a) Mens, Roche (... pourriez-v...), Provence (... retirar ?) Fraisses et Ceyiériat (Bonjour ...); cf. Cat. A, B, C, Q, R, S ; Moncaîvo, La Morra. — b) Poitou -\-var. Velay, Taussac; ci. Cat. R.
19. a) Taussac, Gard -J- Fraisses, Roche, Cat. C, R; cf. Vorey, Cat. A, B, Q, S. — b) Vorey ; cf. Provence.
20. a) Gard ; cf. Taussac. Gard, ici et plus haut, donne en fin de vers les deux verbes synonymes « se serrer » et « se barrer » c.-à-d. s'enfermer chez soi par le moyen d'une barre fixée en travers de la porte. « Barrer » semble d'une meilleure langue. — b) Gard, Taussac + Mens (y. donc); cf. Fontenay.
21. a) Vorey, Fraisses, Roche -f- Poitou et Taussac (Nenni). — b) Mens -j- Roche, Fraisses ; cf. Vorey, Taussac, Cat. A, B, C, 0, S. Au lieu de 1' « étable », (Mens et Roche), devenue « l'écurie » dans Fraisses, quelques chanteurs français ont compris « (sous) la table », et quelques catalans « (sous) l'escala ».
22. a) Roche -{- Provence; cf. Fraisses, Vorey, Mens; Cat. 0, R; Moncaîvo, La Morra. — b) Gard -f- Taussac; cf. Cat. R. « Croutet » = croûton.
- - LA PORCHERONNE 20£
« Y a bien sept années qu'à table n'ai mangé, Et bien autant encore que mes mains n'ai lavé* »
« Or dites-moi, l'hôtesse, avec qui coucherai,
Si d'une de vos filles me pourrai accoster ? »
— « Nenni, mon gentilhomme, me seroit reproché. Prenez la porcheronne, monsieur, si la voulez. »
La prent par sa main blanche, en chambre l'a mené'. Quand furent dans la chambre, la porchère a crié :
« O Guilhem de Beauvoir^, qui es delà la mer ! Si ne viens tout à l'heure, me vont déshonorer ! »
23. a) Fontenay -f- Taussac, Mens ; cf. Cat. A, B, C, O. — b) Fontenay.
24. a) Gard, Provence -j- Taussac et Cat. C (coucherai), Cat. S (j. jauré) ; cf. Poitou, Mens, Provence, Cat. A, B, O, R. — b) Gard -f- Taussac ; cf. Vorey, Roche.
25. a) Taussac; ci. Gard, Roche, Vorey, Poitou, Cat. B, C, S. — b) Vorey, Fraisses, Roche; cf. Taussac, Gard, Cey\èriat, Messin, Poitou, Cat. B, C, Q, R,S.
26. a) Vorey -{- Fraisses et Roche; cf. Cat. R et S. — b) Taussac, Mens -f- Fraisses et Forey (La porch.) ; cf. Cat. R.
27. a) Provence et Taussac (qu'es de delà...) ; cf. Chamalières, Retournaguet . — b) Vorey -j- Provence, Taussac, Gard, Mens; cf. Fraisses, Roche, Cat. F, Q,R.
Met son cœur en fenêtre, en bas se veut jeter.
« Ne craignez pas, povrette, à Guilhem vous parlez !
« Où sont les bagues d'orc, que je vous ai baillé's,
Y a sept ans, à la guerre quand je m'en suis allé ? »
— « Votre ingrate de mère, el me les a ôté's, Votre sœur la plus grande les a toujours porté's. »
— « Où sont les belles robes que je vous ai baillé's,
Y a sept ans, à la guerre quand je m'en suis allé? »
— « Votre ingrate de mère, el me les a ôté's, Votre sœur la cadette les a toujours porté's. »
28. a) Chamalières, Retournaguet, Vorcy ; cf. Gard, Cat. A, B, E, N, Q, R. — b) Gard 4- Taussac;cî. Vorey, Provence, Fraisses, Roche, Poitou; Cat. R, S, M. Le diminutif « paurelle » corrigé en « povrette » d'après un vers précédent de Mens.
29. a) Poitou, Mens -f- Fraisses (b. d'or); cf. Retournaguet, Roche, Fontenay, Cat. E, J, 0, S. — b) Poitou -\- Fontenay et Vorey (à la guerre, dans une s trophe précéden te) .
30. a) Poitou -f- Cat. S (Votre m.), Fraisses (ingrate, à une autre strophe); cf. Cat. E, Q. — b) Poitou et Retournaguet -j- Cat. S (Votre) ; cf. Roche.
31. a) Poitou, Mens -f- Retournaguet, Vorey; cf. Fraisses, Roche, Taussac, Cat. S, C. — b) Poitou -j- Fontenay et Vorey (à la guerre)*
32. a) Poitou -f- Cat. S (Votre m.); Fraisses (ingrate). — b) Poitou, Mens, Retournaguet -j- Cat. S (Votre) ; cf. Roche.
LA PORCHERONNE 20 5
Lendemain de bonne heure, d'en bas s'entent criera
« Lève-toi, dame pute, vien les pourceaus larguer ! »
— « Allez-y, vous, ma mère ! Les a que trop gardés. Si vous n'étiez ma mère, vous ferois étrangler! »
33. a) Fraisses, Turin -\- Gard; cf. Taussac, Mens, Provence, Fontenay, Cat. A, B, C, O, R. (Il) « s'entend » = on entend. — b>) Mens, Fraisses, Vorey -f- Taussac, Gard; cf. Provence, Cat. A, B, C, O, R, S. « Larguer » = mettre au large, lâcher, en parlant du bétail.
34. a) Fraisses, Vorey, Provence -\- Roche; cf. laussac, Gard; Cat. A, B, C, Q, etc. ; Turinois. — b) Mens, Taussac, Roche, Fontenay, Cat. A, B, C, Q, etc.; Castehiuovo -f- Vorey (étrangler); cf. Fraisses.
Cette belle et ample chanson, répandue par toute la France, et qui abonde aussi en Catalogne et en Piémont, fut composée en français, ainsi qu'il appert de l'analyse linguistique, mais par un habitant de la région franco-provençale, dans un rayon rapproché de Beau voir-de- Marc, en Viennois (Isère). D'ailleurs certains mots (yeme = aune, tuionne diminutif de fa]mie) qu'on ne trouve pas dans l'usage du nord, indiquent le voisinage de la Provence.
La couleur archaïque de son style, certains traits de mœurs d'une brutalité primitive, peuvent la faire assigner au xvie siècle.
Une singularité digne de remarque, c'est que le mari de la Porcheronne, au lieu d'être déterminé, comme ont coutume les héros de nos romances, par un prénom banal tel que Déon, Renaud, Pierre, Loys, répond au nom complet de Guilhem de Beauvoir, suivant les meilleures versions. Or ce nom est celui d'un personnage historique du xme siècle, qui tenait la
terre de Beauvoir-de-Marc, en Viennois, et fut l'un des plus puissants barons du Dauphiné. Il se croisa (Valbonnais, t. II, p. 15) ; et nous avons son testament, en 1277, où est apposée, entre autres, la signature de Humbert de la Tour, futur dauphin. Ce voyage outre mer cadre bien avec la longue absence du mari de la Porcheronne. Ce n'est point que je croie que Guilhem de Beauvoir eut réellement l'aventure de famille retracée dans la chanson; mais il est naturel que la mémoire du seigneur, revenu après des années de la croisade, soit demeurée dans son pays, et que, plus tard, le thème de la Bru persécutée se soit greffé sur ce souvenir séculaire. En somme, nous avons dans la Porcheronne, un personnage réel devenant le héros d'une action fictive.
La romance de la Porcheronne, propagée dans le nord-ouest fut traduite en un gwerz breton (Hersart de la Villemarqué, Bar^a^-Brei^, I). Là, la femme du seigneur est persécutée non plus par sa belle-mère, mais par ses deux beaux-frères . . .
(Inachevé.)
CATALOGUE DES VERSIONS
France {oïl et oc)
Hainaut : Barry, Poés. pop. de la France, I, mss. B. N., réd. 1857.
— Publ. dans Mélusine, I.
Seine-et-Oise : Rolland, Mélusine, I, 1877. Aude : Le bon sens (périodique, publié à Carcassonne), n° du 10 août,
1878. — Repr. dans Mélusine, II.
Ille-et- Vilaine : Decombe, Chans. pop-. dy Me- et- Vilaine, 1884.
Piémont
Montferrat : Ferraro, Canti pop. monferrini (n° 23), 1870.
A A' Bra, B Sale-Castelnuovo, B* Villa-Castelnuovo, C, Cuneo, D Mondovi, E La Morra : Nigra, Canti pop. del Piemonte (n° 4), 1888. — Deux de ces versions déjà publ. dans la Rivista contemporanea de 1860.
Catalogne
Cat. (M) : P.-Briz, Cans. de la Terra, I, (n° 101), 1866. Cat. A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L : Milà, Romancerillo catalan (n° 208), 1882.
Cat. (N, O) = Aguilô, Romancer popular (n° 26), 1893.
FORMULE RYTHMIQUE
Complainte : Vers de 14 syl. =7 + 7, masculins, groupés en tercets monorimes.
TEXTE CRITIQUE
C'étoit trois enfans d'école, qui revenoient de Paris. Rencontrent trois jeunes dames, en ont fait à leur plaisir. Les trois dames se sont plaintes ; prisonniers ont été pris.
Dans la prison de Pontoise tous les trois on les a mis. Le plus jeune des trois frères a grand regret de mourir; Le plus grand le reconsole : « Taisez-vous, frère petit !
« Nous avons encore un frère qu'est grand prévôt à Paris S'il savoit de nos nouvelles, il seroit bientôt ici. » Une vieille à la fenêtre, qui entendoit leur devis :
i. a) Ille-et-V. -j- Aude; cf. Seine-et-Oise, Bra, Castelnuoi'o, Cuneo, Cat. A, B, etc. — b) Aude (... sont faites); cf. Ille-et-V. ; Cat. A, B, etc. (tr. donzellas), Bra, etc. (une fille). Le sens du 2e hémistiche, s'est bien conservé dans les versions piémontaises (tùti tre l'an baze) : et cela permet d'en rétablir le texte, faussé par l'inintelligence des chanteurs & Ille-et-V. et Aude, qui disent « sont faites à leur pi. ». Les catalans réduisent l'injure à de simples plaisanteries (mofas). — c) llle-et-V. + Hainaut, Seine-et-Oise ; cf. Aude, Cat. A, B, C, M, Vagienna, etc.
2. a) Ille-et-V. ; cf. Hainaut, Bra et Castelnuovo, Cat. A, B, etc. — b) Illeet-V.; cf. Hainaut, Bra, Cat. A, B, C, M. — c) Ille-et-V.; cf. Hainaut, Cat. A, C, L, etc. — Le nom de la ville est assuré par les trois versions d'oïl qui donnent « Pontoise » et aussi par Aude (« Fontoise »), La Morra (« Pintuza »), et Catalogne G, H (« Pontô », « Puntosa ») ; les autres piémontaises mettent à la place « Tulusa » et la plupart des catalanes « Tolosa » ou « Tortosa ».
3. a) Ille-et-V. ; cf. Aude, Hainaut, Cat. A, B, C, D, Bra. — b) Ille-et- V. ; cf. Hainaut, Cat. A, B, C, Bra, Castelnuovo. — c) Bra, Aude -\- Ille-et- V.;cî. Hainaut (La servante), Cat. H (La dame), Cat. B. C, etc. (Le juge).
( Vous ne savez, notre maître, que les prisonniers ont dit ? ls disent qu'ils ont un frère qu'est grand prévôt à Paris, >'il savoit de leurs nouvelles, il seroit bientôt ici. »
— « Vite, sonnez la grand cloche, [et] qu'on les fasse mourir ! » Si haut sonnoit la grand cloche que le grand frère entendit :
i Qu'y a-t-il donc dedans Pontoise, qu'on y mène si grand bruit? »
— « Monseigneur, ce sont vos frères que l'on va faire mourir. »
— « Vite, sellez mon cheval*, que les aille secourir ! » >Je demeura [de]mi-heure devant Pontoise arrivit.
:< Dis-moi, portier de Pontoise, arriv'rai-je encore à tems ? »
— « Par ma foi ! mon gentilhomme, votre cheval est trop lent. »
rrois coups d'éperon lui donne, va plus vite que le vent.
4. a) Hainaut (... ô n. m., ce q...); cf. Aude, Cat. H. — b) Ille-et-V.; cf. Hainaut, Aude, Cat. H. — c) Ille-et-V. ; cf. Aude, Cat. H.
5. a) Hainaut -\- Seine-et-Oise (grosse cl.); cf. Ille-et-V. ; Cat. B. — Au lieu de « grosse cloche », qui donne une syllabe de trop, il convient de rétablir « grand cl. ». — b) Seine-et-Oise (... grosse cl...) ; cf. Hainaut, Castelnuovo. — c) Hainaut ; cf. Bra, Catstelnuovo, Cal. M.
6. a) Hainaut; cf. Seine-et-Oise, Bra, Castelnuovo. — b) Hainaut -f- Seineet-Oise « Qu'on selle », corrigé en « sellez », par comparaison avec le Ier vers de la str. 5. — c) Aude Cat. A, H -\- Seine-et-Oise, Ille-et-V.; cf. Hainaut, Cat. M. — « Arrivit » : Cette forme de prétérit en i courante dans le Parisis, est ici commandée par la rime.
7. a) Bra, Castelnuovo, Hainaut, Seine-et-Oise, Cat. H. -\-Aude; cf. Ille-et- V ., Cat. A, B, C, M. « Arriv'rai » : cette forme élidée du futur est fréquente dans la langue du xvie siècle; comp. lairrai = laisserai, donrai — donnerai, etc. — b) Aude -\- Hainaut, Bra et Castelnuovo; cf. Ille-et-V. — ■ c) Aude -f- La Morra, Castelnuovo, Alba, Cat. M, 0; cf. Cat. B, Ille-et-V.
G. Doncikux. — Romancero populaire de la France. 14
Quand il fut dessus la place, vit ses trois frères pendans : « Juge, juge, méchant juge, t'as fait un faus jugement ! »
— « Par ma foi, mon gentilhomme, aucun n'est de vos parens.
— « T'en as menti par la gorge ! Sont tous mes frères germains. Il tire sa bonne épée, coupe cordes et liens.
Il met un genou en terre et le chapeau à la main :
« Dieu vous pardonne, mes frères, les petits et le plus grand ! Ferai faire autant de cierges que mes frères sont pesans, Ferai dire autant de messes qu'il y a de jours à l'an. »
Par la ville de [Pontoise] il fait publier [un ban] :
« Retir' ous, femmes enceintes, et vous, enfans de sept ans !
Que la ville de Pontoise soit mise à feu et à sang ! »
8. a) Ille-et-V. -f- Hainaut ; cf. Seine-et-Oise, Castelnuovo, Bra, La Morra. b) Aude -\- Seine-et-Oise; cf. La Morra, Cat. A, I. — c) Aude ; cf. La Morra, Cat. A. — Le vers est dédoublé dans Aude; mais les deux versions piémonmontaise et catalane donnent la mesure exacte.
9. a) Aude -\- Cat. A.; cf. Cat. I, N, O, La Morra, Bra. Dans Aude et dans les versions piémontaises, le 2e hémistiche est délayé en un vers qui contient d'ailleurs un contresens ; les chanteurs n'ayant pas compris l'expression « frères germains » distinguant les écoliers en un cousin et deux frères; ou bien un frère et deux cousins du grand prévôt ; mais les versions catalanes ont conservé le sens exact du vers (... que tots très me son germans). —
b) llle-et-V. -f- Aude (... les c... les 1.); cf. Cat. A, C, H, etc., Bra. —
c) Aude (... son g...).
10. a) Aude, Cat. A, C, M -f Ille-et-V. (hémistiche emprunté à une autre strophe). — b c) Seine-et-Oise -\- Hainaut.
11 a) Aude. Les mots entre crochets sont rétablis par conjecture. — b) Aude -f- Bra, La Morra ; cf. Cal. C, D, M, N, 0. — c) Aude -f- Ille-et- V. ; Cat. H, C, M, etc.; Cuneo ; cf. Bra, Castelnuovo."
Hainaut et Ille-et-V. ajoutent un dénouement de fantaisie : la résurrection miraculeuse des écoliers.
Cette complainte, par le caractère du style, ne semble pas postérieure au xvie siècle; et le lieu de la scène, situé entre Paris et Pontoise, indique pour sa patrie l'Ile-de-France.
M. Nigra, se fondant sur une leçon commune à beaucoup de versions piémontaises et catalanes, intitule cette complainte Gli scolari ai Tolosa; et il la rapproche d'événements arrivés à Toulouse Tan 133 1 ou 1335, et desquels on doit à Mary- Lafon une relation détaillée1. Le jour de Pâques, pendant l'office, une troupe d'écoliers ivres s'étant mis à faire du désordre dans les rues de la ville, un capitoul arrêta l'un d'eux de sa main ; sur quoi, Aimeri de Bérenger, chef de la bande, frappa le capitoul d'un coup de poignard au visage. Saisi aussitôt, mis à la question et condamné à mort, Bérenger eut la tête tranchée, et son cadavre fut hissé aux fourches patibulaires. Mais le Parlement de Paris, à qui le malheureux en avait appelé, porta plainte au roi contre les magistrats de Toulouse pour avoir passé outre à cet appel et exécuté un clerc et un noble en violation de ses privilèges. La forfaiture des capitouls reçut un châtiment exemplaire : révoqués de leurs charges, ils se virent d'abord obligés à faire publiquement amende honorable, à détacher du gibet le corps du supplicié et à l'enterrer eux-mêmes en grande pompe ; la cité de Toulouse fut frappée d'une forte amende et privée de ses libertés municipales.
L'analogie est sans doute assez vague (il s'agit là d'un seul écolier décapité, au lieu de trois écoliers pendus) ; et n'était le nom de Toulouse, il n'y a guère apparence que l'on s'en fût jamais avisé. Mais justement, ainsi que l'observe M. G. Paris, ce nom-là n'appartient pas à l'original. Dans les quatre versions françaises, y compris celle de l'Aude, il est question de Pontoise (le Languedocien prononce, par
1. Mary-Lafon, Hist. du Midi de la France, III, 1845 ; voir la même dans un article (Revue de Toulouse, juin, 1862) où la date diffère de quelques années.
ignorance, Fontoise); et, chose tout à fait significative, on relève aussi, concurremment avec Toulouse, en Piémont, Pintu%a, en Catalogne, Puntosa, Pontosa et Ponté. Supposez que le lieu de la scène fût originairement Toulouse, la mention de Pontoise en des versions méridionales resterait sans explication possible, mais dans l'hypothèse contraire, c'est une chose des plus naturelles que certains chanteurs piémontais et catalans aient substitué à Pontoise une grande ville comme Toulouse, renommée dans tout le Midi : la variante Tortose est fournie de même par la tradition catalane I et Noie par la piémontaise. Cette objection est décisive contre le système de M. Nigra. Mais M. G. Paris a découvert ailleurs le véritable point de départ de la complainte. « En 1259, dit-il2, saint Louis fonda l'Hôtel-Dieu de Pontoise, avec l'argent qu'il avait fait payer à Enguerrand de Coucy, en expiation d'un odieux abus de la justice féodale : trois écoliers, confiés à l'abbé de Saint-Nicolas, près Laon, ayant par inadvertance, chassé dans les forêts de ce hautain baron, il les avait fait arrêter par ses forestiers et pendre aux créneaux de son fameux donjon... La cause de la fondation de l'Hôtel-Dieu de Pontoise était restée dans la mémoire; et il suffit qu'un poète populaire, accueilli peut-être dans cette maison, en ait entendu un récit plus ou moins altéré, pour qu'il ait bâti là-dessus sa chanson ». Ce fait est relaté dans les Chroniques de Saint- Denis, et plus tard et d'après ces chroniques, le poète Gringoire, dans son Mystère de Saint- Louis, l'a mis sur la scène, en mentionnant expressément la fondation de l'hôpital de Pontoise. Il serait possible que la chanson dérivât de Tune ou de l'autre de ces sources, et l'idée de M. G. Paris d'un récit écouté par le poète dans l'hôpital même est fort plausible. Quoi qu'il en soit, la pluralité des victimes,
1. On sait qu'il y a une Toulouse d'Espagne; la Tolosa des chanteurs catalans peut aussi bien s'entendre de cette ville que de la cité languedocienne.