MÉRIMÉE
Ferdinand, héros intrépide, Se reposait sur des lauriers, Et sur le sein d'Adélaïde Comptait tous ses exploits guerriers.
D'un faux ami, voilà l'ouvrage :
Le trop farouche Ferdinand Prend son épée avec courage, Se la plonge, hélas ! dans le flanc Il meurt auprès d'Adélaïde Troublé de remords déchirants.
C'est ainsi que cet homicide Termine ses derniers moments !
Vers l'an II de la République, un certain Louis du Bois, qui était une âme sensible en même temps qu'un cuistre jacobin, reprit sous les noms de Laure et Lancrelle la fiction de Marianson, y plaçant, dans les deux premières strophes, un acte d'accusation contre l'ancien régime et la barbarie féodale :
Au berceau de la Monarchie Quand, sans défense et sans vengeurs, Notre féodale anarchie Nous livrait à mille oppresseurs, Cœur froid, âme basse et cruelle, Terreur du noble et du vilain, D'Alençon l'horrible Lancrelle Devint un jour le châtelain.
Laure, par des parents avares, Laure, pure et douce beauté, Fut livrée en ces temps barbares Aux lois de Lancrelle enchanté.
Plus qu'aujourd'hui, par l'hyménée, Objet d'un trafic criminel, On enchaînait la destinée ; Plutus régnait même à l'autel.
Enfin, plus récemment, E. de Lonlay mettait la légende en de vagues alexandrins de l'effet de cet échantillon1.
Si j'en crois la légende à tout propos citée, Cette tour devait être autrefois habitée Par une jeune femme à la rare beauté.
Par son mari jaloux, digne de Barbe-bleue, Elle fut méchamment attachée à la queue Du coursier le plus vif et le plus indompté.
L'animal, emporté par sa fougue sauvage,
Traîne l'infortunée au séduisant visage
Dans les nombreux détours du grand parc d'Alençon,
Et les arbres altiers des puissantes futaies,
Aussi bien que la ronce et l'épine des haies,
S'empourprèrent du sang de Mariette Anson.
En second lieu, Marianson jetait de si profondes racines dans le sol normand qu'elle y faisait pousser toute une floraison de légendes locales où certains ont voulu chercher le germe de la chanson, mais qui n'en sont, je crois, que la conséquence. A Alençon surtout la légende a pris une consistance particulière, mêlée à une histoire de Dame blanche; on y montre, dans le Château, la « Tour couronnée » où l'on voyait, dit-on, apparaître vers minuit, une forme blanche qui s'évanouissait après avoir jeté un cri déchirant, et qui n'était autre que le spectre de Marianson. C'est dans les allées du parc qui l'entoure qu'elle aurait été traînée à la queue d'un cheval, laissant aux branches des arbres des lambeaux de sa chair2. Le lointain souvenir des
1 . Voir ces trois pièces intégralement reproduites dans l'étude de L. de La. Sicotière, sur Marianson (Bulletin de la Soc. hist. et archéol. de VOrne, I, Alençon, 1883). Cette étude m'a aussi fourni les renseignements qui suivent sur les localisations normandes de la légende de Marianson.
2. La version nivernaise de Montigny-aux-Amognes a été résolue en un conte où il n'est plus trace de vers, et l'on fait aussi voir, aux environs de ce village, les taillis parmi lesquels fut traîné le corps sanglant de Marianson.
Talvas, dynastie de mauvais maris, qui, de père en fils, répudiaient, emprisonnaient ou tuaient leurs femmes, a pu servir de port d'attache à la légende. A Rouen, un Talvas fit subir à sa femme le même traitement. Enfin, près de Caen, on montre l'emplacement de la Croix pleureuse, monument édifié en souvenir de l'épouse de Guillaume le Bâtard, attachée à la queue d'un cheval, sur l'ordre de son mari qui suspectait sa fidélité.
En dernier lieu, la romance d'Adélaïde et Ferdinand, citée plus haut comme une forme affadie de Marianson, avait produit, en Suisse romande, la légende du Sire de Vanel, qui, transportée en Allemagne, est devenue la célèbre légende d'Ida de Toggenburg.
CATALOGUE DES VERSIONS
France d'oïl
Tourouvre (Orne) : Vaugeois, Hist. des Antiquités de la ville de V Aigle (notes), 1841. — Repr. par de Beaurepaire, Études sur la poês. pop. en Normandie, et par Rolland, Mélusine, II. Version dérivée dans E. Souvestre, Les derniers Paysans, I, 185 1.
— Repr. par Haupt, Fran\œsische Volkslieder; par Rolland, Mélusine, II; et par Wekerlin, VAnc. Chanson pop. en France1.
Neufchâtel (Seine-Infre) : de B.ecker, d'après un imprimé de Decorde, Poés. pop. de la France, II, mss. B. N., réd. avant 1854.
— Repr. par Rolland, Mélusine, II.
Bretagne 1 : J.-J. Ampère, d'après Roulin, Poés. pop. de la France, Instructions, 1853. — Version reprod. avec quelques inexactitudes par Decombe, Chans. pop. d'Ille-et- Vilaine.
Fontenay-le-Marmion (Calvados) : Legrand, Romania, X, r. 1876.
Bretagne 2 : Decombe, Chans. pop. d'Ille-et- Vilaine, 1884.
1. Je mentionne ici cette version, souvent citée; mais il n'y a aucun compte à en faire pour l'établissement du texte. Elle n'est qu'un remaniement littéraire de la rédaction de Vaugeois, imprimée dix ans auparavant : Souvestre s'est contenté de substituer des rimes variées à l'assonance uniforme et d'ajouter quelques vers à effet.
Poitou i : Rolland, Mélusine, II, 1885.
Saint-Denis-le-Vêtu (Manche) : Couraye du Parc, Mélusine, VI,
Poitou 2 : Pineau, Le Folk-Lore du Poitou, 1892. Sévigné (Vendée) : Trébucq, d'après Métay, La Chans. pop. en Vendée, 1896.
FORMULE RYTHMIQUE
Complainte. Vers de 12 syl. = 6 -\- 6, féminins, uniformément assonances en i -j~ e- Ces vers sont normalement groupés en tercets (en distiques dans Saint-Denis et Sévigné; isolés, ailleurs). ,
TEXTE CRITIQUE
Celles qui vont au bois, c'est la mère et la fille.
La mère va chantant, et la fille soupire.
« Qu' av' -ous à soupirer, ma fille Marguerite ? »
— « J'ai bien grande ire en moi, et n'ose vous le dire
Je sui fille sur jour et la nuit blanche biche.
La chasse est après moi, les barons et les princes,
« Et mon frère Renaud, qui est encor le pire. Allez, ma mère, allez bien promtement lui dire Qu'il arrête ses chiens jusqu'à demain ressie. »
1. a) Tourouvre ; cf. Fontenay, Sévigné, etc. — b)Tourouvre (...y va...); cf. Fontenay, Bretagne r, Sévigné. — c) Poitou 1 et Sévigné (à soupirer) -f- Fontenay, Tourouvre. — Le nom de la fille est nécessairement un mot de quatre syllabes, en i -\- e ; la leçon normale « Marguerite » a été altérée en « Catherine » (Neufchdtel) et « Argentine » (Saint-Denis).
2. a) Tourouvre -j- Bretagne 1 ; cf. Neufchdtel. « Ire » = chagrin (voy. le Glossaire de Lacurne de Sainte-Palaye, VI). Tourouvre met « un grand ire », mais « ire », au masculin, est sans exemple, d'où la correction proposée. — b) Tourouvre, Poitou 1 et Saint-Denis (... le j...); cf. Poitou 2, etc. — c) Tourouvre; cf. Fontenay, Saint-Denis, Bretagne 1. — « Princes », prononcez : pri-nces, la nasalisation de Yi s'étant faite tardivement dans la langue d'oïl. —* L'alliance des mots « baron » et « prince » est traditionnelle : cf. le v. 8 de la P émette.
3. a) Saint-Denis, Tourouvre (... m. fr. Lion...); cf. Neufchdtel, etc. — b) Tourouvre; cf. Sévigné, Neufchdtel, Poitou 1, Saint-Denis . — c) Tourouvre; cf. Saint-Denis, Poitou 2.
Le nom du frère, nécessairement dissyllabe est « Renaud » dans Neufchdtel, Saint-Denis, Poitou 1 ; d'où « René » dans Sévigné, et, par une méprise
« Où sont tes chiens, Renaud, et ta chasse gentille? »
— « Ils sont dedans le bois à courre blanche biche. »
— « Arrête-les, Renaud, arrête, je t'en prie ! »
Trois fois les a cornés o son cornet de cuivre ;
A la troisième fois, la blanche biche est prise.
« Mandons le dépouilleur, qu'il dépouille la biche ! »
Celui qui la dépouill* dit : « Je ne sai que dire : El a les cheveux blonds et le sein d'une fille. » A tiré son couteau, en quartiers il l'a mise.
En ont fait un diner aus barons et aus princes.
« Nous voici tous illec : faut ma sœur Marguerite ? »
— « Vous n'avez qu'à manger ! Sui la première assise;
subséquente, dans Poitou 2 « frère aîné » ( pour « frère René »). — « Ressie », « ressiée » vieux mot encore usité dans la France de l'ouest, signifie la sieste et la collation que les paysans font sur le coup de midi ; « une heure de ressie » était synonyme de « une heure de relevée ».
4. a) Bretagne 2 (... Lion...); cf. Sévigné, Tour ouvre, Neufchdteï. — b) Bretagne 2, -f- Neufchdteï; cf. Tourouvre, Sévigué. — c) Tourouvre.
5 . a) Tourouvre -f- Bretagne 1 ; cf. Neufchdteï, Sévigné, Bretagne 2. « O » =r avec. — b) Bretagne 2, Neufchdteï (Mais 1...) ; cf. Tourouvre, Bretagne 1, etc. — c) Tourouvre.
6. a b) Tourouvre. — c) Bretagne 2 -\- Fontenay et Sévigué (couteau) ; cf. Poitou 2.
7. a) Bretagne 1 -f- Bretagne 2 ; cf. Neufchdteï, Saint-Denis, Poitou 2. — b) Bretagne 1 -f- Tourouvre; cf. Poitou 2, Saint -Denis, Fontenay. « Faut » au sens étymologique = [il] manque. — c) Tourouvre -\- Bretagne 2, Fontenay, Sèvigné.
« Ma tête est dans le plat et mon cœuraus chevilles,
Mon sang est répandu par toute la cuisine,
Et sur les noirs charbons, mes povres os y grillent. »
8. a) Tourouvre; cf. Fontenay, Saint-Denis, Poitou 2, aussi Bretagne 1 et 2.
— b) Bretagne 1, Poitou 2 (... sur t. 1. c.) ; cf. pour le dernier mot Tourouvre, Bretagne 2, Sêvigné. — c) Saint-Denis (.. s. vos n. ch...); cf. Fontenay.
— Le possessif « vos », étant ici dénué de sens, il convient de rétablir l'article.
Cette fin a semblé brusque à quelques chanteurs, qui ont ajouté, pour conclure, diverses platitudes négligeables.
Cette chanson, par la couleur modérément archaïque du style, peut remonter jusqu'au xvie siècle avancé. La patrie n'en est guère douteuse : des expressions telles que o (= avec) illec,ressie, un foyer nettement borné à la Bretagne et aux provinces limitrophes, tout déclare qu'elle est née en terre bretonne. D'autre part, comme les collections réunies de Dufilhol, La Villemarqué, Penguern, Luzel et Ernault ne contiennent pas trace d'un gwerz armoricain similaire, il est avéré que la Blanche Biche fut directement composée par un Breton de langue française. Mais d'où venait à ce Breton l'étrange et sauvage histoire qu'il a mise en vers ?
A première vue, le thème de la chanson, - une fille périodiquement métamorphosée en biche, et, sous cette forme, tuée à la chasse par son frère — n'est pas d'origine romane. Il est vrai que la croyance au « garou l » est répandue à peu près par toute l'Europe, et qu'il sévit, aux xvie et xvne siècles, dans plusieurs de nos provinces françaises, d'effroyables épidé-
1. Encore faut-il observer que le mot « garou » n'est qu'une forme romanisée du Scandinave var-ulv (= homme-loup) : c'est donc à tort que l'on dit loup-garou, le mot « garou » contenant à lui seul le mot loup.
mies de « lycanthropie » l. Déjà l'Odyssée homérique (chant X) montre la divine Circé changeant par l'effet d'un breuvage magique les compagnons d'Ulysse en loups, en porcs et en lions. Mais c'est dans les races septentrionales que ces thèmes de magie abondent. Parmi les Lais de Marie de France, — qui ne sont que l'élaboration française d'une matière celtique, — on trouve celui du Bisclavaret, où un chevalier est changé en loup trois jours par semaine, et celui à'Ywenec dont le héros prend chaque soir la forme d'un épervier, afin de voler jusqu'à la fenêtre de sa belle, enfermée dans une tour. La ballade écossaise de Kemp-Owyn (Child, The engl. and scott. pop. Ballads, n° 34, II : deux versions) nous montre une vierge muée en bête marine qui jette du feu, jusqu'à ce que le baiser d'un chevalier ait rompu le charme. Mais c'est chez les nations Scandinaves qu'on ferait en ce genre la plus abondante récolte : les sagas de leurs anciens poètes, les vise de leurs chanteurs populaires sont pleines d'êtres humains temporairement changés, par un maléfice, en oiseaux, en ours, en biches.
Pour en donner un exemple assez typique, j'emprunterai à la saga norvégienne de Hrôlfr. Kraki, rédigée vers le xve siècle et qui par ses sources peut remonter au xme (publiée par Rafn, Fornaldar Sôgur, I, Copenhague, 1829), l'épisode de Biôrn, qu'on peut résumer comme il suit :
Hringo, roi de l'Upland, avait un fils unique, beau et brave, nommé Biôrn, qu'un mutuel amour attachait à Béra, fille d'un guerrier. Or le roi, devenu vieux, s'éprit d'une magicienne et l'épousa. Celle-ci conçut pour son beau-fils une passion criminelle, la lui déclara pendant une absence du roi; mais repoussée par Biôrn et furieuse de ses dédains, la Phèdre Scandinave le frappa en disant : « Fuis dans les bois !.. Vis poursuivant, et meurs poursuivi! » Après ces mots, Biôrn disparut; mais de ce jour, il n'était bruit que des ravages exercés dans les troupeaux du roi par un ours noir d'une stature et d'une férocité prodigieuses.
1 . Les Grecs avaient leurs lycanthropes (XuxavGpwTro;), qui verbalement et physiquement sont identiques à nos « garous ».
. Une fois que l'infortunée Béra se trouvait seule, elle vit soudain l'ours s'approcher d'elle ; d'abord épouvantée, les caresses de l'animal et la tendresse humaine de son regard lui firent deviner l'âme de Biôrn ; elle le suivit jusqu'à son repaire, et là elle le vit reprendre, comme il arrivait à de certaines heures, son visage humain. Elle se donna donc à lui et vécut dans son antre. Mais Biôrn un jour se sentit le cœur plus triste; il prédit à Béra sa mort prochaine, qu'on servirait sa chair sur la table du roi, et qu'on voudrait lui en faire manger à elle-même; il ajouta qu'elle enfanterait bientôt trois fils. Puis, l'instant étant venu que le sortilège opérait, il s'élança pour chercher sa proie. Béra le suivait de loin. Et voici qu'un bruit de chasse se fit entendre : c'était le vieux roi, escorté de sa cour, qui marchait à la poursuite du monstre. L'ours se défendit tant qu'il put; à la fin il succomba, percé de la main paternelle. Sa chair fut apprêtée pour le festin du roi, et la marâtre de Biôrn, ayant fait saisir Béra, l'obligea par force d'avaler une bouchée de l'horrible viande. Béra dans la suite accoucha de trois enfants ; l'aîné fut un héros, vengea son père, et tua la magicienne.
Cet ancien thème de Biôrn a d'évidentes affinités avec celui de la ^Blanche Biche. Mais il serait plus intéressant encore de retrouver la propre histoire de cette Fille-biche dans la tradition populaire Scandinave : elle s'y trouve en effet.
Il existe une vise suédoise intitulée Den fôrtrollade Jung fr au (La vierge enchantée), dont Arwidsson (Svenska Fornsânger, n° 136, II) a publié deux versions rédigées au xvne siècle. En voici la traduction d'après la version A, qui dans l'ensemble est la meilleure, corrigée toutefois et complétée au moyen de la version B.
La mère recommandait à son fils — Voyez les animaux dans l'île ! — de laisser paître la biche l — Comme ils courent gaiement ! —
1. Ce 2^ vers qui manque dans A est fourni par B\ de même le refrain.
« Tire les cerfs et tire les chevreuils, mais la jolie biche laisse-la aller !
Tire les cerfs et tire les lièvres, mais la jolie biche, laisse-la fuir1! »
Le jeune homme 2 mit son arc sur l'épaule, il s'en retourna au bois.
Quand il arriva dans le bois, la biche joua gaiement devant lui 3.
Le jeune homme banda son arc, il fit partir la flèche pointue ;
La flèche pointue qu'il a tirée blessa la jolie biche.
Le jeune homme ôta ses gantelets, et lui-même dépouilla la biche,
Il dépouilla la nuque de la biche, il y trouva les cheveux d'or de sa sœur4.
Il dépouilla le flanc de la biche, il y trouva la cassette d'or de sa sœur.
Il dépouilla le poitrail de la biche, il y trouva les anneaux d'or de sa sœur.
Le jeune homme jeta son couteau sur le sol : « Voilà que j'ai oublié les paroles de ma mère ! »
Le jeune homme tendit son arc avec son pied, et lui-même perça son cœur rouge 5.
La caractéristique principale de la version 'B est que la Fillebiche, victime des maléfices d'une marâtre, est non point la sœur, mais la fiancée du jeune homme. Cette vise, allongée et déformée par un mélange d'éléments parasites hétérogènes, a été recueillie à plusieurs reprises en Danemark (Grundtvig, Danmarks garnie Folkeviser, II, n° 58, et Kristensen (Jydske Folkviser, III, n° 7). Comme dans lB, le jeune homme a nom « sire Pierre » et comme dans A, il est le frère de la fille enchantée. Le drame est présenté de même : son noyau central demeuré à peu près intact, a subsisté d'une façon recon-