‹ Le romancéro populaire de la FranceChapitre 98 sur 160 · Bretagne 2; cf. Bretagne r, Ille-et-V. 1, Cau^ac, etc · texte numérisé non relu

Bretagne 2; cf. Bretagne r, Ille-et-V. 1, Cau^ac, etc

■ 9. Ille-et-V. 1 -{-Ille-et-V. 5, Indét. 7, Saint-Malo, Bretagne 1, etc.; cf. • Loudéac, Limousin, etc.

■ 10. Provence, Champagne + Cau^ac, Sérignac] cf. Indét. s et 7; Cat. A,

11. Vendée, Ille-et-V. 2, Indét. 7; cf. var. Bretagne 2 (... et le Maroc des deux c), Montfort, Limousin, Bretagne 2, Nivernais, etc., Cat. A, D, K. — D'après Nivernais et qq. autres versions, il est question au 2e hémistiche de pigeons « volant autour » (de la tour) : ces pigeons proviennent sans doute du v. 13. — « Babylone » (d'Egypte) = le Caire, dans l'ancienne nomenclature géographique.

12. Indét. 1, Ille-et-V. 2 + Ille-et-V. 1 (odes berg.) ; cf. Loudéac, Velay,

Nivernais, etc.

13. Ille-et-V. 2. Ouercy + Bretagne 2, Indét. 7; cf. Bretagne 1, Indét. 4, etc. — D'après beaucoup de versions, la fille se peigne « sous un oranger », « un laurier » ou « un rosier », ou encore « à sa fenêtre ». D'après Cat. D, F, I, elle est au balcon. Cat. G a retenu le pigeon ( « palometa »), en changeant complètement d'ailleurs le sens du vers.

14. Provence; d. var. Provence et Cat. D, E, F, K (gaillard mousse).

15. Provence-]- llle-et-V. 2, Bretagne 2, Indét. 7; cf. Vendée, Blanc, Nivernais.

Cette célèbre chanson de matelots est évidemment originaire du littoral de la France d'oïl, et plutôt, à tenir compte de son principal foyer, du littoral breton ou poitevin. Le caractère assez archaïque du prototype français permet de la dater du xvie siècle. Au cours du xixe, chacun sait que la chanson, passée du peuple à des milieux lettrés, y fut tournée en « scie d'atelier » ; cette forme parodique, dont Bretagne 2, Indét. 1, Hondschoote, etc. offrent des spécimens, est caractérisée par un vers de début ainsi dépravé :

Il était un petit navire, qui n'avait jamais navigué,

par la formule finale :

Si cette histoire vous emb..., nous allons la recommencer.

et par ce fait que le mousse est effectivement mangé à la sauce piquante ou à la sauce blanche *.

La Courte Paille, apportée par des marins français aux côtes de Provence et de Gascogne, s'y est accommodée aux dialectes d'oc; enfin une version provençale a très naturellement fait souche en Catalogne. Ces versions méridionales présentent toutes, quant au sens, une altération caractéristique, par où le dévouement du mousse perd étrangement de sa valeur : ce garçon n'offre plus de se laisser manger à la place du capitaine, il se borne, sur les instances et les promesses de celui-ci, à grimper au mât pour observer l'horizon — ce qui d'un mousse n'a rien de bien méritoire; — il découvre la terre, et ainsi le capitaine a la vie sauve.

Le romance portugais A nau Cathrineta (la « Sainte-Catherine » fut un vaisseau fameux au xvie siècle, dans les fastes maritimes du Portugal), n'est qu'une adaptation dialectale de la Courte Paille catalane, à quoi les matelots portugais ont brodé une finale orgueilleuse à la gloire de leur illustre nef. Le capitaine sauvé énumère à son mousse les récompenses

1. Voy. V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 10 mars 1879.

qu'il lui destine : sa fille en mariage, autant d'argent qu'il en voudra, un cheval qui n'a pas son pareil... — « Non, riposte l'autre, je veux la Catherinette !» — « La Catherinette, ami, elle n'est à personne, elle est au roi de Portugal ! » (A. Garrett, Romanceiro, III : version indéterminée, avec des variantes d'Estramadure, Minho, Lisbonne, etc. — Braga, Romanceiro gérai, n° 23 et Cant. pop. do Archip. açoriano, n° 37, 5 versions).

Tel est le romance d'après les versions les plus sincères, celle de Lisbonne et les cinq des îles Açores. Mais il existe aussi, tant en Catalogne (Briz, Cans. de la Terra, IV, version majorquine) qu'en Portugal (Garrett, loc. cit., version principale), un type contaminé, caractérisé par un dénouement inattendu et fantastique : le sauveur du capitaine apparaît tout à coup comme le Diable en personne, et veut avoir son âme pour loyer ; à quoi le capitaine oppose le refus le plus édifiant1. La raison de cette bizarre variante ne doit pas être cherchée ailleurs que dans une petite cantilène espagnole, El Marinero, connue par une version asturienne (Braga, Romanceiro gérai, en note) et plusieurs rédactions catalanes (Milà, Romancerillo, n° 34 : A, B, C, A'), celles-ci d'ailleurs, toutes mêlées de mots castillans qui la déclarent adventice : l'interlocuteur infernal du matelot, nommément désigné dans la tradition de Catalogne, laisse seulement deviner, d'après le chanteur asturien, sa qualité satanique. Voici la traduction du texte asturien :

Un matin de la Saint-Jean, un marinier tomba dans l'eau. « Que me donneras-tu, marinier, pour que je te retire de l'eau ?» — « Je te donne tous mes vaisseaux chargés d'or et d'argent. » — « Point ne veux de tes vaisseaux, de ton or ni de ton argent ; je veux avoir, quand tu mourras, ton âme. » — « Mon âme, je la livre à Dieu, et mon corps à la mer salée ! »

1. On trouve une traduction de la version-type de Garrett et de la majorquine de Briz dans Mélusine, III, ce. 45-47.

Ces quelques vers, circulant le long du littoral ibérique dans les mêmes bouches que la chanson de la Courte Paille se sont incorporés plus ou moins intimement * à celle-ci, d'autant que la confusion était facile entre les vers où le capitaine en péril promet des récompenses à son mousse, et ceux où l'homme tombé à la mer fait de même à l'égard de l'apparition démoniaque. Faute d'avoir comparé leur romance aux poèmes analogues de la tradition des peuples étrangers, les critiques portugais se sont évertués à y découvrir toutes sortes de choses grandioses et nationales. Ils ont vu dans la Cathrinetta un monument populaire de célèbres catastrophes navales. Garrett la considère comme un embryon de l'épopée maritime du Portugal ! Toute cette prétendue émanation du génie épique lusitanien se réduit en fait à une traduction, d'abord fidèle, ensuite altérée, d'une chanson de langue française, bretonne d'origine, puis chantée par des marins provençaux.

Outre cette diffusion dans le domaine roman, la Courte Paille a pénétré en des idiomes très divers.

De quelque version de la Bretagne française est issu un gwerz armoricain, connu par 6 versions : une en traduction française, extraite de Y Ecole de Morlaix [1842 ?] et insérée dans la collection Penguern, mss. B. N., puis reproduite dans Mélusine, IX ; quatre (texte celtique) de la collect. Penguern, dont la première publiée dans Mélusine, IX ; enfin la sixième dans Luzel, Gwer^iou Brei^-I^el, II. Le translateur breton, d'ailleurs assez fidèle, a donné à la fin de l'histoire un tour dévot et funèbre,, qui n'est pas bizarre à demi : sous la tour de Babylone, il y a un cimetière où les indigènes font la pro-

1. Dans la version majorquine de Briz on observe une simple juxtaposition des deux thèmes, dont la soudure accidentelle est fort apparente ; il y a pénétration intime dans la portugaise de Garrett. Ainsi prend-on sur le fait le travail progressif de la contamination.

cession; et le recteur de Babylone (!), qui est un homme excellent, témoigne sa charité aux matelots moribonds en leur administrant l'extrême-onction tous à la file.

Une vise Scandinave connue par deux versions islandaises de l'extrême xvie siècle (Grundtvig-Sigurdhson, Islenzk Fornkvœdhi, I), par une danoise du xvne (Grundtvig, Acta comparationis litt. universarum, 1880) et une norvégienne contemporaine ■ (Bugge, Garnie norske Folkeviser) est aussi apparentée à la Courte Paille française. Des deux côtés, le thème est foncièrement le même : un vaisseau qui n'atterrit jamais, les vivres qui manquent, un homme tiré au sort pour être mangé; mais il évolue, selon la tradition Scandinave, dans un sens imprévu et des plus étonnants. D'abord la composition de l'équipage est extraordinaire : le roi commandant le vaisseau — c'est d'après la version danoise, le roi de Babylone(!) — se trouve être le cousin germain de tous ses hommes : le second seul n'appartient pas à la famille. Celui-ci, au moment du tirage au sort, et, ce semble, afin d'épargner à ses camarades l'horreur d'un fratricide, se dévoue spontanément. Il est sacrifié, dépecé; ses viscères sont d'abord servis au roi, qui refuse d'y toucher. Et voilà qu'une colombe surnaturelle se met à voleter sur le mât, et que s'élève un vent favorable. Que cette aventure, aussi incohérente qu'elle est atroce, procède par corruption des vers mêmes de notre Courte Paille, c'est ce que deux remarques suffisent à démontrer : la royauté de Babylone, attribuée par le Danois au commandant du navire, se réfère assurément à la « tour de Babylone » du v. 11 ; de même la mystérieuse colombe qui s'en vient voleter audessus du mât est là par une réminiscence des « pigeons » du v. 13, lesquels, selon une variante, voltigent eux aussi, audessus de la tour. Ces détails, parfaitement naturels dans l'ori-

1. Voir la traduction de toutes ces pièces par Nyrop, dans Mëhisine, II, ce. 476-478.

ginal français, d'une choquante gaucherie dans le texte Scandinave, aussi bien que la déformation du thème en celui-ci, ne laissent pas le moindre doute sur la priorité de la forme française.

Il reste à signaler deux arrangements pseudo-populaires de la Courte Paille, dus l'un et l'autre à des lettrés d'Outre- Manche. Le grand romancier Thackeray s'amusa un jour à écrire dans un anglais populacier et poussé à la charge, une chansonnette humoristique intitulée Little Billee, qui n'est qu'une adaptation de notre Courte Paille. La version dont il s'est servi appartenait sans doute à la même famille que les deux bretonnes qui parlent d'abord de « trois marins » d'Espagne. Ces marins, chez Thackeray, sont devenus « trois matelots de Bristol », Jack, Jim et Bill le mousse. Bill découvre du haut du mât « Jérusasalem et Madagascar et l'Amérique du Nord et du Sud, et la flotte britannique chassant sur ses ancres, et l'amiral Napier K. C. B. l ». L'amiral, pour finir, le nomme « capitaine d'un [vaisseau de] soixante-treize ». Ce badinage, maintes fois imprimé, se peut lire dans les œuvres de Thackeray; mais le texte le plus sûr et le plus savoureux à la fois, est celui qu'inséra en 1888 une revue américaine paraissant en Pensylvanie, the Booktnart, d'après une feuille écrite, avant 1869, de la propre main de l'auteur (il a été reproduit dans Mélusine, IX).

Une petite pièce grecque, publiée par la revue anglaise the Academy, XXVI, 1884, et qui se donne pour une forme ancestrale de la chanson française, n'est rien qu'une mystification, et très apparente, de scolar helléniste. Cette fois c'est du navarque athénien Tolmidès Qf 447 ans av. J.-C.) qu'il s'agit; et du haut du mât le mousse aperçoit des pays décorés de beaux noms antiques, tels que Taprobane ou Epidaure.

C'est seulement par ces deux pastiches que la Courte Paille a pris contact avec l'esprit anglais.

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