IV. — TRENTE ANS AVANT LA PRINCESSE DE CLÈVES
Nul n'a poussé plus loin que La Calprenède le respect de la foi conjugale en ses récits. C'est au p>oint que, sous sa plume, la reine Cléopâtre d'Egypte, de peu édifiante mémoire, devient une princesse aussi vertueuse que belle ! Elle a, selon lui, résisté longtemps à César, lorsque celui-ci vint sur les rives du Nil à la poursuite de Pompée et s'éprit d'amour pour elle. Elle exigea enfin du conquérant un mariage secret, en présence de quelques témoins, et il fut convenu entre eux qu'une fois maître de Rome, le nouvel époux déclarerait aussitôt son épouse. Césarion naquit peu après de cette union. Mais, une fois revenu sur les bords du Tibre, le grand Jules traîna les choses en longueur, s'excusa sur les nécessités de sa politique et tomba enfin sous le couteau de Brutus, sans avoir régularisé leur situation ! Plus tard, Cléopâtre devînt également Vépouse de jViarc Antoine, assure La Calprenède, bien que les Romains aient prétendu le contraire — ce qui évite à l'incomparable amante de Corolian-Juba l'inconvénient d'une naissance irrégulière.
L'adultère n'apparaîtra donc en ses romans que comme une tentation subreptice et presque aussitôt domptée qu'entrevue : c'est ce dont nous allons nous rendre compte, si nous examinons d'abord le cas où cette tentation se présente sous la forme la plus spécieuse : à la suite d'un mariage de pure convenance imposé à une fille qui aimait préalablement ailleurs. Tel sera, plus tard, le sujet de la Nouvelle Héloïse. La princesse Statira-Cassandre a été, nous l'avons dit, unie au grand Alexandre par raison d'Etat et après que l'indigne supercherie d'une rivale l'eût persuadée de l'infidélité du héros à qui elle avait donné son cœur. Mais, bien que détrompée peu après sur ce dernier point, elle ne se juge pas moins séparée pour jamais de celui qu'elle continue d'aimer sans en convenir et elle lui prêche par écrit la résignation en ces termes : (( Cessez de haïr celle qui vous a aimé plus (( que soi-même tandis qu'elle l'a pu et qu'elle a cru (( le devoir faire, et qui, maintenant qu'elle ne le (( peut plus, vous aime encore plus qu'elle ne le doit ! (( Ce reste d'une affection qui fut autrefois très juste, (( m'est demeuré pour la punition de mon crime (le (( crime d'avoir pu le croire infidèle) . Mais, si je (( ne la puis effacer de mon esprit, je l'y conserverai <( seulement pour ma peine et la convertirai à un (( usage qui n'offensera point celle que je dois au (( mari que les dieux m'ont donné ! » Oroondate refuse de se soumettre à ces injonctions et parvient à pénétrer par surprise jusqu'auprès de la souveraine: (( Reviens-tu maintenant, fantôme du passé et tra-
(( verser mon repos et combattre mon devoir, gémit (( alors l'épouse d'Alexandre ? Si mon repos te fut <( cher, mon devoir te doit être considérable et tu ne <( peux troubler l'un sans t'armer aussi contre l'autre (( de ces mêmes armes contre lesquelles je ne me suis (( jamais défendue ! »
Et, comme il lui jette ce reproche caché sous une humble formule : <( Vous avez bien fait de préférer « à ce misérable exilé que je suis un homme aimé des (( dieux et l'empire du monde ! » Elle se redresse dans sa dignité froissée pour lui répondre, en le regardant de travers : « Cruel, vous devriez vous tenir <( dans la justice de votre cause, sans vous rendre (( coupable par les reproches que vous me faites avec (( inhumanité. Ne m'imputez pas plus longtemps une « lâcheté dont je ne fus jamais capable ! J'ai trop (( fui l'empire pour laisser croire qu'il eût pour moi (( quelques charmes. La seule considération de mon « devoir (d'abord vis-à-vis des siens, puis vis-à-vis « de son époux) m'a fait goûter des douceurs où « mon inclination ne me faisait trouver que de (( l'amertume. Vous n'êtes donc pas seul malheu- (( reux et vous ne courez pas seul à la mort, si les (( infortunés y doivent courir. Je n'aime pas tant « l'empire, et cette tranquillité que vous me repro- (( chez, que je ne vous y tienne fidèle compagnie (( (dans le trépas) ; et, si c'est par là que vous dési- « rez des preuves de mon affection, celle-ci me sera (( sans doute plus aisée et plus légitimement permise (( que la moindre des faveurs que je pourrais main- « tenant vous donner. Celles que vous avez reçues (( aujourd'hui de moi, bien que faibles et infruc- « tueuses, sont véritablement criminelles et je ne
(( puis plus, sans blâme, me dispenser à des libertés (( qui me sont maintenant défendues. Mais je les (( ai données, pour cette fois, à la mémoire de ce (( que vous avez fait autrefois pour moi, et à la répa- (( ration d'une faute (sa crédulité néfaste et son ma- (( riage) que je ne puis mieux réparer ! ))
Il continue de lui imposer ses visites secrètes el cherche à s'émanciper parfois au delà de ce qui lui est volontairement accordé. (( Mais cette sage prin- (( cesse le réprimait alors avec une douce majesté (( et se servant, de bonne grâce et sans tyrannie, de « l'empire qu'elle avait sur lui, elle le remettait, par (( le raisonnement, dans les termes de sa première (( obéissance. » Puis encojre, elle décide de se soustraire entièrement à des familiarités périlleuses et lui en fait la déclaration avec une noble fermeté : (( Je (( retire de vous ce que vous ne pouvez plus légiti- « mement conserver sans la perte de ma réputation, (( celle du repos de ma conscience et la mienne (( propre. Je vous adjure de vous déporter des pra- (( tiques que nous ne pouvons plus continuer sans (( nous perdre et de ne réveiller plus par votre pré- (( sence des feux que le devoir devrait avoir éteints (( déjà. Je vous conjure de quitter cette misérable (( pour toujours et de ne paraître jamais devant elle (( qu'elle ne soit en état de vous recevoir. »
Lorsqu'elle est devenue veuve et se trouve libre d'aimer de nouveau Oroondate, elle s'y refuse encore par un scrupule de dignité personnelle, en considération de ce qu'elle croit devoir au souvenir d'un époux illustre dont elle fut traitée sans cesse avec une délicate bonté. Sa suivante se charge de la justifier près de son amoureux : (( Si la mémoire d'Alexandre
(( revenait (ces temps derniers) , à l'esprit de la reine (( avec de puissants avantages, vous paraissiez aussi (( devant elle dans la forme la plus aimable et la (( plus charmante que vous eussiez jamais eue. Puis, (( si cette chère figure faisait quelque impression sur (( son esprit, le souvenir d'Alexandre l'en bannisce sait comme une criminelle séductrice et comme une (( ennemie dont lés approches mêmes étaient dange- (( reuses à sa réputation. Si, dans la plus grande vio- (( lence de ses pensées, elle voulait s'écrier : O (( Alexandre — O Orooridate, ajoutait-elle ensuite. (( Mais elle ne proférait ce dernier nom que comme (( à la dérobée et cette contrainte qu'elle se faisait (( en sa faveur le lui rendait plus cher que si elle (( l'avait prononcé avec une entière liberté ! » N'est-ce pas aussi joliment dit que pensé ? Et de tels passages ont-ils rien de (( maudit » ?
Le roman de Faramond nous présente aussi l'une de ces figures d'épouses si fermement attachées à leur devoir conjugal qu'elles laissent bientôt leurs intimes incapables de décider si elles agissent par raison pure ou par sentiment affectueux dans leurs relations avec leur époux. Placidie, sœur de l'empereur Honorius, conduite par une admirable sagesse, accorde son affection au roi barbare Ataulphe qui l'a épousée par contrainte après ses victoires en Italie : et cela, au grand désespoir du vaillant général romain Constance, à qui elle avait d'abord engagé sa foi. Elle s'efforce alors de le ramener au sang-froid par ces paroles : (( Je suis maintenant, puisqu'il a plû au (( au ciel, attachée à un devoir duquel toutes les (( règles sont si fortes et si délicates que la moindre (( pensée de mes premières affections ne leur est
(( point supportable. » Attitude mentale qui, nous l'avons dit, est assurément sagace et, psychologiquement, plus prévoyante que celle dont la princesse de Clèves donnera peu après le spectacle.
Plus intéressante encore par ces fines nuances affectives sera, dans Cassandre, l'histoire de la triste Alcyone, car il s'agit cette fois d'une épouse qui n'est effleurée par la tentation d'amour extra conjugal qu'après un heureux mariage et sans cette circonstance, certes fort atténuante, qui résulte de préalables fiançailles avec le soupirant dont se continuent les soupirs (ce qui est aussi le cas pour la Pauline de Corneille) . Alcyone a été, de son plein gré, unie à Téandre, neveu du gouverneur de Babylone, le vieux Bagistane. Celui-ci est un débauché sénile qui s'éprend alors de la jeune femme et se voit assister dans sa louche entreprise de séduction par le propre frère du mari, le méprisable Astiage, que conduisent l'envie et la cupidité, car il vise à supplanter son aîné dans les bonnes grâces de leur oncle à héritage. Alcyone déjoue cependant, sans trop de peine, les premières menées des deux vilains personnages.
Sur ces entrefaites, Cléonime, un proche parent de Téandre et le plus intime de ses amis, revient à Babylone après un long séjour dans les pays étrangers et surtout dans les académies d'Athènes : voyages qui ont cultivé en lui les plus rares qualités de l'esprit.
sans nuire à celies du cœur qu'il possédait de naissance, ainsi que les grâces de la tournure et l'attrait de la physionomie. Laissons maintenant la parole à Alcyone qui va nous faire connaître ses premières impressions à l'aspect du survenant : (( Téandre, expose- (( t-elle, me le présenta comme un de ses plus proches (( et comme l'homme du monde qui lui était le plus (( cher. O dieux ! Avec quels discours Cléonime me (( témoigna-t-il, à cette première entrevue, le con- « tentement qu'il recevait de notre alliance, et avec « quelle grâce commença-t-il d'introduire dans mon (( esprit cette estime qui, depuis, a été si funeste à <( notre repos. Je le reçus comme un homme qui « in'était allié de près et comme un homme d'un (( mérite extraordinaire. Je trouvai sa réputation (( encore infiniment au-dessous de ce que sa vue me (( persuada. Téandre voulut que je vécusse avec lui (( comme sa sœur. Je confesse que je n'eus aucune (( peine à y disposer mon esprit et que je lui donnai « véritablement toute l'amitié qu'un frère jxîuvait « désirer de moi. Mais si, par des désirs injustes et (( criminels, mon affection est jamais sortie de ces (( limites, dieux à qui toutes mes pensées sont (( connues, foudroyez cette infortunée qui vous (( appelle à témoins de ses plus secrets mouve- (( ments ! ))
Cependant le vieux Bagistane et son complaisant, le perfide Astiage, ont bientôt fait de remarquer une intimité qui leur semble suspecte : ils se préparent à l'exploiter au profit de leur infâme dessein. Astiage déclare brutalement à sa belle-sœur qu'il dénoncera sa conduite à son époux si elle se refuse plus long-
temps à satisfaire les passions surannées du gouverneur <ie Babylone : <( Je fus, raconte-t-elle, saisie de i( la plus violente douleur que j'eusse encore ressen- « tie. Je rappelai dans ma mémoire tout ce que « j'avais fait avec Cléonime et j'y trouvcù tant <( d'innocence que je jugeai les soupçons d'Astiage (( très mal fondés et sa jalousie très injuste. J'eus (( d'abord la pensée d'éloigner cet ami de moi pour « jamais et d'ôter ainsi à mes ennemis ou l'occasion (( de leurs mauvais desseins, ou le prétexte qu'ils (( avaient pris pour me tourmenter. Mais cette pen- (( sée fut suivie d'une autre toute contraire : la (( rigueur de ma destinée me fit, pour lors, regarder (( Cléonime plus avantageusement que je n'avais (( fait par le passé et remarquer ses bonnes qualités « ainsi que son amitié avec des sentiments qui ne me (( permirent pas de consentir à ce que j'avais médité (( contre lui. Je ne sais. Mesdames, si je pèche en (( vous faisant cette confession et en vous avouant « ingénuement que j'avais alors une affection pour <( lui qui ne put souffrir le bannissement que le soin <( de ma réputation et celui de mon repos lui prépa- « raient. Mais je vous dirai aussi, pour me justifier, (( qu'elle n'eût peut-être pas été assez forte pour <( irempêcher, si je n'eusse jugé qu'Astiage recourait (( à cet artifice pour éloigner de moi une personne qui (( pouvait nuire à ses intentions et de qui l'assistance (( m'était nécessaire pour me défendre contre ses « persécutions. Si je retranchais de la liberté que (( j'avais pour Cléonime, Astiage aurait en outre (( occasion de me soupçonner d'artifice, après les <( discours qu'il m'avait tenus ! » C'est ainsi que la laison de cette belle et vertueuse personne la four-
nissait de prétextes spécieux pour ne pas déraciner le penchant, déjà né très secrètement dans son cœur : et là se place donc son moment de faiblesse, au cours de cette tragique aventure.
Elle se contente de mettre Cléonime au courant de la démarche d'Astiage. Il lui proteste qu'il l'aime plus que toutes choses au monde, mêiis que cette innocente affection ne lui donnera jamais pour l'épouse de Téandre des sentiments qu'il ne puisse communiquer à Téandre lui-même. Il s'éloignera néanmoins pour ne pas prêter des armes à ses ennemis. La jeune femme, qui a conçu pour lui une bienveillance aussi forte qu'elle la pouvait légitimement recevoir, sent cette bienveillance s'augmenter encore par une résolution si généreuse. Elle lui proteste qu'elle ne consentira point à son éloignement aussi longtemps que son mari encouragera leurs, relations intimes, ainsi qu'il l'a fait jusque-là. Imprudence que l'épouse de Téandre aggrave encore en décidant que, — pour faire dépit, dit-elle, au méchant Astiage, — elle accordera plus de caresses que de coutume à Cléonime après cette première escarmouche : ce qui est faire la partie plus belle à ses calomniateurs.
Astiage essaye en effet d'une dénonciation directe d'Alcyone à son époux ; mais cette seconde démarche n'a pas meilleur succès que la première. « Je vous <( avais déjà témoigné, répond en effet Téandre à « son frère, combien Alcyone et Cléonime me sont (C connus. Je serais satisfait de l'un et de l'autre (( si leur amitié était un peu plus forte encore qu'elle <( ne l'est; et, puisque j'y ai seul intérêt, je les prierai <( de Vaugmenter pour Vamour de moi ! » Sur quoi, il va conter en effet la chose à Cléonime qui ne peut
s'empêcher de plier les épaules à ce discours et de ïépondre en regardant son parent avec un air extraordinairement triste : « Je savais bien que la Fortune (( serait jalouse du bonheur que je p>ossède dans (( votre amitié. Après les soupçons d'Astiage et de (( Bagistane, je ne puis être innocent puisque je leur (( ai donné sujet de les concevoir; et, pour ne leur (( en donner plus ni par ma présence, ni par mes (( comportements imprudents, je m'éloignerai d'Al- (( cyone et de vous ! — Nous vous suivrons donc, (( Alcyone et moi, si vous nous fuyez, riposte aussitôt (( Téandre !» Et Cléonime, tout attendri par la considération du bon naturel de son parent, retient avec peme les larmes que l'affection menace d'arracher de ses yeux. L'embrassant alors avec des mouvements tout d'amour : (( O dieux, s'écris-t-il, ne (( serais-je pas mille fois plus infidèle que nos caîom- (( niateurs si je portais ma pensée à trahir un ami tel (( que vous ! » Il n'en consent pas moins de demeurer et c'est ici sa part de culpabilité dans le drame qui se prépare.
Bien tardivement alors, et par représailles ou par précautions, Alcyone se décide à mettre Téandre au courant des visées criminelles du vieux Bagistane; avis qu'un sentiment de délicatesse et de réserve l'avait jusque-là détournée de hasarder. Mais son mari, trop insouciant, tourne en plaisanterie la situation et c'est là son contingent d'impardonnable erreur dans le développement de cette tragédie domestique, où tous auront donc péché tout au moins par imprudence, si nul ne faiblit par malice. îl ne paraît en effet touché d'aucun ressentiment contre son oncle. (( Vous ne m'apprenez, dit-il, rien de lui que je ne
(( lui aie vu pratiquer envers toutes celles qui lui ont (( été les plus proches : mais il est désormais dans un (( âge à donner plus de pitié par sa faiblesse et plus (( de plaisir par ses folies que de crainte par ses pro- (( grès ! » Attitude qu'Alcyone condamne à fort juste titre en ces termes, vis-à-vis de ses auditrices : (( Je ne sais quel jugement vous ferez du procédé de (( Téandre en cette rencontre, mais, pour moi, j'en (( fus très mal satisfaite ! Cependant Cléonime (( s'étant joint à notre conversation goûta les sentice ments de Téandre, de telle sorte que je commence çai de croire que mes malheurs étaient moindres (( que je ne me les était figurés ! » Illusion néfaste car les événements vont désormais se hâter, pour donner positivement raison au jugement plus pessimiste et par là plus sain de la jeune femme !
Astiage s'avise en effet de suborner une suivante de sa belle-sœur qui affirme alors faussement au mari qu'elle a servi d'intermédiaire à de coupables correspondances ou relations entre Alcyone et Cléonime : en sorte que, cette fois, Téandre se sent ébranlé dans son imperturbable confiance. Il laisse bientôt voir que l'inquiétude s'est emparée de son âme; et Alcyone d'entamer enfin un sévère, un trop sévère examen de conscience : « Quoi, se dit-elle, à demi-forcenée, ton (( mari t'accusera d'infidélité et tu survivras à cette (( accusation ? Ce mari qui t'es si cher et en qui tu (( as si bien borné toutes tes pensées avec une si (( entière résignation (voilà un mot qui est, malgré (( tout, significatif) , ce mari croira donc que tu l'as (( trahie ! Ah ! non, Alcyone, ou meurs, ou écarte « de son esprit cette opinion sinistre ! » Elle se résout à éloigner enfin Cléonime qui comprend aussi-
tôt la raison de cette mesure tardive et s'incline avec soumission. Par son départ, il restituera sans doute à Téandre un repos qui lui fut toujours plus cher que le sien propre. (( Aussi bien, je commençais déjà de (( me sentir coupable envers lui, ajoute-t-il, et je lui (( faisais innocemment des offenses qui me donnaient (( de véritables remords. Quoique l'affection que j'ai « pour vous n'ait jamais pu tourner à son préjudice, (( je sens toutefois qu'elle est trop forte pK)ur un (( homme qui n'est ni ne peut devenir votre mari, et, (( par une plus longue fréquentation, elle deviendrait (( peut-être si puissante qu'elle lui donnerait de véri- (( tables sujets de la condamner. » Il annonce son très prochain départ et ajoute : (( Cependant, ô ma (( trop chère Cousine, si, sans offenser Téandre, je (( vous puis demander quelque part en votre mé- (( moire, souvenez-vous que Cléonime qui vous aima (( d'une très pure affection, vous aima toutefois plus (( que lui-même et que la longueur du temps et la (( distance des lieux qui vont nous séparer ne le « guériront jamais des pensées qu'il a pour vous ! » Ce qui est un peu trop dire pour un si parfait ami de l'époux.
L'effet de son discours sur Alcyone nous en persuaderait au besoin. Laissons la parole à celle-ci p>our nous en rendre compte. « Bien qu'il proféra ces (( mots avec beaucoup de constance, expose-t-elle, (( toute la mienne se dissipa en les écoutant. Je fus (( saisie d'une douleur si violente qu'elle me fit « oublier une partie de mon devoir et répandre des (( larmes que je tâchai inutilement de retenir. Après (( que je les eus essuyées: Cléonime, lui dis-je, je me « souviendrai toujours de vous et vous pouvez ausst
« vous souvenir qu'Alcyonc vous a aimé autant et (( peut-être plus qu'elle ne l'a pu sans offenser son (( mari, et que, si les dieux ne l'avaient point enga- (( gée déjà, — et engagée à un époux très digne de « ses afFections, — elle préférerait Cléonime à tous (( les monarques de la terre et ne bornerait toutes (( ses félicités qu'en Cléonime ! — Le trouble oii (( j'étais, achève-t-elle, me fit proférer ces paroles (( dans lesquelles il y avait quelque chose de crimi- « nel et que, sans doute, dans une autre saison, (( j'aurais eu de la peine à prononcer. Mais je m'em- (( portai encore davantage quand il me dit le dernier <( adieu et je fis des actions qui ne pouvaient être (( excusées que dans une pareille rencontre, ni répa- (( rées que par celles qui. les suivirent de près et qui <( vous feront sans doute pardonner une partie de (( mes fautes ! »
Une si douloureuse situation aboutit en effet à un double suicide : d'abord celui de l'épouse qui ne peut supporter davantage d'être suspectée à tort et dp la part de qui cet acte de désespoir a donc le caractère du a hara-kiri » japonais, le sens d'un appel suprême à l'opinion, mieux éclairée, de ses juges naturels ou du public. (( Sache, ô Téandre, (( dira-t-eîîe à son mari, après s'être frappée de sa (( main, sache que tu est le plus cruel et le plus ingrat (( de tous les hommes, que par ton ingratitude et (( ton inhumanité, tu te rends indigne de la plus pure « amour et de la plus véritable amitié qui aient <( jamais été, enfin que tu perds avec injustice et le (( meilleur de tous les amis et la plus loyale de toutes « les femmes ! Je meurs pour te faciliter la créance « de cette protestation, ou plutôt, je meurs pour te
(( plaire puisque la mort est la seule expiation qui te (( puisse satisfaire, après les crimes que tu me sup- (( poses ! )) Convaincu par là de son erreur et désespéré des résultats de cette erreur, Téandre se frappe à son tour, mais d'une main plus sûre, car il périra seul en fin de compte à la suite de ces événements tragiques : (( Chère Alcyone, proclame-t-il (( après ce geste sans remède, tu ne fus que trop (( fidèle à ton ingrat et barbare époux. Je te tiens (( pour aussi innocente que ton meurtrier est coupable (( et mon dernier déplaisir est de ne pouvoir donner {( pour ta vie que celle de ton bourreau ! »
On remet alors au mourant une lettre de Cléonime qui déjà s'est éloigné de Babylone et atteste une dernière fois la pureté de son affection pour sa cousine, mais reconnaît que si ses intentions ont été innocentes, ses actions furent parfois imprudentes en revanche. Il en portera donc la peine sans murmurer pourvu que son ami cesse de le haïr et rende enfin justice à ceux qu'il a soupçonnés sans motif. Le désespoir de Téandre se trouve encore accru par ce touchant message. Alcyone qui semble devoir survivre à sa blessure apprend alors de lui ses volontés dernières : (( Je vous demande, dit-il, que si les dieux vous ren- (( dent Cléonime, vous lui donniez toute l'aiîection (( que vous eûtes pour Téandre et le receviez, par les (( mêmes voies qui m'y ont conduit, à une place qu'il (( était plus digne d'occuper que moi. » C'est le geste de Polyeucte, léguant Pauline à Sévère avant de marcher au supplice.
La perte de cet époux aimé jette cependant Alcyone en un violent désespoir, dans des transports (( qui approchent de la rage » et font croire à ses
proches que sa raison l'a quittée pour toujours. Depuis ce temps, le souvenir de son mari lui a coûté tant de larmes qu'elle pense avoir banni de sa mémoire cette platonique inclination pour Cléonime dont les conséquences ont été si funestes. « Après avoir (( passé, dit-elle, tant d'années sans le revoir et sans (( apprendre de ses nouvelles, je suis incertaine si (( je pourrais avoir pour lui une affection d'une autre (( nature que celle que je dois à Téandre défunt et <( d'autres sentiments que ceux qu'on a pK)ur les (( personnes qui ne sont plus ! » Cependant lorsque, sous les murs de Babylone assiégée, elle retrouvera le cher absent blessé et se croyant perdu à son tour, elle lui fera bien voir, par les manifestations de sa douleur, toute la place qu'il tenait encore inconsciemment dans son cœur et elle entendra de lui ce noble discours : (( Quand les dieux m'eussent encore laissé (( la vie, cette connaissance de votre amitié ne m'au- (( rait donné aucun désir duquel la mémoire de (( Téandre se pût offenser. Il mérita si bien vos affec- (( tions tout entières que je serais plus criminel qu'As- <( tiage et que Babistane si je voulais les lui dis- (( puter ! )) Ces consciences scrupuleuses finiront par se tranquilliser cependant et Téandre verra d'en Haut son dernier vœu s'accomplir.
C'est assurément là une belle histoire d'amour, gouverné par la volonté morale. Toutefois, la plus émouvante, à notre gré des aventures sentimentales qui, dans l'œuvre de La Calprenède effleurent, — combien discrètement et avec quelles précautions délicates, — le domaine de la passion adultère, c'est, au début de sa Cléopâtre, les relations de cœur entre le prince Tyridate de l'illustre sang des Arsacides, et la belle Mariamne, la fille des vaillants Asmonéens, devenue reine de la Judée hérodienne. — Nous avons dit que l'auteur mit au théâtre le destin tragique des enfants de cette reine. — - Tyridate est le fils d'Orode, roi des Parthes, le frère du cruel Phraate qui a fait massacrer tous les siens pour s'assurer le trône et aux violences duquel son cadet n'a échappé que par la fuite. Assez mal accueilli en Arménie et en Médie dont les souverains ménagent l'indigne Phraate, il trouve enfin un asile plus sûr chez Hérode, protégé des Romains et par conséquent ennemi du roi des Parthes. Il rend quelques services de guerre à ce petit souverain tyrannique qui a détruit la race des Asmonéens, princes de Juda et tenté de légitimer son usurpation de leur trône en épousant, par contrainte, la dernière d'entre eux, l'incomparable Mariamne. Chaque fois qu'Hérode doit s'éloigner de la Judée pour faire sa cour aux représentants de la puissance romaine, Antoine d'abord et plus tard Auguste, il prescrit, par jalousie sanguinaire, de mettre la reine à mort s'il lui arri-
vait malheur à lui-même ! Il aime, en effet, cette personne accomplie, que sa vertu distingue autant que sa beauté et Tyridate ne tarde pas à faire autant, de façon toutefois platonique et dénuée d'espérances coupables, ainsi qu'il l'explique plus tard en contant sa déplorable histoire : « Les outrages qu'elle avait (( reçus d'Hérode (par le meurtre successif de tous (( ses proches) auraient pu aliéner de lui son esprit <( avec beaucoup d'apparence de raison. Pourtant, (( ils ne l'avaient jamais ployé à la moindre pensée (( indigne de la grandeur de son courage (dans (( l'accomplissement du deyoir conjugal) , Pour moi, « j'aimais Mariamne non par l'espoir de faire auprès (( d'elle quelque progrès désavantageux à sa vertu, (( mais parce que l'amour ne pouvait prendre de plus (( fortes armes pour se rendre maître de mon (( âme ! »
Elevée dans la religion mosaïque, la belle souveraine est déjà toute chrétienne par les sentiments de son âme comme par la délicatesse raffinée de sa conscience; aussi, lorsque Tyridate hasardera la déclaration de son amour, en recevra-t-il cette ferme réponse : « Tout cruel qu'il est, Hérode est tou- ({ jours mon mari : les ressentiments que j'ai contre (( lui ne sont pas plus grands que les règles de mon (( devoir et il ne m'est pas permis de désirer à son (( égard une vengeance que le Ciel s'est réservée. Si (( mes misères donnent de la compassion à notre « Souverain Maître, il est en son pouvoir de m'en (( retirer, et, s'il veut qu'elles durent encore, je tâ- (( cherai, en les soutfrant pour l'amour de Lui, de « me rendre plus digne de sa grâce. Si vous (( m'eussiez bien connue, vous ne vous seriez jamais
(( licencié à me donner le déplaisir que je viens de <( recevoir de vous. Néanmoins, comme à Hérode, (( je vous pardonne l'offense que vous m'avez faite. » Et elle se retire avec une noble réserve.
Des relations plus intimes que leurs rapports officiels se noueront peu à peu cependant entre ces deux infortunés, le prince en exil et la reine esclave : relations sur le caractère desquelles Tyridate a soin de nous instruire encore. (( L'amour n'eût jamais assez (( de pouvoir pour s'introduire en son esprit, dit-il, (( et tout ce qu'elle fit depuis en ma faveur ne partit (( que d'un mouvement purement généreux que la (( plus entière vertu doit louer. Son cœur se laissa (( toucher à la pitié, mais ne fut jamais capable de (( recevoir aucune impression éloignée des plus sévè- (( res règles de son devoir. Elle ne put voir un prince (( mourant pour elle, — mais mourant d'une façon (( si respectueuse et si obligeante et mourant sans se (( plaindre de la cause de sa mort ni de sa mort (( même, — sans donner quelque chose à la com- (( passion qu'elle en devait nécessairement avoir. Mais (( elle l'aurait bien laissé mourir et serait bien morte (( elle-même plutôt que d'ouvrir son âme à la moindre (( pensée de le soulager au préjudice de sa vertu ! )) Attitude d'âme difficile à longuement soutenir, l'expérience ne l'a que trop souvent démontré : mais dans laquelle Mariamne saura se fixer néanmoins.
Rien de plus joliment conté que leur promenade dans les jardins du palais un jour qu'Hérode luimême a mis la main de sa femme dans la main de son hôte, en le priant de la distraire de sa profonde tristesse. « Tyridate, lui dira-t-elle ce jour là, en <( rompant la première un long silence, si le roi con-
(( naissait vos intentions, il ne me remettrait pas entre (( vos mains avec tant de confiance, et, puisqu'elles (( me sont connues, je devrais l'en avoir détourné. (( ... Je l'eusse, possible, fait, si je n'avais cru que, (( sans intéresser ce que je lui dois et ce que je me (( dois à moi-même, je pouvais souffrir cette conver- ({ sation et vous déclarer mes pensées. Sachez donc, <( Tyridate, que, si la première connaissance que (( j'ai eue de votre maladie me donna du ressen- (( timent contre vous, sa suite m'a donné de la com- (( passion. Car enfin, quelles prétentions sont les (( vôtres, et, si vous m'avez jugée digne de votre (( estime, qu'avez-vous espéré de moi ? Croyez-vous (( qu'en votre faveur je me licencie aux moindres (( actions qui puissent satisfaire votre passion ? Je (( dis aux moindres, car si je croyais que vous eussiez (( porté votre pensée jusqu'à ma honte, je vous regar- « derais comme un monstre ou comme un ennemi (( mortel. Croyez que, si le ciel m'a rendu infortu- (( née en me soumettant à ce cruel, je ne veux point (( mériter mes infortunes par mes actions, ni me (( joindre à Hérode pour les crimes comme ma mau- (( vaise fortune m'y a jointe par le mariage. Faites (( donc un effort sur vous-même par la grandeur de (( votre courage ! » Voilà un magnifique et sublime langage, n'est-il pas vrai ? Tyridate y répond avec soumission et conclut son récit par ce trait, plus conforme à l'ancienne tradition romanesque : « Mais, (( quoique la reine désapprouvât ma passion et en (( vît la continuation avec déplaisir, elle en souffrait (( toutefois les témoignages avec cette généreuse (( bonté qui ne pouvait lui permettre de bannir, ni (( de haïr un prince qui l'adorait avec une affection
<( si pure, n'ayant jamais espéré une meilleure fortune (( auprès d'elle ! »
Mariamne — qui est, nous l'avons dit, une chrétienne avant le christianisme, de façon encore plus marquée que les héroïnes antiques de La Calprenède — Mariamne se sent toutefois choquée de temps à autre par le mysticisme passionnel, également hérité de l'évolution romanesque, qui se manifeste dans les discours de son amoureux transi : (( Elle entendait (( souvent sortir de ma bouche, dit-il, des paroles <( qu'elle accusait d'impiété, car la sévérité de sa (( religion, qui ne reconnaît qu'une seule divinité, ne « pouvait souffrir que je lui attribuasse quelque chose (( de divin. Mais quel effort pouvait-elle espérer d'un (( esprit qui ne s'était plus réservé aucune puissance <( sur soi, et qui, dans ses paroles même, trouvait un (( redoublement à son mal qui le rendait incapable (( de cette rigoureuse complaisance qu'elle désirait (( de lui. Protestant donc combien il m'était impos- (( sible de lui obéir, je n'oubliais rien de ce qui pou- <( vait toucher sa bonté. Je dis sa bonté, car c'était (( sur sa bonté seule que j'avais établi ma fortune. »
Pendant que se poursuivent ces relations, de nature malgré tout imprudente chez la femme, et de caractère totalement dénué de virilité chez l'homme, un orage monte de l'horizon sur la tête des deux mélancoliques amis. De même que, dans Cassandre, Oroondate rebuta l'amoureuse Roxane et mit de la sorte en péril les jours de sa maîtresse, Statira; ainsi, dans Cléopâtre, Tyridate, ayant repoussé les avances de l'impudique Salomé, sœur d'Hérode, qui s'est éprise de lui quoique mariée, devient, par cette attitude, l'occasion du tréoas de Marianne. En effet, la mé-
chante princesse, rendue clairvoyante par sa passion déçue, pénètre le secret de Tyridate et en avertit son frère. Le prince parthe est alors contraint de se dérober par la fuite à la fureur du tyran, mais il commet l'impardonnable et très égoïste imprudence de revenir sur ses pas presque aussitôt que parti, par veulerie morale et par incapacité de se vaincre, fût-ce pour sauver l'honneur et la vie de celle qu'il prétend aimer plus que lui-même. ïl a voulu revoir encore une fois Mariamne : bien plus, il lui impose, par intimidation, une dernière entrevue qui causera plus tard le supplice de la reine, parce que son époux la croira complice des amours de Tyridate quand il sera informé de leur suprême et secret entretien par im traître. Le banni obtient en revanche cet avantage qu'au moment de se séparer de lui pour jamais, la souveraine va jusqu'à formuler l'aveu autorisé par la casuistique courtoise; aveu qui n'est souvent qu'une première étape vers de plus amples concessions, mais restera cette fois sans lendemain. Si, par fortune, concède-t-elle, la faveur du ciel et la volonté de ses parents l'eussent mise en situation de se choisir un époux, elle n'en eût pas élu d'autre que Tyridate ! Puis encore, elle le baise au front en le congédiant : « C'est, dit-il, la plus grande (( et la plus signalée faveur que j'aie jamais reçue (( de Mariamne ! » Tel est l'épisode que Tallemant des Réaulx, dont on n'attendrait pas tant de rigorisme, déclare immoral et même risible en parlant du romancier de Cléopâtre : (( La Calprenède, écrit-il, (( a fait Cléopâtre plus honnête femme que Ma- <( riamne, car Mariamne donne des rendez-vous à un <( prince étranger, son galant, et, ce que je trouve de <i plus ridicule, le baise au front ! » Mais nous
savons que ce dernier rendez-vous fut imposé à la belle reine par les folies de son soupirant bien plutôt que (( donné » par elle, et, quant à son baiser d'adieu, il a, dans ces tragiques circonstances, un caractère bien plutôt maternel que galant.
Malgré sa jalousie peu fondée, Hérode n'a pas cessé d'aimer sa noble compagne qu'il ne croit pas informée de la passion dont elle a été l'objet. Voici quel est, à ce moment, le ton de leurs relations conjugales : (( Quelque répugnance qu'elle eût pour l'hu- (( meur et pour la personne d' Hérode, la reine res- (( pectait cependant en lui le caractère d'un époux; (( et, comme elle était pleine d'une généreuse bonté, (( par le regret qu'il lui témoigna d'abord de ses (( soupçons (sur sa complicité avec Tyridate) , elle (( s'adoucit, comme elle crut devoir le faire et se (( remit avec lui autant que la disproportion de leurs (( mœurs et le souvenir des cruelles injures qu'elle (( en avait reçues par la mort de tous les siens le lui (( put permettre. Pourtant, par la répugnance que la (( reine avait assez souvent à souffrir ses caresses, « ils se brouillaient quelquefois, et, comme il était « malaisé que cette princesse se tînt dans une éter- « nelle contrainte pour un homme qu'elle avait tant (( de sujets de haïr, elle ne pouvait s'empêcher de (( le recevoir avec froideur et de lui témoigner peu (( de douceur et de complaisance ! » On se froisserait à moins, il faut le reconnaître, et nous excuserons donc très volontiers des inégalités d'humeur aussi légitimement fondées.
Par malheur, Salomé, toujours aux aguets pour parachever sa vengeance contre la femme aimée de celui qu'elle aime, exploite ces moments de désac-
cord pour réveiller les soupçons d'Hérode, qui se I>ei'met alors des sorties fort grossières contre sa compagne : (( Je ne vous hais point, lui dit-elle un jour <( après une scène de brutalité sans excuse. Le Dieu (( que nous servons et mon devoir me le défendent. « Mais vous pouvez bien vous imaginer que, par <( tant et de si grands déplaisirs que vous m'avez donce nés, mes afFections ne peuvent pas s'être fortifiées « pour vous. J'aurais reçu quelque aversion pour (( vous de mon naturel, que j'aurais su lui faire vio- <( lence par mon devoir et que j'aurais rangé mon <( esprit dans les termes oii il devait se soumettre pour (( un mari, si, au lieu de mon mari, il ne fût devenu « le meurtrier de tous les miens ! » Enfin, le bruit de la dernière entrevue nocturne entre la reine et Tyridate parvient aux oreilles du despote qui fait alors décapiter son épouse.
Celle-ci termine ces jours dans une magnifique attitude, car elle repousse avec dédain la grâce qu'Hérode lui accorderait, par un suprême retour de complaisance amoureuse, si elle consentait à s'humilier en avouant le crime qui lui est faussement imputé. (( Vous direz à Hérode, prononce-t-elle en (( marchant sans émotion vers la mort, que c'est « aujourd'hui que je commence à recevoir de lui un <( bon office et que j'accepte le présent qu'il lui plaît (( de m'envoyer avec plus de joie et de reconnais- <( sance que je n'eii ai eu pour tous les témoignages (( de son amour. Je puis toutefois protester, devant le (( Dieu que nous adorons — et je dois cette justice <( à ma mémoire ainsi qu'au sang dont je suis sortie <( — que la répugnance de ses cruautés m'ont don- <( née et pour ses mœurs, et pour sa personne ne m'a
(( jamais portée à la moindre pensée par laquelle ce (( que je dois à mon honneur et au lien conjugal pût (( être aucunement offensée. Pour Tyridate, je me (( sens, grâce à Dieu, aucun remords, qui me puisse (( accuser de la moindre faute envers mon mari ; car (( je n'ai jamais eu pour sa personne que les sentice ments d'estime et de reconnciissance qui étaient dus (( à sa vertu. Je pardonne à Salomé, quoiqu'elle eût (( pu se contenter d'avancer la fin de mes jours sans (( noircir ma réputation, et je vais, sans aucun ressen- « timent, rendre compte à Dieu de mes actions ou (( criminelles ou innocentes. » Nous ne saurions achever sur une plus noble figure, n'est-il pas vrai, notre revue des héroïnes exemplaires, mi-cornéliennes et mi-raciniennes déjà, que La Calprenède offre en si grand nombre à l'admiration de ses lecteurs et à l'imitation de ses lectrices. Pourtant, sans parler de furies telle que Salomé ou Roxane, il a peint à l'occasion quelques moins correctes amoureuses, et c'est avec celles-ci qu'il nous reste à faire connaissance.