CHAPITRE XI
LA SÉPARATION DES DEUX ÉGLISES SOUS LÉON IX, PRTNCE- ÉVÈQCE DE ROME, ET MICHEL CÉRULAIRE, PATRIARCHE eCCUMÉNIQUE DE CONSTANTINOPLE. — LES ACCUSATIONS MUTUELLES QUE CES DEUX PRÉLATS SE RENVOYAIENT, ET LES VÉRITABLES CAUSES QUI LES ONT POUSSÉS AU SCHISME.
Michel Cérulaire, archevêque de ConstantÎDople, nouvelle Rome, et patriarche œcuménique, avait, en 1054, publié un écrit par lequel il formulait contre les évéques de l'ancienne Rome les douze chefs d'accusation ci-après:
1® D'avoir pris le nom de souverain-pontife, tilre que, d'après le pape saint Gelase, les païens seuls se donnaient, mais qui depuis l'arrivée de Jésus-Christ était interdit aux évéques chrétiens;
2® D'exercer formellement ks fonctions de roi temporel de Rome, non-seulement au mépris des canons de tous les conciles qui condamnent et excommunient tout prêtre qui se serait mêlé de l'administration des
affaires mondaines, mais encore au mépris de la défense expresse de Notre Seigneur : « Mon royaume a n'est pas de ce monde (Jean , xviii) ; »
3o De susciter même des massacres parmi les chrétiens pour s'emparer du pouvoir de la papauté, de prononcer des sentences de mort, de proclamer la guerre contre les ennemis, et de commander même en personne les armées (idem);
4® De faire des traités avec les princes temporels et de susciter les peuples contre leurs souverains, tandis que la- religion nous ordonne « d'obéir à nos a chefs, non-seulement aux bons, mais même aux « méchants; »
5® D'avoir violé le droit que les apôtres et les conciles avaient accordé au peuple et au clergé de tout pays dans l'élection de son évêque, et d'avoir remplacé ce droit à Rome par l'institution anti-canonique du conclave ;
6* De se dire seul vicaire de Jésus-Christ et de prétendre dominer toutes les autres Églises chrétiennes et les diriger arbitrairement ;
70 D'opprimer les peuples chrétiens par des impôts vexatoires que les papes et les autres évêques latins prélèvent au nom de l'Eglise, pour entretenir un luxe effréné, incompatible avec le commandement que Jésus- Christ avait donné à ses disciples en leur disant , lorsqu'il les envoya prêcher son Évangile : « Ne possédez «ni or, ni argent, ni monnaie dans vos ceintures; « n'ayez point un sac dans la rue, ni deux habits, ni
« souliers, ni un bâton, car l'ouvrier mérite qu'on le a nourrisse (Matthieu, ix) ; »
8^ De donner les sièges épiscopaux aux parents des empereurs et des rois , à des princes et à des comtes, et même a des enfants de cinq et de dix ans, pour des considérations et des intérêts humains;
9* D'avoir, contrairement aux anathèmes des conrciles, admis l'addition espagnole du filioque;
10® De permettre aux prêtres de se raser et de se confondre ainsi avec les femmes, au point qu'il en dérive des méprises bien scandaleuses dans l'Eglise;
H® D'avoir altéré l'ancien usage des apôtres dans l'administration du baptême;
12^ D'employer du pain azyme dans la sainte Eucharistie, et de devenir ainsi des Azymiies.
Le pape Léon IX lança alors contre le patriarche Michel Cérulaire une excommunication, dans laquelle il lui reprochait :
i^ D'oser prendre le titre de patriarche œcuménique au mépris des droits du Saint-Siège ;
2° De permettre aux gens mariés de se faire prêtres tout en gardant leurs épouses;
3° D'avoir retranché du Symbole le mot filioque ;
i^ De prétendre que les prêtres ne doivent pas se raser, et que c'est au contraire l'Eglise grecque qui a ordonné évêque une femme ;
5* De garder les purifications judaïques en refusant la communion aux femmes en couche;
6^ De prétendre que les Latins ne sont pas baptisés, et de les rebaptiser ;
7*» De vendre le don de Dieu comme des simoniaques ;
8o D'admettre dans le sacerdoce des eunuques ;
9® De prétendre que hors de l'Eglise grecque il n'y a pas de salut;
i(y D'employer du levain dans le pain de l'Eucharistie, et de devenir par là des prozy mites;
H* D'avoir effacé des diptyques, ou tables de l'Eglise orientale, le nom du pape de Rome ;
12<^ D'avoir fermé les églises des Latins à Constantinople.
Jetons un coup d'œil rapide et impartial sur les chefs d'accusation allégués de part et d'autre.
Quant aux cinq premiers chefs d'accusation de Michel contre Léon et contre les autres papes, savoir :
1® D'avoir pris le nom de souverain-pontife;
2® D'exercer le pouvoir temporel ;
3* De susciter des massacres et d'aller à la guerre ;
4® D'exciter les peuples contre leurs souverains;
5® Et de violer le droit du peuple et du clergé dans l'élection de son évéque,
Ces reproches sont très-conformes a l'Evangile, aux institutions des apôtres, aux conciles œcuméniques et aux écrits de tous les Pères de l'Eglise, orientaux et occidentaux : par conséquent, Michel a raison ; car les évoques dé Rome foulèrent aux pieds tous ces ordres sévères de la religion chrétienne , tandis que ceux de
Constantinople les ont en tout temps observés. Aussi Léon n'osa-t-il ni les relever directement, ni attribuer a Michel et à son Eglise quelque prévarication semblable.
Quant au sixième chef imputé par Michel a Léon, celui de se dire seul vicaire de Jésus-Christ, Léon le releva en rétorquant cette accusation contre Michel, au moyen du premier de ses douze arguments contre lui, et par lequel il lui reprochait son titre de patriarche œcuménique. Mais la force de l'argument n'est pas la même; car d'un côté les conciles de l'Eglise universelle avaient reconnu ce titre à l'évêque de la nouvelle Rome, et de l'autre les patriarches de Constantinople n'oi^t jamais prétendu que leur titre d* œcuménique leur donnât quelque droit de domination sur les autres Eglises. Au contraire, ils les ont toujours traitées toutes comme étant égales.
En ce qui regarde le septième chef d'accusation de Michel imputé à Léon, celui d'opprimer le peuple par des impôts et des vexations, Léon le relève par le jseptième chef correspondant, où il accuse Michel de simonie, mais vaguement, et pour cause. . .
Le huitième grief de Michel contre Léon, celui de donner les sièges épiscopaux à des personnes indignes et à des enfants, nous semble aussi très-fondé. Mai^ 4p pareils désordres souillaient égpilement l'Eglise de Constantinople, avec la différence qu'ici ils étaient moins fréquents et se commettaient d'u^e m^nièirc^.i^ animent moins scandaleuse. qu'à Rome.
Cependant, Léon repousse le neuvième chef d'accusation de Michel, sur l'addition de filioqtie, par son troisième chef de contre-accusation, mais avec une incroyable témérité. Car serait-il possible que Tévêque de Rome ignorât que ce ne sont pas les Grecs qui ont retranché le filioque du Symbole, puisque cette exprès^ sion n'a jamais existé dans l'Eglise primitive ou proprement universelle f mais que ce sont les Latins qui l'y ont ajouté?
Se pourrait-il que le prétendu chef de tous les chrétiens n'eût jamais eu entre les mains l'histoire de l'Eglise, pour y lire que cette addition au Symbole avait été légèrement faite, pour la première fois, en 448, à Tolède, par quelques évêques espagnols, qui croyaient pouvoir par là combattre quelques hérétiques ; que les évêques de Rome avaient condamné cette addition, et que l'Eglise romaine ne l'avait elle-même admise que plus de cinq cents ans après, c'estr-à-dire en 10151? Non, il n'est pas possible de supposer que Léon ait formulé cette accusation de bonne foi.
Le dixième chef d'accusation de Michel, celui de raser la barbe ^ est une absurde niaiserie; elle est repoussée par la quatrième accusatiotl de Léon, et avec la même force de logique.
Cependant il est cUrieux de remarqua* que les paroles des deux champions font allusion à l'histoire de la papesse Jeanne, histoire que l'un et l'autre attribuent réciproquement a leur Église respective.
La onzième accusation de Michel contre Léon et
contre l'Eglise latine, mr la manière d'administrer le baptême^ est une pure chicane.
Enfin, la douzième, celle de l'appeler azymite^ est un sobriquet yide de sens, inconvenant dans la bouche* d'un patriarche, et qu'on s'expliquerait tout au plus de la part d'un tapageur en goguette.
Quant aux contre-accusations du pape Léon IX contre le patriarche Michel Cérulaire, on pourrait dire que :
Le premier chef de Léon contre Michel est , comme nous l'avons déjà dit , un faible argument par lequel le pape s'efforce de repousser la juste accusation du patriarche contre le prétendu vicariat des princesévêques.
Le second, celui contre le mariage des prêtres, est, de la part de Léon , une négation téméraire des insti-^ tutions apostoliques.
Le troisième, c'est-à-dire que les Orientaux ont retranché le filioque du Symbole ^ est un audacieux mensonge de Léon contre Michel.
Le quatrième , celui qui est relatif à la barbe , est une niaiserie par laquelle Léon tache d'éluder celle que Michel lui' attribue par son dixième chef d'accusation.
Le cinquième, c'est-à-dire que Y Église orientale garde les purifications judaïques , la faute n'en est pas à Michel , elle est à Jésus-Christ , qui avait dit être venu au monde, non pour abolir, mais pour accomplir, la loi. .
A regard du sixième , c'est-à-dire le baptême des Latins, Léon a raison.
Quant au septième , savoir : la vente des dons de Dieu , un pape de Rome eût mieux fait de ne pas remuer cet anagyre (1).
Le huitième chef d'accusation de Léon contre Michel, sur l'admission des eunuques, semble n!être encore qu'un conte de vieille femme. Mais quand même ce serait un fait, le mal ne serait pas grand.
Par le neuvième, Léon impute l'exclusivisme à l'Eglise de Constantinople ; or, c'est une prétention que l'Eglise de Rome avait seule formée depuis qu'elle était tombée sous la domination des Romanistes; car les Eglises d'Orient n'ont jamais admis la barque de saint Pierre comme unique moyen de salut.
Le dixième chef d'accusation de Léon contre Michel, c'est-à-dire le surnom de prozymite, est le pendant du sobriquet dont Michel qualifie son adversaire par son douzième chef d'accusation.
Pour le onzième, celui par lequel Léon accuse Michel d'avoir effacé le nom du pape des diptyques de l'Église orientale, Léon a tort. L'action qu'il reproche à Michel est une conséquence de la rupture entre ces deux faux pasteurs des deux Églises.
(J) V anagyre fétide {àyiyypoç) est un arbrisseau de la famille des légumineuses et de la décandrie monogynie. Cette plante répand une mauvaise odeuf quand on la touche un peu fortement. Les Grecs disent proverbialement : « Ne touchez pas à V anagyre (jth xevît TÔv àvxyvpov), » comme on dit en France : « Ne remuez pas la boue. »
Par contre, Léon a raison pour le douzième. Michel a mal fait de fermer les églises des Latins a Gonstantinople. Mais il faut aussi convenir qu'il vaut mieux fermer une église que d'en faire une écurie, comme les Latins le firent des églises grecques à Constantinople même, lorsque cette ville fut prise par les croisés.
Quoi qu'il en soit, les Latins disent que le pape Léon IX envoya des légats à Constantinople, que ceuxci, irrités de la résistance qu'on leur opposait, y proclamèrent contre le patriarche Michel Cérulaire une excommunication basée sur les hérésies et sur les crimes qu'on lui reprochait ; enfin que cette excommunication commençait ainsi :
« Nous avons été envoyés par le Saint-Siège de Rome « en cette ville impériale pour connaître la vérité des « rapports qu'on lui avait faits, et nous y avons trouvé « beaucoup de bien et beaucoup de mal : Car quant c( aux colonnes de l'empire, les personnes constituées « en dignité et les sages citoyens, ils sont très-chré- « tiens et très-orthodoxes. Mais quant à Michel, nommé « abusivement patriarche, et à ses fauteurs, on y sème a beaucoup d'hérésies. »
Ici les légats, après avoir cité les chefs d'accusation du pape Léon, lesquels nous avons rapportés plus haut, concluent en ces termes :
« C'est pourquoi , par l'autorité de la Sainte-Trinité, « du Saint-Siège apostolique, de* sept conciles (1), et
(1) Il est curieux d'observer ici que. même en celte circon-
a de toute TËglise catholique, nous souscrivons à a l'anathème que le pape a prononcé , et en son nom « nous disons: Michel, patriarche abusif, néophyte « revêtu de Thabit monastique par la seule crainte de a hommes, et diffamé par plusieurs crimes ; et avec « lui Léon, dit évêque d'Acride , et Constantin , sacel- « laire de Michel , eux et tous leurs sectateurs soient « anathëmes, avec les simoniaques, les hérétiques, et « avec le diable et ses anges, s'ils ne se convertissent. « Amen y amen, amen. »
L'abbé Fleury, qui rapporte cette excommunication dans son Histoire de l'Église (t, iv, liv. lx , p. 159) , ajoute :
a Les légats prononcèrent de vive voix une autre tf excommunication en présence de l'empereur et des c( grands, en ces termes :
a Quiconque blâmera opiniâtrement la foi du Saint- « Siège de Rome et de son sacrifice, soit anathème et i( ne soit point tenu pour catholique, mais pour héré- (c tique prozymite, c* est-a-dire défenseur du levain » (idem).
a Les Grecs, au contraire, disent que le patriarche a Michel Cérulaire, ayant convoqué un concile local, « excommunia l'Eglise de Rome pour les différentes
tance, les légats du pape n*osèrent pas mettre au nombre des Téritabies conciles de l'Eglise le grand nombredes prétendus conciles qu^ils avaient célébrés sans les Orientaux, pas même celui par lequel on avait autrefois destitué et excommunié à Conslanlinople le patriarche Pho'ius.
ff innoyatioQS qu'elle avait admises, et effaça le nom du « pape des saints diptyques ; que l'empereur Constan- « tin VII, surnommé le Monomaque, voulant faire ces- « ser le scandale, avait alors écrit au pape Léon IX « d'envoyer à Constantinople des légats pour s'entena dre avec le patriarche et son clergé ; que les légats, « arrivés à Constantinople et n'ayant pas voulu entendre « raison, en furent chassés, et que ce fut en retournant « à Rome qu'ils dressèrent l'excommunication en quesa tion contre le patriarche et son clergé (1). »
Tout homme de bon sens est forcé, tant par les aveux des Latins eux-mêmes que par ce qui s'en était'suivi, de reconnaître que la version des Grecs est la véritable. Car si vraiment le pape avait de lui-même envoyé ces légats à Constantinople pour connaître la vérité sur les rapports qu'on lui avait faits, et que ceux-ci eussent eu l'autorité du Saint-Siège pour y rétablir l'ordre, comme l'acte d'excommunication le dit, ces légats, après avoir anathématisé Cérulaire et ses fauteurs, l'eussent destitué et en eussent mis un autre à sa place, comme les légats de Nicolas 1«' avaient fait dans la même circonstance a l'égard de Photius. D'autant plus que ces légats n'auraient rencontré dans l'Eglise de Constantinople aucun obstacle au rétablissement de l'ordre, qui était le principal but de leur mission ; car l'acte dit en propres termes : « Les colonnes de l'empire, les pera sonnes constituées en dignité et les sages citoyens
(l)Goumas, Histoire des actions ktmaines, tomelY, p. 213.
sont très-chrétiens et très-orthodoxes, » c'est-à-dire que Tempereur, les dignitaires, le clergé et le peuple étaient de leur côté.
De plus, ce ne serait seulement qu'après une pareille réglementation que les légats du pape auraient osé prononcer de vive voix, en présence de l'empereur et des grands, un anathème par lequel ils auraient excommunié et traité d'hérétique prozymite quiconque blâmerait la foi du Saint-Siège de Rome.
Au contraire, d'après l'aveu des historiens de l'Eglise latine, les légats de Rome vont à Constantinople et proclament toute l'Eglise de la ville impériale très-chrétienne et très-orthodoxe ; ils excommunient seulement « le patriarche Michel et ses fauteurs, l'évêque d'A- « cride Léon et le sacellaire Constantin, qu'ils rangent a avec le diable et ses anges comme simoniaques et béer rétiques ; ils prononcent un autre anathème en préa sence de l'empereur et des grands, » et sans plus se soucier de ce que deviendrait ce grand troupeau de fidèles très-chrétiens et très-orthodoxes, les légats retournent à Rome, ou il n'est plus question de ce qui s'est passé à Constantinople !
Toutes ces incohérentes et incroyables narrations des historiens latins n'établissent-elles pas au contraire, et de la manière la plus incontestable, que la version des Grecs sur ce déplorable événement est la seule vraie ? Qu'en effet, ce fut après leur retour à Rome que les légats dressèrent et publièrent cette excommunication?
D'un autre côté, ce qui prouve que celte excommunication ne fut pas lue à Gonstantinople, c'est que les faits constatent évidemment que non-seulement l'empereur et les grands, mais encore le clergé et le peuple, étaient , à tort ou à raison , de Topinion du patriarche Michel ; car si , comme les légats s'en vantaient , ils étaient de celle de Rome, pourquoi , après avoir rangé te patriarche Michel avec le diable et ses anges, après avoir excommunié, en présence même de l'empereur et des grands, quiconque blâmera le Saint-Siège de Rome et sa foi, ces légats n'ont-ils pas remplacé ce damné par un autre patriarche appartenant à l'orthodoxie romaine? Pourquoi n'en fut-il pas même question? Est-ce pour quelque autre raison que pour celle même de se vanter, comme il est assez ordinaire aux Romanistes, d'avoir excommunié, en présence de l'empereur et des grands, cet empereur lui-même, ses grands, tout son peuple, et tout le clergé de son pays ?. . .
Quoi qu'il en soit, c'est à cette occasion que les deux Eglises restèrent définitivement séparées (1).
Mais ce qui est pénible pour la chrétienté, c'est que les deux pontifes qui achevèrent le déchirement de l'Eglise du Christ, qui ouvrirent cette source intarissable de calamités, qui créèrent cette principale cause de désordres sociaux, furent justement deux des plus insignifiants et des plus indignes évêques de ces deux
(l)Zonaras, liv. xvii, 4, 6, 8, 9, 2J.
grands sièges. Car le pape Léon IX n'était à proprement parler qu'un seigneur du xi^ siècle, dont Tindolence chercha d'abord un refuge sous l'habit de moine, un homme oisif qu'Henri III avait tiré de sa quiétude pour en faire un organe de ses luttes contre les Romanistes, mais dont ceux-ci firent au contraire un aveugle instrument de leur système ; un évéque qui avait été élu à Worms par une diète de seigneurs laïques convoqués par un empereur ; un pasteur qui, en venant prendre possession de son diocèse, et à son avènement au siège de saint Pierre, se vantait, devant le peuple et le clergé de Rome, du choix que rempereur Henri /Il at)atl fait de sa personne; un pape dont tout le pontificat ne fut qu'un continuel voyage de plaisir et une expédition militaire; en un mot^ un homme dont le plus grand éloge de la part de son panégyriste est : qu'il aimait la musique et qu'il en savait même la composition (1)!...
Le patriarche Michel Cérulaire était aussi le juste pendant du pape Léon IX; car ce pontife se mêlait de toutes les intrigues de la cour, et c'est lui qui avait fait détrôner l'empereur Michel Stratiotique pour élever Constantin VII , surnommé le Monomaquc. Michel était même arrivé à une telle arrogance, qu'il portait des brodequins rouges garnis de perles, chaussure réservée exclusivement aux empereurs (2). Enfin,
(1) Artaud de Montor, tome II, page 138.
(t) Hist. des actions humaines^ par Coumas, tome IV, p. 213.
comme nous l'avons dît dans notre livre l'Église Orient taie, a l'époque qui suivit la papauté de Nicolas P' et a le patriarchat de Photius fiit la plus malheurease « pour l'Église (1). »
Il y avait aussi une différence assez marquante dans le caractère spécial des deux Eglises.
Comme à Constantinople le gouvernement s'était consolidé sous les auspices des principes de la religion chrétienne, l'Église, dans ce pays, avait conservé toutes ses libertés primitives : aussi les vices , les prévarications et les abus dans lesquels tombaient parfois ses évêques, y étaient-ils, ce qu'ils sont encore aujourd'hui, purement personnels, et ils disparaissaient avec les individus. D'un autre côté, le peuple byzantin avait été, dès le commencement, constitué le gardien de sa charte religieuse , et il prenait une part très-active à sa conservation; aussi en défendait- il les principes constitutifs toutes les fois que de mauvais prélats prétendaient les violer, et conservait-il au moins les bases des libertés primitives de son Église.
Il n'en était pas de même de l'Eglise de Rome. Ici la religion ayant été imposée, comme nous l'avons déjà dit, par les empereurs de Byzance, cette Eglise était en guerre continuelle avec les souverains de ce pays ; et le peuple romain, n'ayant jamais connu les grands avantages sociaux des principes de sa religion, n'était pas porté à les défendre avec l'ardeur dont était animé celui de Constantinople.
(1) L'Eglise Orientale, V^ partie, p. 35.
Aussi, TËglise de Rome ayant fini par devenir Tesclave des princes temporels de ce pays, et n'ayant plus d'existence propre, les vices, les prévarications et les abus de ses prétendus évêques, qui n'étaient que ses despotes^ étaient inhérents à son système et lui servaient de règle de conduite pour l'avenir. En peu de mots, l'Eglise de Rome fut depuis le temps de son conquérant Octavien (Jean XII), et elle est encore, en ce moment, l'esclave du pouvoir temporel, malgré la splendeur de ses chaînes; tandis que celle de Constantinople conserva toujours ses principes libéraux et son indépendance primitive, même sous le joug étranger auquel elle a jusqu'à nos jours offert des martyrs, mais avec lequel elle n'a jamais pactisé ! . . .
Quant aux motifs qui poussèrent au schisme ces deux prélats, on comprend aisément que ce ne furent ni les innovations, ni les abus de Rome qui soulevèrent l'indignation du patriarche Michel, ni les prétendues hérésies de celui-ci qui choquèrent l'orthodoxie du pape Léon IX. La conduite de l'un et de l'autre prouve jusqu'à l'évidence que ces deux prélats faisaient bon marché, et de leur foi religieuse et des dogmes et pratiques de l'Eglise, aussi bien que de leur propre conscience!... Mais la véritable cause de ce déplorable déchirement de notre religion, le seul motif qui poussa Léon IX à provoquer le schisme de l'Eglise, fut que le Romanisme , dont ce pontife, malgré les calculs de l'empereur Henri III, était devenu l'aveugle organe,
l'exigeait impérieusement.
Le système constitutionnel de l'Eglise de la nouvelle Rome était la protestation vivante de l'ancienne ! Aussi ce n'était point tel dogme ou telle pratique de la reli* gion chrétienne que le Romanisme voulait attaquer, mais bien les principes libéraux du christianisme qu'il s'efforçait de détruire. Cependant, comme ces principes furent, dès la fondation de l'Empire byzantin, les bases constitutives de TEglise de Constantinople, il devenait indispensable au Romanisme que celle-ci abandonnât aussi ces principes, et se soumit, comme sa sœur, à l'autorité de la nouvelle monarchie mitrée de Rome, ou qu'elle en fût retranchée.
Or, après avoir vainement essayé de la subjuguer, le Romanisme eut recours au schisme pour écarter le péril auquel son union avec elle l'aurait un jour exposé!
L'époque du fainéant comte de Habsbourg parut la plus convenable. Mais il fallait un complice au pape Léon IX, et on le trouva dans la personne du patriarche Michel. Celui-ci, poussé par son ambition et par son arrogance , crut le moment favorable pour devenir à son tour le chef universel de toute l'Eglise ; et, profitant de l'immense influence qu'il avait sur l'empereur Constantin le Monomaque, ce patriarche blâma de la manière la plus dure les innovations et les abus des papes de Rome, et aida ensuite volontairement Léon IX a consommer le schisme de l'Eglise.
Toutefois, si l'arrogante ambition de Michel Cérulaire l'avait rendu complice de l'énorme crime du schisme, il faut reconnaître que le crime de cet homme
préserva du moins l'Eglise universelle d'un plus grand péril ! Car c'en était fait du Christianisme si le patriarche de Constantinople eût pactisé avec le Romanisme, surtout alors que le Protestantisme n'avait pas encore paru !