CHAPITRE XII
LE NOUVEAU MODE DE TRANSMISSION DU DOUBLE POUVOIR DES SOUVERAINS-PONTIFES DE ROME DANS LA DYNASTIE DES ROMANISTES, OU l'iNVENTION DU CONCLAVE.
L'usurpation d'Octavien était déjà un fait accompli : le trône des Césars et celui de saint Pierre, désormais inséparables, devaient servir de piédestal à la domination du Romanisme. Mais la conservation de cet étrange pouvoir dans leur dynastie jetait encore les adhérents de ce système despotique dans une bien embarrassante alternative. Pour la conserver, il fallait opter entre deux moyens de succession : ou la succession élective par le peuple et par le clergé, imposée par TEglise dans le choix de tous les évêques, et jusqu'alors en vigueur pour celui de Rome; ou bien la succession héréditaire, en usage parmi les autres souverains laïques.
Or, les Romanistes ne voulaient aucunement conserver le moyen ecclésiastique de l'élection del'évêque de Rome par le peuple et par le clergé, car ite n'étaient
pas sûrs de pouvoir, en toute occasion, élever au siège de saint Pierre l'individu qui leur conviendrait.
Les Romanistes craignaient surtout que le peuple et le clergé de Rome ne finissent par s'apercevoir que leur évèque n'était dans le fondqu'un roi tenant le pouvoir spirituel et la liberté de l'Eglise enchaînés aiix pieds de son pouvoir temporel, et qu'alors le peuple et le clergé ne fissent à la première occasion usage de leur droit, et, en choisissant une personne digne de leur confiance, n'accomplissent la séparation de ces deux pouvoirs et l'émancipation de l'Eglise. Les Romanistes conclurent donc avec raison que, tant que le peuple et le clergé chrétien auraient le pouvoir d'exercer l'élection de leur évêque, tout cet échafaudage du Romanisme courait le risque d'être un jour renversé de fond en comble.
Ces fortes raisons obligeaient par conséquent les Romanistes d'abolir au contraire ce moyen de l'élection existante et d'exclure dorénavant le peuple de toute participation à l'élection de son évêque.
Donc, pour conserver le double pouvoir dans la dynastie d'Octavien, ou plutôt dans leur caste, il ne restait aux Romanistes d'autre voie que celle de la succession héréditaire; et cette voie exigeait absolument que le prince-évêque de Rome fût autorisé à se marier; mais une pareille démarche aurait inévitablement entraîné la sécularisation du gouvernement pontifical, et telle n'était pas l'intention des Romanistes.
Il fallait donc absolument inventer quelque autre
moyen par lequel la succession du prince-évêque de Rome restât constamment entre les mains des Romanistes, sans la sécularisation du double pouvoir par le mariage des souyerains-pontifes, et sans la moindre participation du peuple et du clergé indigène de Rome à l'élection de son évêque.
Il est vrai que, dès le neuvième siècle, la plupart des souverains-pontifes de Rome arrivaient ordinairement au siège pontifical par la volonté des empereurs et des rois d'Allemagne, par des émeutes populaires, par la force des armes, par les intrigues des femmes, et même par l'empoisonnement, l'assassinat ou la simonie (1).
Toutefois, l'ancien droit exclusif du peuple et du clergé romain a l'élection de son évêque existait toujours en principe : le peuple en avait même use quelquefois brusquement, comme il le fit pour proclamer pape de Rome le vertueux Bonus II, après la condamnation à mort du pape Benoît VI, en 972.
Il fallait donc détruire ce droit du peuple et du clergé, en le remplaçant, comme nous l'avons déjà dit, par un moyen de succession héréditaire a l'aide duquel ce double pouvoir fût constamment transmis dans la dynastie des Romanistes, tout en oonserv^ant chez les papes le célibat, qui devait servir d'enseigne à leur caractère sacerdotal. C'est ce ipoyen de succession que Hildebrand avait imaginé et établi en instituant le conclave sous le pape Nicolas II.
(J) Mdllicureusemenl Thisloire ne comlalc que Irop aulhenlif| uero en l celte affligeante vérité!
Hildebrand donna ce nom (qui signifie en lalin chainbré) au petit comité ou conseil électoral des personnes les plus intéressées à la conservation du pouvoir papal sous la domination du Romanisme.
Il fit donc décréter que le pape de Rome serait dorénavant élu par le conclave, lequel fut d'abord composé de sept évêques qui s'appelèrent évêques-cardinaux, et de vingt-huit curés des principales églises de Rome, qui s'appelèrent prêtres-cardinaux.
Ces quelques individus, entre les mains desquels passait le droit de tout un peuple, de tout un clergé, enfin celui de toute la chrétienté, étaient étroitement liés par des principes et par des intérêts qui n'étaient plus ni ceux du peuple romain, ni ceux du clergé, ni ceux de la chrétienté, puisqu'ils devenaient, eux, les seuls électeurs du pape et les seuls éligibles a la papauté ! . . . Et pourtant ce fut ce conseil électoral qui s'établit pour élire désormais le souverain-pontife de Rome et le président ou chef de l'Eglise universelle (1).
C'est de cette manière que se pratique encore de nos jours l'élection du successeur temporel et spirituel de tout souverain-pontife de Rome, sauf quelques légères mo^fications.
L'ouverture du conclave est immédiatement proclamée à la mort de tout pape.
Dès ce moment, tous les cardinaux deviennent de droit princes héritiers présomptifs de la couronne
(1) Voyez entre autres Moshem, Insiit. ecclés., p. 345.
papale; aussi sont-Us tenus à suivre certains usages d'étiquette conformes à la circonstance : entre autres, pendant tout le temps de leur candidature, ils ne doivent jamais aller à pied , et, lorsqu'ils sortent en voiture, il n'y a qu'un autre cardinal ou qu'un grand prince qui puisse prendre place k côté d'eux dans la même voiture, à l'exclusion de toute autre personne, même d'un évêque, tandis que. ce cardinal n'est souvent qu'un diacre.
Les conclavisles se réunissent ordinairement dans le palais Quirinal k Rome, et ils ne peuvent avoir aucune communication avec le dehors pendant toute la durée de l'élection. On condamne toutes les portes du palais où ils sont enfermés, et, pour déjouer toute intrigue, on bouche toutes les fenêtres qui donnent sur la rue. On fournit journellement aux conclavistes les choses qui leur sont nécessaires, au moyen d'une machine tournante k hélice. Ils sont placés sous la surveillance du cardinal camerlingue et d'un officier laïque, appelé maréchal de l'Église; enfin ils votent deux fois par jour jusqu'k ce qu'un des candidats réunisse les deux tiers des suffrages. Malgré toutes ces précautions, indignes et absolument inutiles pour une élection qu'on préfend s'opérer par le Saint-Esprit, ce sont ordinairement les intrigues, les machinations et les passions les plus matérielles qui dominent dans le sein de cette chambre électorale et l'empêchent d'avancer dans son œuvre. Aussi est-il ordonné par les institutions du conclave que si, après un mois, le pape n'est pas encore élu, on
bornera la nourriture des électeurs au pain et à Teau. Cette loi du conclave a été dernièrement abrogée.
Toutefois, c'est par Tinstitution de ce petit comité, composé d'un nombre restreint de personnes, les unes vouées aux intérêts du Romanisme, les autres forcées de les tolérer, que ce système antisocial réussit a accomplir pleinement son grand but : il s'assura de la succession du double pouvoir sans être obligé de recourir au mariage du prince-évêque de Rome, et en expulsant en même temps le peuple, le clergé romain et toute la chrétienté de toute participation à l'élection de son évêque, prétendu chef suprême de toute l'Église !
Voilà pourquoi Hildebrand, ce grand réorganisa tei?r du Romanisme, avait, quelque temps auparavant, persuadé au pape Léon IX de déposer l'investiture de la papauté qu'il avait reçue d'Henri 111, empereur d'Allemagne, comme venant des mains d'un laïque, et de se faire élire pape, à Rome, par le peuple et par le clergé de ce pays, suivant les anciennes institutions de l'Eglise : car, de cette manière, Hildebrand détruisait tout a fait le droit de participation à l'élection du pape, que le peuple romain avait, après la fuite du pape Jean Xll , accordé aux empereurs d'Occident, en jurant de ne plus élire de souverains pontifes sans l'approbation des empereurs.
Une fois que le droit d'élection du pape de Rome eut été ainsi concentré tout entier dans les mains du peuple et du clergé de Rome, ce même Hildebrand ,
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six ans plus tard , leur reprit ce droit , excluant arbitrairement de cette élection le peuple et le clergé. Il institua, sous Nicolas II, contrairement aux règles de l'Eglise que ce même Hildebrand prêchait sous Léon IX, ce nouveau mode d'élection , celte étrange fabrique des papes incontestablement anticanonique : c'est-à-dire la chambre électorale des cardinaux, ou conclave.