IX. Le clergé ne doit obéir à aucun pouvoir laïque
X. Tous les prêtres doivent répudier leurs épouses et abandonner leurs familles, pour se vouer entièrement à la papauté, et doivent vivre dorénavant dans le célibat.
XL Le pape est infaillible, et ses décisions sont au-dessus de celles de tous les conciles.
XIL Comme il n'y a pas de religion sans Eglise, et que l'Eglise ne peut exister sans biens- fonds, les souverains sont institués, par le pape, les gardiens des biens de l'Eglise, et ils n'existent que
— lit — pour défendre ces biens contre toute agression.
XIII. Le pape peut disposer de toutes les couronnes, de toutes les terres et de tous les biens du monde ; il peut les ôter à qui il voudra et les donner à qui bon lui semble.
XIV. Le pape a le droit de délier les peuples du serment deûdélité qu'ils auraient fait à leurs souverains; d'excommunier un souverain rebelle à ses ordres; de le réintégrer dans sa place s'il s'humilie devant l'autorité papale, ou, s'il persiste, de le dépouiller de ses Etats et de les donner à qui il voudra.
Herman, évêque de Metz, ayant demandé au pape Grégoire VII sur quelle institution apostolique on devrait appuyer cette dernière disposition touchant le droit du pape à destituer les souverains, Grégoire lui répondit : « C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui Ta ordonné dans son Evangile, lorsqu'il a dit à Pierre : a Pierre, tu es pierre, et c'est sur cette pierre que je tf bâtirai mon Eglise (1). »
(1) Un véritable gentilhomme russe, le général comte G. Tolstoï, aide de camp de feu Tempereur Nicolas, m*avait demandé, il y a quelques années, si, dans la langue grecque et Thébraïque, le moi pierre a celte double signification? Sur ma réponse affirmative, « est-il possible, me dit très-plaisammenl cet homme judiv « cieux, est-il possible de croire qu'une si grande religion soit ba- « sée sur un calembour! » (N'oie de V auteur,)
« D'ailleurs, dit-il, il est évident que Dieu, ea « donnant à saint Pierre le pouvoir de lier et de délier, « n'en excepte personne, pas même les rois. Et si le a Saint-Siège a reçu de Dieu le pouvoir de juger les a choses spirituelles, pourquoi ne jugerait-il pas aussi « les temporelles? Les rois sont-ils donc exceptés de « cette disposition divine? ne font-ils pas également a partie des brebis que Dieu a confiées à la discrétion « de Pierre? et nous autres, papes, ne sommes-nous « pas les successeurs de ce grand apôtre (3)? »
Les autres articles des dispositions du pape Grégoire furent motivés par des arguments a peu près pareils à ceux qui précèdent. Toutefois ces usurpations du Romanisme sur l'Eglise, sur les peuples, comme sur les souverains, ne purent se consolider facilement et sans de grandes luttes, sans de continuelles effusions de sang! Le pape Grégoire Vil rencontra surtout dans la personne de Henri IV, empereur d'Allemagne, un redoutable adversaire. La lutte terrible qui s'était engagée entre ces deux grands hommes de celte époque est connue dans l'histoire sous le nom de « Querelle des investitures. »
Grégoire excommunia Henri IV, le déposa de sa dignité d'empereur, et délia ses ministres et son peuple de leur serment de fidélité. De son côté , Henri fit déposer Grégoire par la diète de Worms, qui déclara ce pape simoniaque, dépravé, et indigne de l'autel. Le
(J) L'abbé Fleury, liv. Lxn, p. 32.
désordre gagna tout l'Occident, et l'empereur Henri fut contraint de céder aux intrigues du pape Grégoire, qui souleva contre lui tous les petits princes de l'Allemagne, jaloux du pouvoir impérial. L'empereur Henri fut forcé d'aller à Rome avec toute sa famille, pour implorer son pardon.
C'était au milieu d'un hiver très-rigoureux , et les petits princes allemands s'étaient emparés de tous les défilés des Alpes, pour empêcher Henri d'arriver en Italie avant l'expiration du terme fixé pour son pardon. La malheureuse famille impériale fut donc obligée de passer les Alpes, pendant cet hiver si rude, en rampant par des sentiers très-escarpés , en se couvrant , à tout moment, de douloureuses meurtrissures, et en risquant à chaque pas de se précipiter dans les abîmes. C'est ainsi que la première famille de la chrétienté arriva en Italie pour demander la miséricorde du Dieu de clémence ! . . .
Les Lombards, ayant su que l'empereur était arrivé en Italie, s'empressèrent autour de lui , croyant qu'il allait à Kome pour punir le pape et délivrer les peuples chrétiens de l'oppression cléricale; mais Henri, dont le but n'était pour le moment que d'être relevé de l'excommunication , refusa les secours que ces peuples lui avaient oflTerts.
Cependant le pape Grégoire, en apprenant les sympathies et les mouvements des Lombards, eut tellement peur, qu'il se réfugia à Canossa, dans la forteresse de Reggio, près de la fameuse Mathilde, comtesse de Tos-
cane et parente de l'empereur Henri IV. Ce souverain vint trouver le pape, qui le traita de la manière dont ce même pape nous a laissé lui-même la description dans ses lettres. Voici ses propres ternies :
a Henri arriva, avec une suite peu nombreuse, au c( palais de Canossa, où nous séjournions. Il y resta « devant notre porte, pendant trois jours, dans un état « pitoyable, dépouillé de tout ornement royal, pieds « nus, et vêtu d'un sac, sans cesser de demander avec « larmes notre miséricorde, aide et consolation apos- (( toliques, jusqu'à ce qu'il s'attira tellement la pitié (f de tous les assistants, que tout le monde intervint (( pour lui et nous pria par de chaudes larmes de lui (( pardonner ; tous admiraient la cruauté inaccoutumée « de notre cœur; quelques-uns même en ont été réduits « à crier que notre conduite annonçait plutôt la cruauté « sauvage d'un tyran qu'une sévérité apostolique (1). b
Enfin , le quatrième jour, l'empereur fut admis a se présenter devant le pape, par l'intervention de sa cousine, la toute-puissante comtesse Mathilde de Toscane. Le pape le releva de l'excommunication , à condition que Henri retournerait en Allemagne et s'abstiendrait de l'exercice de toute autorité, jusqu'à ce qu'un congrès des souverains eût décidé de son sort.
Le malheureux prince fut contraint de tout accepter. Le lendemain , le pape officia , et , après la messe, il prit une hostie, et s' adressant à l'empereur: « Vous
(1) Voyez ces leUres dans les colleclions des conciles.
«m'avez accusé , lui dit-îl, de simonie, de mau- « vaises mœurs, et d'être indigne de m'approcher de « l'autel. Je pourrais produire plusieurs témoins, mais « je préfère le témoignage de Dieu à celui des hommes ; « or, pour prouver mon innocence, voici que je com- « munie a présent au corps du Seigneur: si je suis in- « nocent, que j'en sois sanctifié; si, au contraire, je « suis coupable, que je tombe mort sur-le-champ! » — En disant cela, Grégoire avala devant tout le monde la moitié de cette hostie, et, présentant l'autre moitié à l'empereur: « Subissez, mon fils, lui dit-il, la <( même divine épreuve : mangez l'autre moitié du « corps du Seigneur. Si vous êtes innocent de la ty- « rannie dont les princes allemands vous accusent , cr vous en serez aussi sanctifié ; mais, si vous êtes couce pable, vous en mourrez ! . . . »
L'empereur (probablement informé par sa cousine que la moitié de l'hostie qu'on lui offrait était empoisonnée) n'accepta point le défi. Il répondit que « les « princes qui devaient être témoins oculaires de son « innocence n'étant pas présents, il se soumettrait à « cette épreuve une autre fois ; » et il se retira, la rage dans le cœur, pour l'humiliation qu'il avait été forcé de subir.
Les évêques d'Occident, et surtout ceux d'Allemagne, avaient aussi lutté contre, ces violations évidentes des institutions apostoliques et des canons des conciles œcuméniques, et avaient longtemps refusé de se conformer aux innovations de Grégoire. Celui-ci,
de son côté , avait employé contre eux les moyens les plus violents. Les exils, les mutilations et les tourments qu'il avait fait souffrir aux martyrs des prîncîpes de l'Evangile n'eurent pas d'abord grand succès.
Entre autres évêques qui lui avaient résisté, l'archevêque de Metz ne voulut rien imposer à son clergé sans consulter l'opinion d'un concile local, qu'il convoqua à Erfurt. Mais les membres de ce concile furent tellement contraires à toutes ces innovations, qu'ils allèrent jusqu'à proposer de lapider Grégoire, « afin, disaientc< ils, que cela pût servir d'exemple à tous les falsifica- « teurs des principes du Christianisme (4). »
De même Othon, évêque de Constance, avertit officiellement son clergé que, contrairement à l'ordre de Grégoire, tout prêtre pouvait garder sa femme, et que, même à l'avenir, d'après les principes du Christianisme et les dispositions expresses des canons, des apôtres et des conciles, l'homme marié pourrait devenir prêtre sans être obligé de quitter sa femme. Mais le peuple, excité par les intrigues de Grégoire, se souleva dans plusieurs endroits contre le clergé et surtout contre les prêtres mariés, qu'il forçait de chasser leurs familles, qu'il insultait, battait, mutilait et tuait. Le sang coulait de toutes parts, au nom et pour la gloire de Dieu ! . . .
C'est à cette époque de terreur que l'empereur Henri IV vint attaquer le pape Grégoire VII dans Rome même, et à la tête d'une armée, deux ans après qu'il avait
(1) Coumas, Histoire des actions humaines^ t. IV, p. 309.
été relevé de rexcommunication. L'ayant vaincu, il le déposa et nomma pape Guibert, sous le nom de Clé^ ment III. Mais Grégoire ayant obtenu de l'empereur, par l'intervention de la comtesse Mathilde, la grâce de la vie et de la liberté, il se réfugia près de Robert Guiscard, duc de Calabre, et implora la force de son bras pour remonter sur le Saint-Siège. Le duc le rétablit sur son trône, mais il remplit Rome de sang ! . . . .
Cependant Grégoire ne put plus se consolider à Rome : il en fut chassé par le peuple, aussitôt que ses libérateurs en furent sortis, et il mourut dans l'exil à Saleme en 1085.
Comme, depuis le règne du pape Jean XV, les souverains-pontifes de Rome avaient aussi usurpé sur les autres évéques la canonisation des saints, qu'ils jugeaient et décidaient et qu'ils jugent et décident encore, eux seuls, de la manière la plus scandaleuse (1), Grégoire VII fut aussi rangé parmi les saints!.... On comprend facilement les fortes raisons qui rendaient indispensable cette canonisation si édifiante !....
Toutefois, la faiblesse et la dépravation des souverains, d'un côté ; de l'autre, la crasse ignorance et le désespoir des peuples, aidèrent admirablement le pape Grégoire VU et plusieurs de ses successeurs; en sorte
(1) Entre autres scandales peu édifiants, le tribunal papal qui, pour la forme, est censé faire le procès du ;at^^ candidat, nomme aussi d'office un avocat du diable. La charge de cet homme est d'empêcher, de la part de Satan, l'admission du saint, en énumérant contre lui tous les crimes imaginables I
qu'en moins d'un siècle le Romanisme s'intronisa à Rome, sous le voile de la religion et au nom du vicaire de Jésus-Christ. Clergé, peuples et souverains, tous durent alors se soumettre, bon gré mal gré, au despotisme arbitraire de la nouvelle omnipotence romaine, et devenir les organes aveugles du Romanisme !