CHAPITRE XXIII
LE PATRIMOINE DE SAINT ANDRÉ » LES WLADIKAS OU PRINGES-ËYÈQUES DE MONTÉNÉGRO , ET LA SÉPARATION DES DEUX POUVOIRS TEMPOREL ET SPIRITUEL DANS CET ÉTAT ECCLÉSIASTIQUE SLAVE.
La principauté de Monténégro est le seul pays chré^ tien oii la confusion des deux pouvoirs dans la même personne et l'origine de cette confusion , comme aussi l'exercice de leurs fonctions par un prince-évêque, aient été de fait et de droit, jusqu'à l'an 1852, les mêmes qu'ils le sont encore aujourd'hui à Rome.
En effet, si les Romains se glorifient, a juste titre, de ce qu'un des principaux évêques de la chrétienté , saint Pierre, le coryphée des apôtres , avait reçu de la communauté des disciples du Sauveur la mission de quitter son diocèse d'Antioche et d'aller occuper le siège épis^ copal de Rome , les Monténégrins aussi sont fiers , au même titre, d'avoir eu pour fondateur de leur Eglise le frère de saint Pierre, le protocUte (appelé le premier) saint André. On «ait que ce bienheureux apôtre avait .
cfé autorisé par la même communauté à passer du siège apostolique de Byzance a celui d'IUyrie , dont le Monténégro actuel faisait autrefois partie.
Également les Monténégrins prétendent qu'un des empereurs de Byzance, Basile II, en renversant, en 1018, le royaume bulgaro-sîave, fit cadeau du territoire et du gouverneîhent civil de Monténégro à saint André, patron de tous ces pays, dans la personne du wladika saint Damian et dans celle des évêquesqui succédèrent k ce prélat sur ce siège apostolique.
La tradition dit que Tempereur Basile II voulut imiter, par cette impériale donation, un de ses illustres prédécesseurs, Constantin le Grand; car tout le monde sait que la légende romaine raconte que Constantin fit aussi cadeau du territoire et du gouvernement civil du duché de Rome a saint Pierre, dans la personne du pape saint Sylvestre et dans celle des évéqnes qui devfticsit succéder a ce pontife sur le siège apostolique de Rome.
De manière que , depuis cette donation impériale de Tempereur Basile II, tout le territoire de Monténégro sert de patrimoine à saint André et k tous les wladikas 4e ce Saint-Siège ; de même que^ depuis la donation impériale de Constantin le Grand, celui du duché de Rome sert de patrimoine à son frère saint Pierre et à tous les papes de ce pays.
Différents empereurs d'Orient augmentèrent ensuite M patrimoine du protoclète des apôtres au moyen de la part qu'ils feisaient a l'Eglise de Monténégro de leur butin sur les terres étrangères qu'ils enlevaient à leurs
ennemis. C'est ainsi que furent adjugés à la impauté slave les pays Grahova^ Popovo, Stanica et plusieurs autres; de même que furent adjugés a la papauté romaine Ferrare, Ravenne, Bologne, etc., par la générosité des empereurs Pépin, Charlemagne, Othon père et âls» et autres» qui voulurent augmenter le patrimoine de l'autre frère, le coryphée des apôtres.
Telle est même la raison pour laquelle les grandes puissances limitrophes de Monténégro, l'Autriche et les Turcs, respectèrent en tout tempd l'indépendance de ce pîays et se gardèrent bien d'envahir les terres appartenant au patrimoine de ce Saint-Siège , de même que tous les SQuverains d'Occident ont toujours défendu celles qui appartiennent k celui de Rome. Si quelques dultans ont fait exception k cette règle pieuse^ ce fut un abus que même plusieurs souverains chrétiens commirent en Occident contre les terres du patrimoine de saint Pierre.
Cest en vertu de ces donations que les évoques qui succédèrent a saint André sur le siège apostolique de Monténégro, se sont approprié, par droit d*héritage> le patrimoine du protoclète des apôtres^ de même que leurs collègues, les évêques de Rome, se sont emparés, |Mir le même droit, de celui de son bienheureux frère Piwre.
Et pourtant, ce u'est que sur ces narrations apocryphes que se base le droit divin par lequel les princesévéqUês de Rome et de Monténégro se sont arbitraire ment constitués les vicaires temporels et spirituels du
maître et seigneur des premiers fondateurs de ces deux sièges apostoliques ! C'est en vertu de ces preuves et de ces documents que ces deux souverains-pontifes se sont fait de riches patrimoines comme héritiers de deux pauvres vendeurs de poissons, André et Pierre, lesquels avaient abandonné jusqu'à leurs filets pour suivre leur maître Jésus-Christ (saint Mathieu, IV), qui avait dit : (f Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel « des nids : mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer « sa tête }) (Mathieu, Vlll).
Bien plus, ces deux évéques prétendaient se partager la domination universelle du monde, de même que les deux fils de l'empereur Théodose le Grand, Arcade et Honorius, s'étaient légitimement proclamés, l'un empereur d'Orient et l'autre d'Occident, en vertu d'un testament de leur père et de leurs droits. C'est encore là le motif pour lequel l'un de ces deux légataires autodètes (appelés d'eux-mêmes), celui de Rome, honteux d'être l'héritier d'un pauvre pêcheur, crut anoblii! l'origine roturière de saint Pierre en l'affublant dii titre de prince des apôtres.
Quoi qu'il en soit, il est à regretter que le peu de progrès des anciens Monténégrins dans la littérature ne nous ait laissé ni manuscrits, ni archives archéologiques, ni aucune de ces nombreuses indications par lesquelles il est si facile, en Occident, de constater tous les détails des grandes révolutions sociales. Aussi, malgré toutes les recherches que nous avons faites, il nous a été impossible de découvrir quel fut, à Monté-
négro, le pendant de Jean XII de Rome, c'est-à-dire quel fut le prince monténégrin qui le premier détrôna le légitime successeur de saint André , en jouant dans ce pays le tour de force par lequel le prince romain Octâvien escamota à Rome, en 957, le pouvoir spirituel d'entre les mains du véritable successeur de saint Pierre, et à quelle époque eut lieu à Monténégro ce sacrilège escamotage (1 ) .
Quel dommage que les deux chrysobulles (bulles dorées) par lesquelles les empereurs de Byzance, Con-
(\).Les auteurs de V Annuaire des Deux-Mondes disent que la confusion des deux pouvoirs temporel et spirituel existait à Monténégro depuis un siècle et demi^ et que Torigine de cette étrange confusion provenait dans ce pays de ce que tceUe théocratie ré* pondait aux besoins de la situation , quand la querelle entre les Monténégrins et les Turcs était principalement une querelie de musulmans et de chrétiens, » mais que u maintenant cette théocratie n'étant plus en rapport avec les ambitions plus mondaines de Monténégro au dix-neuvième siècle, s'est transformée en un pouvoir purement laïque » (an 1852-53, p. 632). D'après des faits historiques conservés dans l'Eglise byzantine et des recherches que nous avons faites sur les lieux , nous sommes porté à croire que le motif donné par les auteurs érudils de l'Annuaire des Deux-Mondes, à l'origine de la papauté slave, est très exact, mais nous croyons que la date de cette confusion remonte au commencement du seizième siècle.
Toutefois, quelle frappante similitude entre les motifs qui ont provoqué cette confusion à Monténégro et celles qui, au moyeu âge, l'ont rendue nécessaire à Rome! De même, quelle identité dans les urgentes circonstances qui, au dix-neuvième siècle, ont rendu indispensable la séparation de ces deux pouvoirs tant dans l'un que dans l'autre de ces deux Etats ecclésiastiques, comme nous le verrons plus avant;
8laDtin l^^ et Basile II , avaient fait cadeau du duché de Rome et de la province de Monténégro aux apôtres saint Pierre et saint André, ne soient pas arrivées jusqu'à nous!... Nous aurions au moins remplacé les lacunes ténébreuses de Thistoire monténégrine par les brillantes lumières que ces deux pièces curieuses auraient jetées sur la question!...
Mais pourrait-on espérer que la fragilité de ces deux parcheminsdu moyen âge eût résisté aux dures épreuves des lumières du xix* siècle!...
Tout ce que nous savons deThistoire des souverainspontifes de Monténégro, c'est que Leurs Saintetés slaves réunissaient, confondus dans leurs personnes, les deux pouvoirs ; que ces princes-évéques exerçaient ces doubles fonctions, il y a encore sept ans, partout où leur domination pouvait arriver, avec le même arbitraire que Leurs Saintetés les papes de Rome les exercent jusqu'à présent. Cette fausse théocratie basait sa double autorité sur la prétendue concession territoriale faite par un empereur deByzance dont les wladikas disaient qu'ils conservaient encore le bref, et sur ce que saint André, ayant été le premier appelé par Jésus-Christ à le suivre, avait acquis le droit divin de prîmogéniture, étant placé par-là au-dessus de tous les autres apôtres, y compris son frère Pierre, à qui il avait, M le pre-^ mier, annoncé le Christ (saint Jean, t, 41). Le nom tnême, André, qui signifie fort, ajoutaient-ils, prouve évidemment que le Seigneur, en l'appelant le premier, avait manifesté au monde a que c'était sur la force du
tf nom de saint André qu'il voulait consolider celle de « son Eglise, et non pas sur la pierre de celui de Pierre, « comme les évêques de Rome le prétendent, d Enfin ces papes de Monténégro énuméraient, k l'appui de leur fausse théocratie, une foule d'argumentations pareilles, ainsi que différents calembours, tout aussi logiques que ceux sur lesquels la théocratie papale fait reposer ses prétentions (1).
Ce que nous avons encore pu apprendre sur l'histoire des souverains-pontifes de Monténégro c'est-à-dire, ce que tout le monde en connaît, sont les détails suivants :
i^ Que, de même que les papes de Rome se disent les successeurs légitimes du bienheureux apôtre et martyr saint Pierre, évêque de Rome, Leurs Saintetés les wladikas de Monténégro se prétendaient, au même titre, les successeurs de l'apôtre et martyr saint André, premier évêque de Monténégro.
2« Que ces princes^^vêques slaves se targuaient , comme font encore les princes-évêques romains, du
(4) Il y a une remarque qui nous paraît cligne (inattention, c^est que les quatre apètres les plus intimes du divin Sauveur avaient des noms signlûcati£s. Jean veut dire le génie de Dieu] André, la force de Dieu; Pierre, la pierre de Dieu^ et Jacques, Vœil dé J)teu. — Sans vouloir donner à ces noms plus de portée qu'il ne faut, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer que^ dans Y Histoire de r Ancien-Testament ^ les grands ministres de Dieu ont eu des noms conformes à leurs fonctions ; ainsi Cyrus veut dire maître ou dominateur^ et Alexandre chasseur d'hommes*
soi-disant droit divine que le protx)clète des apôtres et frère de saint Pierre avait transmis à ses successeurs les évêques de Monténégro.
3° Que ce droit divin serait arrivé, par droit de succession, jusqu'à ces chefs temporels et spirituels de Monténégro, légataires universels de tous les droits divins et humains de saint André, au même titre et par les mêmes preuves que le droit divin de saint Pierre arriva aux évêques de Rome, ses successeurs.
4° Enfin que les souverains-pontifes de Monténégro se trouvaient, jusqu'à ces derniers temps, absolument dans les mêmes conditions où se trouvent encore ceux de Rome ; que ces papes de Monténégro, en leur qualité de chefs temporels de ce pays, promulguaient des lois, levaient des impôts, nommaient les fonctionnaires de l'Etat, maintenaient l'ordre public, faisaient décapiter, pendre ou empaler les coupables, déclaraient la guerre à leurs voisins, commandaient en personne leurs armées, battaient et massacraient de leurs propres mains leurs ennemis, pillaient les villes conquises et dépouillaient les morts; en résumé, les wladikas faisaient tout ce que les autres princes laïques et Leurs Saintetés les papes de Rome fonTt comme souverains. D'un autre côté, comme chefs spirituels et évêques de Monténégro, les wladikas administraient l'église de ce diocèse, enseignaient aux fidèles les préceptes de la religion chrétienne , les confessaient et les confirmaient dans la foi, ordonnaient des prêtres, lançaient des excomfiiunications, célébraient la mesde pontificale, exer-
çaient enfin toutes les fonctions qu'exercent tous les autres évêques et les papes de Rome, et lisaient publiquement dans rÉvangile comme tous les prélats chrétiens, les paroles du Seigneur: « Mon royaume n'est « pas de ce monde. — Personne ne peut servir deux maî- « très. — Remettez votre épée dans le fourreau , car tous « ceux qui feront usage de l'épée périront par l'épée; » et mille autres pareilles doctrines de notre religion.
On ne rencontre qu'une seule différence entre ces deux singuliers souverains : c'est que les papes slaves ne prétendaient pas, comme ceux de Rome ^ étendre le droit de leur domination sur toute la terre ; pas même porter la moindre atteinte à l'indépendance de quelqu'une des autres Eglises confédérées de l'Orient. . C'est qu'il était absolument impossible aux princesévêques de Monténégro d'oser aspirer , sur les autres Églises orientales, à une domination universelle pareille à celle que leurs collègues de Rome avaient acquise sur celles de l'Occident. Le système constitutionnel et fédéral, daprès lequel toutes les Eglises d'Orient sont administrées, opposait a ces papes slaves un obstacle insurmontable.
Toutefois les Eglises d'Orient furent très-scandalisées de cette intervention des évêques du Saint-Siège apostolique de Monténégro dans les affaires temporelles. Nous trouvons même dans les annales de l'Eglise de Constantinople (1), que deux des plus distingués pa-
(1) V Abeille chrétienne (XpKXTtavûcyj M«WŒa), chap. XI, par le père Séraphin, religieux du mont Athos.
triarches oecuméniques, Cyrille VI et Callinique III, avaient, en leur qualité de présidents de l'Eglise uni* verselle, adressé à ces évêques slaves, en 1756 et en 1759, de pieuses Temontrances sur cette étrange confusion des deux pouvoirs, si contraire à toutes les ins-* titutions apostoliques et aux canons de tous les conciles, en les exhortant à abandonner le pouvoir temporel. L'an 1765, le patriarche oecuménique Samuel, ayant même refusé l'investiture au wladika Porphyre, celui-ci s'adressa au saint synode de Russie pour être ordonné évèque, sops prétexte qu'étant en guerres continuelles contre les sultans , les patriarches de Constantinople craignaient avec raison de se compromettre vis-à-vis de leurs tyrans, s'ils continuaient d'être en relations avec lui. Les wladikas, eux-mêmes, se trouvaient souvent, disaient-ils, trës-embarrassés en pareille circonstance, pour les mêmes motifs, et ils craignaient, à leur tour, d'exposer le chef de la religion orthodoxe k la rancune brutale des barbares. 11 concluait enfin que puisque l'Ëglise universelle considère le saint synode de Russie comme ayant également le droit de donner l'investiture a d'autres évêques, les wladikas désiraient être ordonnés dorénavant à Saint-Pétersbourg.
Le saint synode russe, après avoir pris le consentement de l'Eglise patriarcale de Constantinople , donna l'investiture à Porphyre, évêque de Monténégro, et dès lors les wladikas de ce pays, vu ces circonstances exceptionnelles, allaient se faire ordonner évêques à Saint- Pétersbourg.
Néaamoins, l'Eglise universelle byzantine n'a jamais exclu les wladikas de Monténégro de la confédération ecclésiastique, mais elle ne les a non plus jamais considérés que comme simples archevêqifes de ce pays.
Aussi ne leur a-t-elle jamais donné que le titre ecclésiastique qu'elle donne à tous les successeurs des autres sièges apostoliques. Les wladikas, de leur côté, nonseulement n'ont jamais songé a un pareil empiétement sur l'indépendance de quelqu'Ëglise de l'Orient, mais encore ils observaient à leur égard tous les principes de leur commun système fédéral, c'est-à-dire, malgré l'origine brillante de la leur, ils traitaient toutes les autres en sœurs égales , et réconnaissaient comme leur chef spirituel , au même degré que toutes les autres Eglises, le patriarche oecuménique.
Enfin, comme le Romaniste Hildebrand , pour n'admettre à la succession au trône des princes-évêques de Rome, ni l'élection par le peuple et le clergé, ni la succession héréditaire, avait inventé le conclave, ainsi un Hildebrand slave, dont l'histoire de ce pays ne nous a pas conservé le nom, inventa, lui aussi, un nouveau moyen de succession pour les souverains pontifes de Monténégro. Ce moyen fut qu'un des plus proches parents du wladika décédé lui succéderait toujours au pontificat de ce pays (1).
Voila tout ce que nous avons pu recueillir sur l'histoire des princes-évêques de Monténégro, parce que,
(1) Voyez Annuaire des Dev^-Mondes*-^ Histoire générale des divers États^ un 485S-53, p. 63f «
comme nous l'avons déjà dit , les documents historiques sur les détails de cette question font défaut.
Alais, quand même les bibliothèques du Nord auraient débordé d'histofres volumineièses de Leurs Saintetés les souverains pontifes de Monténégro, aussi complètes et aussi détaillées que le sont celles de leurs collègues les wladikas de Rome» quel serait l'avantage réel ({ue nous pourrions en retirer?
Les horreurs contenues dans les documents historiques qui nous restent sur ceux de Rome ne font-elles pas assez la honte de l'humanité? Ce fatras de livres n'est-il pas de droit, mis à l'index de la politique, de la religion et de la morale de tous les pays? Ne serait-il pas même plus convenable à l'honneur du Christianisme que l'histoire des trois quarts des wladikas romains fût aussi ignorée que Test celle de leurs confrères de Monténégro?...
Laissons donc l'histoire de Leurs Saintetés les papes slaves dans l'oubli éternel où l'ignorance de leur pays l'a heureusement enfouie, et où il est grandement temps d'enterrer aussi celle des wladikas romains!... N'accordons également aux brevets égarés de Constantin le Grand et de Basile 11 , ainsi qu'à toutes les concessions et à tous les patrimoines de droit divin et de donation humaine, ni plus de foi, ni plus de valeur qu'on n'en attribue ordinairement de nos temps éclairés et sérieux aux contes arabes des Mille et une Nuits !. . . Mais recherchons, en revanche, dans la conduite des deux illustres derniers papes de Rome et de Monténégro, les glorieux
Pie IX et Danillo I®^, des actes dignes des progrès du XIX* siècle, et qui pourront servir de guide et de règle à la diplomatie actuelle et à TEglise de Rome dans les graves circonstances dç aos jours...
Voici comment les auteurs de Y Annuaire des Deux- Mondes ont consigné dans l'histoire le grand événement de la restauration de TËglise de Monténégro.
« Le jeune Daniel PétrowitchNiegosch, désigné par c( le testament du dernier wladika Pierre Pétrowitch, (( son oncle, était donc parti à la fin de février 1852 a pour Saint-Pétersbourg, en compagnie de deux séna- « teurs monténégrins, sous prétexte d'aller y chercher (( la consécration nécessaire pour entrer en possession a du pouvoir spirituel de son prédécesseur ; mais à peine le prince Daniel était-il arrivé à Vienne, qu'il (c adressa au sénat de Monténégro une communication « par laquelle il lui signifiait qu'il avait résolu de rea noncer au pouvoir spirituel, qu'il l'invitait à consula ter le peuple et à donner son avis, ajoutant d'ailleui's c( que si cet avis n'était pas favorable, il se chargerait a d'obtenir du Tsar une autorisation qui équivaudrait à a un ordre pour les Monténégrins. Cette pensée n'avait a point jailli soudainement du cerveau du jeune prince, a Avant son départ, il avait secrètement travaillé ses (t propres parents et gagné a son projet les principaux « personnages du pays. Le sénat se hâta donc de con- « voquer à Cétigné une assemblée générale du peuple, c( qui, le 21 mars, se prononça presque unanimement « en faveur d'une réforme de la constitution basée
a sur la séparation du spirituel et du temporel.
a Les considérants qui servent à explicpier le décret a voté ainsi par le peuple, montrent suffisamment que a le souffle de l'Europe a pénétré jusqu'au sein de ces « rochers que Ton croirait inaccessibles à toute préoc* a cupation intellectuelle.
(c Les rudes montagnards rassemblés à Cétigné par a des sénateurs qui ne paraissent guère plus lettrés, a parlent cependant de mettre leurs institutions d'aca cord avec les idées du siècle et les besoins de la civi- « lisation, et les six articles qui composent leur décret « semblent en effet, pour la forme comme pour le fond, a empruntés aux constitutions européennes.
a Les dispositions principales de ce décret consistent a dans la séparation du spirituel et du temporel et dans (( rétablissement de l'hérédité dans la famille du prince a Daniel Pétrowitch Niegosch, de mâle en mâle, par « ordre de primogéniture. A défaut d'héritiers directs, (( le pouvoir passerait aux plus proches parents mâles, a et au plus âgé, dans le cas oii il se rencontrerait a plusieurs parents du même degré.
« L'évêque ou l'archevêque, dans le cas probable où « l'évêché serait transformé en archevêché, devra être « choisi dans la famille Niegosch ou dans quelque autre a des plus illustres familles du pays.
(( Le même décret stipulait qu'une mission extraora dinaire serait envoyée non -seulement au prince « Daniel, mais aussi à Sa Majesté l'empereur de Russie, (( pour porter ces résolutions a leur eonnaissanee^
a Le jeune prince continua son voyage vers Salnta Pétersbourg où il alla, accompagné des envoyés du ff Monténégro, faire agréer au Tsar cette révolution a pacifiquement accomplie et la réforme constitutiona nelle votée par l'assemblée populaire de Cétigné,
« C'est au mois de juillet que Daniel P^ est rentré « dans son pays, où il a été accueilli avec les plus vives il démonstrations de dévoûment et d'enthousiasme. a Depuis Castel-Nuovo et Cattaro jusqu'à Cet igné, le tf jeune prince n'a reçu qu'une ovation perpétuelle. Les a réjouissances se prolongèrent durant plusieurs jours, a et se terminèrent par une cérémonie qui montre suf« (( fisamment sous quelle influence les Monténégrins a aiment à se placer.
a Le dimanche qui suivit le retour de Daniel a Cé- (T tigné, à l'issue de la meiâse, devant le public assema blé autour de l'habitation du prince, le vice-président a du Sénat lut a haute voix un écrit adressé par le minisa tre des affaires étrangères de Russie au nouveau chef a duMonténégro. Cetécritportait que Sa Majesté l'ema pereur, prenant en considération les vcaix des Mona ténégrins, avait autorisé Daniel Pétrowitch à se (( démettre du pouvoir spirituel , à prendre désormais a le titre et le caractère de prince temporel^ et à dési- « gner lui-même l'évêque qui devait le remplacer dans « celle de ses attributions souveraines a laquelle il re- « nonçait.
« Cette lecture fut faite successivement en langue « russe et en langue serbe, a la suite de quoi le prince
(i (lislribua aux personnages du pays un certain nombre « de décorations et de médailles russes. Ainsi la Ruser sic approuvait hautement la révolution accomplie au « Monténégro et semblait la prendre sous sa sauve- « garde (1). »
Quelques jours plus tard, le prince Danillo l^^ promulgua un édit par lequel ilînvitaitle clergé etle peuple de Monténégro à élire un évéque suivant les institutions et les canons de l'Eglise orthodoxe universelle, en promettant que tant lui que ses successeurs se conformeraient dans la suite, pour tout ce qui concerne les questions religieuses, aux décisions de Févêqueet du synode de TEglise de Monténégro.
Le peuple accueillit avec de vives acclamations ces sages dispositions de son magnanime souverain, et c'est ainsi que Danillo accomplit a Monténégro sa part de la grande œuvre que, trois ans auparavant, ce prince avait projetée avec le promoteur de cette grande idée, le glorieux pape Pie IX !.. .
Danillo, rentré dans la vie laïque, put alors se marier. 11 choisit même pour épouse une jeune personne de la religion catholique romaine, de la famille Kiekowitz deTrieste, dans le but de concourir, autant qu'il dépendait de lui, à la fusion des deux Eglises byzantine et romaine.
(1) Anmiaire des Deux-Mondes. ^Histoire générale des divers JÏ7a/*, an 1852-53, p. 632.