CHAPITRE XXVI
LES TROIS DIFFÉRENTES FORMES QUE PREND L* EXERCICE DU POUVOIR SPIRITUEL PARMI TOUS LES PEUPLES. — CONSÉ- QUENCES QUI RÉSULTENT DE CHACUNE DE CES FORMES.
Pour constater les désordres que le Romanisme soulève dans la société, examinons les conséquences de l'administra tion religieuse chez les peuples des Etals que sa domination n'a pu atteindre, comparativement à ceux des Etats où il domine. Or, sous ce rapport, tous les Etats se divisent en trois formes.
Première forme. — Etats dont les peuples sont soumis à la puissance d'un chef temporel du gouvernement et a l'administration spirituelle d'un chef religieux, résidant tous deux dans le même pays et faisant partie du gouvernement de ce même Etat : tels sont l'Empire Byzantin, la Russie, l'Angleterre, la Prusse, la Hollande, la Suède, la Grèce, les États-Unis d'Amérique, et quelques autres petits Etats d'Allemagne.
Seconde forme. — Etats dont les peuples sont soumis a un seul chef qui réunit en lui les deux pouvoirs, spirituel et temporel, mais chez qui les lois politiques
doivent dépendre des lois religieuses : tels sont les
Etats du sultaD de ConstaDtinople, et ceux du pape de Rome.
Il y avait autrefois en Europe un troisième Etat, pareil sous ce point de vue à ceux du sultan et du pape : c'était celui du wladika ou souverain-pontife de Monténégro. Mais le chef actuel de ce pays, Danillo, vient de changer ce régime et de placer ses États au nombre de ceux de la première forme. Depuis sept am, il a créé un autre chef spirituel , et il n'a gardé pour lui que le pouvoir temporel , ainsi que nous l'avons dit dans le chapitre xxni.
Tromême forme. — Etats dont les peuples sont soumis, comme ceux de la première forme, à la puissance temporelle du chef du gouvernement, mais qui dépen* dent, pour les affaires religieuses, d'im chef spirituel souverain d'un autre Etat, résidant hors de leur pays, indépendant et tout a fait étranger à leur propre gouvernement. Ces Etats sont la France, l'Autriche, l'Espagne, le Portugal , la Belgique, la Sardaigne, Naples, le Brésil , le Mexique, le Pérou , enfin tous les Etats qualifiés de catholiques romains^ et dont le chef spi«rituel est le prince-évêque de Rome.
Voyons maintenant quels sont les effets que l'in-* fluence naturelle du pouvoir spirituel sur les peuples doit nécessairement produire sur un Etat qui serait en guerre avec un autre Etat de la même ou d'une autre de ces trois formes.
Si ces deux Etats appartiennent a la première forme>
c est4-djre si cbfcun de ces deux Etals belligérants possède chez lui un chef temporel et un chef spirituel, demeurant dans le même pays, ces deux Etats se déclareront sans doute la guerre en comptant chacun sur 6es propres forces et sur ses moyens matériels et moraux. La lutte sera alors, pour ainsi dire, naturelle et même moins funeste, parce qu'il sera facile à tous les deux de calculer, avant de s*y engager, les forces matérielles et morales de toute la nation , ces forces étant visibles et connues. Si, par exemple, la Grèce et la Russie, deux Etats qui professent la même religion , mats qui ont chacun chez soi un chef temporel et un chet spirituel, résidant tous deux dans le pays, si la Grèce et la Russie, disons-nous, se déclaraient la guerre, aucun prêtre gi*ec, ni aucune partie de ce peuple qui serait influencé par le clergé, ne serait partisan du gouvernement russe, comme aussi aucun prêtre russe, ni aucune partie de ce peuple ne serait partisan de celui de Grèce. Dès lors aucune intrigue sourde, aucune trahison, aucune intelligence avec l'étranger ne saurait influencer, même moralement , le peuple de l'un ou de l'autrepays en faveur des intérêts de son propre ennemi. Les forces matérielles et morales de chacune des deux nsitions belligérantes seraient tout entières à la disposition du gouvernement, et celui-ci pourrait s'en servir avec pleine confiance pour la défense des intérêts de la patrie. La même chose arriverait dans une guerre entre l'Angletqrre et la Prusse, également coreligionnaires, ou entre cette dernière et la Russie, deux
États qui De sont pas coreligionnaifes, mais qui ont chacun chez soi un chef spirituel. Le résultat serait absolument le même entre deux États, coreligionnaires ou non, mais appartenant tous deux a la seconde forme, c'est-a-dîre ayant chacun un chef temporel qui serait en même temps le chef spirituel dans son pays. Car si la guerre éclatait entre deux pareils États, par exemple entre le sultan et le pape, Sa Hautesse ne trouverait de partisans à Rome ni parmi les cardinaux ni parmi les ordres religieux catholiques, comme aussi Sa Sainteté n'en trouverait point à Constantinople parmi lés ulémas ou les derviches des vrais croyants.
La raison en est évidemment la' même; car chacun de ces deux souverains tient en son pouvoir toutes les torces politiques et morales de son empire. Il en serait absolument de même, si les deux princes-évêques de la chrétienté, le pape de Rome et le wladika de Monténégro avant que le prince Danillo eût séparé dans ses Etats les deux pouvoirs, se déclaraient la guerre. Or, comme les deux pouvoirs, quoiqu'ils soient confondus dans la personne de chacun des évêques de ces deux sièges apostoliques, se trouvent pourtant concentrés l'un et l'autre dans le pays de chacune des parties belligérantes, l'un et l'autre de ces deux souverains-pontifes pourrait également disposer, suivant sa volonté ou ses intérêts, de toutes les forces matérielles et morales dans ses propres États.
Supposons maintenant ce même cas ^e guerre entre deux États coreligionnaires, mais dont le chef spirituel
serait un chef, étranger, c'est-à-dire entre deux États de la troisième forme. Mais sans recourir à des suppositions, sans aller même chercher un fait pareil dans l'histoire du moyen âge, alors que, dans les guerres entre deux Etats chrétiens, le vaincu était toujours celui que le prince-évêque de Rome aurait excommunié, nous ayons sous la main un exemple réel, bien frappant et tout récent, la dernière guerre entre la France et l'Autriche. Tout le monde sait que, dans cette guerre, une grande partie du clergé et du peuple français, influencée par le clergé romaniste de ce pays, malgré le caractère naturellement patriotique de cette nation, avait ses petites sympathies bien déterminées pour les Autrichiens : elle ne se faisait même pas grand scrupule de le dire et de l'écrire!...
Pourquoi ? parce que le souverain d'un troisième Ktat, politiquement étranger aussi bien à la France qu'à l'Autriche, mais également chef spirituel de ces deux Etats, le pape de Rome, était tout à fait du côté des Autrichiens ! . . .
Si la France eût promis plus d'avantages au souverain temporel de Rome, et que celle-ci se fut déclarée pour la France, la Franuce aurait eu alors pour elle les sympathies de tout son clergé et même de tout le clergé autrichien, comme aussi celles d'une grande partie du peuple de Sa Majesté Catholique Apostolique.
Ainsi donc, toutes les fois que les chefs temporels de deux États papistes sont en guerre,leur chef spirituel étranger se trouve alors avoir un pouvoir très-gi*and.
Cap ce troisième souverain tient entre ses mains l'un des deux pouvoirs, le pouvoir spirituel sur le clergé et le peuple de chacun de ces deux pays, c'est-à-dire la moitié des forces de chacun des deux Etats belligérants. Mais comme ce troisième chef temporel, qui est en même temps chef spirituel des deux Etats en guerre, a aussi ses propres intérêts physiques et moraux, toutes les chances sont pour lui. Parce qu'après que les forces matérielles des armées des deux chefs purement temporels se seront mutuellement affaiblies, ou même détruites, il ne restera que le pouvoir spirituel du souvel'ain de ce troisième Etat. Ce souverain étranger, et cependant arbitre suprême, ne manquera pas d'agir suivant ses caprices, ou dans son propre intérêt, aux dépens des États affaiblis. Ces États de la troisième forme se trouvent ainsi déshérités dans la famille humaine par suite de cette position spirituelle anormale.
De plus, la situation des catholiques romains et celle des mahométans, dans les Etats des religions grecques et protestantes, est bien étrange: car, tandis que dans chacun de ces pays la majorité des citoyens dépend de la puissance spirituelle d'un chef résidant dans le pays, les catholiques romains et les mahométans qui s'y trouvent, quoiqu'en minorité, dépendent de chefs spirituels étrangers au pays, c'est-à-dire du pape et du Seick-ul-lslam.
Par contre, les grecs, les protestants et les Israélites, qui habitent les Etats catholiques romains, ont leurs chefs spirituels dans le pays; tandis quêteurs conci-
loyens les catholiques romaias Font à l'étranger, à Rome. On doit également prendre en considération que toutes les fois que les intérêts matériels des Etats sont communs, les chefs temporels de toutes les religions s'accordent entre eux: les Français, (papistes), les Anglais (protestants) et les Turcs (mahométans) se sont accordés et unis pour combattre la Russie, dont une grande partie des habitants sont également papistes, protestants et mahométans.
La même harmonie se manifesta aussi dans toutes les relations entre les deux seuls souverains qui appartiennent encore à la seconde forme. Le chef du catho^ licisme ayant, en 1849, envoyé au sultan un missionnaire apostolique, le prêtre Ferieri, afin d'engager, I)ar rintermédiaire de Sa Hautesse, les Arméniens à entrer dans l'unité catholique, le chef de l'islamisme délégua l'année suivante a Sa Sainteté F ulémas Sekipeffenti,. pour complimenter Sa Sainteté sur ses bons sentiments et lui exprimer ses regrets de l'entêtement de ces grégoriens schismatiques.
Les intrigues de quelques ambassadeurs chrétiens firent avorter cette conversion ; et Rome n'a pas même pu parvenir à conclure un concordat avec le sultan, à cause de la faiblesse qu'a celui-ci de vouloir, en toute chose, consulter ses ministres et son clergé. Toutefois, et en attendant des jours plus propices, le Saint-Père et le padischah se promirent au moins une amitié perpétuelle ^t une mutuelle assistance (1) ! . . .
(1) îl esl vrai que le pape Nicolas V publia, le 23 aoùl 1450, une
Le successeur de Mahomet suspendit alors au cou du premier cardinal de son nouvel ami un riche nissan Mfiihar turcy et le vicaire de Jésus-Christ décora de son portrait orné de diamants le ministre musulman.
Pendant la dernière guerre, parmi ceux des habitants et sujets de la Russie professant une des trois religions précitées, les protestants restèrent fidèles a leur propre gouvernement; il en fut de même de tous les Israélites russes : car ces deux religions avaient leurs chefs spirituels dans le pays; tandis que les Russes, papistes et mahomélans, avaient des sympathies pour les Français et les Turcs, ennemis de leur propre pays, parce qu'ils étaient influencés par les intérêts de leurs chefs (Spirituels étrangers.
De même, dans toutes les combinaisons projetées entre le pape et le sultan, ceux des sujets de l'empereur de Byzance qui étaient de la religion grecque, arménienne ou mosaïque, ainsi que le peuple mahométan, furent toujours du côté des intérêts de leur souverain : au contraire, les papistes sujets du sultan, et les Turcs ultramontains défendirent en toute circonstance les intérêts du souverain-pontife de Rome.
11 y aurait même à signaler ici une circonstance trèsremarquable.
bulle « centre tous ceux qui fourniraient aux mahométans des armes, du bois, des chevaux ou toute autre munition de guerre^ ou qui leur prêteraient secours de quelque manière que ce fût, » (Voyez l'Eglise Orientale, 3« partie, p. 75.) Mais à cette époque quelques papes pouvaient encore agir librement.
Pendant cette même guerre, les mahométans de là Russie étaient contraires aux intérêts de leur propre pays, parce que, comme nous l'avons déjà dit, ils étaient intluencés par le chef spirituel de Tislamisme, chef étranger à leur pays. Mais dans Tafifaire des Indes, les Romanistes mahométans de Tempire byzantin, comme appartenant à une des deux religions de la caste exclusive, cédèrent aux instigations de Tislamisme, et, oubliant l'immense reconnaissance qu'ils devaient à leurs propres alliés les Anglais, ils encouragèrent contre eux
la révolte des Tndous. C'est ainsi qu'à l'époque de la
révolution grecque, les Latins de ce même Empire byzantin, ou Levantins, qui appartiennent à l'autre religion de la caste exclusive, cédèrent aux instigations des agents du Romanisme chrétien^ et, oubliant que les chrétiens du rite byzantin étaient leurs compati iotes et leurs frères, et qu'ils se sacrifiaient pour défendre les intérêts de leur commune patrie, les trahissaient auprès des Turcs et excitaient ceux-ci à les massacrer ! . . .