CHAPITRE m
LES ATROCES PERSECUTIONS QUE LE ROMANISME EXERÇA PENDANT TROIS SIÈCLES CONSÉCUTIFS CONTRE LES PAR- TISANS DES DOCTRINES LIRÉRALES DE JÉSUS-CHRIST.
Toutes les religions monothéistes ont toujours rendu intolérants et exclusifs les peuples qui les ont professées; il était même naturellement impossible qu'il en fût autrement; car le monothéisme, basé sur Texistence d'un seul Dieu , ne peut que réprouver et condamner ridée de toute autre divinité.
Le polythéisme, au contraire, en admettant la coexistence de plusieurs, peut souffrir sans rancune les divinités des autres, et rend ainsi les peuples qui les professent tolérants par principe à l'égard des autres religions.
Voilà pourquoi on vit les adhérents de la loi mosaïque massacrer tous ceux qui n'adoraient pas le Dieu d'Abraham : voilà pourquoi la loi mahométane prescrit l'extermination de tous ceux qui ne croient pas à ce même Dieu, tel que Mahomet l'a défini dans son Koran; enfin, c'est ce principe du monothéisme qui
entraîna même les prétendus adhérents de celui qui proclama la pleine liberté de la conscience, à brûler vifs tous ceux qui croyaient devoir penser autrement qu'ils ne pensaient eux-mêmes.
Par opposition, les nations païennes établissaient des panthéons, élevaient des autels aux dieux inconnus, accueillaient gracieusement les dieux de leurs voisins, et ramenaient chez elles les divinités étrangères qu'elles avaient rencontrées dans leurs voyages en pays lointains.
La nation romaine surtout, non-seulement à cause de sa religion païenne, non-seulement k cause de son panthéisme dont la tolérance allait jusqu'à élever à six mille le nombre de ses divinités, mais à cause de sa dégradation morale à l'époque de Jésus-Christ, la nation romaine, disons-nous, était plus que tolérante et panthéiste... elle était athée!...
Aussi le gouvernement romain, dans la supposition même qu'il eût assassiné Jésus-Christ pour céder au fanatisme du peuple hébreu, ne pouvait avoir, après la mort du libérateur, aucun motif religieux de persécuter les chrétiens avec un si fougueux acharnement : le peuple romain eût-il même été très-croyant, sa religion idolâtre ne pouvait se trouver offensée si les chrétiens avaient dénaturé la loi mosaïque. Enfin, si c'était pour défendre la religion dominante, pourquoi ce gouvernement ne persécutait-il pas également les israélite$, aussi étrangers à la religion romaine que les chrétiens pouvaient l'être ?
Mais le gouvernement de Rome n'eut jamais la moindre rancune contre aucune religion, comme culte : il n'en voulait donc qu'aux principes libéraux du christianisme, lesquels menaçaient de renverser son système des|)otique.
Les barbares et systématiques persécutions des Romains obligèrent, par conséquent, les chrétiens des premiers siècles à s'efforcer de prouver, que les crimes qu'on leur imputait n'étaient que d'absurdes calomnies, et qu'eux-mêmes n'étaient que les adhérents d'une nouvelle religion dont les mystères étaient basés sur la plus pure morale et sur la plus parfaite charité.
Les chrétiens de ces temps-là avaient surtout besoin de convaincre le gouvernement romain, que le but du christianisme n'était point de provoquer une révolution pour rétablir le royaume d'Israël. Aussi l'Eglise des fidèles proclama-t-elle, dès sa fondation, et ficelle valoir par l'abnégation et la modestie de tous ses adhérents, le principe fondamental de la religion chrétienne, principe que les évangélistes rapportent à Jésus-Christ lui-même : « Mon royaume nest pas de ce monde. » Mais ce suprême effort de l'Eglise nela préserva point de la rage de ses ennemis : car Rome n'a jamais voulu croire à cette définition si claire de Jésus- Christ ; elle l'a en tout temps considérée comme hypocrite, et elle persiste jusqu'aujourd'hui à soutenir que le royaume de Jésus-Christ est bien de ce monde.
De là ces horribles persécutions contre tous ceux qui embrassaient la nouvelle religion ; de là ces tor-
rents de sang des martyrs du christianisme qui inondèrent Rome, ses provinces et tous les pays les plus lointains où la domination de ce gouvernement s'était étendue.
Aussi voyons-nous que les dix époques de terreur, inscrites dans Fhistoire sous le nom des ce dix grandes persécutions Romaines contre les chrétiens (4), » n'avaient rien de commun avec le fanatisme religieux ordinaire. Celui-ci entraine, il est vrai, très-souvent les peuples à des actes de barbarie, mais ces actes ne sont jamais ni permanents, ni calculés, ni aussi atroces que ceux par lesquels un gouvernement dépravé et despotique espère se soutenir.
La première persécution officielle du gouvernement romain contre les chrétiens fut proclamée Tan 66 après Jésus-Christ, sous le règne de Néron (2).
L'histoire raconte que ce type de monstruosité tyrannique incendia Rome pour jouir du spectacle afireux d'une pareille catastrophe, mais que les Romains ayant, avec juste raison, soupçonné qu'il était l'auteur de cet abominable crime, Néron essaya de T imputer aux chrétiens et ordonna de les exterminer tous. Les Romains, d'après Tacite (3), connaissaient bien l'innocence des inculpés, mais, prévenus contre eux par les intri-
(1) Voyez le Mémoire que nous avons publié sur ce sujet sous le titre : Les Martyrs du Christianisme y dans notre ouvrage « Magasin, des Connaissances utiles et agréables (Syra, 1 847). »
(2) Eusèbe, Histoire de V Église, liv. n, chap. xv
(3) Chroniques^ liv. v.
gues et par les calomnies du gouvernement, ils se délectèrent au spectacle de leur massacre et de leurs supplices.
C'est à cette série de martyrs qu'appartiennent saint Pierre et saint Paul.
La deuxième persécution fut proclamée par Domîtien.
Tertullien nous assure que les seuls motifs qui eussent poussé ce tyran à promulguer, en 92, un édit impérial par lequel il ordonnait d'exterminer tous les chrétiens, furent les soupçons politiques qu'il avait conçus contre eux 11 ajoute qu'interprétant à la lettre quelques passages de l'Evangile, Domitien s'était convaincu que le but de Jésus était le renversement du gouvernement romain et le rétablissement du royaume d'Israël (4).
Il proscrivit aussi de Rome tous les Romains philosophes et tous les gens de lettres, les soupçonnant d'être partisans des doctrines de Jésus-Christ.
Cette persécution ne s'arrêta qu'à la mort du tyran qui l'avait ordonnée.
Les martyrs de cette série furent Jean l'évangéliste, jeté dans une chaudière d'huile bouillante ; Antipas, gouverneur de Pergame ; les apôtres Timothée et Onésyme; saint Clément, pape de Rome; Denys l'aréopagite, Nicéphore et plusieurs autres (2).
La troisième persécution officielle du gouvernement
(1) Tertullien , Apologiis^ cliap. v.
(2) Voyez V Histoire ecclésiastique de Méléims^ premier siècle^
cliap. XVII.
romain contre les chrétiens commença en 97, sous; Trajan.
Il est vrai que cet empereur n'avait, par son décret, défendu que les réunions secrètes des chrétiens, dans un but social ; mais les gouverneurs des provinces, dît rhistoire, abusant de Tordre de Fempereur, exercèrent tant de persécutions contre les chrétiens, que, de Bithynie, Pline le Jeune écrivait à Trajan qu'il ne trouvait plus assez de bourreaux pour exécuter les condamnés. Ce fut alors que cette persécution s'arrêta.
Et pourtant Trajan est compté parmi les meilleurs empereurs de Rome.
La quatrième persécution officielle fut suscitée par l'empereur Adrien, en 448, sous prétexte que les lois défendaient l'établissement d'une nouvelle religion, et dans la conviction où l'on était que les fréquentes révoltes des Judéens étaient une conséquence des doctrines de Jésus-Christ.
Cette persécution ne cessa que lorsque Quadratus et Aristide, philosophes chrétiens, prouvèrent à Adrien que les adhérents de Jésus, étant ennemis déclarés des Judéens, ne sauraient naturellement désirer leur rétablissement.
La cinquième persécution contre les chrétiens fut proclamée en 464, par Marc-Aurèle, le plus vertueux et le plus doux des empereurs romains ! tant il est vrai que les principes fondamentaux de la politique traditionnelle d'un pays, et surtout de Rome, l'emportent toujours sur les dispositions naturelles et sur les vertus
personnelles de ceux qui sont a la tête du gouvernement.
Le pape Pie IX , ce Marc- Aurèle du système romain sous sa forme chrétienne , est la preuve vivante qui confirme cette triste vérité!...
La sixième persécution avait été proclamée en 201 par Septime-Sévère, elle dura jusqu'à Tan 211.
La septième commença en 235, sous l'empereur Maximin, qui accusa les chrétiens de conspiration contre sa personne,
La huitième et la plus terrible persécution fut celle que l'empereur Décius proclama en 250. L'histoire dit qu'un des motifs qui le poussa à cette mesure sanguinaire, fut aussi le plaisir sauvage qiie ce souverain trouvait à la vue des luttes horribles de ces malheureux contre les bêtes féroces auxquelles il les donnait en proie. Le peuple romain aussi trouvait un des plus beaux spectacles dans ces scènes affreuses, et il y accourait en foule.
La neuvième fut celle que l'empereur Aurélien suscita en 254.
Enfin, la dixième et dernière fut celle que les empereurs Dioclétien et Maxîmien proclamèrent. Tan 302, en ordonnant officiellement l'extermination des chrétiens de tous les pays sous la domination romaine.
11 serait impossible de trouver dans l'histoire quelque persécution, religieuse ou politique, qu'on pût comparer à celles que le Romanîsme païen exerça, sans relâche, contre les chrétiens, durant les trois premiers siècles du christianisme.