CHAPITRE XXX
ttESTAURATlON R031AINE, OU PARTICULIÈRE A CET ÉTAT ET AU PRINCE-ÉYÈQUE DE ROME, C0NF0R3IÉMENT AU SYS- TÈME DE LA SÉPARATION DES DEUX POUVOIRS.
Dans les chapitres précédents nous avons soutenu et démontré d'abord, que ce n'est point le pouvoir spirituel de révêquc de Rome qui s'est eitiparé du pouvoir temporel de ce pays, et ensuite que ce n'est pas ce pouvoir temporel de ce prêtre souverain qui est, ou qui pourrait être, la cause des désordres moraux et politiques par lesquels, et au nom de la religion, sont tourmentés aujourd'hui tous les Etats chrétiens. Nous avons au contraire constaté que ce fut le pouvoir temporel qui surprit, et qui, par les intrigues du Romanisme, s'appropria arbitrairement le pouvoir spirituel de l'évêque de Rome, et que c'est ce pouvoir occulte qui suscite jusqu'à présent tous ces scandaleux désordres. Nous avons, par conséquent, soutenu que, pour expulser des Etats chrétiens l'influence c^c ce pouvoir occulte, il faut absolument reporter à leur position
normale les deux grandes colonnes qui , en tout pays, soutiennent rédifice social. Enfin , nous avons conclu que, pour fixer à la religion et à la politique les bornes infranchissables que Notre-Scigneur Jésus-Christ et r intérêt de la société leur ont assignées, il faut établir dans chaque Etat un chef spirituel indigène, séparé de tout pouvoir temporel et indépendant de toute autorité étrangère.
Cependant , et dans la supposition que cette grande question sociale soit réglée par le moyen que nous proposons, c'est-à-dire par la création dans chacpie pays d'un chef spirituel séparé du temporel et indépendant de tout chef étranger, il y aura toujours un pays chrétien, Rome, qui, par sa position exceptionnelle, ne pourra pas jouir de cette amélioration générale!... En effet, si le peuple romain croupit dans la misère, s'il est écrasé sous le joug tyranni(iue d'un brigandage or-ganiséf qu'on ose appeler gouvernement pontifical y cette affreuse calamité ayant été, par la répression du Romanisme dans les autres Etats, localisée dans le seul Etat romain, comme nous l'avons déjà fait observer, ne regarde plus, depuis près de soixante-dix ans, que cet infortuné peuple, et encore d'une manière tout exclusive : car le reste du monde ne s'y intéresse qu'au seul point de vue humanitaire!...
Mais si l'on se décidait à adopter des mesures propres à prévenir la catastrophe qui menace tout le monde, pouvait-on ne pas comprendre, dans cette réglementation générale, justement le pays où tous ces
désordres ont leur foyer et d'où ils se répandent sur le reste de la terre?
Aujourd'hui qu'il s'agirait de détruire le Romanisme, pour établir l'ordre social et délivrer d'entre ses griffes la religion compromise, pourrait-on ne pas renverser le système qui sert de piédestal a ce monstre ?...
Serait-il avantageux et même rassurant pour les autres Etats catholiques romains , qui se décideraient à faire cesser chez eux la confusion antisociale et antichrétienne des deux pouvoirs, de laisser exister cette même confusion dans son centre principal, à Rome ?
Ensuite, ne serait-il pas grandement temps de réhabiliter partout notre religion, et de lui épargner dorénavant l'opprobre d'une flagrante contradiction avec ses propres principes ?. . .
Est-il juste d'ailleurs que ce qui devrait faire la gloire du peuple romain, soit précisément aujourd'hui la cause qui fait que ce peuple soit l'objet de la pitié de toutes les autres nations ?
Reste maintenant à toucher la question devant laquelle la diplomatie contemporaine semble se changer en pierre, toutes les fois qu'elle ose lever les yeux pour envisager cette prétendue Gorgone!...
Nous ne voulons pas examiner jusqu'à quel point il nous serait permis de prendre au sérieux cette réserve des diplomates de notre époque : cependant l'histoire fait mention de plusieurs souverains légitimes, de plusieurs héritiers d'anciennes et illustres dynasties, qui, à différentes époques et en différents pays, sont déchus
de leurs trônes, les \ms chassés par leurs sujets, les autres découronnés par suite de décisions diplomatiques. De nos jours même, les grandes puissances et tout le monde ont presque exprimé l'opinion que, si les peuples italiens persistent à ne plus recevoir les princes déchus de leur trône pendant la dernière guerre, on ne les forcera pointa les reprendre; par conséquent, lors même qu'il s'agirait de la déchéance du souverain temporel de Rome , d'un côté ce souverain est d'une origine beaucoup moins légitime que les princes de tant d'illustres dvnasties déchues d'une manière quelconque; ensuite, on ne saurait dire que les peuples de Toscane, de Modène et de Parme aient eu plus de raison d'être indisposés contre le régime de leurs souverains congédiés, que n'en a le peuple martyr de Rome contre le gouvernement clérical des Etats ecclésiastiques
D'un autre côté, nous avons suffisamment constaté, que non-seulement le chef spirituel de ce pays n'avait jamais empiété à Rome sur les droits du chef temporel , mais qu'au contraire, celui-ci avait subjugué le chef de l'Eglise de cette ville et l'avait fait plier sous sa domination; que le prince Octavien ayant pris le nom d'évèqué de Rome, et s'étant emparé de l'exercice de ses fonctions, asservit ainsi tous les droits spirituels de l'Eglise au pouvoir temporel; que les Romanistes, qui Vy avaient poussé dans le but d'en faire l'organe de leur domination universelle, firent dès lors du pontife de Rome un souverain-pontife et sécularisèrent ainsi
l'Eglise de cette ville, tout en paraissant prêtriser par cette confusion le pouvoir temporel de ce pays; enfin que ces gens, pour flatter le peuple romain , avaient conservé à leur double administration toutes les apparences religieuses, lorsquen réalité ils ne menèrent jamais que par des moyens purement mondains toutes les afiËiires, tant spirituelles que temporelles.
Mais dans les circonstances actuelles, il ne s'agtrait ni de provoquer la déchéance du souverain de Rome, ni d'empiéter sur les droits spirituels de Tévèque de cette ville, mais bien de donner aussi à cet Etat chrétien un chef temporel et un chef spirituel, un souverain et un évèque; il s'agirait de donner à Rome, Etat européen, un gouvernement conforme a l'esprit et aux besoins du siècle et pareil à ceux des autres Etats de l'Europe, et à Rome, pays chrétien, une administration ecclésiastique pareille à celle des autres pays chrétiens et conforme aux règles de l'Eglise du Christ.
Quoi ! oserait-on prétendre que parce que saint Pierre fut envoyé par la communauté des apôtres, ou que de lui-même il alla occuper le siège épiscopal de. la ville de Rome, les pauvres diocésains du bienheureux apôtre doivent pour cela se priver à jamais de tous leurs droits politiques, religieux et humains ?
Voyons maintenant quel serait le moyen praticable et efficace qu'on pourrait employer pour arriver à ce but si impérieusement exigé par les circonstances ; mais un moyen qui serait conforme aux intérêts du
peuple rmnain et aux principes de la religion chré«
tienne, lequel, sans nuire aucunement à personne, même aux prétendus droits des princes-évêques actuels de Rome» affranchirait cet évêque de la servitude où il gémit, garantirait tous les Etats chrétiens de l'intervention funeste du pouvoir occulte du Romanisme, aiderait la confédération italique à se constituer sur des bases sérieuses, créerait un véritable équilibre européçn, et délivrerait la religion chrétienne de l'opprobre de continuer k s appuyer, en plein x!x<^ siècle, sur un système en opposition directe avec ses propres principes constitutifs et avec l'esprit du siècle.
Mais quel autre moyen plus efficace^ plus convenable et plus praticable pourrait-on imaginer que celui dont le pape Pie IX fut lui-même le promoteur en 1847, et que Danillo imita et accomplit en 1851, aux grands applaudissements de toute la chrétienté? Existerait-il quelque autre moyen qui puisse mieux remplir toutes les conditions, que la séparation pure et simple des
FONCTIONS DU SOUVERAIN DE CELLES DU PONTIFE? Car CC
n'est que ce seul moyen qui rendrait au peuple romain ses droits politiques et lui donnerait un gouvernement, qui accomplirait en effet la restauration italienne', et créerait un véritable équilibre européen; c'est cette séparation qui ferait cesser la confusion des detix colonnes qui souliennent tout Védifice social^ cette funeste confusion, contre laquelle le pape actuel Pie IX impierait, il y a seulement quatre ans, l'assistance des souverains chrétiens* C'est cette séparation qui rétablira à Rome et dans toute l'Italie la religion; c'est elle qu
réformera les mœurs du peuple, et lui procurera les ressources d'une existence honorable et aisée.
Et quelle raison, quel scrupule , quel intérêt personnel du pape ou des Etats romains, quel traité^ quelle loi civile, quel canon de l'Eglise, ou quel principe de morale empêcherait le prince-évêque de Rome d'imiter à son tour l'exemple patriotique et pieux de son ex-coUëgue, l'ex-prince-évêque de Monténégro?
Pie IX n'était-il même beaucoup plus obligé que Danillo à accomplir sa part d'engagement dans cette grande affaire de la chrétienté, puisque c'est lui qui en avait pris l'initiative etque l'autre nedevait quel'imiter?
Le pape de Rome possède même sur celui de Monténégro deux immenses avantages, au point de vue de cette question : il a une plus vaste juridiction spirituelle que le prince Danillo, et il est personnellement respecté par la plupart de ses collègues temporels. Il pourrait donc, si ses perfides conseillers le laissaient agir librement, persuader aux cabinets de convoquer un congrès des souverains, le présider en personne, et régler de concert avec eux cette grande restauration politique et religieuse du monde chrétien, laquelle lui-même voulait faire seul, il y a douze ans!
Les Italiens, qui, exclusivement à d'autres, peuvent aspirer a la double couronne de la papauté de Rome, seraient-ils donc moins patriotes ou moins pieux que ne l'ont été lesMonténégrins, lesquels, eux aussi exclusivement a d'autres, avaient seuls droit a celle de Monténégro?
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ftlais le grand avantage qui sera la conséquence naturelle d'une telle régt^mentation est le rétablissement de la force morale de la Veligion.
Car alors l'Eglise, se dégageant des entraves du pouvoir temporel, reviendrait à son ancien système constitutionnel, et reprendrait l'ascendant paternel qu'elle avait autrefois sur tous les peuples et tous les souverains catholiques. Cette opinion ne nous est pas seulement personnelle; le cardinal Piétro Marini, un des hommes les plus éminents du Sacré-CoUége par ses vertus chrétiennes, par sa naissance et par ses talents politiques, l'émit en plein consistoire, l'année 1855, pendant notre séjour à Rome. Ce haut personnage, que sa qualité de noble Romain, de savant et pieux prélat, et surtout sa popularité à Rome et par toute l'Italie, appellent à devenir un jour le successeur de saint Pierre, n'hésita pas a blâmer devant le Saint-Père la confusion des deux pouvoirs et à demander une réforme radicale* L'abbé Michon, prédicateur chanoine de Bordeaux,' nous a donné le récit de ce fait remarquable dans k brochure intitulée la Papauté à Jérmalem, Voici ce qu'il en dit :
« On se figure, en France, que les hommes éminenti^
a du clergé de Rome tiennent immensément, pour la
c( papauté, à sa puissance temporelle; cette opinion est
a tellement enracinée dans notre monde religieux, que
« parler du souverain-pontife libre désormais de Itt
« mission temporelle, c'est presque dire qu'il û'y aura
w plus de pape. A Rome, en dehors du parti intéressé
a naturellement au maintien de l'organisation actuelle, a il y a un grand nombre d' intelligences élevées qui pres- « sentent cette solution, et qui, loin de s'en effrayer, a pour la papauté et pour l'Eglise, attendent sur ce a point les décrets de la Providence, et sont prêtes à t bénir une séparation de laquelle l'Eglise, selon elles, a doit retirer d'immenses bienfaits.
a Ces hommes se trouvent dans les congrégations, a au sein desquelles l'esprit de diriger les âmes a l'aide or des moyens temporels domine le moins, et qui ont (c conservé les idées d'indépendance chrétienne et de a pauvreté de leurs saints fondateurs; ils se trouvent a jusque dans le Sacré-CoUége.
<r Les idées, sur ce point, ont tellement marché a a Rome, que, l'an dernier, la question de la sépara- (c tion du pouvoir temporel a été posée nettement, (( en plein consistoire, par l'un des esprits les plus émi- « nents de l'Eglise romaine, le cardinal Marini, qui, (( dans un remarquable discours contre lequel nulle ce contradiction ne s'est élevée, a déclaré que le pou-* a voir temporel attaché a la souveraineté spirituelle « du pape était le grand obstacle au bien de l'Eglise. Il a a envisagé la question sous toutes ses faces ; il a insisté a sur ce point que Rome, étant la première puissance a du monde dans l'ordre spirituel, se trouvait, par son a annexion au pouvoir temporel, une petite puissance c( de quatrième ou de cinquième ordre; que ce pouvoir^ « par conséquent, ne faisait qu'amoindrir sa grandeur (f spirituelle et morale, et que la puissance spirituelle
a ne relevait en rien la petite royauté dont elle suppora tait le fardeau.
<r Le souverain-pontife est tellement lui-même sous a l'impression de ces idées, qu'au mois de décembre <r 1834, lors de la convocation des évêques pour assis- (f .ter a la proclamation de Tlmmaculée Conception, tf dans une réunion secrète au Vatican, où furent appelés a seuls les évêques de France, il voulut savoir de leur a bouche si, forcé pour des causes politiques de quitter (T ses Etats, il pourrait compter sur l'accueil sympathicf ([ue de la France. On devine quelle fut la réponse, a La France, où se trouvent encore tant de catholiques tf sincères, serait heureuse de ne pas démentir l'engatf gementpris en son nom par nos dignes évêques (1). »
(Ij la Papauté à Jérusalem, p. SI, par l'abbé Michon; Paris, 48oG.