CHAPITRE XXXI
RESTAURATION RÉELLE DE TOUTES LES NATIONALITÉS QUI COMPOSENT LE GRAND EMPIRE BYZANTIN, SOIT d'APRÉS LE SYSTÈME DE l/CNlTÉ INTÉGRALE DE l/ EMPIRE , SOIT d'après CEU'I de SA DIVISION EN CONFÉDÉRATIONS.
La domination mahométane, qui, depuis la prise de Constantinople par Mahomet II, s'était établie dans l'Empire byzantin ,»ayant dévié de ses principes d'armée conquérante, courait déjà i^apidement vers sa destruction dès le commenciîment du xvii* siècle.
A cette époque, les grandes puissances chrétiennes, revenues des justes terreurs que les sectateurs de l'islam leur avaient inspirées, commencèrent à projeter la réglementation de la question d'Orient par le partage des immenses provinces de l'Empire byzantin.
Chacune de ces grandes puissances s'occupa dès lors d'établir son influence dans ce pays, afin de pouvoir se faire la part du lion: et toutes, sans exception, employèrent, comme seul moyen efficace d'arriver k leur but , les croyances religieuses des habitants de ce grand pays.
Cependant , à la même époque, il s'opérait dans l'intérieur de l'Empire byzantin une espèce de fermentation tendant à la restauration de ce même pays par des éléments indigènes.
Cette fermentation se manifesta par trois explosions politiques qui eurent pour chefs : la première, un mahométan; la deuxième, un Israélite, et la troisième, un chrétien. Ces trois chefs étaient byzantins.
Et ce qu'il y a de plus remarquable, cest que tous ces trois réformateurs byzantins voulurent, eux aussi, arriver au même but par des moyens religieux,
Bedr' Eddin (1), grand iman (juge suprême) de l'armée mahométane, fut le premier Byzantin qui , pour opérer la restauration politique de 3on pays, eut recours à des réformes religieuses dans les groyances de tous les habitants de l'Empire byzantin.
Cet homme extraordinaire proclama, dès Tan 1603:
Va Que le despotisme absolu des sultans ne venait pas de Dieu, mm que le pouvoir absolu appartenait au peuple, »
^^ a Qu'on devait réformer la société sur les bases de la liberté individuelle, physique et morale dd l'homme, et sur celle de l'égalité de ses droits. >
3® « Qu'il fallait rétablir la fraternité universelle de» hommes par la fusion des trois grands monothéismes , le mosaïque , le chrétien et le mahométan ; ces troif
(1) Ce nom signifie en langue arabe lumière de la religion*
raUgions impogaates, qui oat un6 et mémo origipe, qui^dmettent une et même créatioq du monde, qui s*appuient sur une et même base de foi, la croyance en un Dieu $am commencement ni fin ^ invisible^ içulpumant^ créateur de l'univers^ et juste vémunérateitr de toutes les actions de V homme, »
4** a Enfm, qu'il fallait retrancher de la grande religion sociale des Unionistes {Mouwehiddin) ( c'est le nom que Bedr'Eddin donnait à ses prosélytes) toutes les démonstrations des cérémonies superflues, tout ce vain étalage qui n'a pour but que d'éblouir le peuple, pour le rendre d'une exploitation plus facile, »
Un grand nombre.des docteurs du Koran , ainsi que plusieurs prêtres chrétiens et Israélites embrassèrent le système de Bedr'Eddin et parcoururent l'Asie-Mineure en prêchant la rédemption universelle. Bientôt le i^omhra des adhérents de ce grand novateur s'accrut dans des proportions telles, que le gouvernement islamique en conçut de bien sérieuses inquiétudes. Mahomet 111, pultan dç Constantinople, envoya successivement contre lui deux grandes armées, que les Unionistes mirent (complètement en déroute, Enfin, la Sublime-^-Porte réussit, par la trahison de quelques mahométans' fana-r
tiques, à s'emparer de Bedr Eddin et de plusieurs des principaux chefs, qui furent tous pendus ou décapités. Une grande partie des Unionistes fut massacrée parjes agents du gouvernement et par la populace adroitement fanatisée; quant aux autres, ils furent forcés de renoncer à leur croyance, ou de cacher leurs sentiments.
Les différents ordres de derviches actuels ne font que continuer les principes de Bedr*Eddin.
Sabbathaï-Sévy, israélite.natif deSmyme, TOulut,en 4663, reprendre et mettre k exécution le système du grand iman Bedr'Eddin.
Doué par la nature d'une haute intelligence, d'un esprit hardi, d'uner éloquence remarquable et de sentiments élevés, Sabbathai-Sévy voyagea de bonne heure et longtemps dans toute l'Europe civilisée. Il séjourna plusieurs années à Paris, où il fréquenta les universités et se mit en relation avec les hommes distingués dans les lettres et à la cour de Louis XIV.
Les lumières de ce grand siècle éclairèrent l'esprit du jeune israélite, réveillèrent dans son noble cœur toute la fierté naturelle à sa race, et lui inspirèrent la pensée gigantesque de devenir , par une combinaison religieuse, le restaurateur politique de son pays.
A l'époque où Sabbathaï-Sévy revint en Orient, le souvenir du système de Bedr'Eddin s'y conservait , au moyen de la tradition; aussi l'Israélite réformateur conçut-il le projet de faire revivre ce système, mais sur des bases plus restreintes et plus en harmonie avec les principes des Israélites et avec ceux des chrétiens.
Car Sabbathaï-Sévy pensa qu'une des principales causes de la chute de Bedr'Eddin avait été la prétention qu'il avait eue de faire fusionner la religion mahométane avec la mosaïque et la chrétienne. Il crut que les sectateurs de la première étant considérés, uniquement a
cause de la profession de cette religion, comme la caste privilégiée du pays, et ayant pour cela le droit de traiter les deux autres en esclaves, une grande partie de ces sectateurs, ne devaient pas trouver avantageux de d^oger a leurs prétendus droits par la fusion que Bedr*Ëddin projetait.
Sabbathai-Sévy se borna donc à vouloi r affiranchir les chrétiens et les Israélites de l'Empire byzantin du joug des mahométans, par la fusion des intérêts et des reli* gions de ces deux castes opprimées, et il se proclama a le Messie d'Israël. »
Bientôt un autre Israélite de Salonîque , nommé Nathan, possédant d'immenses richesses et ayant une grande influence sur ses coreligionnaires, approuva le plande Sabbathai-Sévy, selia d'amitiéavec lui, l'appuya de tout son crédit, et prit une part très-active à son oeuvre. 11 se chargea même, lui aussi, du rôle de précurseur du nouveau Messie et se fit son apôtre officiel.
Dans un voyage qu'il avait fait à Ândrinople, Nathan avait communiqué le vaste plan politique de Sabbathaï- • Sévy a un de ses amis chrétiens , nommé Pano, négociant grec, ayant quelque instruction et très-considéré dans le pays.
Pano avait compris tous les avantages que devait procurer aux deux castes opprimées l'exécution du plan qui lui était communiqué, et, rivalisant de zèle avec Nathan, il se mit à prêcher comme lui et conformément au système du réformateur :
1°« Que lesdeux croyances, l'israélite et la chrétienne,
n'avarient jamais fait qu une seule et même religion. »
2® a Que le nouveau Messie était envoyé de Dieu pour faire la restauration politique des Israélites, restauration dans laquelle sont également compris les chrétiens. »
3« a Que Jésus-Christ avait été, comme lui» envoyé de Dieu pour rétablir le royaume d'Israël, et que ce n'é^ tait ni le peuple hébreu, ni les pharisiens, mais bien les Romains, qui l'avaient cruciûé. d
4^ « Que la circoncision ne serait plus de rigueur pour les frèrei Mosaïsteg d (tel était le nom qu'avaient ^rh les deux religions fusionnées).
ë*" a Que désormais il serait permis a tous les Mosaïstes d'observer ce rite, comme Jésus-^Christ l'avait o\h serve, ou de le remplacer par le seul baptême , comme saint Paul l'avait établi, et comme les chrétiena le pratiquaient depuis le troisième siècle, p
64 a Que les Mosaïstes pouvaient également observer en même temps la circoncision et le baptêmet comme les avaient observés Jésus-Christ, ses disciples, et la plupart des chrétiens des deux premiers siècles, p
Il est à remarquer que Sabbathai-Sévy et ses apôtres soutinrent la question de la circoncision» tant chez les chrétiens que chez les israélites, en employant les mê^ mes arguments qu'avaient employés les disciples de Jésus-Christ dans le concile qu'ils tinrent k Jérusalem sur cette même question (1); car Sabbathai|-8évy et ses apôtres agissaient dans cette circonstance par la même
(1) Voyez CCS curieux détails dans les ÂcUi det Apôtres^ chap. XV.
raison qui avait fait agir saint Paul et les autres disoi** pies, c'est-à-dire qu'ils ne voulaient imposer la circoncît sion qu'à ceux seulement à qui elle ne répugnait pas (1).
La secte de SabbathawSévy prit une grande exten^ gion, et les Israélites s'y affilièrent presque partout. Plusieurs chrétiens, surtout parmi ceux qui avaient quelque instruction, suivaient déjà ces principes et commencèrent à préparer chez leurs coreligionnaires cette fusion sociale, d'où devait sortir leur restauration politique.
Môme, parmi les mahométans de l'Empire byzantin, les derviches (2), déjà tous déistes en religion, et ultralibéraux en politique depuis le temps de B^dr'Eddin,
(1) Voy. Àete9 des Apôtres,
(S) Jusqu'à ce jour, les derviches, quoique mahométans ca ap^* parence, n'appartiennent au fond à aucune religion existante; ils ne sont positivement tous que déistes. Eminemment libéraux, et par conséquent ennemis-nés de tout despotisme , il4 détestent le gouvernement islamique. Celui-ci le leur rçnd bien, et il ne voit pas en eux de véritables musulmans» Néanmoins, les derviches ont une grande influence sur le peuple, qu'ils haranguent très-souvent en plein air. Ils se recrutent de toutes les religions et de toutes les nations} ils parlent plusieurs langues; ils son^ plus ou moins instruits, et possèdent à un degré très-supérieur toutes les soiences occultes, Ils vivent en commun, ils ont de nombreux oouvents , et cependant ils font des excursions continuelles. A Theure du dîner, ils entrent dans la première maison venue et s y mettent à t^ble avant même qu'ils y soient invités, en prononçant leur formule habituelle : Tous les hommes sont/rires^ et il n'y a qu'un Pieu. Toutefois, et malgré leur sans-façon, on les accucine bien, car ils sont censés devoir être sustentés par tout le genre humain sans exception. Ce sont de pur icommunis tes ^ oh-
s'empressèrent de s'unir aux principes sociaux de Sabbathaî*Sévy.
Une des plus grandes réformes du monde allait peutêtre s'opérer encore en Orient, cette éiernelle fabrique des grands liommes {i\ lorsque tout à coup Achmet Kiuprouli-Pacha, grand vizir de Mahomet IV, fit arrêter à Andrinople Sabbathaî-Sévy, Nathan et Pano , ainsi que plusieurs de leurs principaux apôtres et partisans. Il les fit tous venir devant lui, et, comme Pilate l'avait autrefois demandé à Jésus-Christ , le pacha mahométan demanda à Sabbathai-Sévy s'il était vraime^it l'envoyé de Dieu et le Messie d'Israël?
La réponse ayant été affirmative, le grand vizir demanda à Sabbathaï-Sévy s'il voudrait, ainsi que les siens, .soutenir la foi qu'ils prêchaient, en se soumettant à l'épreuve qu'il allait leur proposer. 11 stipula pour condition que, s'ils en sortaient sains et saufs, lui, grand vizir, adopterait leur croyance. L'épreuve devait être douze coups de fusils chargés à double balle, que leur tireraient à la tête des soldats de l'armée du grand vizir.
servant strictement les principes de Bcdr'Eddin, dont ils vénèrent la mémoire comme un grand réformateur envoyé de Dieu. Les derviches sont au nombre de 200 à S50 mille, divisés en plusieurs compagnies répandues dans tout l'Empire byzantin. Ils professent pour les chrétiens une amitié franche et sincère. Les gens en place les redoutent, à cause de leur manière de parler trop libérale et qui les fait jouir d*un privilège exceptionnel. Le dervichisme est un clément socialiste qui peut devenir un jour très-funeste au despotisme des sectateurs de Tislum. (l) C/esl ainsi que Napoléon pr qualifiait l'Orient.
Devant l'absurdiié fanatique d'une pareille proposition, Sabbathai-Sévy et les siens demandèrent grâce.
Le grand vizir leur pardonna , mais à la condition expresse que Sabbathaï-Sévy, Nathan et Pano engageraient tous leurs adhérents', Israélites et chrétiens, à embrasser rislamisme; faute de quoi, ils seraient tous les trois immédiatement pendus.
Sabbathaï-Sévy, Nathan et Pano répondirent qu'ils étaient prêts à mourir, mais que leur conscience ne leur permettait pas de chercher à corrompre celle de leurs prosélytes. Mais les autres partisans intervinrent et promirent à Kiuprouli de persuader leurs chefs et de faire accepter par eux la condition qu'il voulait leur imposer; ce qui eut lieu.
Tousles frères J/osais^es, Israélites et chrétiens, adoptèrent formellement l'islamisme devant le moufti; mais en secret ils gardèrent, les uns et les autres, chacun sa religion primitive.
Ces convertis par la force prirent le nom de dohnês^ qui, dans la langue mahométane , signifie converti. On rencontre jusqu'à présent à Salonique environ huit mille descendants de ces martyrs de leurs croyances religieuses. Ils se disent publiquement mahométans, portent les habits de cette caste, vont à la Mosquée et ont l'air d'observer les pratiques religieuses de l'islamisme. Mais en secret ils suivent la loi mosaïque , ils ne s'allient qu'entre eux, ils ont une synagogue, gardent la loi du sabbat, et suivent tous les usages de leur nation. 11 y a également à Andrinople à peu près autant de ces
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Israélites qui ne professent Tislamisme qu'ostensiblement.
De même, il existe encore aujourd'hui, dans les provinces byzantines de l'Asie, et surtout à Trébizonde, environ cinquante mille descendants de ces chrétiens convertis par la force à l'islamisme du temps de Sabbathai- Sévy. Ces gens suivent en apparence la loi du Koran, portent des noms mahométans, se font circoncire, ont l'air d'observer le ramazan et vont à la mosquée; mais, en secret, ils sont chrétiens, et des meilleurs peut-être.
Le chrétien Rhigas, natif de Phérée , ea Thessalie , poète enthousiaste et qui avait fait quelques études en Italie , fut le chef de la troisième tentative ayant pour objet la restauration de l'JEmpire byzantin.
Cependant le réformateur chrétien restreignit encore plus que son prédécesseur le plan universel de Bedr'Eddin, car il ne voulut employer à l'exécution de son oeuvre que le seul élément chrétien du pays.
En 1797, Rhigas se rendit à Paris, soumit son plan à Napoléon, alors premier consul de la République française, et le supplia de prendre sous sa protection T/Tetérie^ ou société des amis, qu'il venait de fonder.
Napoléon lui promit la protection de la France, etRhi* gas repartit pour la Grèce, où il initia a son secret tous les chefs des montagnards armés, ou klephtes.
Mais , en 1798, Rhigas ayant été appelé à Venise par Napoléon, qui voulait combiner avec lui le plan d'un mouvement à opérer en Orient , Rhigas fut arrêté à
Vienne avec trois primats grecs, ses compagnons» remis au gouvernement de la Sublime-Porte et transféré de tti k Belgrade pour être envoyé à Constantînople.
Pasvandoglou Déré-bey, mahométan et ami de Rhîgas, s'empara des défilés des Balkans pour délivrer les captifis au moment où on les leur ferait traverser.
Le commandant de la forteresse de Belgrade, dans l'impossibilité où il se voyait de faire arriver sûrement Rhigas au lieu de sa destination, écrivit à Constantînople. Il reçut l'ordre d'étrangler son prisonnier et ses trois compagnons : l'ordre fut exécuté.
Apres la chute de Napoléon P^ le comte Capo-d'Is* tria, membre de la Société des amiSy réussit à la mettre sousla protection de l'empereur de Russie Alexandre P'.
Les principes fondamentaux des Hétéristes (c'était le nom que prenaient les adhérents de cette société ) étaient :
!• « Que tous les mahométans des provinces européennesde l'Empire byzantin (qu'on qualifiait de Turcs, suivant l'habitude vicieuse des Occidentaux) devraient être refoulés en Asie. »
2« « Que l'Empire byzantin serait reconstitué sous le
nom à' Empire hellénique, »
S* « Que tousles chrétiens habitant l'Empire byzantin
(lequel, par la même habitude vicieuse, était aussi qua*
. lifié d'Empire turc) seraient considérés comme Hel--
lénes et formeraient j eux et leur pays , le nouvel État
hellénique. »
On le voit, le système de Rhigas s'éloignait plus en-
core que celui de Sabbathaï-Sévy du grand but de véritable restauration orientale projetée, commencée même par Bedr'Ëddin dans l'Empire byzantin. Ayant restreint au seul élément chrétien les intérêts de ces populations, il futfiécessairement entraîné, par suite de ce faux principe, à condamner l'élément mahomélande ce paysàun refoulement général en Asie, et forcé par là de réduire le grand but de restauration générale à une guerre mesquine de religion. Il excita le fanatisme des masses, ranima les vieilles haines et les antipathies d'autrefois» que le cours des années commençait à calmer, et voulut séparer définitivement la race conquise de la race conquérante, au lieu de les faire fusionner^ comme Font fait tous les grands réformateurs, comme l'avait fait l'immortel fondateur de cet empire, Constantin le Grand, comme Bedr'Eddin s'était efforcé de le faire, et comme Mahmoud II voulut le faire de nos jours.
Aussi, nul ne peut nier que, de ces trois systèmes indigènes, celui de Rhigas ne fût le moins favorable aux intérêts généraux des populations byzantines^ le moins en harmonie avec l'esprit des progrès du siècle actuel et avec le développement naturel à toute restauration nationale.
Malheureusement, et par une de ces fatalités qui s'attachent ordinairement aux grands hommes, Rhigas,
malgré son brûlant patriotisme, ses ardentes aspira-^ lions, son zèle infatigable et son abnégation complète, Rhigas ne sut pas se convaincre que, pour restaurer véritablement un pays et en faire un gi*and empire, il
faut réunir et rendre compactes tous les éléments indigènes, au lieu de les désunir et de les disperser*
Puis, il faut bien le dire, ce réformateur avait contre lui les préjugés des peuples dont il venait renouveler la vie, et, sans qu'il s'en doutât peut-être, il avait subi, pendant son séjour en Occident, la fatale contagion de l'intolérance religieuse et celle du morcellement des nationalités.
Mais il était dans les décrets du ciel que le grand Empire byzantin se restaurerait par ses propres éléments. Aussi le système de Rhigas, tout vicieux, tout défectueux qu'il était, n'en produisit pas moins le grand mouvement oriental connu dans l'histoire sous le nom de Révolution grecque.
Ce mouvement fut l'aurore de la restauration universelle de l'Empire byzantin ; tout le monde en ressentit le contre-coup, et c'est par lui que furent bouleversées toutes les combinaisons palliatives de la diplomatie.
Mais, au moment où la destruction de la dynastie des sultans paraissait le plus imminente, la Providence voulut qu'un homme doué d'un caractère hardi, fort et tenace, ainsi que d'une rare intelligence, un homme doté par la nature de toutes les qualités voulues pour un véritable réformateur, émergeât du fond d'un sérail et conçût de lui-même l'incroyable idée de sauver son pays par une réforme radicale faite au moyen d'éléments indigènes.
Cet homme, ce fut le sultan Mahmoud II. Sa pro-
fonde intelligence lui avait fait comprendre que, de nos jours, il y aurait trop de pusillanimité à croire que la différence des religions parmi les peuples soumis à ses lois fut un obstacle insurmontable pour arriver à leur restauration. Ce souverain pensa, au contraire, qu'une fusion politique de toutes ces populations pourrait bien s'opérer lorsque la religion d'aucune d'elles ne serait lésée ; lorsque cette fusion procurerait au contraire à chacune d'elles la pleine liberté de son existence, de ses droits et de Texercice de ses pratiques; lorsque surtout cette fusion serait radicale, complète, sincère et avantageuse à tous. Aussi le sultan Mahmoud, revenant au sytème du grand iman Bedr'Ëddin, proclama-t-il, en 1829, les bases fondamentales sur lesquelles il avait décidé d'appuyer la restauration qu'il allait entreprendre. Ces bases découlaient delà fameuse profession de foi que ce grand réformateur fit à cette époque.
a Je ne veux, avait-il dit, distinguer mes sujets (c comme mahométans, chrétiens, ou Israélites, que a dans leurs mosquées, dans leurs églises ou dans « leurs synagogues; sur tout le reste, tous mes sujets (f seront égaux; ils auront, tous, les mêmes droits et « les mêmes obligations. »
Celte grande résolution de Mahmoud aurait sûrement amené la véritable restauration de l'Empire byzantin, si ce souverain eût été entouré de ministres animés du même patriotisme et doués des mêmes vertus, des mêmes mérites que Bedr'Eddin, Sabbathaï- Sévy et Rhigas«
Maïs ce qui empêcha surtout Vexécutioa de la sublime Idée qu'avait le sultan Mahmoud de restaurer l'Empire byzantin h Talde des éléments indigènes de ce pays réunis par une fusion politique, ce fut le revirement de la diplomatie des cabinets chrétiens, survenu à cette même époque.
La révolution byzantine de 1821 avait jeté l'alarme dans le sein des cabinets. Au milieu du prétendu calme universel que le célèbre doyen de la diplomatie autrichienne croyait avoir établi par son statu quo, le glorieux revenant se dressa, le drapeau de la liberté k la main, bouleversa tout, et mit en épouvante tous les enfants de Fécole de M. de Mettemîch ! . . -
Toutes les nationalités sortirent alors de leur long sommeil , et la puérile diplomatie, sentant son incapacité k lutter contre lui, s'efforça de l'apaiser en lui assignant comme lieu d'honorable réclusion, un petit coin de son illustre patrimoine, auquel elle donna le nom pompeux de royaume de Grèce.
Toutefois, les jalousies et les intérêts égoïstes qui présidèrent à l'érection de ce nouvel Etat, n'arrêtèrent pas le cours naturel des événements. Car, quoique le soidisant royaume de Grèce ne soit pas l'Empire byzantin, quoique ce petit Etat ne comprenne pas même la race grecque tout entière, il est pourtant devenu le drapeau de tout l'Orient; il est considéré comme l'arc-en-ciel de toutes les nationalités byzantines; il est maintenant le tabernacle des droits imprescriptibles de tous ces peuples ; c'est aujourd'hui le symbole et la confirmation
solennelle de tous leurs droits!... C'est le Piémont de rOrient au point de vue de la liberté des peuples.
Aussi, depuis la constitution de ce pays en Etat indépendant, la diplomatie n'a pas eu un moment de repos : l'Empire byzantin est devenu son étemel cauchemar!... Depuis lors elle croit voir, dans tout mouvement des peuples de ce pays, un étendard sur lequel la sentence de sa conduite est énoncée par les terribles mots de l'Ecriture: Jl/ane, Thekel^ Phares!...
La mort du sultan Mahmoud, arrivée le 2i juillet 1839, et l'avènement de son fils Abdul-Medjid, âgé seulement de seize ans, suspendit dans l'Empire byzantin tout projet de réforme par des éléments indigènes. Les puissances crurent alors que c'était là le vrai moment de régler l'Orient en définUlve, c'est-a-dire chacune suivant ses propres intérêts, et ce fut précisément cette présomption qui les fit tomber d'accord sur la nécessité de proclamer solennellement le fameux hattischériff de Gulhané, ou lanzimat; cette proclamation eut lieu le 3 novembre i839.
Mais lorsque le système déplorable du siècle de Louis XIV, sur le démembrement et le partage des provinces du grand Empire byzantin, eut commencé à chatouiller l'égoïsme de quelques puissances en plein xix« siècle; lorsque l'amputation du bras droit de ce colosse eut été fatalement achevée» la diplomatie ne pouvait pas s'arrêter a cette seule mutilation qu'elle lui avait fait subir en 1827! Voilà pourquoi, pas plus tard qu'en 1830, la diplomatie laissa la France s'emparer de
l'Algérie. Il est vrai que les autres cabinets déplorèrent cet événement, mais ce n'était que par jalousie contre la France, à cause de la belle conquête qu'elle faisait.
De même l'année suivante, la diplomatie voulant pacifier File de Samos, au lieu de forcer ce pays de rester sous la domination du sultan, ou de le donner au nouveau royaume de Grèce , la diplomatie en fit une principauté quasi-indépendante, réservantà la Porte le droit insignifiant de choisir le prince de ce petit État parmi ses sujets chrétiens.
Mais ce qu'il y eut encore de plus déplorable , ce fut l'arrangement de la question turco-égyptienne.
Pour terminer cette question , la diplomatie détacha encore cette grande province de l'Empire byzantin. Elle en fit un Etat séparé et même héréditaire, précisément dans la famille qui avait marché sur Constantinople pour porter le dernier coup à la dynastie des sultans, dont la consolidation causait tant d'inquiétude à cette même diplomatie !
Et quels droits réserva-t-elle au souverain de Constantinople sur cette immense province qu'elle détachait de son empire? Aucun!... excepté pourtant un impôt de quelques milliers de piastres et absolument du genre de celui que le roi de Naples était autrefois tenu de payer au pape, qu'il ne payait qu'autant qu'il le voulait et qu'autant qu'il y était forcé, mais dont il s'est affranchi, aussitôt qu'il en a trouvé l'occasion (i).
(I) Le pape de Rome avait anciennement le droit de donner le
•*.. Et pour obtenir encore l'arrangement de cetle question turco-égyplienne, la diplomatie désorganisa toute la Syrie.
Nous devons, par convenance » jeter un voile épais sur les autres prétentions que la diplomatie souleva k cette même époque à Constantinople. Qu'il nous suffise de dire qu'elle se montra d'une exigence extrême et d'une puérilité frappante, depuis le déplorable arrange-
ment de la question d'Egypte jusqu'en 1848, lorsque toute action diplomatique fut forcément interrompue. L'inconcevable intervention du cabinet russe dans les embarras de l'Autriche ayant rétabli une apparence de
royaume de Naples à un cadet de son ehoix, et celui-ci payait, en retour, un tribut annuel au patrimoine de saint Pierre, comme preuTC de son vasselage. Après la restauration de ISlt, les rois do Naples refusèrent d*acquiUer cette redeyance. Le pape de Rome , jaloux de conserver ses droits, excommunie régulièrement le roi le 31 décembre de chaque année et le relève le lendemain de rexcommunication lancée contre lui. Ferdinand H, dont la piété était bien connue, sachant que tous les ans depuis le 31 décembre soir Jusqu*au lendemain matin il était excommunié, et ne voulant pas mourir hors de TÉglise, 8*enveloppait, durant cette courte période de son excommunication, dans le manteau de samt Janvier, afin que, s*il venait à mourir, le diable n'osât pas toucher à son corps, défendu par Thabit du saint thaumaturge.
Ce fait historique, tout ridicule qu1l est, confirme pourtant, et une fois de plus, la très^érieuse et très-incontestable vérité que nous avons démontrée dans plusieurs endroits du présent livre, c'est-à-dire que, dans les Etats du pape, la religion non-seulement n'influence point le gouvernement politique, mais qu'elle lui sert encore de vil instrument pour exercer le despotisme romain et arranger ses intérêts les plus mondains.
calme, encouragea la diplomatie à reprendre son vieux système de régler l'Empire byzantin d'après les intérêts de chaque puissance.
Aussi la vit-on se débattre pitoyablement au milieu des querelles des prêtres, des coups d'encensoirs et des coups de torches donnés et reçus sur le tombeau du Sauveur à Jérusalem : car on lui a fait comprendre que c'était là tout le nœud de la question d'Orient!
La guerre portée en ce pays, en 1834, fit comprendre a la diplomatie que a les membres séparés de leur tronc û meurent les premiers, et que le tronc affaibli languît a et meurt bientôt après. » Elle revint donc sur ce qu'elle avait fait jusqu'alors, et proclama en i856, dans le congrès de Paris, l'intégrité de l'Empire byzantin.
Mais telle est la force de la routine parmi les diplomates, que même cet imposant congrès ne put, malgré SCS sublimes principes, malgré l'éminente perspicacité des personnages qui le composaient, éviter de se mettre en contradiction flagrante avec ce qu'il voulait soutenir, avec ce qu'il proclamait lui-même.
En •effet, et au moment où il décrétait l'intégrité de l'Empire byzantin, l'égalité des droits de tous les sujets du sultan, l'uniformité du gouvernement de ce souverain et sa rentrée dans le droit public européen, ce même congrès confirmait les privilèges et immunités ab anliquo des chrétiens du rit oriental et érigeait en principautés indépendantes les provinces danubiennes. Elle ne laissait au sultan que le titre purement nominal de suzerain, en lui retirant même le droit de nom-
mer le prince, fût-ce avec la restriction qu'on lui avait imposée pour la nomination de celui de Samos ; en un mot, elle donna à ce souverain la mission de servir uniquement de notaire, n'ayant dans Télection des princes de ce pays que le droit purement mécanique d'enregistrer les décisions des assemblées délibérantes.
Il fut même question de réunir ces deux provinces en un seul Etal indépendant quon donnerait à un prince étranger; autrement dit, les cabinets démembraient de nouveau TËmpire byzantin, tout en proclamant qu'ils s'efforçaient de le constituer.
Cependant les grands embarras suscités par la suite à ces mêmes cabinets, les tiraillements journaliers et humiliants auxquels le néophyte souverain était en butte, parce qu'on appliquait au nouveau démembrement ce droit public européen dont on lui avait tant vanté l'efficacité et la vertu; enfin, les désordres, l'anarchie, l'entière dissolution où cette réglementation sociale jetait ces provinces infortunées, et le besoin indispensable de recommencer toujours; voilà ce qui atteste hautement qu'au lieu de régler, comme on le prétendait, les provinces danubiennes en faveur de la consolidation de l'Empire byzantin, on a complètement désorganisé les unes et glissé un ver rongeur de plus dans le cœur de l'autre.
Mais ce qu'il y a de plus regrettable, c'est que le congrès de'Parisfut, pour ainsi dire, entraîné à introduire dans les Etats qu'il venait d'improviser de vieilles dis-
positions antisociales que les Etats civilisés s'efforcent d'extirper de chez eux.
L'article 46, § 4, de la convention du 19 août, est conçu en ces termes: « Les Moldaves et Valaques de lotis les rites chrétiens jouiront également des droits politi^ ques; la jouissance de ces droits pourra être étendue aux autres cultes par des dispositions législatives. »
Ainsi, pendant que le sultan proclamait a Gonstantinople l'égalité de tous les cultes pour la jouissance des droits civils et politiques, le congres de Paris enlevait ces mêmes droits aux Israélites très-nombreux dans ces contrées; et ce qu'il y a de plus plaisant en cela, c'est qu'il en dépouillait en même temps ceux qui professent la religion de l'Etat et du suzerain, les mahométans !...
La diplomatie avait agi dans le même sens, et après le congrès de Paris, dans l'affaire de IMonténégro.
De sorte donc que, dans la réglementation delà question d'Orient, la diplomatie do notre époque a alternativementet en même temps employé deux systèmes diamétralement opposés, celui du démembrement et celui de Xintégrité de l'Empire byzantin.
Car si, du moins dans le congrès de Paris, on croyait que cetEmpire est viable, et si ce fut dans cette croyance qu'on y proclama son intégrité, pourquoi ne relia-t-on pas les membres anciennement séparés de cet Empire, pour les réunir sous un gouvernement sérieusement institué et qu'on aurait immédiatement organisé et établi ?
Loin de là ! on s'occupa de morceler encore cet Empire, en érigeant de nouveaux États beaucoup plus in-
dépendants qu'ilsnerétaîent; par exemple, la Moldavie, la Valachie, la Servie et le IMonténégro.
Les conséquences d'une pareille politique étaient évidentes : la Bulgarie, la Bosnie, laThessalie et toutes les autres provinces de l'Europe et de l'Asie devaient nécessairement demander le droit éblouissant d'être érigées en États indépendants ; des mécontentements, des désordres, des émeutes et des révoltes devaient éclater partout: c'est ce qui eut lieu.
Si , au contraire, la diplomatie croyait que, soit par la faute des gouvernants, soit par les vicissitudes des temps, ou pour toute autre raison, les pays qui composaient l'Empire byzantin ne pouvaient pas se maintenir réunis et continuer à former un seul Etat ; si c'est dans ce but qu'elle maintint les anciens morcellements et (|u'elle en ût même de nouveaux, l'intégrité de l'Empire byzantin, si solennellement proclamée par elle dans le congrès de Paris, serait-elle au fond autre chose qu'une funeste dérision ?
Ne serait-il pas beaucoup plus rassurant pour tout le monde, si en effet le svstème du démembrement était le plus convenable à l'Empire byzantin, de l'appliquer dès lors a toutes les provinces de cet Empire et de former une Confédération byzantine de toutes les nationalités byzantines?
Nous croyons donc qu'au lieu de prétendre marcher par deux voies opposées, au lieu de croire qu'on pourra profiter des tronçons épars de cet empire morcelé, au lieu de s'occuper à faire desreplâtrages, à employer des
étais, â échanger des notes et des memorandHm ^ a pro* inulguer des balti-scheriff et des batti-houmayoun, on doit, avant tout, former des tristes débris de ce pays qui tombe en dissolution, un gouvernement fort et éclairé. Mais surtout, aii lieu de confier l'organisation des divers rouages de ce gouvernement à des personnes dont les intérêts auraient le plus à souffrir de ces réformes; au lieu d'attendre l'accomplissement de si grandes œuvres de ces mêmes gens qui, d'après l'expression du sultan Abdul-Medjid lui-même, ont sciemment amei%é l* Empire byzantin à deux doigts de sa catastrophe^ nous croyons que la diplomatie doit préalablement se prononcer elle-même i>our le système qu'elle veut adopter.
Veut-elle conserver l'intégrité de l'Empire byzantin? Elle ne peut que prendre les mesures suivantes :
1® Réunir en un seul Etat les provinces qui restent encore sous la domination du sultan, y rattacher le royaume de Grèce, les îles Ioniennes, le Monténégro, l'Egypte, Vile de Samos, la Moldavie, la Valachie et la Servie ;
2^ Etablir immédiatement un gouvernement sérieux et entièrement basé sur les principes du droit public européen, dans lequel le congrès de Paris a admis cette conti*ée ;
3* N'employer dans la constitution et l'administration de cet empire que le seul élément indigène, sans aucune distinction de religion ou de race;
4° Faire choisir les ministres, ainsi que tous les fonctionnaires destinés a s'occuper d'appliquer tous les de-
tails du nouveau système gouvernemental, non pas, comme on Ta fait jusqu'aujourd'hui, parmi les gens dont ces réformes causeraient précisément la ruine, mais parmi ceux qui ont tout à attendre d'elles.
Voilà ce qui seul peut s'appeler intégrité de l'Empire byzantin.
Mais si la diplomatie croit que le morcellement de ce vaste Empire est inévitable, elle n'a qu'à appliquer ce système à toutes les nationalités de cet Empire, en former des Etats indépendants, mais qui seraient réunis entre eux par une confédération telle que celle des Etats-Unis d'Amérique.
C'est là, nous le répétons, la seule alternative que la diplomatie puisse adopter; c'est le seul moyen par lequel elle s'épargnera, dans le présent et dans l'avenir, des embarras toujours renaissants , et qu'elle pourra prévenir de terribles catastrophes.
Autrement, nul doute que les peuples feront par leurs propres moyens ce que la diplomatie n'a pas voulu faire par les siens.
Les révoltes continuelles de toutes les provinces de l'Empire byzantin, l'événement bien significatif qui a eu lieu à Constantinople au mois de septembre 1859, au nom du peuple mahomélan, et qui n'était qu'une répétition des nombreux mouvements faits au nom des peuples chrétiens de ce mémo Empire , ainsi que le bon sens, constatent jusqu'à l'évidence ce que nous venons d'avancer.