CIL^PITRE XXXII
LA GRANDE IDÉE DU PAPE PIE IX SUR LA RESTAURATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE DE LA CHRÉTIENTÉ; ACCEPTA- TION COMPLÈTE ET ACCOMPLISSEAIENT PARTIEL QU'eN A FAITS LE SOUVERAIN-PONTIFE DE MONTÉNÉGRO, DA- NILLO 1«^.
Les libertés politiques et religieu^s que le pape Pie IX, à peine monté sur le trône des Césars et de saint Pierre, proclamait et accomplissait à Rome, avaient déjà réveillé les espérances de tous les peuples chrétiens et fait tourner vers lui les regards de tout le monde.
Le développement subit que l'esprit du nationalisme avait déjà pris en général chez tous les peuples d'Orient; le séjour d'un grand nombre de Grecs et de Slaves orientaux dans toutes les grandes villes de l'Occident, les relations que les propagandes des missionnaires latins se sont ménagées dans tous ces pays ; la lutte séculaire que les Monténégrins soutenaient pour défendre leur indépendance contre les Turcâ, ainsi que les efforts des autres Orientaux pour reconquérir la leur,
toutes ces circonstances et toutes ces combinaisons donnèrent à la question italienne soulevée a Rome un caractère tout spécial près de tous les chrétiens d'Orient.
En Dacie, Jean Héliades proclama, en 1848, la constitution du pays et Vintégrité de VEmplre byzantin.
En Albanie, un autre patriote, le mahométan Gulléka (i), se révolta contre le gouvernement des ministres du sultan a ConStantînople.
Les mahométans et les chrétiens de Bosnie battirent et chassèrent les fonctionnaires qui les opprimaient au nom du sultan.
Les habitants de VEpire , de la Macédoine et de la Thessalie se remuèrent d'une manière menaçante.
Les Bulgares portèrent à leur souverain des plaintes formelles contre les abus du gouvernement de' la Sublime-Porte.
Enfin cette eftervescence générale des populations de l'Empire byzantin obligea le sultan de nommer une haute commission à laquelle il ordonna de parcourir toutes les provinces européennes de l'Empire byzantin et d'appliquer partout sévèrement les réformes libérales proclamées par le Tanzimat de 1839.
Pour que cette commission atteignît efficacement le but sublime qui lui était indiqué, le sultan voulut que le secrétaire général de cette commission fût choisi
(1) Gulleka fut, en 1844, un des premiers fondateurs de la so-* ciélé palrioUque orientale connue sous le nom à' Union byzantine.
parmi ses sujets chrétiens; Sa Hautesse daigna nous investir de ces fonctions (i )*
Aussi tous les détails des réformes que le pape Pie IX s'occupait à introduire en Italie, étaient déjà devenus le sujet de toutes les conversations, l'objet de toutes les préoccupations, et surtout un stimulant de plus aux tendances naturelles des chrétiens de l'Empire byzantin.
Mais les actes libéraux et la pieuse conduite du saint pontife* avaient surtout impressionné le jeune guerrier slave qui, comme nous l'avons déjà dît, venait d'être proclamé souverain-pontife de Monténégro sous le nom de Danillo !•% conformément au testament de son oncle Pierre Pétrowitch Nicgosch (2).
La position géographique de cette principauté limitrophe de rOccident, l'identité de la forme gouvernementale existant entre les États des papes de Rome et ceux des wladikas de Monténégro ; les qualités personnelles de Pie IX et celles de Danillo !•'; la disposition bien marquée que ces deux souverains-pontifes avaient pour mettre fin dans leurs Etats à la confusion des deux pouvoirs dans la même personne , et les instances bien déterminées des peuples monténégrin et romain près de leurs princes-évêques pour achever un moment plus tôt cette séparation, concoururent à placer ces deux émi-
(1) Le suilan nous chargea même de la mission spéciale d^exa** miner les plaintes de tous les chrétiens de son empire et de les transmettre directement au cabinet de Sa Hautesse*
(8) Voyez le chapitre XXIIl du présent livre*
ncnts personnages sur le même horizon ouvert a la curiosité, aux calculs et aux espérances de toutes les races chrétiennes de l'Empire byzantio.
Ensuite, les faits mêmes qui, depuis ces temps et jus(iu*à nos jours, se sont produits en Occident comme en Orient, constatent évidemment qu'il y a eu une combinaison, pour ainsi dire automatique ^ entre les vastes projets humanitaires du pape Pie IX et ceux du wladika Danillo 1", ou, pour s'exprimer plus juste, ce dernier avait adopté et imité le vaste plan du pape Ple*IX. Le souverain-pontife slave fut même assez heureux pour accomplir chez lui la moitié de ce plan, dont son collègue de Rome avait commencé l'exécution dans ses Étals.
En effet, la séparation des deux pouvoirs, opérée par Danillo à Monténégro, ne fut qu'une imitation du projet conçu par le pape Pie IX, de séculariser le gouvernement romain.
Le peuple ne demandait-il pas avec instance, soit à Rome soit à Monténégro, la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel?
Les progrès du siècle et les intérêts politiques et matériels ne commandaient-ils pas impérieusement cette séparation à ces deux pays?
Pie IX et Danillo l^^ n'avaient-ils pas, tous deux, pour but principal de leur conduite, la restauration politique et religieuse de tous les chrétiens?
L'action de Danillo, d'abandonner le pouvoir spirituel et de ne garder que le pouvoir temporel, était-
elle autre chose qu'une imitation du projet que le pape Pie IX avait d'abandonner le pouvoir temporel et de ne conserver que le spirituel?
Cette réforme, que l'assemblée de Cétigné demanda au nouveau souverain-pontife de Monténégro, au nom du peuple de ce pays, et que ce prince-évéque accepta avec tant d'empressement, était-elle différente de celle que le peuple romain réclama du pape de Rome Pie IX , dès son avènement au trône, et que ce prince libéral et pieux désirait si hardiment accomplir?
Toutes les démarches du pape Pie IX, ainsi que celles des patriotes de la Péninsule, avaient-elles quelqu'autre but que celui de détruire en Italie l'influence autrichienne et de faire de cette terre classique une confédération italique, de même que tous les efforts de Danillo et ceux des chefs helléno-slaves ne tendaient qu'à détruire chez eux l'influence de l'islamisme et qu'à former de toutes les nationalités orientales le grand Empire byzantin, ou une confédération de toutes ces nationalités?
Les moyens extrêmes auxquels ces deux grands restaurateurs et leurs collaborateurs étaient résolus d'àvoir recours, en cas d'insuccès dans leurs premières démarches, étaient aussi absolument les mêmes.
Le pape Pie IX ne montra-t-il pas qu'il avait l'intention de faire appel à la piété et aux sentiments libéraux des peuples chrétiens de l'Occident, dans le cas où les souverains de ces pays lui refuseraient leur concours pour la restauration de l'Italie?
Danillo aussi , et toutes les populations byzantines
n'étaient-ils pas décidés à faire usage de la force, et à régler eux-mêmes leur sort, si le sultan ne leur accordait pas un gouvernement?
Li conviction intime de ces deux pontifes n'était-elle pas, qu'une véritable réunion de tous les chrétiens dissidents ne pourrait s'accomplir que sous ces heureux auspices?
Toutefois, l'exéculion de ce plan magnifique commença, comme on le sait, en 1847. Dès son avènement au trône, le pape Pie IX organisa sur une hase libérale les municipalités romaines par le inolu projyiio du i" octobre 1847, et, par un autre décret du même genre, et en date du 14 du même mois et an, il organisa l'institution représentative de la Consulte.
Enfin, le 14 mars 1848, il publia le slalulo fondamentale (constitution) qui devait régler le gouvernement temporel des Etats de l'Eglise.
Par cette constitution il établissait des chambres représentatives et délibérantes; le conseil suprême ou sénat (Mlo consiglio) et la chambre des députés; enfin il proclamait l'égalité civile des citoyens, la liberté politique de la presse, l'inamovibilité de l'ordre judiciaire, l'égale répartition des impôts, etc., etc.
Mais on sait bien que cette fois encore le pape compta sans ses hôtes, ou plutôt sans les maîtres absolus du double pouvoir des souverains-pontifes de Rome. Le pape Pie IX avait oublié que ce double pouvoir, dont il se croyait en état de disposer, n'appartenait proprement, depuis Octavien, qu'aux Romanistes, auxquels tout pape ne devait servir que
de docile instruisent, ou de simple drapeau !
Aussi les Romanistes espérèrent-ils d'abord profiter des dispositions libérales du pape Pie IX pour soulever tous les peuples contre leurs souverains, i>our donner aux événements une direction convenable a leur ancien système, enfin pour entraîner dans la même catastrophe le pontife antiromaniste et les souverains, leur éternel irot^le-féie.... Marchant ensuite sur les ruines de ceux-ci, ils devaient nécessairement arriver à leur but séculaire, la domination universelle!...
jyialheureusement Pie IX n'avait pas eu le courage de briser avec la niaise étiquette de la papauté et avec les usages serviles du Vatican, aussi brusquement qu'il l'avait fait avec les principes du despotisme ! Ce grand pape, malgré ses sentiments libéraux et chrétiens, malgré ses vastes projets, restait encore enchaîné à ces vieilles entraves du moyen âge. Confinée dans ses appartements dorés, entourée de flatteurs, de faux amis, et de perfides conseillers, Sa Sainteté était, h cette époque d'émancipation , lui pape, le seul esclave au milieu des libertés qu'il prodiguait aux autres!...
Or, ces gens, d'un côté prosternés à ses pieds, protestaient continuellement de leur entier dévoûment à sa personne et à ses idées ; et de l'autre, ils tâchaient de lui représenter le peuple romain comme un peuple impie, ingrat et indigne des libertés que Sa Sainteté lui octroyait, comme un peuple rêvant le socialisme et la république et méditant d'assassiner son généreux sou^ verain.
Les Romanistes appuyaient ces vaines assertions par tous les moyens possibles : ils effrayaient Sa Sainteté par des terreurs factices, par de prétendues correspondances surprises, par des complots supposés et par des assassins imaginaires qu*on aurait trouvés cachés dans les corridors du Vatican! Enfin Timpressionnable Pie IX, n'entendant autour de lui que des voix émues qui luirépétaient constamment le sinistre refrain, « quMl a fallait avant tout songer à la conservation de sa vie, a si précieuse et si indispensable à la réussite de la a grande oeuvre, » le pape Pie IX donna dans le piège ! . . sa foi défaillHt.,. et, abandonnant tout, il s'enfuit de Rome, le 26 novembre 1848, pour se réfugier sous la protection du roi de Naples!...
L'évasion de son souverain força alors le peuple romain de proclamer la république, et les troupes françaises entrèrent dans Rome pour rétablir l'ancien état des choses. — Mais était-ce bien la République française qui venait, comme on l'avait dit, de déclarer la guerre à sa sœur la République romaine ? ou n'était-ce pas plutôt les Romanistes français, qui, l'ayant cette fois encore emporté sur les libéraux de leur pays, avaient opéré cette réaction en forçant la main au gouverne ment de France ?
Quoi qu'il en soit, ce grand projet avorta du côté du pape, et tout le monde connaît les funestes conséquent ces de ce malheur!... L'infortuné Pie IX ne put même rentrer à Rome qu'à la condition de se placer sous la férule des agents du Romanisme ! . . .
Mais le prînce-évêque de Monténégro se trouvant dans des conditions politiques et sociales bien différentes de celles du pape Pie IX, fut plus heureux que son collègue de Rome. D'abord, le clergé d'Orient n'avait aucun des intérêts que les Romanistes avaient dans l'Occident pour combattre la séparation des deux pouvoirs; ensuite Danillo n'avait pas à craindre de rencontrer, au moment de l'exécution de cette réforme, quelque entrave que ce pût être de la part d'aucun souverain oriental ou de la part des Eglises confédérées de ce pays. Au contraire, les intérêts politiques de tous les souverains de l'Orient se combinaient admirablement avec la séparation des deux pouvoirs, et le système constitutionnel et confédératif de toutes les Eglises de ce rite exigeait même une pareille réforme k Monténégro; enfin le peuple monténégrin était le mattre absolu de faire chez lui ce que bon lui semblait, tandis que le peuple romain ne l'était pas !...
Aussi Danillo put-il procéder librement dans ses Etats à l'application du magnifique plan que le pape Pie IX avait combiné et commencé à appliquer à Rome, quatre ans avant lui.