CHAPITRE XXXIII
LE PAPE PIE IX RECOBIMENCE l' EXÉCUTION DE SA GRANDE IDÉE d'après un nouveau PLAN, DONT IL CONSACRE LES PRINCIPES EN CRÉANT LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE ORIENTALE.
Nos opinions politiques et la haute mission que nous venions de remplir dans les provinces européennes de FEmpire byzantin, nous avaient mis en relation avec tous ceux qui, dans le sein de chacune des nationalités byzantines, travaillaient à la restauration politique des peuples de ce pays.
Le statu quo nous paraissait impossible; nous craignions, surtout, que les grandes puissances, parleurs remèdes énergiques, trop forts pour la nature délicate de rniustre malade, ne lui fissent rendre le dernier soupir, au moment où elles le croyaient en voie de guérison. Aussi pensâmes-nous qu'il était de notre devoir de nous efforcer de donner aux intérêts politiques de notre pays une direction plus nationale , fûtelle même présentée sous le seul aspect religieux, la diplomatie nous ayant, à cette époque, fermé tout autre moven d'action.
Arrivé a Rome, en février 1853, nous en eûmes de longs entreliens avec le cardinal Antonellî, qui nous présenta au pape. Sa Sainteté nous reçut avec bienveillance, nous écouta avec un trës-vif intérêt, et nous fit concevoir les espérances les plus légitimes.
Encouragé par l'assentiment complet de Sa Sainteté et surtout par l'approbation que le premier ministre donnait au projet combiné, nous présentâmes au Saint- Père un mémoire par lequel nous lui prouvions <r que « les dogmes et les pratiques religieuses étant les mêc( mes dans les deux Eglises, orientale et occidentale, a les abus et les innovations n'y avaient été introduits « que dans un but purement mondain et par des indi- « vidus ayant des intérêts opposés à ceux des peuples; « que les intérêts politiques ayant été la seule cause de « la séparation de l'Eglise, on ne saurait arriver à une a \*éritable réunion de toutes les communions ehréa tiennes que par la combinaison de ces mêmes inté- « rêts; que si la réunion du concile de Florence n'avait a pu ni maintenir la dynastie chrétienne sur le trône tf de Constantin, ni empêcher l'envahissement del'O- (( rient par Mahomet II, c'était d'abord, parce que tous « les autres souverains d'Occident, excepté les papes « de cette époque (i), avaient méconnu la grande im- « portance d'un parfait accord des véritables intérêts « de l'Eglise avec ceux de la politique; et ensuite parce
(1) Voyez la plus ample exposition de celle idée dans le livre l'Église Orientale IV® partie, chap. III, et dans notre ouvrage intitulé les Réformes de VE)Yipire byzantin^ p. 3 et suiv.
a que rabrutissement auquel le despotisme de ces « temps avait réduit les peuples, ne permettait à ceuxa ci d'agir que comme d'aveugles instruments des pasce sions de leurs tyrans ; que si cette identité des deux « Eglises, ainsi que les avantages religieux et poli- « tiques qui résulteraient de leur réunion, se proclacr maient de nos jours tels que l'histoire les constate c( et conformément à l'esprit du siècle et aux besoins c( des peuples , elles accompliraient infailliblement le <x grand but des anciennes croisades: l'expulsion de a la domination de l'islamisme de tous les pays chréa tiens et la réunion de toutes les Eglises du Christ. » etc., etc.
Les conclusions de notre Mémoire étaient que a c'est « de ces deux grandes œuvres que dépendait unique- « ment la réglementation des gouvernements de l'Em- « pire byzantin et de la Péninsule italienne, comme « aussi la création d'un véritable équilibre européen, a et la solution de toutes les questions de l'époque.
« Mais vu que, surtout de nos jours, l'Eglise ne sauce rait accomplir cette grande œuvre sans le concours (( de la politique, le pape devrait employer les mêmes a moyens que les anciennes croisades et se placer à la « tête d'un mouvement général de la chrétienté, mais a d'un mouvement plus vaste, plus pacifique et mieux a combiné que celui de 1848, c'est-à-dire que Sa Saîn- « teté devait d'abord tâcher de persuader aux souve- (( rains et aux peuples que, pour arriver au véritable « salut de la société européenne, il faudrait qu'ils lui
« prêtassent leur concours pour raccomplissement des « trois opérations préalables que voici :
« V Christianisation du gouvernement de l'Empire ff byzantin ;
« 2® Réunion de l'Eglise et son indépendance spiri- « tuelle de toute influence temporelle ;
(( 3® Emancipation de toutes les nationalités oppria mées de l'Orient et de Tllalie.
« Dans le cas où les principaux souverains de TEurope, tout en approuvant, au moins en secret, ce « plan , se trouveraient empêchés par un motif quel- « conque de prendre une part directe au mouvement , a Sa Sainteté ferait alors appel h la piété et aux sentia ments libéraux des peuples chrétiens. »
Le pape Pie IX avait non-seulement approuvé les opinions, le but et les moyens exposés dans ce mémoire, mais encore il déclara que c'étaient là ses propres convictions.
Une Société chrétienne orientale fut alors projetée sous le patronage du Saint-Père et sous notre direction.
Le programme de cette société, publié le 12 octobre 1853, proclamait que, « l'état social de l'Orient exigeant « un plus prompt secours, la Société chrétienne orien- « taie commencerait par là sa grande œuvre ; aussi fixa- « t-elle le but de ses premières opérations :
« !• A l'unité de la foi de toutes les communions « chrétiennes de l'Orient, tout en conservant a chaque « Eglise son propre rite;
et 2® Au développement moral, aux besoins et aux
« intérêts sociaux des chrétiens habitant ce pays (1). » Ce programme, publié dans tous les Etats de l'Europe et répandu parmi les personnages les plus influents, était déjà fécond en admirables résultats, lorsque tout h coup la guerre d'Orient éclata, et arrêta Pie IX dans Texécution de son nouveau plan.
(1) Page 13 du i)rogramme de la Soeiélé clirétienne orienlale.