CHAPITRE XXXIV
L\ GUERRE D* ORIENT AYANT ARRÊTÉ L' EXÉCUTION DE CE NOUVEAU PLAN, LE PAPE PIE IX EST FORCÉ DE RÉDUIRE TOUTE SON ACTION AUX IDÉES EXPRIMÉES DANS LE LIVRE: a l'église ORIENTALE » QU'iL FAIT PUBLIER PAR LA PRO- PAGANDE DE LA FOI.
La nouvelle position que la guerre d'Orient faisait au pape Pie IX était positivement des plus embarrassantes et des plus pénibles.
D'un côté l'alliance de la France et de l'Angleterre avec le sultan pour combattre la Russie, ne permettait plus aucune espèce de coalition chrétienne contre l'islamisme.
De l'autre, le pape, a cause de sa position de chef de l'Eglise, et à cause de-ses convictions personnelles, ne pouvait faire cause commune avec la France et l'Angleterre: toutefois, il crut que la Société chrétienne orientale, en attendant de plus favorables circonstances, devait travailler à déblayer le chemin à la grande idée qu'il avait déjà conçue et commencée.
(> fui absolument dans ce but et pour manifester sa persistance dans ses idées politiques et religieuses que le pape Pie IX ordonna la publication du livre l'Eglise Orientale par la Propagande de la Foi.
La préface de ce livre constate officiellement cette magnanime intention: voici ce qui y est dit:
tf La séparation de ces deux grandes Eglises ne fut ft point provoquée, comme il est bien notoire, par des c( dissensions religieuses, mais uniquement par des tf motifs provenant d'intérêts purement mondains et a matériels.
or C'est en se basant sur cette incontestable vérité a que la Société chrétienne orientale vient poser, en « publiant cet ouvrage, la première pierre de son œuvre a de persuasion, d'unité et de charité, conformément à a son programme du 12 octobre 1853 (1).
Personne ne saurait nier que *ce livre, ayant passé, par ordre exprès du Saint-Père, par toutes les censures ecclésiastiques et politiques de Rome, pas une des opinions qu'il renferme n'appartient plus à son auteur. Toutes appartiennent a l'Eglise de Rome par le fait même de la publication que cette Eglise en a faite.
Nous n'avons donné à ce livre que le concours de notre rédaction. 11 y en a même certains passages dont nous ne saurions légitimement revendiquer le mérite; tels sont, par exemple, les sublimes opinions exprimées dans le neuvième chapitre de la quatrième partie
(1) Préfaoc du livro do V Eglise OfientaU, \i. 4,
sur les rapports entre le pouvoir temporel et la religion, ainsi que sur les limites y les devoirs et les fonctions de ces deux pouvoirs.
Rien qu'en parcourant ces passages, le lecteur verra que ces opinions ne peuvent émaner que d'un souverain magnanime et populaire, que d'un grand évêque de l'Église et d'un véritable vicaire de Jésus-Christ!.. Elles émanent en effet du pape Pie IX. .C'est nous qui les rédigeâmes, nous le répétons, mais ce fut Sa Sainteté qui nous les inspira dans les longues audiences dont elle nous honorait.
Or, ces passages prouvent évidemment, d'abord, que Sa Sainteté, le pape actuel, prévoyait en 1847 tout ce que les cabinets des autres souverains n'ont pu savoir qu'en 1859; et ensuite, que les idées et les conclusions que nous exposons aujourd'hui, par le présent livre, sont exactement les opinions émises dans celui de l'Église Orientale.
Tout Rome sait d'ailleurs que le pape Pie IX n'a ordonné la publication de ce livre par la Propagande de la Foi, qu'après en avoir lui-même médité avec la plus sérieuse attention tous les chapitres, et que c'est de son cabinet particulier que le manuscrit a été envoyé au maitre du sacré Palais apostolique et chef de la Censure (1).
Nous transcrivons ici mot à mot un de ces passages
(1) Voici l'ordre que Sa Sainteté écrivit de sa propre main, en entier et en notre présence, et qu'elle nous remit avec le manuscrit
de Touvrage Y Église OrimialCy dont l'élévation n'échappera à aucun de nos lecteurs :
d La religion faisant partie des bases fondamentales a de toute société» ou plutôt en étant l'àme, il est de c( toute impossibililé qu elle puisse jamais rester étran- « gëre et entièrement séparée de la politique de tout (( gouvernement. La plupart des premières sociétés lui (c doivent leur origine. D'autres se sont civilisées ou (( modifiées par elle, et d'autres ont continué à exister <c sous son influence jusqu'à nos jours. Mais dès les « temps les plus reculés, les ambitieux prétendirent a la soumettre à leur pouvoir, s'emparer de ce grand « ressort des consciences et en faire un instamment de « leurs propres intérêts. C'est ainsi que ce sublime « sentiment de la conscience de l'homme, inculqué par « Dieu lui-même à son œuvre de prédilecticm, finit par a devenir l'organe de toutes les intrigues politiques,
de noire livre, en nous ordonnant de le porter à Sa Paternité le chef de.Li censure :
» Padre Bulaoni,
u Essaminate, dopo tule le forme oporlune, il manuserilo lE- « glise orientale^ pcr essere publicalo per la Propaganda iide.
« Papa PIO KONG. »
Voici la traduction française de celte lellte î
Père Buiaofii,
Examinez^ d'après toutes les formes nécessaires, le manuscrit
intitulé l'Eglise orienlalc, pour être publié par la Propagande
de la Foie
iSt^Mc. lepapePŒlX.
a (le toutes les révoltes et de tous les égarenieuts des « peuples, ainsi que rinstrumeot de toute espèce de (c vexation contre le genre humain. Tantôt c'étaient « les ambitieux qui convoitaient le pouvoir, qui s em- « paraient de ce puissantlevier; tantôt c'étaient ceux a qui le leur disputaient, ou qui voulaient le ren- « verser, et, le plus souvent, c'étaient ceux qui l'occua paient et qui employaient perfidement la religion a soit pour combattre leurs adversaires, soit pour in- (c sinuer et établir chez les peuples, sous ce saint voile, <r les principes politiques qui leur convenaient. Cet « empiétement sacrilège occasionna aux peuples et (c même aux souverains, des calamilés affreuses, mo- « raies et matérielles, dont les stigmates restèrent à (c jamais ineffaçables.
(c La religion chrétienne surtout, a cause de sa parfaite <x abnégation et de ses principes charitables, fut exposée n plus que les autres, dès les premiers siècles de sa di- « vine fondation, aux attaques de l'ambition du pouvoir « temporel. Les souverains deByzance, et après eux (C plusieurs autres souverains chrétiens des temps pasce ses, furent les premiers qui en firent un instrument « de leurs intérêts politiques. Et c'est la le principal « motif de rafiaîbllssement des sublimes vertus et des « sentiments religieux chez presque tous les peuples « chrétiens ! C'est là la cause de la déviation des préce ceptes de l'Evangile, et le moteur secret des révoltes « continuelles des peuples contre les souverains I
(C Enfin, c'est cette impie et sacrilège conduite de ces
ff ambitieux, qui désorganisa Tordre social, empoisonna cr les sentiments des peuples chrétiens, les démoralisa cr graduellement, et menace de nos jours Id société eua ropéenne d'une catastrophe générale.
a 11 y aurait exagération à conclure de là que nous « voulons émettre l'opinion, que TEglise doive gou- « verner d'une manière absolue les rapports purement cr |)olitiques des peuples chrétiens : la religion non plus cr ne prétend i)as à cette domination. Mais elle doit V aussi conserver sa parfaite indépendance en ce qui cr regarde les attributions que Dieu luinoiéme lui assicr gna, et que le bonheur de la société, son existence <f même, exigent qu'elles soient à jamais scrupuleusea ment respectées. La religion et le pouvoir politique (( sont les deux grandes colonnes qui soutiennent tout « l'édiûce social : elles sont placées à distance calculée « l'une de l'autre, afin que chacune d'elles en supporte « le poids proportionnel qui lui est mesuré. Si ces deux a gi*andes colonnes s'éloignent l'une de l'autre, l'édifice « s'écroule; la même catastrophe arriverait, si ces deux « grandes colonnes sortaient de leur orbite et se confondaient sous la même ligne perpendiculaire. La « religion et la politique doivent donc , tout en mara chant d'accord, tout en tendant vers le même but, « le bonheur de la société, rester indépendantes l'une « de l'autre en ce qui regarde leurs fonctions spéciales, « tout en se soutenant l'une l'autre et en s'aidant à (( l'exécution de leurs opérations par les moyens qui c< sont au pouvoir de chacune d'elles. Ce sont ces bornes
« infi*anchissables que Notre-Seigneur Jésus-Christ leuï (( assigna lui-même, lorsqu'il ordonna dans son Ëvan- (( gile de rendre à César ce qui appartient à César, et à « Dieu ce qui appartient à Dieu (1). »
Le sens et le but de ces sublimes opinions, proclamées en 18o5 parle pape actuel Pie IX, ou, comme les ullramontains le prétendraient peut-être, annoncées seulement par l'Eglise de Rovie^ et publiées à la Propagande de la Foiy par ordre de Sa Sainteté, sont si clairs, qu'ils n'ont besoin d*aucune explication, d'aucun commentaire.
(l) L'Eglise Orientale^ IV« partie, chap. IX, p. 74 et suiv.