CHAPITRE V
LE ROMANISME CHRÉTIEN, OU LA RENAISSANCE DU COUVER- NEMENT DESPOTIQUE DE ROME PAÏENNE SOUS LE MANTEAU DE LA RELIGION ^RETIENNE.
Le grand événement qui cimenta la fondation de l'Empire byzantin n'ôta pas au Romanisme tout espoir de détruire les principes libéraux du christianisme. Aussi, et pas plus tard que vingt-trois ans après la mort de Constantin le Grand, son neveu, le Romain Julien Y Apostat {l), imbu des principes du Romanisme, prétendit renverser, même en Orient, les libertés de la
(4) On peut s'étonner à bon droit de voir que l'on continue à nommer Julien apostat^ lorsque, à l'exemple des Grecs, c'jisi prévaricateur qu'on devrait dire. Le mot apostat, en grec ài^ocnirriç, désigne clairement celui gui se tient à distance. Thucydide, dans son troisième livre {Harangue de Cléon sur les habitants de Mytilène)j dit : « Qu* ont-ils fait ou qu'ont -ils tramé, ces « gens'là? — Ils ne se sont pas séparés, ils ont apostasie. Or « V apostasie ne se dit que pour ceux qui souffrent de violence.
« (Tc.oX^û ovtoc STrpaJav, i iTre^ou^eucàv ri xat eTravso'Tyja'av pà^^ov, c h àTriàrrYjo'av ; àTroO'TOcO'ia |!acv ye tûv ^taiôv rt 7raa';^ôvT&>y.) ))
loi mosaïque et celles de TEvangile, sur lesquelles son glorieux oncle avait basé le premier empire chrétien, et les remplacer par les principes despotiques du paganisme.
Voilà pourquoi, aussitôt que le démembrement de l'empire de Constantin eut émancipé le gouvernement de Rome de l'influence des souverains de Constantinople, le Romanisme fit tous ses efforts pour se défaire aussi, au moins en Occident, du Christianisme, que les successeurs de Constantin lui avaient, pour ainsi dire, imposé. ^
Voilà pourquoi le Romanisme, après avoir reconnu qu'il lui était impossible de détruire tout à fait la religion chrétienne, prit le parti de s'en emparer, dans le but de la diriger de manière à en fausser au moins les principes.
Voilà pourquoi cette religion subit dès lors à Rome des changements si nombreux, qu'elle finit par devenir méconnaissable.
Voilà pourquoi, après que le pouvoir temporel eut été absorbé à Rome par le Romanisme enveloppé du voile de la religion, plusieurs, parmi les successeurs de saint Pierre, souverains temporels de Rome, ou Papes modernes, embrassèrent volontairement, ou crurent devoir tolérer dans leur administration, le système despotique et anti-chrétien du Romanisme.
Voilà pourquoi ces souverains-pontifes furent dès lors obligés, par leur nouvelle position, d'imposer aux peuples chrétiens des principes religieux plus con-
formes a ce système que ne l'étaient ceux du Christianisme!....
Voilà pourquoi les nouveaux chefs du Romanisme, plus adroits que le renégat neveu de Constantin, au lieu d'abandonner comme lui la religion chrétienne et de se proclamer formellement idolâtres, ces Juliens modernes crurent moins dangereux pour eux, plus avantageux même a leur consolidation et à leurs intérêts, de paganiser le Christianisme^ en faussant et en détruisant tous ses principes, et en n'en conservant que le nom!....
Voilà pourquoi les sublimes et immuables vérités de l'Evangile sur les libertés et les droits de l'homme social furent remplacées à Rome par des statuts falsifiés, par des diciaïus, par des bulles^ par des décrétâtes, par des dispenses, par des indulgences, par de nouveaux dogmes, et par mille autres téméraires innovations!....
Voilà enfin pourquoi ce système de l'ancien gouvernement romain, ressuscité sous la forme d'un pouvoir civil clérical, qui n'était plus ni spirituel ni temporel, mais qui les dominait tous deux, a été également funeste à la politique et à la religion!....
On pourrait diviser le Romanisme en deux principales phases. La première serait celle du Romanisme païen dans la forme comme dans le fond; elle commencerait à la fondation de Rome et finirait à celle de
l'Empire byzantin. — La seconde serait celle du Romanisme , païen dans le fond, mais chrétien dans la forme. C'est la transfiguration du premier, depuis que
Constantin le Grand détruisit le centre de gravité de ce système par la translation du trône impérial de Rome a Constantinople. C'est le Romanîsme chrétien, le Romanisme de nos jours.
Cette seconde phase du Romanisme pourrait se subdiviser en onze périodes, qui sont :
1** Celle de sa naissance ;
2° Celle de son intrusion dans l'Eglise;
3® Celle de sa licence ;
4° Celle de son intronisation ;
5® Celle de sa consolidation;
6® Celle de l'apogée de sa puissance ;
7° Celle de ses luttes;
8o Celle de ses efforts pour se conserver ;
9" Celle de sa répression ;
W Celle de ses coups de main ;
H» Celle de sa grande crise.
Dès le commencement du Christianisme, les Byzantins que les premiers disciples de Jésus-Christ avaient nommés évêques de Rome, brillaient par leurs vertus sociales, conséquence naturelle de leurs principes chrétiens. Ces dignes apôtres de l'Evangile avaient propagé chez le peuple romain le véritable Christianisme. Un grand nombre de plébéiens et de femmes appartenant aux classes supérieures de ce pays, ainsi que plusieurs militaires, avaient sincèrement embrassé la religion chrétienne ; beaucoup même parmi eux avaient suivi leurs pasteurs dans la route du martyre, à l'époque des plus
cruelles persécutions du Christianisme de la part du gouvernement romain. Mais lorsque, depuis la chute de l'empire d'Occident , la haute noblesse de Rome commença à entrer en plus grand nombre dans le sacerdoce et dans les fonctions de la communauté chrétienne, l'Église de Rome changea de phase. Ces gens qui n'avaient jamais été chrétiens que de nom, mais qui conservaient immuables les principes despotiques de l'ancien paganisme romain, menaçaient de corrompre la pureté des principes et des mœurs des fidèles.
Cependant, telle était la force de la piété de ces premiers chrétiens , tel était leur dévouement sincère aux principes libéraux de la religion chrétienne, que la pureté originelle des dogmes et des principes du Christianisme s'y conserva longtemps encore, même après leur contact avec les Romanistes.
Saint Jean Chrysostôme, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, et tous les célèbres Pères de l'Église d'Orient, ont rendu dans leurs écrits ce juste hommage au clergé de Rome de cette époque. Aussi vit-on alors croître à Rome, et de là se propager dans tout l'Occident, la véritable charité chrétienne et les autres vertus évangéliques.
Et même, sans celte raison de la nationalité byzantine du haut clergé de Rome à cette époque, il y avait d'autres motifs à cette sanctification : c'était surtout l'abstention par l'ancien clergé de Rome de toute immixtion dans les affaires temporelles. Car à cette époque
le clergé de Constantinople se mêlait plus ou moins des afiEaires temporelles, la politique du gouvernement de ce pays étant basée sur les principes de la religion chrétienne. Mais comme le Christianisme en Occident n'était pour ainsi dire qu'intrus et enté sur le système despotique des princes sauvages et barbares de ce pays, les principes de cette religion ne pouvaient y influencer ces princes que superficiellement ; par conséquent, les prêtres étaient exclus de toute immixtion sur les affaires temporelles.
Mais, d'un autre côté, l'état déplorable dans lequel ces princes et ces chrétiens d'Occident croupissaient alors, aida beaucoup le Romanisme à s'emparer du pouvoir des peuples. Car ceux-ci opprimés, obérés et dépouillés par les princes temporels, pour la plupart dépravés, ignorants, barbares, et dominés par les plus ignobles passions, étaient déjà arrivés au dernier désespoir et imploraient du clergé la consolation que le malheureux cherche toujours dans la religion. Le clergé qui, à cette époque, était la partie la plus saine et la plus instruite de la société occidentale, prit le peuple sous sa protection, le soulagea, le consola, intervint en sa faveur auprès des princes temporels, et finit par capter toutes ses sympathies. Le peuple alors se voua corps et âme au clergé romain, et lui confia aveuglément toute sa force.
Dans le commencement de cet abandon, tout de confiance, le clergé employa cette force pour engager les princes à remplir leurs devoirs envers les peuples.
Mais bientôt après, ce même clergé, asservi par le Romanisme, fut obligé d'aller à sa remorque. Abusant alors lui-même du pouvoir des peuples, il en fit un organe par lequel il prétendit soumettre les princes à sa domination, afin d'opprimer ensuite ces mêmes peuples à son tour. C'est de cette malheureuse circonstance que date la confusion du clergé romain, sincèrement chrétien, avec les partisans de l'ancien système despotique de Rome ou Romanistes. Ces derniers n'avaient, hélas! pris la religion chrétienne que dans le but d'en faire un instrument pour leurs intrigues, un piédestal pour leur despotisme !... ces gens-là sont toujours restés païens dans le fond.