CHAPITRE IX
LES SUCCESSEURS DU PRINCE OCTAVIEN (jEAN XIl) ET LES PRIVILÈGES QUE CEUX-CI ONT AJOUTÉS AUX PRÉTENDUS DROITS DE SAINT PIERRE.
Âpres la mort de Jean XIT, en 964, un membre de la famille Conti, Benoît V, monta sur le trône de Rome, sans le consentement de l'empereur Othon !•''.
Ce prince, irrité, mit le siège devant Rome. Pressé par la famine, le peuple se rendit et reçut comme pape, des mains de l'empereur, Tévêque Léon VIII. Benoît, fait prisonnier, fut conduit en Allemagne (1).
Le souverain-pontife Léon VIII tint un concile dans lequel, a d'accord avec tout le clergé et le peuple de a Rome, il accorda et confirma à Othon et à ses suci( cesseurs la faculté de choisir un souverain pour le « royaume d'Italie, d'établir le pape et de donner l'in- « vestiture aux évèques, en sorte qu'on ne pourrait « élever ni patrice, ni pape, ni évêque sans son consen-
(1) Artaud de Montor, tome II, pa^e 89.
« tement ; le tout sous peine d'excommunication , « d'exil perpétuel et de mort (4). »
Jean XIII, qui lui succéda la même année, fut chassé par les Romains. Réinstallé par le glaive de l'empereur Othon !«"*, ce souverain-pontife institua l'acte pieux de baptiser les cloche» (2).
A celui-ci succéda Benoît VI, en 972. Les Romains, les armes à la main, réclamèrent les libertés qu'ils avaient sous la République et sous les empereurs. Benoît VI se défendit courageusement, mais, tombé en leur pouvoir et fait prisonnier, il fut enfermé dans le château Saint-Ange, d'où ayant tenté une évasion il fut condamné à mort par Centius, tribun du peuple, et exécuté dans cette forteresse (3).
(1) Fleury, tome III, liv. lvi, page 636. Le chevalier de Mentor, grand admirateur des vertus des papes, appelle cet acte de Benoît V une lâcheté, une cruauté, une impiété (tome II, page 90). On comprend pourquoi !
(2) Sous le règne de ce pape, l'empereur d'Allemagne avait envoyé à Constantinople l'évéque de Crémone pour traiter d'un mariage. Dans une audience, l'empereur de Byzance, Nicéphore, ayant dit à cet évéque : « Vous n'êtes pas Romains, vous, vous il êtes Lombards i » Tévôque répondit : u N'eus autres Lombards, « Saxons et Francs, nous n* avons pas de plus grande injure a « dire a un homme que de V appeler Romain. Ce nom signifie « parmi nous tout ce qu'on peut imaginer de bassesse, de là- « cheté, d'avarice, d'impureté et de fourberie. » (Artaud de Monlor, tome II, page 94.) Voilà avec quelle impudence les Romanistes tonsurés insultaient encore le peuple romain dont ils avaient usurpé tous les droits I...
(3) Artaud de Montw, tome II, p. 96.
Voici la description que nous a laissée de cette époque un écrivain de l'Eglise, lequel est d'autant plus digne de foi à ce sujet, qu'il est un des plus chaleureux ultramontains : •
« La papauté, dans ce temps-là, est avilie et profa- « née, au point de devenir une espèce d'emploi purece ment temporel et précaire, livré aux caprices de la « multitude comme l'empire romain le fut à la vénalité « des gardes prétoriennes. Ces souverains de quelques a moments passent et tombent sans qu'on ait eu le « temps de les connaître.
« Nous n'avons pas eu tort d'annoncer avec effroi « toutes les férocités du x* siècle, et nous n'avons pas « employé des couleurs trop sombres pour avertir le et lecteur du spectacle épouvantable qui doit se dévelop- « per devant ses yeux (1). »
Le peuple élut alors évêque de Rome Donus II homme vertueux, mais qui mouruttrois mois après. suppose que sa mort ne fut pas naturelle.
Un certain Francon, que l'historien de l'Eglise Artaud de Montor accuse d'avoir donné la mort au pape Benoit VI (2), usurpa le pontificat sous le nom de Boniface VII (3). Après un mois, dit l'histoire, il dépouilla le Vatican et se sauva à Constantinople (4).
(1) Artaud de Montor, Histoire des souverains -pontifes . lome II, p. 97.
(2) Id., tome H, p. 99.
(3) Id., tome II, p. 99.
(i) Id., tome II, p. 99,
Benoit VU monta sur le siège des Césars et de saint Pierre en 976. Il eut un règne assez tranquille et gouverna avec sagesse et modestie.
Jean XIV succéda à Benoît VII «n 984. Mais, huit mois après, le pape Boniface VII, le fugitif, revenu a Rome, attaqua Jean, le fit arrêter et jeter dans une prison où Boniface VII le fit mourir, selon les uns, de faim, selon les autres, en l'empoisonnant (i).
Mais, peu après, le pape Boniface VII mourut subitement aussi. Les gens attachés à son service haïssaient tellement ce souverain-pontife, qu'après sa mort ils le percèrent à coups de lance, le traînèrent par les pieds et le laissèrent tout nu sur la place. Mais, le lendemain matin, quelques clercs ramassèrent ce cadavre déchiré et l'ensevelirent (2).
On élut à sa place Jean XV, qui mourut dans le courant du même mois, en 985 (3).
Jean XVI lui succéda. Cet homme fut la cause d'émeutes populaires a Rome, à raison de son despotisme ; il eut beaucoup de querelles avec Hugues Capet, roi de France, relativement aux prérogatives ecclésiastiques que les papes prétendaient avoir en ce pays. Ce fut ce souverain-pontife qui introduisit dans l'Eglise l'usage de la canonisation des saints par le pape seul, sans la participation de l'Eglise (4).
(1) Artaud de Monter, tome II, p. 101.
(2) Id.
(3) Id.
(4) Novaës, tome II, page 197.
Grégoire V, parenl d'Othon III, roi de Germanie, succéda à Jean XVI en 996. Le peuple romain se révolta contre ce pape et élut souverain pontife de Rome Jean XVII. Grégoire se réfugia à Pavie, et bientôt le roi Othon III marcha sur Rome et réinstalla son cousin ; mais il remplit Rome de sang.
Le pape, par reconnaissance, le couronna empereur. Le consul du peuple romain, Crescentius, qui s'était réfugié dans le château Saint-Ange, avait obtenu une capitulation ; mais, nonobstant cela, on lui trancha la tête. Le pape vainqueur fit subir au pape Jean XVII, son compétiteur, les traitements les plus cruels (i).
a Grégoire, pour se venger des habitants de Rome « qui lui avaient été contraires et qui n'approuvaient a pas l'influence exercée dans leurs affaires par Othon, (c enleva aux Romains le droit d'élire l'empereur, don- « nant pour prétexte que l'Allemagne était le grand (c bras du christianisme. Le pontife attribua donc le a droit d'élection (suivant Villani) k sept princes de (C ce pays (2). » Le prince-évêque de Rome, pour faire plaisir à son cousin, l'empereur d'Allemagne Othon III, ennemi des Français, tint un concile à Rome et condamna Robert, roi de France, à se séparer de sa femme Berthe, sous prétexte qu'elle était parente de ce monarque, et tous les deux à sept ans de pénitence, le tout sous peine d'anathème. L'archevêque de Tours, Ar-
(\) Artaud deMontor, tome 11, p. 119.
{%) Id., tome 11. p. 108.
chambault,qui lui avait donné la bénédiction nuptiale, et tous les évéques qui y avaient assisté, furent suspendus de la communion jusqu'à ce qu'ils eussent été donner satisfaction au Saint-Siège ( i).
Après la mort de Grégoire V, en 999, on vit, sous la recommandation de l'empereur Othon III (2), un Français, moine bénédictin d'une basse naissance et nommé Gerbert, arriver au souverain pontificat. II prît le nom de Sylvestre II. C'était, d'après l'histoire, «un « homme érudit, ami de la justice et de la vérité, et H ennemi de la duplicité et de la hauteur. Ce pape pro- « testait qu'il était prêt a donner sa vie pour l'unité de t< l'Eglise, et il se reprochait seulement d'avoir trop tf flatté les grands (3). »
Le pape Sylvestre II étant mort en 1003, Jean XVIII fut élevé au Saint-Siège par la faction des comtes de Tusculum (4). 11 mourut après quatre mois. Jean XIX, surnommé le Fasan, succéda à Jean XVIII et régna six ans. Après la mort de celui-ci fut élu pape Sergius IV, surnommé Bocca di Porco, qui mourut en 1012. La vie de chacun de ces trois papes peut se résumer en ces deux mots : « il régna; il mourut. »
A ce dernier succéda le fils du comte de Tusculum , qui monta sur le siège de Rome sous le nom de Benoit VIII. Mais « un anti-pape nommé Grégoire chassa
(J) L'abbé Fieury, lome IV, liv. lvii, p. 38.
(2) Artaud de Monlor, tome II, p. 3.
(3) Id., tome II, p. 122.
(i) Id., tome II, p. 119.
— Tiff bientôt le pape légitime. Benoit se sauva en Alle- « magne pour demander du secours au roi Henri II, ff qui sur-le-champ partit avec lui et le rétablit sur le (T trône pontifical. Le pape couronna alors Henri 11 « empereur dans l'église Vaticane, le 14 février 1014. G Henri confirma à l'Eglise tous les dons et droits con- (c cédés par Charlemagne et par les Othon père et fils. ce En même temps, il déclara que l'élection du pontife a serait faite librement par le clergé et le peuple roff main, pourvu qu'aux termes des décrets d'Eugène II c( et de Léon IV la consécration eût lieu devant les « ambassadeurs de l'empereur (1). »
En 1016 le pape Benoit VIII « ordonna qu'à Rome (f dans les messes on chantât le symbole de la foi cons- « tantinopolitaine (2). »
Benoit, voyant que souvent les Sarrasins faisaient des descentes dans ses Etats, chercha a les repousser. Il rassembla une armée en 1016, s'embarqua, poursuivit les infidèles sur les mers de Toscane, « remporta « sur eux une brillante victoire et rendit à ses sujets la « liberté, l'honneur, le repos et une réputation de gloire « qu'ils avaient perdue depuis longtemps. La même i< année le pontife canonisa saint Siméon l'Arménien (3). « Il mourut en 1024.
« Jean XX, frère de Benoît VII, était laïque, et il fut le
(i) Artaud de Monlor, tome II, p. 123.
(2) Annales ecclésiastiques, et Artaud de Montor, tome 11, p. 124.
(3) Artaud de Montor, tome IJ, p. 125.
« premier qui, sans aucun ordre sacré, monta au su- « prême pontificat (1).
(( Benoit IX, fils du comte de Tusculum, succéda au « précédent en 1033, a l'âge de 10 ans. C'était évidem- « ment un intrus, mais sa famille jeta tant d'or au « peuple que les Romains le reçurent comme pontife M légitime.
a L'an 1037, les Romains, ne pouvant plus tolérer la (( vie licencieuse de Benoît, le déposèrent; mais l'année « suivante l'empereur Conrad voulut que le pontife fut « rétabli dans sa dignité (2). »
L'an 1044, Ptolémée, consul romain, chassa Benoit et nomma pape Sylvestre III. Peu de temps après, celui-ci fut chassé, et Benoît IX remonta sur le trône (3).
Grégoire VI acheta de Benoit IX le pontificat k prix d'argent, il alluma la guerre civile et combattit le peuple romain (4). Sur les plaintes de celui-ci, Henri, roi de Germanie, voulut déposer le pontife, mais Grégoire abdiqua en 1046.
Clément II fut élu, et c'est ce pape qui, le 2S décembre de la même année, couronna empereur le roi Henri III.
A la mort de ce pape, arrivée en 1047, on vit reparaître le pape Benoît IX, et il occupa le Saint-Siège pour la troisième fois. L'empereur Henri avait recommandé pour pape l'évêque de Brixen ; mais à peine monté sur
(1) Artaud de Monlor, tome II, p. 127.
(2) Novaès, tome II, p. 230.
(3) A. de Monter, tome II, p. 130.
(4) Novaès, tome II, p. 130.
le Saint-Siège sous le nom de Damase II, il mourut vingt-trois jours après, empoisonné, d'après Bennon, par Tex-pape Benoit IX (1).
Tels furent les individus qui succédèrent à Octavien sur le trône de Rome. Et cependant chacun d'eux osa se prévaloir des prétendus droits de saint Pierre, se les approprier et même en faire dériver d'autres nouveaux, par exemple le droit que tout pape régulièrement élu devient saint, uniquement par la grâce de l'élection ; que pour cela il est infaillible; qu'à cause de ces deux mérites inhérents à sa qualité de pape, il a le droit de canoniser, lui seul, les saints ; qu'il a également le droit d'instituer, lui seul, les évéques; que lui seul peut convoquer, confirmer ou rejeter un concile ; enfin que de son nom seul doit être fait commémoraison à là messe.
(l).Ârtaud de Montor, tome 11, p. 135.