NOMME
Roy de France.
IIn Vhonneur de Dieu, notre créateur y et rédempteur de toute nature humaine, et de sa benoiste Vierge mère ^puissions nous faire et dire chose ^ en cestuy transitoire monde j que à luy soit plaisante et à nous prouffitable. Mais , pour ce que nostre pauvre fragilité est tantost lassée et fatiguée à lire ou escouter choses salutaires et qu 'il:{ nous doit i^ent conduire àla éternelle félicité et remonstrance de nos péche^, et tantost facilement s ^encline à vices et péche\, et que grant mal est au jour d*huy pour ce que chascun entend de légier en
JEHAI« DE PARIS. 1
2' LE ItOMANT DE JEITAN DE PARIS.
railleries dissolues et diffamations, dont grans maul^r en viennent, et pour éviter Ofrsiyeté^ qutest seur de péchié, j *ay voulut îcy mettre par esvript une histoire joyeuse y \ quej'qy translatée d^espaignolen langue françoise. Et pour ce, s'il y a chose qui ne soit comme il appartient, me soit pardonnée car je fay fait pour seullement faire passer le temps aux lisans qu'H^Q youldront prendre la peine de le, lyre\.
Comment le roy d'Espaigne se gecta aux piedjç du Roy de France^ qui venoit de la messe avecq plusieurs gram seigneurs et barons de grant renom.
Il fut jadis en France ung Roy fort sage et vaillant, lequel avoitun très beau fils de l'eage de trois ans, nommé Jehan, et plus n*en avoit de la Royne sa femme, qui moult notable et saige dame estoit. Si se tenoit alorz le Roy en la cité de Paris avecques la plus grant partie de sa baronnie de son royaulme en grand desduit et soulaz ; car alors n 'estoit nulles nouvelles de guerre «n France, par quoy le Roy et tous ses suppotz en grans triumphes et richesses habundoient.
Ung jour, commele Roy venoit de messe, acompaigné de ses barons et chevaliers, et ainsi qu'il estoit à l'entrée de son Palaix royal, et que celuy jour estoit une solempne feste, arriva devant luy le roy d'Espaigne, qui, en grans pleurs et gémissemens, se gecta aux piez du Roy de France, et tantest le Roy de France se bessa pour le faire lever, car incontinant il le congneut;
mais le roy d'Espaigne ne se voulut nullement lever, ne parler ne pouvoit, mais grans soupirs faisoit, dont le Roy grant compassion en avoit, et tous les barons d'efttourluy.
Et quant il veit que lever ne se vouloit, il luy dist telles parolles : « Beau frère d'Espaigne, je vous prie que vous vous levez et vostre grief courroux vueillez ung peu refréner tant que nous sachons la cause, car en bonne foy vous promectons que à nostre pouvoir ayderons à la mettre à fin le mieulx que nous sera possible, si faire le povons. »
Si se bessa de rechef et redressa le roy d'Espaigne, lequel va commencer à dire en se desconfortant et criant à haulte voix : a Très crestien et puissant Roy, je vous mercie humblement de la belle offre que de vostre bénigne grâce vous a pieu me faire; et, pour ce que vous et voz prédécesseurs estes conservateurs de toute royaulté et noblesse et justice, je suis venu à vous pour vous dire mon infortune, meschief et doloureuse complaincte. Sachez, Sire, que, à grant tort et sans raison, et soubz couleur d'un nouvel tribut que en mon royaulme avoit esté mis pour éviter à la dampnable entreprinse du roy de Grenade, infidèle à nostre loy, qu'il avoit faict
contre mon royaulme et la saincte foy catholique, les Nobles de mon royaulme ont par leur faulx donné entendre au peuple et séduit à rencontre de moy; que m'ont voulu faire mourir, et m'en a faillu fouyr au mieulx que j'ay peu, en Testât que me povez veoir ; ettiennent la royne ma femme et une miennepetitefille,quin'aque troismois, assiégée en une de mes villes appelée Seguonye, et ont desliberé la faire mourir pour mieulx avoir le royaulme à leur voulenté. » Et, en racomptant ces parolles, le cueur luy serra, et tomba pasmé aux piez du Roy de France, lequel le fit incontinant lever et revenir.
Et, quant il fut en son sang rassis, le Roy, qui pitié avoitdeluy,diten ceste manière:
« Beau frèred'Espaigne, ne vueillezplus par tristesse et courroux vostre cueur affliger ; mais vueillez prendre couraige vertueulx comme parcy devant avez tousjours heu, car je vous prometz et jure par ma foy que, demain au plus matin,envoyraylectresen Espaigne aux barons et peuple du royaulme , et, s'ilzne veulent obeyr, je iray en personneles mectre à raison. »Quant le roy d'Espaigne ouyt ceste promesse, il fust terriblement joyeulx, et dit tout humblement au Roy qu'il le mercioit.
De cecy furent fort joyeulx les barons de France, car grant compassion avoient du
"or
roy d*Espaigne; et aussi avoient grant désir de eulxexerciteren faitz d'armes, car long temps avoit qu'en France n'avoit eu guerre. Tout celuy jour fut moult festoyé le roy d'Espaigne, et pour l'heure plus ne fut parlé de la matière, si non de faire bonne chière.
Comment le Roy de France escrivît aux Barons d'Espaigne qu^il^ eussent à venir réparer le tort et deshonneur qu'ilj avoient faict à leur roy,
v^ANT vint le lendemain au matin, le Roy fit escripre une lettre ainsi que s'ensuyt, et au marge de dessus estoit escript :
De par le Roy y et la lectre contenoit ainsi :
Chiers et bien ajrme^, Nous avons receu la complaincte de nostre cher et bien aymé frère le roy d'Espaigne^ vostre droict et naturel seigneur^ contenant comme à tort et sans cause l'ave^ç deschassé de son royaulme^ et, que plus est, tene^ assiégée nostre belle seur sa femme, et plusieurs aultres grans cas qu'ave!(fait:[ à rencontre de luy, que sont de très mauvais exemple à toute royaulté et noblesse.
Pour ce est-il que Nous vouions savoir 'ia vérité du cas, pour jr donner telle pu-gnition et provision qu'il appartiendra, estrefaicte par raison^ car Nous l'avons mis en nostre protection et sauvegarde ^ luy, sa famille et biens. En vous mandant que incontinant et sans^aulcun délay vous rvuyde:[ le siège de devant la royne, yostre naturelle dame, et lujr faictes et faictes Jaire telle obéissance comme, par avant ceste question, estoit faicte et acostumée de luy faire. Et apec ce vene^^ des principaulx d'entre vous, jusque au nombre de XX, apec telle compaignie qu'il vous semblera bon, pour dire les causes ^ui vous ont meu à ce faire, pour enfmre la raison comme il appartiendra , en vous notifjiant que, ce vous y faictes faulte.
Nous y irons en personne, et en ferons telle pugnition qu'il en sera perpétuelle .mémoire. Fait à Paris le premier jour de .mars.
Et au dessus des lectres estok escript :
Aux Barons et peuple d\Espaigne.
Le Roy fit incontinent despescher ung courrier auquel furent baillées les dictes lectres, et luy commanda le Roy que il fist .extrême diligence. Aussi fit-il, carenrinq .sepmaines il fut allé et.reveno.
Comment le Hérault du Roy de France apporta la responce que luy avoient faicte les Barons d'Espaigne.
VOUANT le dîct hérault fut arrivé à Paris, il s'en alla tout droit au Palaix descendre de son cheval, puis monta les degrez et vint en la chambre oCi le Roy estoit. Si luy fist la révérence et dit: «Sire, plaise voussçavoir que j'ay esté à Seguonie, où j'ay trouvé grant peuple devant, que tiennent la ville assiégée et la royne qui est dedans, et présentay vos lectres aux barons et cappitaynes de l'armée, lesquelz incontinant se assemblèrent et firent lire les lectres par ung de leurs gens; et incontinant qu'ilz les eurent faitlire, ilzme firent tirer à part et tindrent conseil. Au bout de deux heures après m'envoyèrent quérir et me firent reponce de bouche, en disant qu'ilz s'esmerveilloient grandement de quoy vous preniez peine et soucy d'une chose qui en riens ne vous touchoit, et que vous ne vous mectez jà en telle adventure de les aller chercher au pays pour telle achoison, et que, par quelque promesse que leur dit roy vous aye faicte, ne vous en devez mêler, car pour voz lectres ne pour voz menasses ne lairront à
mectre tin à leur entreprinse, car avecq vous ilz n'ont riens à faire. Je leur requis qu'ilz me baillassent leur responce par êscript, mais ilz me respondirent que aultre chose n'en auroye, et me firent commandement que dedans six heures vuydasse le siège et bien tost le pays. Et quant je viz que aultre chose ne pouvoye faire, m'en suis retorné. Et me semble que la ville est assez forte à l'encontre d'eulx, et ne la pourront prendre d'unglong tempz, s'il y a vivres dedans et gens qu'ilz soyent léaulx à leur dame. »
Quant le Roy ouyt telle réponse, il en fust moult mal content, et non sans cause ; mais le roy d'Espaigne et les barons de France en estoient bien joyeulx, car grant vouloir avoient queleRoy y allasten armes, comme il fit. Car incontinant le Roy manda tous ses barons, cappitaines et chiefz de guerre, et sans aulcun delay fit appareillier ce qui estoitdebesoing pour aller en Espaigne commancer la guerre contre les barons du pays.
Si fut faict telle diligence que, à la fin du mois de may ensuivant, le Roy partit de Paris avecq le roy d'Espaigne, jusques au nombre de cinquante mille bons combatans bien en point, et s'en vint passer à Bourdeaulx et de là à Bayonne.
lO LE ROMANT
Comment le Roy de France arriva en Espaigne et ne trouva personne en chemin , sinon le gouverneur d'Espaigne, lequel s*enfuyt incontinent,
VOUANT le Roy fut près d'Espaigne, il mit ses gens en moult belle ordonnance, et donna la charge de Pavant-garde au roy d'Espaigne. Hz entrèrent en Biscaye, tousjours serrez ensemble, car ilz n'estoient jamais loing les uns des aultres de deux ou de trois lieues. Si ne trouvèrent adventure aulcune que à compter fasse jusques ils furent bien advant dedans Espaigne, où ils rencontrèrent le gouverneur dudict pays avecq bien xxv^combatans qu'il avoit amassez, qui estoient fort mal acoustrez; et quant ilz apparceurent noz gens, qui venoient bien serrez et rengez, le cueur leur faillit, et s'en fouyrent de peu r qu'ilz avoient, de quoy noz gens ne firent pas grand compte, car ilz vouloient aller lever le siège de devant Seguonye.
Si arrivèrent devant une ville que leur fut ouverte, appellée Burges,qui estoit une des bonnes citez du païs, et le Roy les print à mercy, pour ce qu'ilz avoient si tost obéy.
Comment lesembassadeurs des Barons d*Espaigne vindrent devers le Roy de France pour avoir paix,
12n icelle ville de Burges séjournèrent huit jours le Roy de France et d'Espaigne, et ce pendant le Roy de France remist à son obéissance grant partie des villes à Tentour, et celles qui faisoient grant signe de rébellion, il les faisoit raser et mettre tout à feu et à sang. Les aultres, qui venoient à mercy, leur pardonnoit, tellement que le bruit et Peffroy fut si grant par tout Espaigne que toutes les villes, citez et chasteaux apportoient les clefs et venoient faire obéissance au Roy de France.
De là à huict jours passez s'en partirent pour aller droit à Seguonye, mais ilz trouvèrent en chemin l'ambassade des barons du siège, qui venoient devers le Roy pour traicter paix. Et fut faict plusieurs remontrances au Roy de France de la part des ditz barons, en eulx complaignant à grant tort du roy d'Espaigne, leur seigneur.
Mais, pour en faire bref, le Roy de France, qui moult saige et vaillant estoit, congnoissant leur malice et mal talant, fit responce que, se bon leur sembloit, qu'ilz se missent en deffense, car jamais si il ne les pren-
droit à mercy Jusque à ce qu'il verroit et viendroient tous les nobles à genoulx devant leur roy, crier mercy, et le peuple tout en chemise, testes nues, et que des plus coulpables il en pugniroit jusques au nombre de cinquante, affin qu'il en fust perpétuelle mémoire.
Ceulx qui estoient venus pour la dicte embassade furent bien esbays, et non pas sans bonne raison, voyant que à la puissance de France ne pourroient résister, et mesmement que les deux tiers du pays estoient jà en sa main. Si ne sceurent que faire, forzqu'ilz obtindrent duRoy dix jours de respit, pour aller notiffier les nouvelles à ceulx qui les avoyent envoyez. Et, quant ilz furent devers eulx et leur eurent dit et fait leur raport, tous furent si estonnez que le plus hardi ne sçavoit que dire.
Comment les embassadeurs des Barons du royaulme d'Espaigne apportèrent la response que leur avoit faicte le Roy de France, et comment le populaire vint par devers le Roy pour luy crier mercy, quant ils sceurent les nouvelles du Roy de France,
(comment le populaire fut tantost dessevré d'avec les seigneurs, par quoy, voyant que résister ne pouvoient, si vindrent tous
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à la mercy du Roy de France en la forme que les embassadeurs leur avoient denuncié. Le Roy les receut à mercy et se informa diligemment des principaulx ammoteurs de cestuy peuple, et trouva que quatre des plus grans barons d'Espaigne avoient cecy machiné pour parvenir au royaulme à leur vouloir. Ceulx furent prins, et jusques à cinquante de leurs complices, que le Roy fit mener après luy jusques à Seguonye devers la royne, la quelle vint, à grant honneur et moult belle compaignie, au devant du dict Roy et de son mary jusques à quatre lieues.
Quant elle fut devant le Roy de France, elle se mist à deux genoulx d'aussy loing qu'elle le peut veoir, et de là ne se voult lever jusques le Roy hastivement descendit, et la redressa, puis la baisa. Et la royne, qui moult sage dame estoit, va dire telles parolles :
a Hélas! très hault et puissant Roy, qui pourroit vous récompancer le très hault bien et secours que de vostre bénigne grâce avez donné à ceste pouvre captive? C'est chose impossible à tous les humains ; mais Nostre Seigneur Jésus-Christ doint grâce à monseigneur mon mary et à moy d'y faire le possible, et Dieu vueille le résidu parfaire en SSL saincte gloire I
— Belle seur, dit le Roy de France, qui fut fort content de son recueil , cela est tout compensé ; ne parlons plus que de faire bonne chière, et alle;z veoir vostre mary^ qui vient icy après, avec les prisonniers et gens de vostre royaulme.
— Sire, dit-elle, quand Je vous voy, je voy tout; si ne vous laisseray, mais que je ne vous déplaise, jusques à la ville. »
Quand le Roy vit la grande humilité de ceste femme, il la fist monter à cheval, et s'en retourna arrière, et la mena avec luy à force devers le roy d'Espaigne son mary, qui grant feste luy fit. Si s'en allèrent moult joyeusement, en devisant de moult de choses, jusqu'en la ville, laquelle fut toute tendue le plus richement que l'on peut faire. Et fut receu le noble Roy de France au plus grand honneur et humilité que l'on peut. Dont luy et tous ses gens se contentèrent moult fort, et furent bien joyeulx de veoir cette belle ville et si bien accoustrée comme elle estoit, car oncques n'avoient veu telles besongnes.
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Comment le noble Roy de France entra en la ville de Seguonye avecques le roy et la royné d'Espaigne, et aussi les prisonniers qu'il menoit après luy, pour /aire la pugnition telle qu'il appartenoit.
v^Ajinze jours dura la feste en Seguonye, où il fut faict de moult beaux esbatemens et joustes, que Je laisse pour cause de briefveté. Mais tousjours faisoit faire le noble Roy de France justice de ceulx qui avoient encommancée Tinjure contre le roy d'Espaigne. Si fit au bout de xv jours drecer un eschaffault au milieu de la ville, et illeCj devant le peuple, fit décoller les quatre plus principaulx coulpables du cas. Puis envoya en chascune bonne ville cinq des aultres pour monstrer exemple au peuple de bien servir et obéyr à leur roy mieulx qu'ilz n'avoient faict par avant, et que ung chascun y print exemple. Après ce mit le roy d'Espaigne en son royaulme, et fut mieulx obéy et craint que jamais n'avoit esté par avant. Cela fait, deslîbéra s'en retourner en France avecq son armée, car il avoit mis tout le pays en bonne paix et concorde.
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Comment le roy d'Espaigne et la royne, voyant que le Roy de France s'en vouloit retourner, se vindrent agenoillier devant luy en luy mer* ciant le bien, Vhonneur et le service qu'il leur avoitfaictt et luy recommandèrent leur fille.
VOUANT le roy d'Espaigne et la royne virent que le Roy de France s'en vouloit retourner en France, si ne scavoient en quelle manière ilz le dévoient remercier ne regracier le bien et rhonne,ur qu'il leur avoit fait. Par quoy s'en vindrent devant tout le peuple mectre à ses piedz, en disant:
«Trèshaultet puissant Roy, biensçavons que icy ne povez bonnement guières demourer, pour les grans affaires de vostre royaulme. Si sçavons bien que à nous n'est pas possible de vous pouvoir recompancer en aulcune manière, mais, toutefoiz, ce que en nous sera possible desirons fort de faire et acomplir envers vous. Si vous prions et requérons que veuillez mectre sur nous et noz successeurs tel tribut et revenu comme il vous plaira, car de vous et de voz successeurs voulions doresnavant tenir nostre royaulme comme bons et loyaulx subgetz, car c'est bien raison, n
Quant le Roy ouyt ses parolles, il en eut
moult grant pitié; si leur respondit, en les relevant : « Mes amys, croyez que envie de gaigner et acquérir pays ne m'a pas fait venir en ce royaulme, mais le désir et vouloir de justice augmenter et les honneurs royaulx garder et entretenir. Si vous prie que plus ne soit parlé de ces parolles, ains le vous deifens en autant que craignez à me desplaire; mais pensez de bien faire, et sagement gouverner voz subgetz en bonne justice et en craincte de Dieu. Car par ce moyen prospérerez, et non autrement; et si riens vous survient, faictes le moy sçavoir, car sans nulle faulte vous secourray et ayderay. »
Quant ilz virent la grant amour et cordialité que le Roy avoit envers eulx, la royne print sa fille, qui estoit de l'aage de cinq à six mois, entre ses bras, et vindrent devant le Roy de France, luy requérant que son plaisir fût ouyr et escouter une petite requeste qu'ilz luy vouloient faire.
« Je le veulx bien, » dit le Roy.
Adonc la royne commença à parler ainsi:
« Sire, puis que ainsi est que à vous du tout avons nostre espérance , vous prions et requérons que ceste pou vre fille que voyez cy entre mes bras vous soit pour recommandée; car jamais n'avons espérance d'avoir d'aultresenfans, pource que sommes desjà fort
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SUS l'eage; par quoy , si Dieu luy donne grâce de vivre eage competant pour niarier, vostreplaisir soit la pourveoir de niary comme il vous plaira et que verrez que luy sera nécessaire, et à icelluy bailler le régime et gouvernement de cestuy pays , car nous voulions que de par vous y soit mis et ordonné roy comme bon vous semblera, car c'est raison. »
Quant le Roy de France vit leur grant humilité et affection, lecueur luy actendrit, et eut grant pitié d'eulx, et leur respondit en ceste manière : « Chers amys, je vous remercie la grant affection et amour que avez envers moy, et sachez que vostre fille n'est pas à refuzer ; et si Dieu donne grâce à mon filz de vivre en eage parfait, et vostre fille aussi, je seroye moult joyeulx que fussent conjoins par mariage ensemble. Et, si Dieu me donne grâce de vivre jusques à l'heure, je vous prometz que mon filz n'aura aultre femme que vostre fille. — Hélas, Sire, pour Dieu mercy, n'entendez pas que monseigneur mon mary et moy soyons si prcsunlptueux que le vous ayons dit et requis à celle fin que la prenez, mais seuUement pour quelque seigneur de voz barons^ tel que vostre bon plaisir sera, car trop nous feriez de l'honneur de luy donner vostre filz.
— Certes, dit le Roy, ce qui est dit est dit, et se nous vivons il en sera plus avant parlé, car maintenant n'en pouvons bonnement aultre chose faire; si prendrons congé de vous.
— Vrayement,ditlaroyne,s'ilvousplaist, monseigneur mon mary et moy vous conduyrons jusques à Paris, car fay grant desir de veoir ma très honnorée dame la Royne.
— Mes amys, respond le Roy, vous ne pouvez bonnement bouger , ny ne devez, quant à présent, car ce peuple, que nouvellement a esté réduit, pou rroit facilement en vostre absence estre séduit en peu de temps ; car tous les coulpables ne sont pas mors, ne aussi les parens des pugnis, que pourroient faire à l'encontre de vous quelque vengence ou quelque maulvaise conspiration ; par quoy ne veulx que nullement vous vous desparlez d'ici, mais que seuUement les entretenez en bonne paix et amour, et vous tenez sur vos gardes, et tenez bonne justice , et craignez et aymez Dieu et le servez , et tout bien vous en viendra, et sans sa grâce ne pouvez nul bien avoir. Je vous recommande aussi Pestât de l'Esglise et les pouvres, [qui sont les miembres de nostre Seigneur,] et gardez bien qu'ilz ne soient opprimez ne follez, et
Dieu VOUS aymera.» En ces belles remons • trances et enseignemens que le Roy leur fit, présent plusieurs barons, prindrent congié les ungs des aultres à grahs souspirs et regrez.
Comment le Roy de France print congié du roy d'Espaigne et de la royne, et comment le peuple du pais acompaigna le Roy grant chemin.
1 ouTESFOiz, pour abrégier. If Roy se despartit d'Espaigne à grans pleurs et lamentations du roy, de la royne, etde ceulxdupays, qui l'acompaignèrent grant espace de temps, et donna le rdy d'Espaigne de grans et riches dons au Roy et aux barons et aux chevaliers, tellement qu'il n'y avoit en toute l'armée petit ne grand qui ne s'en louast et qui ne tint le roy d'Espaigne à vaillant et puissant roy.
Si firent tant par leurs journées qu'ilz vindrent à Paris, où ilz furent moult joyeusement et honnorablement receuz, et dura la feste dix jours. Puis print chascun congié du Roy, qui bien les envoya joyeulx et contans en leurs maisons.
Comment le Roy de France morut , dont fut démené grant dueil par tout le royaulme.
Le bon Roy de France , au bout de quatre ou cinq ans après, print une maladie que longuement luy dura, et en la fin en morut, dont fut grant dommage au pays, et en fut démené grant dueil par tout le royaulme, et expressément la Royne, que moult l'aymoit. Si fut embasmé comme à tel prince et seigneur apartenoit. La Royne, qui saîge^ame estoit, après la sépulture du Roy print le gouvernement du royaulme, pour ce que son filz estoit encore jeune, et le gouverna en bonne paix et transquilité et union de justice quelque peu de temps.
Après fut sacré à roy Monseigneur Jehan, son filz, dont fut fait par tout le païs une merveilleuse joye.
Si laisserons à parler d'eulx et retornerons au roy d'Espaigne et à la royne, qui si bien ensuivirent et gardèrent les bons enseignemens que le Roy de France leur avoit faitzqu'ilz gardèrent et gouvernèrent leur païs et royaulme en bonne paix, justice et amour de leurs subgetz.
22l le ROMANT
Comment le roy et la royne d*Espaigne sçeurent que le bon Roy de France est oit mort, dont il:ç: démenèrent grant due il.
Cn ce temps vint nouvelles en Espaigne comme le Roy de France estoit allé de vie àtrespas^ dont fustdemené ung merveilleux, dueil par le roy et la royne et les barons du. pays, et n'y eut monastère, esglise ne couvent où le roy ne fit faire obsèques^ prières et oraisons pour l'ame du bon Roy, et en portèrent le roy et la royne le dueil ung.an, et moult bien en firent leur devoir. Toutesfoiz. il n'est dueil que au bout de quelque temps ne s'appaise et que on n'oblye, et mesmement quant les parties sont loin g Tune des aultres. Le roy et la royne d'Espaigne nourrirent leur fille moult bien, et luy firent apprendre toutes bonnes meurs et à parler tous languages,.
tant queon nesçavoitfille en tout le royaulme plus belle ,,plus sage, ne mieulx moriginée qu'elle estoit..
Le père et la mère devindrent vieulx, qui aultrçsenfans n'a voient que celle fille de Péage de quinze ans ou environ, et pensèrent entr'eulx qu'il estoit besoinget temps, pour Le mieulx,. de la.marier à quelque ung quL
gouverneroit le royaulme, et se faisoient enquérir par toutes terres mary que fut propice pour la fille, car ilz avoient du tout oublié la promesse qu'ilz avoient faicte au Roy de France, tant que les nouvelles en vindrent au roy d'Angleterre, que pour lors estoit vefvé^ par quoy envoya une embaxad^ en Espaigne.
Comment le roy d'Angleterre fiença la fille du roy et de la royne d'Espaigne, appelée Anne, par procureur.
Le roy d'Angleterre , qui ouyt parler de ceste fille qui estoit tant belle, tant sage et bien moriginée, se pensa en luy mesmes qu'il seroit bon que la fit demander. A ceste cause envoya en Espaigne une moult belle compaignie de barons et chevalliers enembassade pour demander la fille en mariage, et donnèrent plusieurs beaux présens au roy et à la royne, à la fille et aux barons et chevaliers d'Espaigne, pour mieulx les attraire àleurvoulenté,et firent tant envers le roy et la royne que leur fille leur fut accordée, dont la fille n'estoit pas bien contente, car on luy avoit raporté que le roy d'Angleterre estoit desjà fort vieulx et cassé; mais, pour amour de son père et de sa
mère, n'en oza mot sonner, à celle fin qu'ilz n'en fussent marris ne courroucez à Rencontre d'elle.
Lesfiançaillesfurentfaictesparprocureur, et la fiença le procureur et conte de Lencastre pour et au nom du roy, dont les Anglois furent moult joyeux et en firent grant feste, et donnèrent de beaux joyauls à leur nouvelle dame et aux damoiselles.
Huit jours après s'en voulurent tornerpour faire la responce au roy comme ilz avoient exploictéet besongné, etfutprinsterme d'espouser, et promirent que dedans le dict temps amèneroient leur roy pour parachever le mariage.
Si prindrent congié les ungsdes aultres et s'en partirent les Anglois bien joyeulxd'Espaigne, de ce qu'ilz avoient si bien fait la besongne, et firent tant par leurs journées qu'ilz arrivèrent en Engleterre, oîi ilz furent receus à grant joye, et vindrent à Londres, oîi le roy les festoya merveilleusement.
Comment les ambassadeurs apportèrent nou^ velles au roy d'Angleterre de ce quHls^ avoient faict avecq le roy d'Espaigne.
Oi furent les ambassadeurs receuz à moult grant honneur et joye du roy d'Angle-
terre, leur seigneur, et leur demanda comment ilz avoient besongné touchant la matière. Le conte de Lencastre dit comme, eulx estre arrivez en Espaigne, en parlèrent au roy et à la royne, a lesquelz nous firent responce qu'ilz estoient bien joyeulx du mariage et que vous leur faisiez beaucop de l'honneur. Par quoy, sans plus actendre, la fiançay pour vous comme procureur, et avons mis terme d'espouzer d'uy en quatre mois. »
Le roy, oyant les nouvelles, fut si souspris de joye qu'il fit crier parmy Londres que l'on ne ouvrist les bouticques de huit jours et qu'on fit feste. Cependant fit faire ie roy d'Angleterre grant appareil pour espouser celle qui avoit desjà gaignélecueur deluy, car il desiroit fort, la contempter, pour les biens que on luy avoit dit d'elle, et aussi pour ce que on luy avoit rapporté secrètement qu'elle ne prenoit pas plaisir au mariage. Et, pour ce que le roy d'Angleterre ne trouvoit pas bien en son païs draps d'or à sa voulenté, deslibéra de venir passer à Paris pour soy y fournir de bagues, coliers et joyaulx, comme mestier luy estoit.
Si s'en partit d'Angleterre bien acompaignié de chevaliers et barons, car en celuy temps n'estoit nulles nouvelles de guerre.
Si vint descendre en Normandie, à quelque iiii" chevaulx acostrez selon la mode du pays, et fit tant par ses journées qu'il vint à Paris, là où estoit le jeune Roy de France, de l'aage de xviii à xx ans, tant beau, tant sage que merveilles; et par la Royne, sa mère, totallement se gouvernoit, et bien luy en prenoit, car elle tenoit le royaulme en bonne pollice, justice et transquilité.
Comment la Royne de France envoya au devant du roy d'Angleterre des plus grans de ses barons et aussi les bourgeoys de la Ville,
VOUANT la Royne de France sçeut la venue du roy d'Angleterre, elle fit aller au devant de luy tous les barons, bourgeois et citoyens de Paris en belle ordonnance. Ce jour n'estoit pas à Paris le jeune Roy, ains estoit allé à la chasse à ung sanglier au Boys de Vincennes, où il demeura tout le jour.
Quant le roy d'Angleterre fut entré dedans Paris, il vint veoir la Royne, laquelle moult bien le festia; et, ainsi qu'ilzestoient au soupper, le roy d'Angleterre desclara à la Royne la cause de son voyage, et pour quoy il estoit passé par France. Si loua merveilleusement la beaulté et le sens de la
pucelle, et ne fut, au soupper, parlé d'aultre matière^ car le roy y avoit grande affection^ et mesmement comme ces vieillards, qui sont incontinent bridez. Après soupper, les instrumens vindrent, et dancèrent et firent la meilleur chière qui leur fut possible. Le roy d'Angleterre souhaicta fort à veoir le jeune Roy de France, et, aprez qu'ilz eurent longuement passé temps, le roy d'Angleterre s'en alla retraire, et aussi toutes ses gens, qui moult furent joyeux du recueil et de l'honneur que la Royne leur avoit fait. Quant le roy fut en sa chambre, ilz encommancèrent à parler et louèrent merveilleusement la Royne, que si grant honneur leur avoit fait.
Quand la Royne fut en sa chambre, bien luy souvint des parolles que le feu Roy son mary luy avoit dictes quant il revint d'Es* paigne, comme il avoit promis à son filz la fille du roy d'Espaigne. Aussi désiroit-elle fort que son filz fut marié. Si envoya quérir le duc d'Orléans et le duc de Bourbon,, qui en Espaigne avoient esté avec le feu Roy, et leur dit en ceste manière :
a Beaux cosins, je vous ay envoyé quérir comme mes principaulx amys et de mon filz. Vous avez ouy les grans biens qu'on dict estre en ceste fille d'Espaigne. 11 est temps, comme vous voyez, que le Roy, mon
ûlz, soit marié. Si me suis pensée que plus beau mariage ne pourroit trouver, si la fille est telle comme l'on dit; pour ce vous prie que m'en conseillez, car bien croy que, si le roy d'Espaigne savoit que mon filz la voulsist avoir, voulentiers la luy donneroit. »
Les seigneurs regardèrent la Royne et luy dirent en effect que mieulx ne pouvoit faire. Si se tindrent fort coupables de ce que plus tost n'en avoient parlé, et pour ce à celle heure s'en allèrent monter à cheval à peu de compaignie et s'en allèrent au Bois de Vincennes devers leur jeune Roy, leur seigneur, luy dire les nouvelles. Si le trouvèrent couché; mais, dès incontinent qu'il sceut qu'ilz estoient arrivez , les envoya quérir et les fit venir jusques à son lit pour savoir que les mou voit à celle heure, car desjà estoit fort tard.
Comment le duc d'Orléans et de Bourbon vindrent tout de nuyt au Boys de Vincennes pour appor^ ter les nouvelles au Roy, comme vous orre:^.
VOUANT les barons eurent tout compté au Roy la matière que avoit esté entre sa mère et eulx, il leur dit qu'ilzs'alassent coucher, et que demain au bon matin il y auroit pensé
et leur en feroit responce; par quoy les barons prindrent congié de luy et s'en allèrent en leurs chambres.
Et quant ilz s'en furent allez, le Roy cuydoit dormir, mais il ne pouvoit. Si veilla toute la nuy t en pensant à la beaulté qu'ilz luy avoient dit qui estoit en la fille, carelle luy estoit jà entrée au cueur ; mais il doubtoit fort le reffuz, pour ce que le roy d'Angleterre l'avoit jà fiancée. Si deslibéra en soy une moult estrange façon de faire, laquelle il délibéra en son entendement de faire et acomplir, et la mena à fin le plus sagement que oncques fit personne.
Quant vint au matin, le Roy se leva, qui n'avoit pas oublié la besongne ; si dit à ses barons : « Je veulxallerpardeversmamère la Royne si secrètement que ne soye apparçeu. Allez- vous en devant, et me faictes assembler tous les principaulx de mon Conseil en quelque lieu que n'en soit mot sonné. »
Tantost partirent de Vincennes, et vindrent à Paris, car guières n'estoit loing, et vindrent devers la Royne luy dire ce qu'ilz avoient besongne et comme le Roy vcnoit dissimulé, pour ce qu'il ne vouloit estre cogneu des Anglois, congnoissant que le Roy avoit une singulière affection en la besogne. Si vint vers sa mère, que, incontinant que
3o LE ROMANT
elle le vit, luy fit une merveilleuse chière. Si fit dès l'heure assembler les principaulx de sa baronnie et de son Conseil^ et, quant îl y fut, commença à parler en ceste manière :
Comment le Roy de France vint dissimulé pour peur qu'il ne fust congneu des Angloys.
M. A chière dame et mère, j'ay entendu que m'avez mandé, et y ay assez pencé. Et sçay bien que vous, ne mes parens que icy sont, ne me vouldriez conseillier chose que ne fust à mon honneur et proufii t. Si la chose est telle comme l'on dît, je y vouldroisbien entendre, car mieulx ne sçaurois trouver; mais je y voys deux grans ostacles et empeschemens, pour ce qu'elle est fiancée au roy d'Angleterre, qui y va pour l'esposer, par quoy à l'aventure le roy d'Espaigne ne vouldra pas rompre sa promesse; et, si ainsi estoit, ce nous seroit ung reprouche et deshonneur perpétuel. L'aultre point si est que, si le dict roy d'Espaigne la nous octroyé, et puis, quand nous l'aurons veue, elle ne nous est agréable, ce seroit une aultre grant villenye de luy avoir fait perdre son premier mariage. Et, comme vous sçavez, c'est une chose qui doit venir de fran-
DE JEHAN DE PARIS. 3l
che voulenté, car c'est une longue chance que mariage. Et pour donner à ces deux poins conclusion et fin, Je me suis pensé de m'en aller en Espaigne en habit dissimulé, en la plus grant gorre et triumphe que sera possible, et changeray mon nom et feray aller mon armée par quelque autre Heu, et mes chariotz, que tous les jours sçauront de mes nouvelles. Et quant je seray arrivé de par de là, selon que je verray la matière d'espouser ou non, je le feray.
Si vous prie que en ce vueillez aviser et en dire voz oppinions, car je ne suis point arresté à mon opinion que je ne vueille bien faire et user par vostre bon conseil. »
Quant la Royne ouyt ainsi sagement parler son filz, elle en fut moult joyeuse; si furent tous ceulx du Conseil. Adoncla Rovne va dire en ceste manière : '(Mon très aymé filz, il me semble que vous avez merveilleusement et sagement prins vostre voulenté et intention de vous en aller en la manière que vous avez devisée ; car, principallement, nul mariage ne se doit faire si les parties ne s'i consentent et qu'elles y viennent par bonne et vraye amour; autrement il en vient beaucop de inconvéniens. Pour ce, je suis de vostre oppinion, pourveu toutesfoiz que au plus hault estât que faire ce pourra vous y alliez, si cas d'à-
venture advenoit que le mariage se fist, car monseigneur vostre père en vint en grant triumphe et honneur, par quoy ne fault pas amaindrir. vostre estât; car il est besoing que y soyez fort et en grant triumphe, pour tousjours honnorer et faire craindre vostre royaulme. »
Pour abréger, tous furent de celle oppinion. Et quant tout fut conclu, l'on ordonna que le Roy ne verroit point le roy d'Angleterre, si non secrètement, affin qu'il ne fut deluycongneu,etfut ordonné que tous les draps d'or et de soye, les plus beaulx bagues, cheynes, coliers et aultres choses servans à la matière, seroient retenus et prins pour porter en Espaigne, et que on en laisseroit une partie pour ayder à fornir le roy d'Angleterre, et que la Royne Tentretiendroit sept ou huit jours jusques le Roy de France seroit prêt de partir. La Royne fist ouvrir tous les trésors du feu Roy son mary,qui estoient merveilleusement grans, car jamais n'avoit eu guerre que en Espaigne, par quoy il s*i trouva grant habundance de riches joyaulx, lesquelz le Royprint pour porter avecquesluy.
Le duc d'Orléans eut en charge de faire la diligence de l'apprest de ce qui estoit nécessaire. Si print cent les plus beaux barons de cheux le Roy, qui estoient de son
eage, et cent jeunes pages que merveilleusement estoient beaux, car Hz avoient les cheveulx aussi jaulnes que fin or. Si les fit le duc d'Orléans habiller de livrée comme il luy sembla pour le mieulx. Le Roy retourna à Vincennes et dit au dict duc d'Orléans qu'il fist la plus grant diligence que faire ce pourroit, et que, incontinent que les pages et barons seroient prestz, que les luy amenast à Vincennes. Et ce pendant le dict duc d'Orléans et de Bourbon, qui eurent la dicte charge, firent apprester deux mille hommes d'armes, des plus grans du royaulme, et quatre mille archiers, avec les costilliers et pages, pour conduire et garder le grant nombre des coffres et bahutz qu'il menoit, car dedans iceulx furent mis habillemens, draps d'or et de soye, bagues et aultres richesses innumérables , et fit mener, avecq les dictz sommiers, chariotz, costuriers et brodeurs, qu'ilz ne faisôient aultre chose que faire habillemens de diverses manières.
La Royne entretint le roy d'Angleterre au mieulx qu'elle peut et le plus honnorablement que faire se pouvoit, en attendant que son filz fut prest. Et ce pendant le dict roy faisoit chercher draps d'or, de soye, et aultres bagues pour eulx fornir ; lesquelz en trouvèrent bien peu, car le Roy de
JBHAN DE PARIS. 3
34 l^E »OM?ANT
France avoit prinstaut le meilleur et le plus beau, dont les Anglois estoient fors esbays comme en une telle ville que Paris avoit si peui de draps de soye; toutesfois leur fut force de prendre en gré ce qu'ilz trovèrent. Cependant le Roy de France fut prest pour partir, et s'en allèrent secrètement par bandes, les ungs par un lieu, les autres par ung aultre, tellement que le roy d'Angleterre ne ses gens s?en apparceurent point.
Comment les cent chevaliers et les cent pages, tous monter et habilles^ de mesmes^ arrivèient devers le Roy de France à Vincennes,
JLes cent barons et les cent pages, en belle ordonnance, vindrent devers le Roy à Vincennes, habillez si mignonnementque c'estoit merveilles et belle chose à veoir; car ilz estoient tous vestus de velours noir,, brodé tout à l'entour de fin or, et les pourpoins estoient de fin satin cramoisy, Hz estoient merveilleusement beaulx et blondes et bien en poinct; mais sur tous estoit le Roy le plus beau et le plus parfaict, car bel et grant homme estoit.
Si deffendit incontinant à ces gens qu'ilz ne dissent à personne qu'il estoit, si non
qu'il avoit nom Jehan de Paris, et qu'il estoit filz d'ung riche bourgeois du dict lieu, qui luy avoit laissé moult grand richesses et grans biens après son décèz.
Quand il sceut que le roy d'Angleterre vouloit partir demain de Paris, il part et tire son chemin par la Beausse^ car il sçavoit bien que le roy Anglois vouloit tirer à Orléans et de là à Bourdeaulx, et pour ce il s'en alla devant jusques vers Estampes. Et quant il fut adverti que le roy d'Angleterre venoit, il partit d'Estampes et se mit à chevaucher la Beausse tout bellement pour contre actendre le roy d'Angleterre.
Ce fut un mardy aprèz que le Roy, qui Jehan de Paris se faisoit nommer, chevauchoit à tout les deux cens chevaulx grisons et gens telz comme avez ouy compter cy devant. Et son ost estoit allé par aultre chemin, affin que le roy d'Angleterre ne les apparceust, et conduisoient les chariotz et richesses de Jehan de Paris, et avoient tous les jours nouvelles les ungs des aultres. Le roy anglois se partit iceluy jour d'Estampes et chevauchoit moult fort. Si luy dirent ses gens que devant eulx avoit une compaignie de gens moult belle et bien acoustrée : a II seroit bon envoyer veoir que c'est. »
Comment le roy d'Angleterre envoya l'ung de ses héraulx pour les veoir et savoir que c'estoit, et comment il demanda le chef de la compaignie.
Alors le roy d'Angleterre commenda à l'ung de ses barons qu'il allast quérir ung hérault, lequel fut incontinent venu ; et alors le roy luy dit et chargea que il allast veoir celle belle compaignie, et qu'il s'enquérist et demandast qui estoit le seigneur d'eulx, et qu'il le saluast de par luy.
Incontinent le hérault partit et picque son cheval des espérons, et fit tant qu'il arriva près d'eux, et regarda comme ilz chevauchoient en belle ordonnance, et tous les chevaulx pareils. Il ne sceut que faire, car ilz luy sembloient estre tous anges descendus des cieulxj ny oncques sa vie n'avoit veu si belle compaignie.
Si print courage et se mit en la garde de Dieu, et vint jusques au plus près des derniers , tout paoureux et tremblant, et dit :
a Dieu vous gard, messeigneurs ; vueillez sçavoir que le roy d'Angleterre , mon maistre, qui vient icy après moy, m'a envoyé vers vous pour savoir qui estoit lecappitaine et seigneur de si belle compaignie*
— Amyjdit l'ung d'eulx, elle est à Jehan de Paris, nostre maistre.
LE JEHAN DE PARIS. Sy
— Et est-il icy ?
— Ouy, respondirent les François; il chevauche bien loing devant.
— Et vous semble y, dit-il, que je puisse parler à luy, et quel cheval il chevauche?
— Vous pourrez bien parler à luy, mais que vous hastez ung peu de chevaucher.
— Et comment le congnoistrey-je?
— Vous le pourrez congnoistre; et si il est habillé comme les aultres, mais il porte une petite verge blanche en sa main, o
Si dist le hérault : a Grant mercy. »
Adonc chevauche le hérault parmy la presse, voyant si grant triumphe qu'il en estoit quasi en rêverie. Si chevaucha tant qu'il vit celuy que l'on luy avoit dict ; lors vint à luy et le salua honnorablement en disant :
« Très hault et puissant, je ne scay voz tiltres parquoy vous puisse honnorer; si me aurez pour excusé. Plaise vous sçavoir, mon très redoubté et honnoré seigneur, que le roy d'Angleterre, mon maistre, m'a icy envoyé par devers vostre Seigneu* rie sçavoir quelz gens vous estez, car il est icy bien près et désire fort estre en vostre compaignie.
— Mon amy, vous luy pourrez dire que je me recommande à sa bonne grâce, et que, s'il chevauche ung peu legièrement, nous
pourra actaindre, car nous ne chevauchons pas trop fort.
— Et que luy diray-je qui vous estes?
— Mon amy, dictes luy que Jehan de Paris suis appelé. »
Le hérault ne l'oza plus interroguer, doubtant luy desplaire. Si s'en retourna vers son seigneur, tout esmerveillé de ce qu'il a voit veu. Si chevaucha si fort jusques qu'il vint devers le roy. Et, quant fut à luy, si luy compta les triumphes et merveilles qu'il avoit veues et ouyes. Et luy dit qu'ilz estoient environ deux censchevaulx, tous d'une livrée, et estoient les chevaulx tous d'un poil, et y avoit cent hommes et cent pages, tous d'ung mesme habit et de mesure d'eage, les plus belles gens que jamais il avoit veuz. « Si croyroy-je plus tost que ce fussent esperitz que corps mortelz ; toutesfoiz suis venu à eulx et ay tant fait que j'ay parlé à leur maistre, lequel j'ay salué de par vous. Et m'a dit qu'il estoit nommé Jehan de Paris, car plus avant ne l'ay ozé interroguer, et si n'y a différence entre eulx et luy si non qu'il porte ung baston blanc en sa main , et est merveilleusement bel sus tous les aultres, et ne chevauche pas si fort que tost ne l'ayez aconceu. »
'DE JEHAN DE PARI^. 3g
fComment le rey d*Angleteme commanda à ses barons qu'il:( chevauchassent, quant il sceut les nouvelles de Jehan de Taris.
kJk chevauchons, dit le roy d'Angleterre ; et alors dit au plus principaulx de ses barons qu'ilz chevauchassent auprès de luy en belle ordonnance. Si chevauchèrent tant qu'ilz vindrent joindre jusques aux derniers, et, quant il les vit, il en fut esmerveillé. Toutesfoiz les salua moult doucement, et ilz luy rendirent son salut.
a Messeigneurs , dist le roy Anglois, je vous prie que me vueillez mon&trer Jehan de Paris, pour ce que Ton m*a dit qu'il est seigneur de ceste compaigriie.
— Sire, dirent ceulx, nous sommes ses serviteurs; si le trouverez ung peu plus avant, où il porie ung baston blanc en sa main et chevauche devant, pour l'amour de la pouldrière.
— Je vois parler à luy.
— En bonne heure, » dirent-ilz.
Tant chevaucha le roy, regardant de çà et de là, qu'il vint jusques à Jehan de Paris, lequel il salua moult doucement, en di- .sant :
Comment le roy d'Angleterre arriva auprès de Jehan de Paris en le saluant moult doucement, et Jehan de Paris le roy.
UiEU doint honneur et joye à Jehan de Paris et à sa belle compaignie; ne vous desplaise , car je ne sçay le tiltre de vostre principalle seigneurie.
— Sire, dist Jehan de Paris, vous le sçavez bien, car c'est mon droit tiltre que Jehan de Paris. Vous soyez le très bien venu; et, s'il vous plaist, me direz le vostre.
— Voulentiers, dist le roy ; je suis le roy des Anglois appelle.
— En bonne heure, dit Jehan de Paris ; et où allez vous en ces marches?
— Certes, dit le roy, je m'en vois marier en Espaigne à la fille du roy du pays.
— En bonne heure, par sainct Piquault, dit Jehan de Paris.
— Et vous, dit le roy, en quel pays allez vous ?
— Certes, dit Jehan de Paris, je m'en vois passer le temps par les pays, car je me esmayoie à Paris. Et pour ce ay délibéré d'aller jusques à Bourdeaux, et ailleurs, si le courage le me conseille.
— Or me dictes, beau sire, dit le roy, s'il est vostre plaisir, de quel estât estesvous, qui telle compaignie menez, car c'est la plus belle que je vis oncques.
— Certes, respondit-il ; Je suis filz d'ung moult riche bourgeois de Paris, qui trespassa il y a long temps et me laissa moult de biens; si m'en vois en despendre une partie, et puis j'en amasseray de l'autre.
— Comment! amasser? dit le roy; et menez vous tout ce train à voz despens ?
— Ouy certes, et est bien peu de chose quant à moy, veu ce que mon père m'a laissé.
— Par ma foy, dit le roy, vous en serez bien toust à bout, car il n'y a roy sus la terre que n'en fut bien las et chargé de entretenir ung si bel estât.
— Certes, dit Jehan de Paris, il ne vous en fault jà soussier, car j'en ay bien plus ailleurs. Or chevauchons plus fort, car il nous faut aller anuyt coucher près d'Orléans. f>
Si s'en vont chevauchant plus fort qu'ilz n'avoient acostumé. Et le roy disoit parfoiz à ses gens : « Cest homme est bien fol de ainsi aller despendant le sien par le pays à si grant triumphe et honneur ; et, fut il roy ou empereur, il a ung beau train.
V — Sire, dirent ses gens, il a moult belle
contenance, et, se il ne fust bien sage, il n eust sçeu assembler, pour argent qu'il aye, une telle compaignie.
— Bien est vray , dit le roy ; je ne sçay que y pencer. Mais ce m'est une chose moult impossible à croire que le filz d'ung bourgeois de Paris puisse maintenir cest €stat. Puis picquoit et venoit parler à Jehan de Paris, qui ne tenoit compte de luy que bien à point et en bonne forme. Si tenoit une moult belle gravité, et avec ce belle contenance.
Quand ilz furent prèz d'ung lieu nommé Artenay, Jehan de Paris va dire au roy d'Angleterre, qui moult fort le regardoit :
« Sire, s'il est de vostre plaisir, vous vous «n viendrez soupper avecques moy, et ferons bonne chière.
— Grant mercy, dist le roy, mon amy ; mais je vous prie que viengnez avecques moy, et deviserons des choses que avons veues,
— Non feray, respondit Jehan de Paris; je ne laisseroye pour riens mes gens. »
Et, en parlant de beaucop de choses, chevauchèrent tant qu'ilz vindrent au dict lieu pour logier, là où il trouva ses fourriers, qui avoient acoustré les logis le plus sumptueusement que Ton pourroit deviser.
Car les cuysiniers et maistres d'ostelz al-
loient tousjours devant à celle fin que tout fut prest quant il seroit arrivé, ce que le Roy d'Angleterre ne faisoit pas; pour ce luy failloit prendre en gré ce qu'il trouvoit par les hostellerîes, qui souvent estoient mal acoustrées. Quant ilz furent arrivez auprès de la ville, chascun s'en alla en son logis avecq leur compaignie.
Comment le roy d* Angleterre s'en alla en son logis, et comment Jehan de Paris luy envoya de ses biens au soupper.
v^yjjANT Jehan de Paris fut entré en son logis, il fust moult joyeulx, car il estoit bien acoustré et le soupper prest, auquel avoit grant quantité de venaison et vouUatarlle de toutes sortes, car il y avoit gens qui ne faisoient aultre chose que d'aller à travers pays pour trouver et achepter ce que leur estoit nécessaire, par quoy riens ne leur failloit. Les genz du roy d'Angleterre firent tuer beufz et moutons, et de vieilles poulailles qu'ilz trouvoient. Vous povez penser si la chair estoit fort tendre.
Quant il fut temps de soupper, Jehan de Paris fit porter au roy d'Angleterre, en grans platz d'or, de viande de toutes sortes
et vin à grant foyson, dont le roy et tous les Angloys furent plus esbayz que devant; toutesfoiz il les mercia et se assit à soupper, tandis que la viande estoit chaulde^ car son soupper n*estoit pas prest, et si n'y avoit pas grant chose que actendre deust estre.
Grant parlement estoit, entre ses gens et le roy, de Jehan de Paris; les ungs disoient :
« Il est bien fol de ainsi legierement despendre ung si grant trésor, lequel est impossible qu'il luy puisse longuement durer. »
Les aultres disoient : « Par Dieu, si a il une moult belle contenance, et ressemble bien estre sage homme.
— Certes, dist l'aultre, Je m'esmerveille de la grant hausterité qu'il tient, car il ne tient compte du roy n'emplus que de son pareil.
— Mais où a il si tost trouvé telle provision, dist le roy, comme il nous a envoyé, et quelle vaixelle a il? Vrayement, c'est une choze bien dure à croire à qui ne le verroit; toutesfoiz, c'est ung beau passetemps que d'estre en sa compaignie ; plust à Dieu qu'il voulsist tirer nostre chemin.
— Certes, Sire, dit un Angloys, si fait il jusques à Bourdeaulx, comme il dit.
— J'en suis moult joyeulx, dit le roy; nous n'avons riens que luy envoyer, mais je veulx que vous soyez celuy qui le yra remercier des biens qu'il nous a envoyez, et luy demanderez s'il veult venir coucher en nostre logis, car je crois que nous avons le meilleur quartier. Si verrez son estât et façon de faire.
— Voulentiers, Sire, y irons, et vous en sçaurons à dire quelque chose, s'il leur plaist nous laisser entrer ; et Jehan de Paris de par vous saluerons, et sa noble compaignie.
Comment le roy d'Angleterre envoya six de ses barons devers Jehan de Paris luy remercier les biens qu'il lui avoit envoyé:^, et pour luy dire qu'il vint coucher avec le Roy.
Les barons du roy d'Angleterre s'en allèrent au quartier de Jehan de Paris, qu'ilz trouvèrent tout fossoyé et barré de taudis, et gardes armez à la porte ; si furent tous esmerveillez , et demandèrent ausdictes gardes à qui ilz estoient. Et ilz leur repondirent :
a Nous sommes à Jehan de Paris ; et vous, à qui estes vous ?
— Messeigneurs, nous sommes, direntles
AngIois,au roy d'Angleterre, qui nous envoyé devers Jehan de Paris luy remercier les biens qu'il a envoyez à nostre maistre; se vous plaist il, nous ferez parler à luy.
— Ouy voulentiers, dirent ilz, car il nous a commandé que aux Angloyic ne soit riens refusé, pour ce qu'ilz sont venus en sa compaignie. »
Les barons entrèrent tous esmerveillez de ce qu'ilz véoient, et, quant ilz furent devant le logis de Jehan de Paris, ilz trouvèrent aultres gardes que la porte gardoient, ausquelz ilz firent révérence et leur dirent la cause de leur venue; et lors le cappitaine de celle garde alla sçavoir si l'on les laisseroit entrer, lequel fut incontinent revenu, et dit aui Anglois :
«c Messeigneurs, nostre maistre est à table, mais nonobstant, il veult bien que vous entrez; or vous en venez après moy. »
Adonc se mit devant, et les barons après.
Et quant il entra en la salle où Jehan de Paris estoit, il se gectaà genoulx; et aussi firent les Angloys, quant ilz virent ung tel estât, et que Jehan de Paris estoit à table tout seul, et ses gens autour de luy en si belle silence, et ceulx à qui il parloit mectoient tousjours le genoiî à terre. La salle estoit toute tendue de moult riche tapisse* rie, et le ciel et le pavement aussi tout
tendu. Jehan de Paris bienveigna les Anglois et leur fit grant chière, et en souppant devisa longuement avecques eulx, et, quant il eut souppé et Grâces furent dictes, instrumentz de toutes sortes commancèrent à sonner en grant mélodie. L'on mena soupper les Anglois avec les barons de France, que furent moult haultement servis^ et tout de viande chaulde. Si s'en esmerveilloient moult grandement, de la grant largesse de biens qui y estoit et de la vexelle d'or et d'argent qu'ilzvéoyent.
Après soupper, les Anglois prindrent congié et s'en retournèrent au roy, auquel ilz comptèrent tout au long ce que avoient veu, dont il fut de plus en plus esbay. Si ne sçavoit que dire, mais que point ne le laisseroit tant comme leur chemin il vouldroit tenir.
Quant vint au matin, Jehan de Paris alla à l'esglise, où on luy avoit fait tendre ung moult riche et beau pavillon, puis fut commencée la messe à beaulx chantres qu'il mejîoit avecques luy. Il y eut des Angloys qui l'alèrent bien tost racompter au roy, lequel s'en vint le plus hastivement qu'il peut à l'esglise. Jehan de Paris luy manda qu'il vint en son pavillon ; si l'alèrent quérir et luy dirent :
a Sire, Jehan de Paris vous prie que ve-
niez en son paveillon ; si serez mieulx à vostre ayse. »
Le roy leur dit : a Voulentiers je iray. »
Et quant le roy entra dedans le pavillon, il salua Jehan de Paris, lequel luy rendit son salut et luy fit plasse au près luy, et faisoit moult beau veoirledict pavillon par dedans, et les beaulx carreaulx et oreilliers qui y estoient aussi faisoit beau veoir. Les ornemens de sa chappelle estoient moult fort beaux et riches. Quant la messe fut dicte, chascun print congié, et s'en vindrent en leurs logis pour desjuner. Jehan de Paris envoya au roy d'Angleterre de viande toute chaulde, comme il avoit faict le soir. Puis montèrent à cheval et chevauchèrent, en la manière que avez ouye, jusquesàBourdeaulx,que tousjours Jehan de Paris avoit ses logis faitz et aournez et forniz de vivres à planté, el à chascun repas il en envoioit au roy d'Angleterre, que moult s*esmerveilloit d'ont icelle viande pouvoit venir, et en si petites bourgades comme ilz logeoient aulcuns soirs.
Comment le rqy d'Angleterre et Jehan de Paris chevauchèrent ensemble et devisaient de leur chemin.
Ung jour, comme ilz chevauchoient par delà Bourdeaulx, le roy Anglois demanda à Jehan de Paris se il yroit jusques à Rayonne, et Jehan de Paris luy respondit que ouy.
a Pleust à Dieu, dit le roy, que vostre voyage s'adressast de venir jusques en Espaigne, car j'en seroye moult joyeulx.
— Certes, dit lors Jehan de Paris, à l'aventure se fera il; car, si le vouloir m'en prens, je l'acompliray, sy plaist à Dieu. A autre chose ne suis-je subget, après Dieu, sinon à mon vouloir; car pour homme qui vive je ne feroys que à ma voulenté.
— C'est grant chose, dit le roy, que, se vous vivez longuement en ce monde , il vous faudra changer propoz, ou vous pourrez bien savoir que veult dire soufferte.
— Certes, dit Jehan de Paris, de ce n'ayje garde, car, la Dieu mercy, j'ay des biens assez plus que n'en pourray engaster à tenir tout mon vivant l'ordre que je tiens et Testât que je mayne. »
Le Roy regarda ses gens en disant à soy-
JEBAN DE PARIS. 4
5o LE ROMANT
mesmes que cest homme n'avoit pas bon sens naturel, et estoit tout esbahy, tant qu'il ne sçavoit que y penser. Mais tant y avoit que Jehan de Paris tenoit le roy le plus ayze que onc en son vivant eust esté.
Ung jour, comme ilz chevauchoient entre Cibe Favyère et Rayonne, il se mit très fort à plouvoir.
Comment Jehan de Paris et ses gens, voyant la pluye venir, vestirent leurs mantheaulx et chapferons à gorge,
v^yuANT Jehan de Paris et ses gens virent que la pluye venoit à force, ilz prirent leurs manteaulx et chapperons à gorge, et vindrent jusques au près du roy d'Angleterre, qui commença à les regarder, en tel estât qu'i n'avoient garde de la pluie. Et alors le roy luy deist : « Jehan de Paris, mon amy, vous et vous gens avez trouvez bons habillemens contre la pluye et le maulvais temps. » Car luy ne ses gens n'avoient nulz manteaulx, car au temps d'alors n'en usoient point en Engleterre, et aussi ne sçavoient pas la manière de les faire, et si portoient les Angloys leurs bonnes robbes qu'ilz avoient fait faire pour les nopces ; car en leur païs n'estoit point nouvelles de
DE JEHAN D^ PARIS. 5l
porter maies ne mener bahutz. Par quoy vous pouvez pancer en quel point pouvoient estre leurs robes : les unes estoient longues, les aultres courtes ; les aultres fourrées de martres, de renars et plusieurs aultres fourrures, qui estoient toutes retraictes pour l'amour de l'eaue, et le lendemain eussiez veu le drap qui floctoit sur les dictes forrures, gastées et retraictes. Lors respondit Jehan de Paris au roy en ceste manière :
« Sire, vous qui estes roy d'Angleterre et grant seigneur, deussiez faire porter à voz gens maisons pour eulx couvrir en temps depluye.»
Le roy d'Angleterre pour ces parolles se print fort à rire, et luy va respondre :
« Pardieu, mon amy, il fauldroit avoir des holifans grand planté à porter tant de maisons. » Puis se retira vers ses barons, en disant et en riant : a N'avez vous pas bien ouy que ce gallant a dit ? Ne. monstre il pas bien que c'est ung folastre ? Il luy est advis, pour le grand trésor qu'il a, lequel il n'a pas acquis, que riens ne luy est impossible.
— Sire, dirent les barons anglois, c'est ung beau passetempsque d'estre auprès de luy. Si ne vous en devez ennuyer mesmementj car il vous fait beaucop de plaisirs.
et si en passez plus legierement le païs. Que pleust à Dieu qu'il voulsist aller avecq vous aux nopces, car tout vostre estât en seroit honnoré,mais qu'il se voulsist allouer à vous en luy donnant une bonne somme d'argent.
— Je le vouldroys bien, dit le roy ; mais, se il ne se disoit à nous, ce nous seroit une grande mesprison, car peu priseroient les dames nostre estât contre le sien.
— Par Dieu, dirent les barons, Sire, vous dictes vray. »
Si laissèrent du tout le parlement les
Anglois, car lapluye les chargeoit tant qu'il
\ n'y avoit celuy à qui le logis ne luy tardist.
Quant ilz furent en la ville, chascun s'en alla logier au logis qui luy estoit appareillé. Si envoya Jehan de Paris tousjours au roy d'Angleterre de ses biens. Le lendemain au matin partirent et vindrent logier à Rayonne, et le lendemain matin se partirent dudit Bayonne et se mirent aux champs, et en chevauchant trouvèrent une petite rivière qui estoit moult mauvaise, car il s'i noya plusieurs Anglois, comme vous orrez.
Comment f en passant une petite rivière, beaucop des Anglais se noyèrent, et comme Jehan de Paris et ses gens passèrent ardyment,
V^AND ilz furent arrivez auprès de la rivière, le roy d'Angleterre et ses gens, qui estoient devant, se mirent à passer la rivière à gué, où il y en eut de trois à quatre vings de noyez, qui estoient mal montez, dont le dict roy fut moult desplaîsant. JehandeParis,qui venoitaprès tout bellement, qui ne s'esmayoit guières de celle rivière, pourceque luy et sa compaignie estoient bien montez, arrivèrent à la rivière et commancèrentà passer les ungs après les autres, en telle façon et manière que tous passèrent par la voulenté et grâce de Dieu, sans nul péril ne danger, car la rivière estoit devenue grosse, et avoit abbattu le pont qui y estoit, par quoy il y avoit grant danger; mais Dieu à celle fois garda Jehan de Paris et ses gens d'estre noyez. Le roy d'Angleterre estoit sus le bourt de la rivière, lamentant et plourant ses gens qu'il avoit perdus, et regardoit comme Jehan de Paris passoit, dont estoit fort esmerveillé de ce que personne des gens de Jehan de Paris ne demouroient en la rivière.
54 LE ROBfANT
Et quant ilz furent dehors oultre , le roy commensa à dire à Jehan dé Paris : « Mon doulz amy, vous avez heu meilleur heur et meilleur adventure en ceste rivière que moy, qui y ay perdu plusieurs de mes gens. »
Lors Jehan de Paris se print à soubzrire, et luy dit : « Je m'esmerveille de vous, qui estes si puissant et riche roy, que vous ne faictes porter ung pont pour passer vos gens; car, quant il vient à ses rivières passer, il leur seroit bien nécessaire. »
Le roy ce print à rire, nonobstant sa perte, et dit : « Par Dieu, vous me baillez de bonnes raisons. Or sus, chevauchons, car je suis fort moilliéi et vouldroys estre au logis. »
Si luy dit Jfihan de Paris, comme celuy qui faignoit ne l'avoir point entendu :
« Sire, chassons ung peu par ces boys. — Eln bonne foy, dist le roy, je n'ay tallent de railler à ceste heure. »
Si chevauchèrent fort, tant que chacun arriva en son logis, là où les Anglois se plaignoient et lamentoient de leurs parens et amys qui c'estoientnoyez en celle rivière. Toutesfoiz firent ils la meilleur chière qui leur fut possible,, car il leur failloit aller aux nopces, qui fut une partie de oublier leur mélancolie et courroux ; et séjournèrent là. de deux, à trois jours.
Quant vint ung aultre jour, ainsy qu'ilz estoient aux champs, et que le roy d'Angleterre avoit oublié partie de sa mélencolie, en chevauchant il demanda à Jehan de Paris : aMon doulx amy, je vous prie, dictes nous icy, en passant temps, par quelle occasion vous venez en ce pays d'Espaigne ?
— Vrayement, Sire, dit Jehan de Paris, je vous le diray voulentiers. Je vous diz et asseure pour vray que il y peult avoir environ quinze ans que feu mon père, à qui Dieu face mercy, vint chasser en ce pays, et, quand il s'en partit, il tendit ung petit las à une canne; et je me viens esbattre icy pour veoir si la canne est prinse.
— Par ma foy, dit le roy en riant, vous estes ung grand chasseur, que si loing venez cercher vostre gibier. Par Dieu, si elle estoit prinse, elle seroit pourrie et mangée des vers.
— Vous ne sçavez, dist Jehan de Paris, car les cannes de ce pays ne semblent pas aux vostres, car ceulx-cy se gardent moult longuement sans pourrir, d
De ceste response rirent les Anglois, pour ce qu'ilz n'entendoient pas à quelle fin il le disoit, et aulcuns disoient qu'il estoit demy fol.
Quant ils furent assez près de la cité de Burgues , où estoit le roy et la royne
d'Espaigne, et en laquelle ville les noces se dévoient faire, le roy d'Angleterre va dire à Jehan de Paris en ceste manière :
« Jehan de Paris, mon bon amy, si vous voulez venir avecques nous jusques à Burgues, et vous avouer pour moy, je vous donray de l'argent bien largement, et si verrez une moult belle assemblée de dames et seigneurs.
— Sire, dist Jehan de Paris, d'y aller je ne sçay que j'en feray, car se sera selon le vouloir qu'il m'en prendra. Mais quant est de m'avouer à vous et à vostre subjection, cela ne vous fault-il impencer, car, par Dieu, pour vostre royaulme ne le feroie, ne de vostre argent je n'en ay que faire, car j'en ay plus que vous. »
Quant le roy se ouyt ainsi refusé, il en fut moult dolent, et eust bien voulu que Jehan de Paris fût encore en France, doubtant que, s'il alloit à Burgues, son estât n'en seroit pas tant prisé contre le sien. Si ne luy en oza plus parler fors que il luy dit: « Par vostre foy, y pensez-vous point venir ?
— Par mon serment, respondit Jehan de Paris, à l'aventure que je yray, à l'aventure que non, selon que je trouveray en moy. D A tant en laissèrent les paroUes.
Mais le roy se pensa bien que il y vien-
DE JEHAN DE PARIS. 5y
droit, dont fort s'esmayoit, mais aultre semblant n'en oza faire.
Le soir logèrent comme ilz avoient acostumé; et quant ce vint lendemain matin , Jehan de Paris dit au roy qu'il ne l'attendît point, car il ne bougeroit d'illecde tout le jour ; et pour ce le roy s'en partit ; c'estoit jour d'ung samedy, et les nopces dévoient estre le lundi ensuivant. Tant chevaucha le roy que celuy jour arriva à Burgues, oîx il fust receu à grant triumphe et honneur.
Comment le roy d'Angleterre arriva a Burgues^ où il fut honnorablement receu.
JCnviron trois ou quatre heures de soir, arriva le roy d'Angleterre à Burgues, où il fut moult bien receu, car il y avoit une moult belle assemblée ; car avecq le roy d'Espaigne estoit le roy de Portugal, le roy et la royne d'Arragon, le roy de Navarre, et plusieurs princes et barons, dames et damoiselles sans nombre, qui tous firent grant honneur au roy d'Angleterre; mais, quant la fille du roy d'Espaigne l'eut bien veu et regardé, et qu'elle l'eut en soy bien considéré, elle n'en fust pas trop joyeuse, car saige fille estoit. Si se pensa en elle que
ce n'estoit pas ce qu'il luy faîUoit. Toutesfoiz, la chose estoit si avancée que aultre remède n'y pouvoitmectre, pour l'honneur de ses père et mère garder.
Si laisserons ung petit d'eulx à parler^ et retournerons à Jehan de Paris, qui chevaucha tout le dimenche comme le roy Anglois, jusques à deux lieues près de la ville, car bien scavoit le jour des nopces, et s'en vint logier en une petite ville qui estoit à deux lieues de Burgues. Si envoya deux héraulx, accompaignez de cinq cens chevaucheurs, au roy d'Espaigne, luy demander logis en la ville pour Jehan de Paris.
Comment les deux héraulx, quand il:^ furent auprès de la porte, laissèrent les cinq cens chevaucheurs qui estoient venu^ avecq eulx, et n'entra en la ville que eulx et deux serviteurs, qui estoient habille!^ de mesmes.
Les deux héraulx estoient tous deux vestus d'ung riche drap d'or, montez sur deux acquenées blanches, tant richement arnachées que c'estoit une merveille à les veoir. Quand ilz furent près de la cité, ilz firent demeurer leurs gens là jusques ilz fussent retournez, et ne menèrent que
DE JEHAN DE PARIS. 5g
chascun ung page, qui estoient habillez d'ung fin veloux violet, et les arnachemens de leurs chevaulx de mesmes. Si s'en entrèrent en la ville et vindrent vers le palaix du roy, et dirent à des gens qu'ilz trouvèrent à la porte qu'ilz vouloient parler au roy. Adonc leur demandèrent à qui ilz estoient. «Nous sommes, dirent ilz, à Jehan de. Paris, que nous envoyé icy pour dire aulcunes choses au roy de par luy.»
L'on l'alla dire au roy d'Espaigne, qui jà estoit à table et toute la baronnie. Si fut dit au roy qu'il estoit arrivé deux héraulx, les mieulx en point qu'ilz eussent oncques veuz, a que se disent serviteurs d'ung nommé Jehan de Paris, qui les envoyé par devers vous. Que vous plaist-il, Sire, qu'on leurdie?» Le roy leur dit : a Entretenez les, et les faictes bien loger 'et servir jusques nous aurons souppé, et puis nous parlerons à eulx. »
Comment le roy d'Angleterre, qui avoit ouy parler le message, commença à compter des faict:^ de Jehan de Paris, dont il fut bien ris tout le long du soupper,
(cependant le roy d'Angleterre, qui bien congneut que Jehan de Paris vouloit venir
6o LE ROMANT
à la feste, commença à parler en ceste manière :
a Mon très cher seigneur, je vous prie que aux héraulx donnez bonne responce, car vous verrez grand merveilles, et cuyde bien sçavoir que leur maistre demande.
— Et qui est ce Jehan de Paris, dit le roy d'Arragon ?
— Sire, dit-il, c'est le fîlz d'ung bourgeoys de Paris, qui maine le plus beau et haultain train que oncques homme mena, pour tant de gens qu'il maine.
— Et combien en a il ?
— Dit le roy d'Angleterre : De deux à trois cens chevaulx, les plus belles gens et les mieulx acoustrez que vous veistes oncques, à mon advis.
— Par Dieu , ce dit le roy d'Arragon, ce seroit une merveilleuse chose se ung simple bourgeois de Paris pouvoit maintenir ung tel estât si longuement comme de venir jusques icy.
— Comment ! ce dist le roy d'Angleterre ; de la vexelle d'or et d'argent de quoy il est servy seuUement, est assez bastante pour achepter ung royaulme, car je vous affie qu'il semble mieulx à ung songe ou fantazie qu'à aultre chose.
— Or, par Dieu, dit la royne d'Arragon, il le feroit bon veoir. Si vous prions toutes
DE JEHAN DE PARIS. 6l
que, quelque chose qu'il doyve couster, que nous le voyons.
— Certes, dit le roy d'Angleterre, il est plus fort à contenter en fait d'honneur que vous veistes oncques, et si vous dy bien tant qu'il ne prise honneur royal n'emplus que le sien; aultrement il est bien doulx, courtois et bien fort communicatif ; mais, certes, bien vous diray plus, que il me semble, quelque belle manière qu'il aye, il tient ung quartier de la lune, car il dit des motz aulcunesfoiz que n'ont ne chef ne queue; aultrement l'on le jugeroit pour très sage homme.
— Et qu'esse qu'il dit, beau-filz, dit le roy d'Espaigne?
— Par ma foy, dit le Roy d'Angleterre , monseigneur, je le vous diray. Ung jour, comme nous chevauchions ensemble, il plouvoit très fort; luy et ses gens avoient prins certains habillemens qu'ilz faisoient porter à leurs chevaulx, que moult bien les gardoient de la pluye. Je luy dis qu'il estoit bien en point encontre la pluye. Et il me respondit que moy, qui estois roy, devois faire porter à mes gens maisons pour les garder de la pluye. » De ce mot tous ce prindrent à rire.
a Or , messeigneurs , dist le roy de Portugal, il ne fault pas mocquer les gens
en leur absence. Je ne crois point qu'il ne soit ung saige homme, se il a peu trouver la manière de conduire une telle compaignie si loing. Ce n'est pas vraysemblable que ce ne soit sans grans sens et entendement. »
A ces parolles du roy de Portugal donnèrent grant foy les seigneurs et dames, car moult sage estoit.
a Encores n'avez-vous riens ouy, dit le roy d'Angleterre. Je vous en diray deux, / les plus nouvelles que vous ouystes oncques. / Ung jour, à passer une rivière, plusieurs
de mes gens furent noyez, pour Teaue qui moult roide alloit et qui festoit hors de rivage, et, comme je regardoye vers la dicte rivière, cil vint à moy, et, pour me bien consoler, il me va dire : Sire, vous qui estes ung puissant roy, deussiez faire porter ung pont pour passer à voz gens les rivières, affin qu'ilz ne noyassent. » Quant il eut dist cela, si commencèrent à rire par la salle, tant que c'estoit une terrible chose, et longuement dura.
Quant tout fut appaisé , la fille du roy d'Espaigne, qui tout cecy escoutoit, luy va dire : a Mon très cher seigneur et amy, je vous prie , dictes nous l'aultre qu'il vous a dit.
— Certes, dit-il, ma mye, voulentiers.
L'aultre si est que, ainsi que chevauchions
ensemble, je luy demanday, pour passer le temps, qui estoit la cause pourquoy il venoit en ce pais. Il me respondit qu'il y avoit environ quinze ans que son feu père estoit venu en Espaigne, et à son retour il avoit tendu ung las à une canne, et il venoit maintenant veoir si la canne estoit prinse. » Quant l'on ouyt ses parolles, le ris fut plus grant que devant.
Et tellement fit durer le roy d'Angle-^ terre ce qu'il recitoit de Jehan de Paris, que le soupper fut parachevé. Quant les tables furent levées et Grâces dictes, le roy envoya quérir les héraulx et les fist venir devant toute la compaignie, lesquelz entrèrent en la salle moult hardiment, et saluèrent le roy et la compaignie moult honnorablement, comme vous orrez.
Comment les héraulx de Jehan de Paris entrèrent en la salle là où estoit le roy d'Espaigne^ accompaigné de plusieurs roys et barons^ dames et damoiselles, pour demander logis au roy pour leur maistre.
<t OiRE Roy d'Espaîgne, nostre maistre Jehan de Paris vous salue et toute la noble compaignie. Si vous prie qu'il vous plaise luy faire deslivrer logis compétant pour luy
et ses gens en ung quartier de ceste ville à part, et il vous viendra veoir et les dames; aultrement il ne viendra poinct.
— En bonne foy, mes amys, dist le roy, pour logis ne demourra il pas, car assez luy en feray bailler.
— Sire, dirent les héraulx, s'il vous plaist, à ceste heure le nous ferez délivrer, pour veoir s'il y pourra loger.
— Je le veulx bien, » dit le roy. Si leur bailla ung sien maistre d'hostel et leur dit: a Or, allez de par Dieu, mes amys, et si vous avez affaire de quelque chose, demandez le et je le vous feray délivrer.
— Grans mercis, Sire, » dirent les héraulx.
Si s'en allèrent par la cité, et leur vouloient bailler logis pour trois cens chevaulx; mais ilz n'en tindrent compte. Si furent remenez devant le roy, qui leur demanda s'ilz avoient assez logis.
a Par Dieu, Sire, nenny, car il nous en fault bien dix foiz autant avant que nostre maistre et ses gens puissent logier.
— Comment, dit le roy, avez vous à loger plus de trois cens chevaulx ?
— Ouy, Sire, plus de dix mille, ou il ne viendra point icy. Il nous fault avoir depuis la grant esglise jusques au bas à la porte.
— Comment! dit le roy; c'est plus du quart de la cité !
— Sire, nous ne pouvons à moins, comme verrez demain.
— Or, par Dieu, si Taurez vous demain au bon matin ; car les dames désirent moult à veoir vostre maistre. Si ferons anuyt desloger ceulx qui y sont logez^ et demain au matin vous le trouverez prest. »
A tant prindrent congié du roy et luy dirent qu'ilz yroient quérir les fourriers pour faire les logis bien matin.
a Or, allez seurement, dit le roy, car il n*y aura point defaulte, et me recommandez à vostre maistre. d
Grant parlement fut tenu celle nuyt de Jehan de Paris; si leur tardoit le lendemain matin pour le veoir.
Si laisserons d'eulx à parler, et dirons des héraulx, qui sortirent de la cité, et vindrent vers leurs cinq cens hommes à cheval qu'ilz avoient laissez, et lesquelz ne cessèrent toute nuytdeeulx acoustrer pour Pendemain.
Comment les hérauîx vindrent devers Jehan de- Paris luy dire la responce que le roy d'Espaigne leur avoit faicte.
LEshéraulx chevauchèrent toute nuyt pour aller faire leur responce à Jehan de Paris^ de ce qu'ilz a voient fait et besongné avecq le roy d'Espaigne. Si firent tant qu'ilz arrivèrent devers Jehan de Paris et luy comptèrent au long ce qu'ilz avoient fait, et de la grand beaulté de la pucelle, qui moult agréa à Jehan de Paris. Si les en fist retourner pour aller conduyre les premiers cinq cens pour faire les logis. Puis appela tous les.
princes et barons j et leur pria que bien gardassent sescommandemens selon laforme et manière qu'ilz avoient desliberé tenir. Si ne fault pas demander si chascun avoit grant désir de le bien servir et honnorer, car à autre chose ne taschoient que à luy faire chose qui luy fust agréable.
Quant vint le lendemain au matin , les seigneurs et dames qui aux nopces estoient venus, et mesmement la fille d'Espaigne, si se levèrent moult grant matin, de la grant paour qu'ilz avoient que point ne veissent arriver Jehan de Paris. Si firent clorre lous les sentiers et rues de la
ville, affin que Jehan de Paris ne peust passer par autre lieu que par devant le palais.
Ce pendant qu'ilz en parloierit^ voicy arriver deux héraulx avecq les deux pages, au point que devant avez ouy ; puis venoient les cinq cens fourriers après bien en point.
Si coururent les nouvelles au palais que c'estoit Jehan de Paris qui venoit. Incontinant qu'ilz ouyrent les nouvelles , vous eussiez veu venir gens à si grans flottes que c'estoit une merveilleuse chose. Car le maistre n'atendoit pas le vallet, ni le vallet le maistre ; qui pouvoit mieulx aller alloit. Et quant les François commancèrent à approucher le palaix et qu'ilz passoient, le roy s'avansa pour parler à eulx, comme voz orrez.
Comment les François passèrent devant le palaix^ du roy d'Espaigne , lequel leur dit qu'ils^ fussent les bien venu:^,
J-#E roy d'Espaigne leur dit : a Messeigneurs, vous soyez les trèsbien venuz; dietes-nous, s'il vous plaist, lequel est Jehan de Paris, à fin de le congnoistre.
— Sire, dit l'ung d'eulx, il n est pas en ceste compaignie.
— Et qui estes-vous donc? dit le roy.
— Nous sommes, dirent-ilz, ses fourriers, que lui venons faire son logis. »
Quant lés princes qui là estoient et les dames cette responce ouyrent, et véoient telle assemblée de fourriers, iiz en furent tous esbays.
Si dit le roy d'Espaigne au roy d'Angleterre : « Comment, beau filz, vous disiez qu il n'avoit en tout que environ trois cens chevaulx, et ilz sont jà passez plus de cinq cens, et si ne viendra pas sans belle compaignie!
— Par mon serment, dit la fille, voilà de belles gens et bien en poinct. Certes, bien devez festier leur seigneur, qui nous vient faire si grant honneur de venir à noz nopces, car toute la feste en sera honnorée.
— Vrayement, ma fille, dit le roy, vous dictes vérité. Si envoyray devers ces gens qui sont venus, pour -les faire fournir de linge, vaixelle et tapisserie, et de tout cela qui luy sera necessère. »
Si appella son maistre d'ostel et luy dit :
« Allez au quartier qu*avez délivré à ses gens, et leur faictes bailler tout ce que leur sera nécessaire. «
Le maistre d'ostel si y alla, et les trouva tous embesongnez ; les ungs faisoient bar-
rîèreSj les aultres rompoient maisons pour passer de l'une en l'autre , les aultres tendoient tappisseriès qu'il sembloit que ce fut une foire.
Quant le maistre d*ostel vit cecy, il en fut tout esbay ; toutesfoiz il fît son message, et leur dit : « Messeigneurs, le roy m'a icy envoyé devers vous pour vous dire que ce qu'il vous fauldra, soit linge^ vaixelle, tappisserie et aultres choses, que je le vous face délivrer. »
— Sire, respondit ung des béraulx, grantz mercyz au roy et à vous ; certes il ne nous fault riens, car les chariotz arriveront tantost, ceulx qui aportent les utencilles, et dictes au roy que, s'il estoit enserré de tapisserie, vaixelle d'or ou d'argent, nous en avons assez pour nous et pour luy ; et, si luy en fault, pour ce qu'il a grant seigneurie estrange, comme l'en dit, venez le nous tantost dire, et nous ferons arrester devant son palaix dix ou douze chariotz chargez que bien le forniront.
— Grant mercy, » dit le maistre d'ostel, et à tant s'en part tout esmerveillé, et s'en vient au palaix, où il fit son rapport au roy, devant toute la baronie et aussi les dames, qui bien l'escoutèrent.
Moult se esmerveilloient les barons et les dames du rapport que fait avoit le mais-
tre d'ostel. Si ne parloient par le palaixque de Jehan de Paris, duquel la venue leur tardoît beaucop. Le roy fît chanter la messe, et tous les princes , barons, seigneurs, dames et damoi selles l'alèrent ouy r; et, quant vint vers la fin de la messe, voicy venir ung escuyer courant qui vint dire :
« Venez voir arriver celuy Jehan de Paris; hastez-vous tantost. » Les roys prindrent les dames chascun en son endroit et s*en vindrent aux fenestres du palaix ; les aultres sortoient hors en la rue pour le mieulx veoir.
Comment les conducteurs des chariot:^ de Jehan de Paris vindrent en belle ordonnance, après les chariot^ de la tappisserie.
Alors arrivèrent deux cens hommes d'armes bien en point, armez et bardez comme tel cas le requiert^ et alloient deux trompettes devant et deux taborins de Suysse et un phiphre, et estoient montez ces gens sus bons coursiers, qu'ilz vous faisoient saulter et faire penades que c'estoit ung triumphe à les regarder, et venoient deux à deux en moult belle ordonnance.
Le roy d'Espaigne demanda au roy d'Angleterre qui estoient ces gens.
a Sire, respondît-il, je n'en sçay riens, car point ne les ay veuz au voyage. »
Et lors le roy del^avaare, qui tenoit la pucelle par la main, cria par la fenestre :
M Qui estes vous, messeigneurs ?
— Nous sommes, dirent ilz, les conducteurs des chariotz de Jehan de Paris, qui icy viennent après nous.
— Hée I Vierge Marie^ dit la pucelle, que yoicy bel estât pour ung homme!
— Pensez, belle seur, dit le roy de Navarre, que j'en suis tout effrayé; ce semble mieulx songe que aultre chose. »
Ainsi comme ilz parloient, voicy apparoistre les rhariotz de la tappisserie à tout gros coursiers, et en chascun chariot avoit huyct gros coursiers moult richement harnechez, et y avoit xxv chariotz, tous couverts de velours sus velours vert moult riche.
Quant les dames virent ces beaux chariotz, elles furent toutes ravies, et les seigneurs aussi, a Helas! dit la pucelle ^ nous ne le verrons point, car il jdoit estre dedans xes beaulx chariotz. »
Alors le roy de Navarre cria à ceulx qui les chevaulx des dis chariots conduysoient, •car à chascun cheval avoit deux hommes à pié pour mieulx gouverner les dis chetvaulx, qui moult fiers etpuissans estoient:
a Dictes, mes amis, qu'est-ce dedans ces beaux chariotz ?
— C'est la tappisserie, dit l'ung. »
Et^quant il en fut passé xx ou xxn, il dit à ung aultre: a Dictes, mon amy, qu'est-ce dedans ces beaux chariotz ?
— Monseigneur, respondit celuy, tous les couvers de vert sont les chariotz de la tapisserie et linge. x>
Moult furent esmerveillez tous, quant ilz ouyrent celle respoiise.
« Haa! mon amy, dist la pucelle au roy d'Angleterre , vous ne nous aviez pas tout dit ce que vous sçaviez de Jehan de Paris.
— Par Dieu, ma mye, respondit le roy d'Angleterre Je n'en avoie veu sinon ce que j'en ay dict. Si suis moult esbay que ce peult estre. »
En tant comme ilz parloient, les dis chariotz achevèrent de passer.
Comment aultres XXV chariot :ç entrèrent, que portaient les utenciles de la cuysine.
Incontinent après les premiers chariotz en apparçurent aultres xxv chariotz à groz coursiers comme les aultres, mais les cha-
DE JEHAN DE PARIS. y3
riotz n'estoient couvertz que de grans pans de cuyr rouge.
Et tantost le roy de Portugal demanda :
« Dictes, messeigneurs, quieulx chariotz sont-ce là et à qui sont ilz?
— Hz sont, firent-ilz, les chariotz de la cuisine de Jehan de Paris.
— Par Dieu, dit le roy, je me tiendroye bien honnoré d'en avoir une demye douzaine de telz, et en feroye bien mes grans honneurs. »
Pareillement dirent tous les aultres.
a Hée ! doulce Vierge Marie, dit la royne d'Arragon, qui est celuy qui peult mener et entretenir une telle triumphe, et ne le verrons-nous pas? »
Ainsi comme ilz devisoient,on leur vint dire que le disner estoit prest : a Helas !
pour Dieu , dirent les dames ^ ne parlez plus de cela, car il n'est pas plaisir que de veoir ces innumerables richesses. »
Quand les dis chariotz furent passez, tantost en arriva aultres xxv, couvers de damas bleu et les coursiers harnechez de mesmes, comme vous orrez.
Comment il entra en la ville aultres XXV charriot:^, couvers de damas bleu, qui portaient lei robbes de Jehan de Paris.
Or regardez, dit lapucelle; voicy venir aultres chariotz encores plus riches que les aultres. »
Et quant ilz furent près, on demanda à ceulx qui les menoient à qui estoient les dis chariotz qu'ilz menoient. Alors respondirent en disant : a Se sont les chariotz de la garde-robbe de Jehan de Paris, nostre maistre.
— O Royne des cieulx I quieulx habillemens peult il avoir leans, et qui se pourroit ennuyer de regarder cecy ?» Puis cria elle-mesmes à la fenestre : a Dictes, mon aray, combien en y a il de la garde-robbe?»
Et il luy respondit que xxv.
c( Par Dieu ! dit le roy de Portugal , voilà assez de richesse pour achepter tous noz royaulmes. Il me semble que je songe quant je voy cecy. »
Grant bruit en estoit par toute la cité, €t en especial au palays, de la venue de cest homme, car les chevaulx hannissoient €t menoient tel bruit que c'estoit merveilles. Le roy d'Angleterre estoit tant estonné
DE JEHAN DE PARIS. jS
de veoir ce qu'il veoit, et ouoit les rapors que l'on faisoit par la cité de ce homme, car de luy ne tenoit on plus d'estime. Mesmement, que pis estoit, il n'avoit loisir ny espace de parler, ny de soy jouer avecq sa fiancée, comme il desiroit, dont il estoit fort marry.
Toutesfoiz, pour abréger la matière, ces XXV chariotz furent passez. Tantost vindrentles aultres xxv chariotz, tous couvers d'un veloux sur veloux cramoisi broché d'or, fort riche, à tout franges d'or de Chippre; si reluisoient contre le soleil à merveilles. Quant Ton les vit apparoistre , chacun s'avansa pour regarder.
Comment les chariot ;( de la vaixelle de Jehan de Paris entrèrent*
v^ERTES, dist la pucelle, je croy que Dieu et paradis doit arrivera ceste heure. Et que peult estre ce ? Est il homme mortel qui puisse telle noblesse assembler ?
— Par Dieu, respondit le roy de Navarre, si l'on m'eust dit que c'eust esté le Roy de France, je ne m'en fusse pas fort esmerveillé , car c'est ung triumphant royaulme; mais de cestuy bourgeois je ne
sçay que y rimer ; si suis si fort estonné que je ne sçay où je suis.
— Comment, dit la pucelle, vous semble il bien que ung Roy de France pourroit bien autant faire comme cestuy ?
— Certes, ma doulce seur, je croy que ouy, quant il Fauroit bien entreprins.
— Par ma foy, dit-elle, c'est une merveilleuse besongne. Il me tarde fort que je le voye, savoir mon si c'est ung homme comme les autres. »
Tant parlèrent ensemble que les xxvchariotz furent passez, fors que ung aultre conducteur, auquel le roy demanda : a Dictes, mon amy, qu*i a il en ces chariotz couvers de cramoisy ?
— Sire, dit il, c'est la vaixelle et les bagues de Jehan de Paris. »
Et incontinant après va arriver deux cens hommes d'armes tous empoint comme pour combatre, et venoient quatre à quatre en moult belle ordonnance et sans bruict.
Le roy d'Espaigne appella le premier, qui portoit ung penon en sa lance, et leur dit : « Messeigneurs, Jehan de Paris est il en ceste compaignie ?
— Sire, dit celuy, nenny. Il ne viendra encore de deux heures, car luy et ses gens dinentaulx champs; mais nous sûmes com-
mis pour la garde de ces xxv chariotz qui passent cy devant. »
Quant les chariotz et les deux cens hommes d'armes eurent passé, le roy va dire que l'on allast disner ce pendant ; mais les dames luy firent requeste que, pour Dieu, il laissast bonnes gardes à la porte, qu'ilz vinssent dire de bonne heure les nouvelles quant il viendroit; car, comme elles disoient : a Tous ses gens sont passez , si n'amènera pas grand rocte avecq luy, et point ne le verrons arriver.
— Ne vous en souciez , dit le roy, car j'en seroye plus doulant que vous. Si y mectré si bonne garde que bien en sçaurons les nouvelles. ï*
Alors ilz allèrent disner ; mais oncques ne fgt de riens parlé en toute la table que des grandes merveilles qu'ilz avoient veues, dont le roy d'Angleterre estoit tout estonné; sine pouvoit il faire bonne chière, mais la royne d'Espaigne, qui moult sage estoit, l'entretenoit au mieulx qu'elle poyoit.
Quant ilz eurent disné et Grâces dictes, si commancèrent à deviser des noces. Mais veez cy venir deux escuiers que dirent :
« Venez veoir la plus belle compaignie que oncques fut veue sus terre.»
Lors saillirent les roys, avecq les da-
mes, barons et chevaliers, tenant chas»
cun une damoyselle par la main, selon leurs degrez, et s*en vindrent les ungs aulx fenestres, les aultres en plaine rue, que tant estoit plain de peuple d'ung costé et d'aultre que c'estoit une chose infinie.
Comment les archiers de la garde de Jehan de Paris entrèrent en grant trîumphe et honneur,
1 ANTOST arrivèrent six clèrons moult bien empoint, qui son noient si mélodieusement que c*estoit une belle chose de les ouyr; puis venoit ung homme d'armes, monté sus ung grant coursier bardé qui alloit saillant, lequel portoit l'enseigne, et après luy venoient deux mille archiers bien montez et bien en point, qui tous avoient ocquetons d'orfaverie, que moult fort reluisoient contre le soleil, qui fort bel et cler estoit.
Le roy d'Espaigne demanda à celuy qui l'enseigne portoit si Jean de Paris estoit illec, et il luy respondit que nenny. aCecy sont les archiers de sa garde que je guide.
— Comment, dit le roy, m'apelez vous ceulx-cy archiers, qui tous semblent estre grans seigneurs?
— Par Dieu, dit le cappitaine, vous direz
bien aultre chose avant qu'il soit arrivé. »
Si passa oultre, menant ses gens le petit pas, deux à deux, en belle ordonnance. Il ne fault jà demander comment ilz estoient diligemment regardés, tant d'hommes que de femmes. Si n'eussiez ouy ung seul mot sonner, tant estoient enclins à regarder les merveilles qu'ilz véoient.
Atant vint ung des héraulx de Jehan de Paris au palaix demander au roy la clef d'une petite esglise pour y ouyr vespres, car Jehan de Paris les vouloit ouyr ce jour, pour ce qu'il estoit dimenche.
Le roy luy dit : « Mon amy, vous aurez tout ce que scauriez demander; mais je vous prie que, si bonnement povez icy demourer pour nous monstrer Jehan dé Paris, que demeuriez.
— Je ne puis, dit le hérault^ à présent ; mais je vous laisseray mon page, qui le vous monstrera ; il ne viendra pas encores, car trop y a de ses gendarmes à venir, qui entreront premier que luy. » Si s'en alla et commenda à son page que tout leur monstrast.
La pucelle appela le page, que moult bien estoit aprins, et incontinent luy demanda son nom. Et il respondit que Gabriel s'appelloit.
«Or, Gabriel, dit la pucelle, je vous prie
8o lE ROMANT
que point ne vous départez de moy,et véez cy cest anneau que je vous donne.
— Grant mercy, dame, dit le page.
— Helas, mon amy Gabriel, viendra encores Jehan de Paris?
— Ma damoiselle, dit il, non pas, car il y a à venir premièrement ses gens d'armes.
— Et comment, dit elle , ne sont ce pas ceulx icy que passent ?
— Nenny, dit le page, ce ne sont que ses archiers de l'avant garde, qui sont deux mille, et aultant en l'arrière garde; je ne scay s'ilz viendront avant les hommes d'armes ou après. »
Les roys et les dames escoutoient le page, dont ilz estoîent tout esbays. « Et comment , dist le roy d'Arragon , va il en quelque guerre^ qu'il maine tant de gens d'armes ?
— Certes, dit le page, nenny, car ce n'est que son droit estât qu'il entretient tous les jours.
— Par Dieu , dit le roy, c'est la plus estrange chose de quoy jamais ouysse parler. »
DE JEHAN DE PARIS. 8l
Comment il entra six au! très clèronsqui menoien^ les archiers de Varrière-garde de Jehan de Paris,
1 ANTOST vindrent aultres six clèrons, comme les aultres, et leur cappitaine devant, qui guidoit les aultres deux mille.
a Par Dieu, ce dit le roy d'Angleterre, je crois que ces gens entrent par une porte et sortent par l'autre, pour nous faire icy muser.
— Vrayement , dit le roy de Portugal , ce seroit finement faict. » Si envoya deux barons au quartier du logis de Jehan de Paris, qui allèrent tout visiter, et, quant ilz furent retournez, ilz vindrent faire leur rapport de ce qu'ilz avoient veu.
Tous furent espouventez, car tous ceux, comme ilz disoient^ ainsi comme ilz arrivoient on prenoit leurs chevaulx., et se mectoient en belle bataille, en moult fière ordonnance : a Et vous di bien tant, ce dît celuy qui le raport faîsoit, que, ce vous prenez tant soit peu de noise à eulx, ilz sont gens pour vous oultrager tant que vous estes. Se n'a pas esté bien regardé ne advisé de mettre tant de gens en ceste ville.
— Par Dieu, dit le page qui là estoit,
lequel estoit duyt et fait à entretenir dames et seigneurs, car aultrement n'eust heu la charge de demeurer en ce lieu, il ne vous en fault doubter, car ilz ne viennent icy pour aulcun mal ou desplaisir vous faire; et tant y a que, quant vous luy feriez reffuz et il se courrousseroir contre vous, jà vostre cité ne vous garentiroit de sa puissance.
— Or vrayement, dit le roy d'Espaigne, il soit le très bien venu, car grant joye et grant honneur nous fait. »
En tant passèrent les aultres deux mille archiers, qui fort furent regardez des gens, tant du palais comme de la cité.
Comme le maistre d*hoftel de Jehan de Paris entra honorablement avecq les cent pages d* honneur,
Après que les archiers eurent passé, arriva ung bel homme^ grant et bien formé, qui estoit vestu d'ung drap d*or, à tout ung grant bâton en sa main, sur une moult belle acquenée grise, et après luy venoient les cent pages d'honneur de Jehan de Paris, tous vestuz d'ung moult beau velours cramoisy et les pourpoints de satin broché d'or moult riche, montez tous sur chevaulx grisons harnechez de velours cra-
moisy, comme les robbes des pages, semée d'orfaverie dorée bien espesse. Si venoient leur petit train moult bien, arrangez deux à^eux, et les faisoit merveilleusement beau Teoir^ car ilz avoient estez choisis à l'eslite, et avoient les cheveulx aussi blondez que fin or, qui leur batoient jusques sur leurs espaules; bien estoient dignes d'estre regardez, et aussi estoient ilz de plusieurs et en maintes manières. La pucelle cuydoit bien de vray que celuy qui alloit devant les pages fût sans nulle doubte Jehan de Paris ; si se leva debout pour le cuyder saluer, et aussi firent plusieurs barons et dames.
Mais le page, qui beaucop sçavoit, s'en apercent et dist : a Madamoyselle • ne vous bougez jusques je le vous diray, car celuy que vous voyez là est le maistre d'hostel «de mon maistre, qui est ceste sepmaine en ceste office. Ilz sont quatre que servent par sepmaine; et il maine les pages après luy pour aller veoir comment les logis sont en point.»
Comment les trompettes de Jehan de Paris entrèrent avecq moult belle compaignie.
Véez cy arriver une moult belle compaignie avecq les trompettes, lesquelles fu-
rent tantost ouyes de ceulx de la ville. Si estoient toutes couvertes d'orfaveries, et les chevaulx aussi, jusques en terre, et estoient XII trompetes. Après venoit le cappîtaine, que portoit une grant banière de taffetas bleu; mais il n'y avoit nulles armes, de peur d'estre congneuz; si estoit monté sur un beau et merveilleux cheval tout couvert d*ung damas violet semé d'orfaverie, et estoit habillé de mesmes coleurs. Si le cheval estoit fier, aussi estoit le maistre qui dessus estoit; et après luy venoient mille et cinq cens hommes d'armes montez et habillez moult richement. Se l'ung estoit bien en point, l'aultre estoit encore mieulx.
Le pîîge monstroit aux roys et aux dames tout Testât et l'ordonnance, dont fort s'esmerveilloient, et bien disoient tous qu'il estoit pour subjuguer à soy tout le monde.
Comment le grant escuyer, qui portoit son espée dedans le fourreau, tout couvert d'orfaverie et de pierres précieuses, entra en grant triumphe.
VOUANT tous les hommes d'armes furent passez, que longuement durèrent, vint ung moult beau chevalier vestu d'ung riche
drap d'or semé au rebras de perles et de pierreries, lequel chevauchoit ung grant coursier tout couvert de mesmes, si non que la hosseure estoit de violet. La robe du dict chevalier traynoit plus bas que la hosseure du cheval, et estoit fourrée la dicte hosseure d'hermines moult richement. Gestuy portoit en sa main une espée dedans son forreau, et estoit le forreau tout couvert de riches pierreries qui fort estincelloit contre le soleil.
Lors le page cria haultement, tant qu'il fut ouy des seigneurs et dames du palays, en disant : « Or, ma damoiselle, veez là celuy qui porte l'espée de Jehan de Paris.
Certes, il sera icy maintenant.
— Helas, mon amy, regardez bien, à celle fin que le nous monstrez de bonne heure.
— Si feray-je, dit le page, n'en doubtez point.»
Si eussiezveus venir six cens hommes montez sur chevaulx grisons tous d'ung poil et d'une sorte et de semblables harnois, tous semez d'orfaverie tout au long des hors, tant que c'estoit belle chose de les veoir ; car par dessus les croppes des chevaulx avoit grosses campanes d'argent qui estoient attachées à grosses chaynes d'argent toutes dorées qui menoient grant bruit, et les seigneurs qui montez estoient dessus estoient
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tant beaulx qu' ilz ressembloient proprement anges, et si estoient tous vestuz d'ung riche velours cramoisi et pourpoins de satin bro-^ ché d'or, comme les pages qui estoient devant passez. Si venoient deux à deux en moult belleordonnance, et bienmonstroient qu'ilz estoient gens de grant estât et honneur.
Le pagç vit venir de loing Jehan de Paris ; si appella la pucelle en disant : a Or sus, ma damoiselle, je me vois acquicter envers vous, car je vous monstreray le plus bel crestien, le plus noble et le plus gratieux que vous vistes oncques : c'est Jehan de Paris, mon maistre. »
Comment Jehan de Paris arriva en la ville de Burgues en grant triuwphe.
LoRS dit le page : et Ma damoiselle, regardez là en bas, celuy qui porte ung petit ba* toa blanc en sa main et ung collier d'or au col ; regardez comment il a les cheveulx jaulnes ; l'or de son colier ne luy change point la couleur de ses cheveulx. »
Si fut moult joyeuse la pucelle des paroUes que le page luy disoit.
Si arriva Jehan de Paris moult riche—
ment habillé; et à Tentour de luy avait quatre lacquetz, deux de ça et deux de là, habillez tous de drap d*or. Quant la pucelle Teut apparceu, elle devint si rouge qu*il sembloit que le feu luy sortist du visaige.
Si fut toute ravye, et le roy de Navarre, qui bien Tapparçeut, luy estraignit la main; or elle tint la meilleur contenance que à elle fut possible, et, quant Jehan de Paris fut au droit d*elle assez près, elle luy tendit ung couvrechef de plaisance qu'elle avoit en sa main, en le saluant bien doulcement.
Et quant Jehan de Paris la vit si belle, si fut féru de ung dart d'amours, comme vous aultres messeigneurs les amoureux sçavez bien; si broche le cheval des espérons, qui fit ung tel sault que en saillant print le couvrechief, et osta son bonnet et fit la révérence et mercia la damoyselle.
Adonc passe oultre, et ses gens après luy.
Le roy d'Espaigne et tous les aultres seigneurs et dames furent moult joyeulx du beau recueil que la pucelle luy avoit faict, sans en avoir de nulluy esté advertie, et disoient tous que moult bien et honnestement avoit fait la pucelle, et encore mieulx le jouvencel ; mais de ce n'estoit pas trop joyeulx le roy d'Angleterre, car en son cueur pensoit que ce luy pourroit tourner à quelque dommaige et deshonneur. No-
nobstant, fallut qu'il print en patience, et luy fallut faire la meilleur contenance qu'il luy estoit possible, pour son honneur.
Comment les cinq cens hommes d'armes de V arrière -garde entrèrent en moult belle ordonnance.
VOUANT Jehan de Paris fut entré comme avez ouy, arrivèrent les cinq cens hommes d'armes de l'arrière-garde , qui estoient demourez derrier pour secorir Jehan de Paris , s'il en eust eu nécessité.
Si furent merveilleusement eshahis les seigneurs et dames de veoir tant de gens; Si dit adonc la pucelle : a Hée, Dieu de paradis! y a il encor des gens derrière?
— Ma damoiselle, dit le page, c'est l'arrière-garde de nostre maistre, qui sont cinq cens, de mesmes à ceulx qui sont passez devant.
— Par mon serment, dit le roy de Navarre, il feroit mal prendre noise à ung tel seigneur. Je croy que au deineurant du monde n'a point tant de richesse que aujourd'huy nous en avons veue. »
Quant tout fut passé, il fut entre trois et quatre heures après midy. Les dames vindrent devers le roy, luy requérir que son
plaisir fût d'envoyer quérir Jehan de Paris, et le roy leur promit qu'il y envoyroit. Si appella le conte deQuarionet ung aultre de ses barons , et leur dit comme voz orrez.
Comment le conte de Quarion et son compaignon allèrent devers Jehan de Paris.
Alors le roy dit au conte de Quarion et à ung sien aultre baron : a Vous vous en irez vers Jehan de Paris et le saluerez de par moy, et luy dictes que moy et les dames luy prions que son plaisir soit de venir en nostre palays pour commancer la feste, et menez avecq vous jusques à cinquante des plus nobles barons de céans. »
Tantost partit le conte bien joyeux avec sa compaignie pour aller faire son message.
Et quant ilz commencèrent à entrer au quartier qui avoit esté délivré à Jehan de Paris, ilz furent tous esbahis, car ilz trouvèrent les rues toutes fossoyéez et fortiffiéez, avecq bonnes barrières et gens d'armes à grant nombre que les gardoient, tous en point comme pour combatre. Si trouvèrent les gardes de la première barrière, que leur demandèrent : « Que demandez vous, messeigneurs ?
go LE ROMANT
— Nous sommes, dit le conte, au roy d'Espaignei que nous envoyé à Jehaà de Paris.
— Et n'y a il icy ne duc ne conte ? dirent les gardes.
— Ouy, certes, dit le conte.
— Or entrez doncques avecq vostre compaignie. »
Lors entrèrent, et virent les rues tendues de moult riche tappisserie ; et quant ilz furent venus jusques devant le logis de Jehan de Paris, ilz trouvèrent là grant compagnie de gens d'armes qui avoient haches en leurs mains comme pour combatre, et estoit le cappitaine devant la porte du logis en moult riche estât. Le conte de Quarion luy demanda s'il pourroit parler à Jehan de Paris.
a Et qui estes vous ? dit le cappitaine.
— Je suis le conte de Quarion, à qui le roy d'Espaigne a donné charge de venir parler à Jehan de Paris.
— Or me suyvez, dit il, avecq voz gens.»
Si se met devant, et le conte avecq ses gens après.
Et quant ilz entrèrent en la première salle, que moult estoit grande et toute tappissée, le dessus et les costés, d'ung drap d'or de haulte lisse, à grans personnages,
de la Destruction de Troye, la plus riche besongne que Ton sçeut veoir.
Quahtilz eurent unepiesse regardé, vînt le dict cappitaine, que leur dit : « Attendons encores ung peu, car je n'ay peu entrer, pour ce qu'on tient le conseil; si n'oseroye hurter à l'huys. »
Quandilzeurentungpeuattendu, le cappitaine entendit ouvrirPuys. Si alla incontinant celle part et mena avecq luy le conte de Quarion et sa compaignie. Si parla le cappitaine à un des chambellans, et luy dit que le conte de Quarion vouloit parler à Jehan de Paris.
a Je vois appeller le chancelier, dist le chambellan, que parlera à vous. » Si ferme Tuys et s'en va quérir le chancellier, lequel incontinant il amena.
Et quant il fut arrivé il demanda au dict conte : « Que demandez vous, voz aultres messeigneurs ?
— Nous venons, dit le conte, parler à Jehan de Paris de par le roy d'Espaigne.
— Et comment, dit le chancelier, est-il si fort mallade qu'il ne fust peu venir jusques icy dire ce qu'il veult } Certes, vous n'y pourriez parler ; jà ne vous fault icy plus actendre. »
Quand le conte et ses compaignons ouyrent ces responces, ilz furent moult esbays;
si se mirent à retourner au plus bref qu'ilz peurent.
Les dames et damoiselles estoient aux fenestres en grant nombre, attendant la venue de Jehan de Paris, et, quant elles virent venir le conte sans luy, si furent moult desconfortées et marries. Si dist la pucelle au roy son père : a Helas, monseigneur, nous ne verrons point ce beau prince, car vecy venir le conte de Quarion qui point ne l'amaine. »
Comment le conte de Quarion ^ luy estre arrivé devant le roy d'Espaigne , luy fit la responce de ce qu'il avoit fait avscq les gens de Jehan de Paris, présent les barons»
VOUANT le conte fut entré en la salle , tous vindrent au tour de luy pour escouter la responce qu'il feroit ; si leur conta la manière comment les rues estoient jà fortifiées, et les grans gardes qui l'entrée gardoient.
« Par Dieu ! dit le roy, il doit estre vaillant guerroyeur, qui si bien se veult tenir sus ses gardes. »
Après leur conta comment les rues estoient toutes tendues de tappisserie moult riche, et comment ilz étoient venuz jusques devant son logis, où ilz avoient trouvé
DE JEHAN DE PARIS. qS
le cappitaine de la garde en ung moult riche estât, « lequel nous a menez en une salle tapissée de la plus riche tappisserie que jamais nous vismes, car il n*y avoitguières aultre chose que filz d'or et d'argent, là où estoit pourtraicte la Destruction de Troye, en grans personnages tous faitz de fin or et de soye, et avons esté là bien l'espace d'ung quart d'heure, tandis que le cappitaine estoit allé à la porte de la chambre de Jehan de Paris, à laquelle il n'a ozé heurter; si nous a faillu actendre que quelcun aye ouvert l'uys ; mais le cappitaine, qui bien tenoit Tueil si personne ouvriroit pointlaporte^ a veu ung des chambellans à la dicte porte. Si nous amenezàluy enluy disant : a Monsieur le chambellan, veezcy le conte de Quarion, que le roy d'Espaigne envoyé pour parler à Jehan de Paris.
— Or, demeurez icy, dit le chambellan, je le vois dire au chancellier. » Si est rentré en la chambre et fermé Tuys après luy, et bien tost après a amené le chancellier, qui est ung homme de grant représentation, qui m'a demandé que je vouloye. Et je luy ay respondu que le roy m'avoit envoyé pour parler à Jehan de Paris. Et lors il m'a respondu en ceste manière : a Comment I le roy est-il si fort malade qu'il ne luy pou voit venir dire ce que luy veult ? Certes,
VOUS n'y pourriez parler. » Et adonc avons esté tous esbahis ; et le plus que nous avons peu nous en sommes retournez vous venir dire la responce. »
Le roy d'Angleterre de ce fut moult joyeulx, pensant qu'il ne se trouveroit point à la feste; mais cy fit, dont il fut bien marry, comme voz orrez. Si dit : a Ne vous avois je pas bien dit qu'il avoit la tête lunatique et qu'il tenoit du fol? Et, cy c'estoit à moy à faire, je ne le prieroye jà plus.
— Par Dieu, dit le roy d'Arragon, si le roy me veult croire, il le ira convoyer, et je iray avecq luy. Et que luy peultcela nuyre, veu qu'il a si noble estât et qu'il est venu en sa cité, mesmement contre une telle feste, par quoy n'y doit regarder nul ordre? »
Les dames furent fort joyeuses de ce que le roy d'Arragon avoit dit ; si l'en remercièrent grandement.
Comment le roy d*Espaigne^ accompaigné du roy d'Angleterre , allèrent convier Jehan de Paris,
V RAYEMENT, dit le roy d'Espaîgne, il vault bien que l'on y aille devers luy, et ne puis croire que ce ne soit ung très sage homme.
Sy yray veoir se je le pourray amener, et
croyez que jà ne sera ma faulte qu'il ne s'en viengne festieravecq les dames.
-—Je iray avecq vous, » dit le roy d'Arragon. Aussi le dirent tous les aultres.
Le roy d*Angleterre, pour faire le bon vallet, va dire : a Certes, messeigneurs, je yray, car nous sommes long temps venus ensemble ; si en viendra plus voulentiers, «car aussi l'avoye convié de y venir.
.. — C'est moult bien dit, dit le roy d'Espaigne; nous yrons, mon beau fils et moy, et vous demeurerez pour entretenir les dames, dit-il au roy d'Arragon et de Navarre, et à plusieurs autres barons et seigneurs, et aussi pour recevoir plus honnorablement Jehan de Paris; car je cuyde qu'il viendra pour moy et pour l'amour de nostre beau filz, lequel est venu avecques lui, comme il dit.» Ainsi s'en partirent les rois d'Espaigne et d'Angleterre avecq moult belle compaignie.
Et quant ilz furent à la première barrière et virent que la rue estoit si fortiffiée, ilz en furent moult esmerveillez. Le roy dist aux gardes : a Mes amys, nous voulons aller parler à Jehan de Paris, si vous avez congié de nous laisser entrer.
—Et qui estes vous? dist le portier.
— Je suis le roy de ce païs.
— Pardonnez-moi, Sire, car je ne vous
congnoîssoye; à vous n*est riens fermé, car nous l'avons par exprès commandement, o
Si vouloit entrer le roy par le petit huisset ; mais le portier ne le voulsist oncques souffrir, ainsluy ouvrit toute la grant porte, et ne fut oncques puis fermée tandis que le roy d'Espaigne fut dedans.
Si furent moult esmerveillez les deux rois, quand ilz alloient par les rues, de veoir si belle tappisserie, car il leur sembloit un paradis des délices et plaisances et beaultez et richesses qui y estoient, et y estoit tout plain de gens d'armes, qui point ne faisoient semblant de eulx desarmer.
Quant ilz furent arrivez devant le logis, ilz trouvèrent le cappitaine de la garde, qui à merveilles estoit bel homme, et qui estoit en ung moult riche estât.
Leroyluy dist: oSire, pourrions-nous point parler à Jehan de Paris?
— Et qui estes vous ? dit le cappitaine.
—Je suis le roy de ce païs, et veez cy mon beau filz, le roy d'Angleterre ; si voulons semondre Jehan de Paris aux nopces.
— Sire, dit le cappitaine, ne vous déplaise, car je ne vous congnoissois point ; mais je congnois bien le roy d'Angleterre. A vous, Sire, n*est riens fermé ; si me mectray devant vous pour vous conduyre. »
Et alors se mect devant , et le roy d'Es-
paigne, qui tenoit Taultreparla main, se mect après avec grant nombre de gens.
Quant iiz furent en la salle du commun, ilz se esmerveillerent de la richesse de la tapisserie que illecq estoit.
Tantost le cappitaine alla hurter à la chambre du Conseil, et dit à ung des huissiers que le roy d'Espaigne et d'Angleterre estoient à la porte qui vouUoient parler à leur seigneur. Tantost sortit le chancelier de la chambre, acompaigné bien de cinquante barons en ung moult bel et riche estât, entre lesquelz estoient les ducs d'Orléans et de Bourbon, et plusieurs aultres ducs et contes anciens, car tous les jeunes princes, Jehan de Paris les tenoit avecques luy, du nombre des cent que avez ouy cy devant.
Le chancellier receut moult honorablement les roys et leur compaignie. Si dit le chancelier au roy : «Sire, que venez- vous icy faire, vous qui avez tant de passe-temps en vostre palaix ? Vous soyez le très bien venu en vostre mesme terre.
— Certes, dit le roy, je ne me pourroye tenir de venir veoir Jehan de Paris, et le semondre que son plaisir soit de venir jusques mon palays et le sien, veoir les dames^ que moult fort le désirent; si vous prie que à luy me fassiez parler, s'il est possible.