JBBAN DV PI RIS
—Par Dieu, Sire, il est bien aysé à faire ; car il y a exprès commandement que à vous ne soit riens celle ne fermé, et povez entrer par jour et par nuyt et commander comme en vostre maison.
— Grantz mercis, dit le roy.
—Or venez donc, Sire, dist le chancellier, et je vous monstreray le chemin. »
Si les mena en la chambre du Conseil, que toute estoit tendue de satin rouge broché de fueillaige d'or, le ciel de mesmes et le pavement; puis vint heurter à la chambre du secrets oîi Jehan de Paris estoit en la forme et manière que vous orrez. Premièrement, toute la chambre,' le ciel et pavement, estoient tendus d'ung velours vert à grans personnages d'or bien enrichis de perles, où estoit pourtraict l'Ancien Testament. Au coing de la chambre avoit un hault siège à trois degrez couvert d'un riche palle d'or, et par dessus avoit ung moult riche pavillon, tout fait d'orfaverie esmaillée, à grant nombre de cheynetes d'or qui tenoient diamans, rubis, esmeraudes, saphirs, et plusieurs aultres pierres précieuses qui estincelloient merveilleusement. Jehan de Paris et ses cent gentilzhommes etoient tous vestus de drap d'or batu tant riche que ne le vous sçaurois declairer, et si estoient toutes les robbes jus-
ques en terre, et toutes d'une mesure et mesme sorte, fors que Jehan de Paris, qui avoit ung moult riche coUier tout couvert d'orfaverie et de riche pierrerie.
L'uissier vint ouvrir la porte pour veoir que c'estoit qui y heurtoit; si trouva le dit chancellier et les deux roys, que ditàl'uis^ sier-t « Que faict nostre maistre?
— Monseigneur, dit l'uissier, il est en son siège, qu'il devise avecq ses barons.
— Veezcy leroy d'Espaigne, dit le chancellier, qui le vient veoir. » Et alors entrèrent en la chambre comme vous orrez.
Comment le roy eTEspaigne ^t d'Angleterre , acompaigne:^ de plusieurs grans seigneurs et barons, entrèrent en la chambre de Jehan de Paris t et comment Jehan de Paris se leva de son siège pour faire révérence au roy d'Es* paigne.
A l'entrée de la chambre, le chancelier se mit à genoil devant Jehan de Paris, disant : a Sire , veez cy le roy d'Espaigne, que vous vient saluer. »
Quand le roy d'Espaigne le vit en si haulte triumphe, il ne se peut tenir de s'incliner bien bas en luy faisant la révérence; et quant Jehan de Paris le vit, se leva de
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son siège et le vint accoller en disant :
«Sire roy d'Espaigne, Dieu vous maintiengne et toute vostre belle et noble cornpaignie. Au regard de vostre beau filz, il n'y a guères que nous nous sommes veuz; venez vous en seoir. » Adonc le prent par la main et le maine asseoir au près de luy, puis dit au roy d'Angleterre : a Prenez place oti il vous plaira, d
Les barons de Jehan de Paris firent asseoir les aultres ; et quant tout le monde fut assis, le roy d'Espaigne parla en ceste manière : a Jehan de Paris, si je ne vous nomme autrement il me doit estre pardonné, car voz gens ne nous ont voulu nommer voz tiltres ; toutesfoiz vous soyez le très bien venu en ce païs, qui est du tout à vostre commandement.
— Grantz mercis, dit Jehan de Paris.
— Je vous prie, dit le roy, qu'il soit vostre bon plaisir de nous faire cest honneur de venir jusques au palais veoir les dames, que moult fort vous désirent; si y trouverez le roy et la royne d'Arragon, les roys de Navarre et de Portugal, et plusieurs aultres dames et grans barons et seigneurs; si ne serez pas si honnestement traicté ne reçeu comme céans; mais de belles et honestes dames et damoyselles y a, que vous feront bonne chère. »
DE JEHAN DE PARIS. lOI
Les gens du roy Anglois estoient tous marrys de la grant humilité et amour que le roy d'Espaîgne monstroit à Jehan de Paris :
« Vrayement, dist Jehan de Paris, vous ne les dames n'estes pas à reffuser; si ferons collation et puis les yrons veoir. »
Comment Jehan de Paris fit avorter espices et confitures de toutes sortes, et vins de plusieurs façons et couleurs,
1 ANTOST apportèrent espices et confitures de toutes sortes en grans couppes d'or et de pierrerie; après, les vins de plusieurs manières, dont le roy estoit tout esmerveillé.
Quand ilz eurent fait la collation, Jehan de Paris dit au roy : a Or sus, allons quant il vous plaira, b Si print le roy par la main dextre et le roy d'Angleterre par la main senestre, et se mettent en chemin.
Quant il fut arrivé à la porte de son logis, il dit au cappitaine de la garde qu'il ne menast que ung peu de gens, tous les barons et les cent hommes de son habit.
Incontinent le cappitaine se mit devant avec cent hommes d'armes pour faire voye, car grant estoit la presse du peuple de tous
çstatz. Les dames et les seigneurs qui es^ toient demorez ou palaix se desconfor^ toienty en disant que Jehan de Paris ne viendroit point, puis que les deux roys demouroient si longuement; mais tantost il vint un chevalier courant, qui vint dire : « Sus, mesdames, apprestez vous, car veez cy venir les plus belles gens et mieulx en point que jamais furent veuz sus la terre, v Grant joye eurent les dames et seigneurs, et sus tous en eut grant joye la pucelle, à qui le cueur tout sautelloit de joye. Le roy d'Arragon print la royne d'Espaigne, et sa fille fut menée par le roy de Navarre, et le roy de Portugal print la royne d'Arragon, et les autres princes et barons prirent chascun dame ou damoiselle, et se mirent en très belle ordonnance; si les al« lèrent ung peu veoir venir de loing par les fenestres, puis se mist chascun en sa place, en disant l'ung àJ'aultre :
« Ne voyezrvous pascomment celuy prent honneur devanties roys^ que tous deux lesmaine et marche le premier ? Par Dieu, il est homme de grand haultesse et audace, et ne montre pas qu'il soit en païs estrange*.
—Certes, disoient les autres, il est par* tout le plus fort, que luy donne ce courage.
— J^ar Dieu ^ dit la pucelle , la fiereté.
DE JEHAN DE PARIS. Io3
qu'il a luy sied moult bien^ car c'est ung droit mirouer de beaulté. d
Et à tant véez cy entrer les hommes de sa garde, que tous ensemble saluèrent la compaignie, et se vont serrer en une part contre ung coing de la salle, qu'il sembloit que tous cent ne tinssent pas la place de quarante.
Comment Jehan de Paris entra en la salle où estoient les seigneurs et dames, qui luy vindrent au devant,
JbsTRE arrivé, Jehan de Paris entre les deux roys d'Espaigne et d'Angleterre, entrèrent en la salle ; les seigneurs et damoy^ selles leur vindrent au devant. Jehan de Paris salua les roys d'Arragon , de Navarre et de Portugal , puis osta son chappeau et baiza les deux roynes.
Après print la pucelle par la main bien privéement et la baiza moult doulcement, en disant : a Je vous mercie, ma doulce seur, de vostre présent, a Lors elle rougit ung peu et s'enclina jusques bien bas. Puis dit Jehan de Paris à ses barons : «Allez baizér toutes ces dames, et nous nous irons reposer. »
Si print les deux roynes par les mains, et
dist au duc d'Orléan s, qui emprès luy venoit, qu'il lui admenast la damoiselle ; si s'en va asseoir au plus noble lieu de toute la salle, qui moult grande estoit, et se assit au milieu des roynes; puis dist au duc d'Orléans : aCosin, amenez moycequevousay baillé; vous n'estes pas si honteux que vous ne pregnez du meilleur endroict, 9 dont chascun ce mit à rire, et puis dist haultement :
«c MesseigneurSy prenez place où bon vous semblera, car nous avons prins la nostre. »
Si commença à deviser avecq la pucelle, et tous les roys et grans princes, et dames ^t damoiselles, le plus qu'ilz peurent se approuchèrent pour les ouyr deviser.
Et en parlant , la pucelle dit à Jehan de Paris : « Sire, vous avez amené une moult belle armée^ la mieux en point que jamais l'on veit en ces contrées.
— M'amye, dit Jehan de Paris , je l'ay faict pour l'amour de vous.
— Et comment , dist la pucelle en rougissant, pour l'amour de moy ?
— Je le vous diray, respondit-il. J'ay ouy dire que l'on vous devoit demain combatre , et pour ce je vous viens offrir que, se vous avez point à faire de mes gens d'armes, qui ont bonnes lances et roides, que les aurez pour vous secourir. »
De ce mot fut moult grant le bruit par
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la salle de rire, car tous escoutoient diligemment.
c Sire, dit la pucelle toute honteuse , je vous mercie de vostre office^ car il n'y fault pas si grande assemblée.
— Sainct Jehan, dist-il , il est vray, car ce sera corps à corps en champ de bataille etroict. »
Jamais vous ne vistes tant rire comme les seigneurs et dames rirent des questions qu'il luy faisoit.
Sî dit le roy de Navarre au roy d'Espaigne : a Ouyez vous pas cest homme que mon cosin, votre beau filz, blasmoit en disant que par foiz il dit les motz d'ung follastre ; par Dieu, je croy que non fait, mais les baille si très couverts que nul ne les peult entendre ; si vouldroye bien que les luy fissions expliquer.
— Je le veulx bien , dist le roy d'Espaigne, mais j'ey peur de luy desplaire ^ car sus ma foy c'est la plus plaisant créature que je visse oncques ; si suis tout ravy de luy ; s'il vouloit^ il acquerroit beaucoup de dames.
— Par ma foy^ autant vous en dis; si seroitbon de le faire boyre.
— Voyre, dit le roy, mais nous ne pourrons ainsi faire comme il nous a fait; pleust à Dieu que vous y eussiez esté.
— Amen, dist il, mais ilz ne s'en iront pas encore ; si désire fort à avoir acoinctance à lui. »
Comment le rqy flst apporter pour faire cotation
à Jehan de Paris,
JCntant le roy commanda apporter colation, qui tost fut preste, et le maistre d'ostel de céans vint dire à ung des barons de Jehan de Paris comment il le feroit boire.
« Attendez, dit celuy-ci, et je vois quérir celuy qui l'en sert, que luy portera. »
Et incontinent, celuy alla dire au duc de Normandie que Ton vouloit servir de vin ; le duc appella l'escuyer et luy dit qu'il allast prendre la couppe pour servir de boire , ce qu'il fit incontinent , et deulx aultres escuyers aussi, qui prindrent chascun une couppe et les vindrent présenter toutes trois à Jehan de Paris, lequel print la sienne et commanda bailler les aultres deux aux deux roynes^ en disant :
« Beuvons nous trois pour despescher, et les aultres beuvront quant il leur plaira. »
Si beut sans riens attendre, puis bailla sa couppe à la pucelle, que devant luy tenoit, en disant :
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« Tenez, m'amye, j'ay beu à vous; je croy bien que jà ne me craindrez.
— Par Dieu, dit la pucelle, il n'y a cause pour quoy; si vous en mercie de bon cueur. »
Les rois et aultres seigneurs et dames beurent, que fort s'esmerveilloient d'ont Jehan de Paris prenoit ainsi l'honneur sus tous les roys, qui estoient plus vieulx que luy.
Quant colation fut faite, les roys et dames s'approchèrent de Jehan de Paris pour railler et deviser avec luy.
Si luy demanda le roy de Navarre :
« Jehan de Paris, mon doulx amy, que dictes vous de nostre nouvelle mariée ?
— Certes, dit-il, je n'en sçauroye dire que tout bien et honneur, car il me semble que Dieu l'a parfaite à son loysir, que riens n'y a oublié. Si n a besoing que d'un bon officier.
— Et quel officier, sire ? dit-elle.
— Or le demandez à mes seigneurs, savoir mont s'il le vous sçauront nommer.
— Par ma foy, dist le roy de Portugal, vos motz sont si fors à entendre que nous ne sçarions que exprimer. Si vous prions que le nous vueillez nommer.
— Vrayemcnt, dist il, c'est chose bien aizée à sçavoir, car je croy bien que de
maistre d'ostel, d'escuyers et de secrétaires est elle bien fornye ; mais voulentiers, quand dames sont loingde leurs païs, elles en désirent souvent avoir des nouvelles, et pour ce elle a bon besoing du bon chevaucheur. »
Quant ilz entendirent ces parolles, chascun ce print moult fort à rire.
a Or par Dieu , dist le roy d'Espaigne, Sire, vous sçavez bien ce qu'il fault aux femmes, mais en vos motz il fault tousjours gloses. »
Comment le roy cTEspaigne demanda à Jehan de Paris l'exposition des mot^ qu'il avoit ditiç au roy d'Angleterre, son beaufil:^,
Oi je n*avoye peur de vous desplaire, dit le roy d'Espaigne, )e vous demanderoye l'exposition d'aulcuns motz que vous avez ditz en chemin à mon beau-filz.
— Certes, dit Jehan de Paris, demandez ce qu'il vous plaira, car riens ne me sçauroit desplaire.
— A vostre congié donc, dit le roy d'Espaigne, je vous en vois dire ung. Mon beau-filz d'Angleterre m'a dit que, quant vous veniez, ung jour qu'il pleuvoit très fort, vous lui distes que luy, qui estoit roy,
devoit faire porter à ses gens des maisons pour eulx garder de la pluye en chevauchant. Si ne puis entendre comme ses maisons pourroient aller, ne qui les porteroit.»
Jehan de Paris se print moult fort à rire, puis luy dist : a Certes, cela est bien aysé à entendre , car, si vous eussiez esté sur le lieu, vous l'eussiez bien congneu; car il pou voit bien prendre exemple à moy et à mes gens, qui prismes manteaulx et chaperons à gorge, avecq nos oseaux, qui nous gardoyent bien de la pluye; et quant il faisoit beau temps, nous les mettions sur noz bahutz. Et se sont les maisons que je disoye à vostre beau-filz, qui estoit moillié, luy et les siens, comme s'ilz fussent plongez en la rivière.
— Haa ! dist le roy, par Dieu vous en dictes la vérité.
— ^Vrayement, dit le roy de Portugal à Poreille du roy d'Espaigne, cestuy n'est pas si fol comme vostre beau-filz disoit, ains a ung moult beau et vif entendement de son eage.
^Encore vous en demanderoys je une aultre chose, dit le roy d'Espaigne, s'il est vostre plaisir. C'est que ung aultre jour vous luy dites pour quoy il ne faisoit porter à ses gens ung pont pour passer les rivières.
— De cela ne fault il pas grant exposition,
IIO LE ROMANT
dit Jehan de Paris, car elle est de mesmes à la première. Il est vray que, par deçà Bayonne, ung jour nous trouvasmes une petite rivière bien creuse et roide. Le roy d'Angleterre et ses gens, qui estoient mal montez, se mirent dedans pour passer, dont il s'en noya bien lx des plus mal montez, et je passay après avecq mes gens, qui n'eurent nul mal; et quant nous fusmes passez, le roy d'Angleterre me fîst ses plains de ses gens qui estoient noyez. Et lors je luy dis qu'il devoit faire apporter ung pont pour faire ses gens à saulveté passer les rivières, c'est à dire bons chevaulx, comme ilz veirent bien les miens, qu'ilz n'eurent aulcun mal. Je cuydoie bien qu'il l'eust entendu.
— Par Dieu, distle roy de Navarre, bien le luy bailliez par entendre.
— Or, puis que tant nous en avez dîst, dit le roy d'Espaigne, je vous prie que nous declairez le tiers, et plus ne vous en parlerons.
— Je vous ay dit que tout ce qu'il vous plaira me plaist ; pour ce n'en faictes difficulté.
— JevouspriedonCjdistle roy d'Espaigne, que vous nous declairez comment vous entendez ce que vous luy distes que vostre feu père estoit venu en ce pays il y avoit environ xv ans, et avoit tendu ung lax à
une canne, et que vous veniez pour veoir si la canne estoit prinse.
—Décela, dist Jehan de Paris, je ne blasme point le roy d'Angleterre, car il est bien fort à entendre; et toutesfoiz, puisqu'il vient à propoz, )e suis contant de le vous déclairer. Or entendez que c'est : Il est vray qu'il y a environ xv ans passez que le Roy de France, feu mon père, vint en ce païs pour remectre vostre royaulme en vostre obéissance et lever le siège à la royne vostre femme, que véezcy; et quant il s'en voulut aller, tous deux luy donnastes vostre fille pour icelle marier où bon lui sembleroit, et il vous respondit que ce seroit avecques moy. Et c'est le lasson, et véezcy la canne que je suis venu veoir si elle est prinse, d
Comment Jehan de Paris rebrassa ses habillements pour démontrer qui il estoit^ et fit rebrasser celles des ducs d*Orléans et de Bourbon^ qui estaient avec luy.
Alors qu'il eut fine le parlement avecq le roy d'Espaigne, il rebrassa sa robbe, que dedans estoit d'ung velours bleu semé de fleurs de lys d'or.
Quand le roy et la royne d'Espaigneouyrent ces paroles , tous deux se gectèrent à ses piedz avecq leur fille, en disant :
c O très-puissant et noble Roy, pour Dieu plaise vous nous pardonner nostre grant offence^ car tout ce que vous avez dist est vray, et bien le scavons^ et la plus part de tous mes barons qui icy sont. Si suis content d'en recepvoir telle pugnition comme il vous plaira à ordonner. Et quant est de ma fille^ bien sçay qu'elle n'est digne d'estre conjoincte avecques vous; mais dès maintenant je la vous livre pour la marier à celuy que sera vostre bon plaisir, et à celuy baille la possession de mon royaulme dès maintenant, v
Le Roy Jehan de France les leva et moult les mercia^ puis dit à la pucelle :
« Ma mye, vous avez ouy ce que vostre père et vostre mère ont dit. Qu'en dictes vous, car le fait vous touche? Voulez vous le roy d'Angleterre?
— Très hault et puissant seigneur, je veulx tenir de point en point ce que mon père vous a dit, car les premières promesses doivent tenir; si me tiendroye à bien heurée se j'avoye ung de vos barons de vostre royaulme.
—Or me dictes donc lequel vous voulez, car véez en cy belle compagnie : si regardez dessoubz leurs robbes^ car chascun porte ses armes, d
DE JEHAN DE PARÎS. Il3
Comment le Roy Jehan commenda au duc d'Or»
léans et de Bourbon et à plusieurs aultres qu'il:ç rebrassassent leurs robes.
JLoRS fist le Roy Jehan rebrasser toutes les robbes desditz barons, que moult beau veoir faisoit. Si se ârent congnoistre les plus aagez, qui en Espaîgne avoient estez avecq le feu Roy, comme les ducs d'Orléans et de Bourbon et plusieurs aultres barons et seigneurs.
. Le Roy Jehan demanda de rechief à la pucelle : a Avez vous advisé lequel vous voulez de ceulx icy , ou se vous y vouliez encore penser ?
— Très hault Seigneur, dist elle, à moy n'appartient pas de choisir, mais celuy qu'il vous plaira me plaira, en ensuivant la promesse que monseigneur mon père fit au VGStre'.
— Haï par Dieu, vous estes fine femme, dit le Roy Jehan. Puis que vous dictes que vous voulez tenir la*promesse de vostre père, c'est à dire que je doy aussi tenir la promesse que le mien fit, c'est que vous seriez ma femme, b
Alors se mirent tous à rire, fors que les Anglois.
a Or sa, dit le Roy Jehan, par vostre foy, vouldriez vous bien estre ma femme,
JBHAN DB PARIS. 8
il4' I^E ROMUkNT
si vostre père et mère le vouloient et se jem'y consentoye ?
— Sire , c*est une question, où il ne fauit point de responce, car bien pouvez sçavoir qu'il n'est chose au monde que tant je de-i^ sirasse.
— Or donc, m'àmye,.et je me y consens,, et vous prometz espouser le matin^ au plaisir de Dieu et de voz amys. s
Le roy d'Espaigne et la royne le mer-cièrent moult fort, et les roys d'Arragon, de Portugal et de Navarre luy vindrent demanderpardondece qu'ilz neluy avoient fait l'honneur qui luy cstoit deu.
« Sire d'Angleterre, dit le Roy de France, vous ne devez estre mal content de cecy, car elle estoit mienne passé a quinze ans; si n'ay voulu faulcer la prQ-> messe de feu moapàre. »
Comment le roy d'Angleterre s'en alla, de Bur-^ gués bien marry et courrossé^ quand il vit que le Roy de France luy avoit oste celle qui tenoitsom cueur et sa pensée»
Voyant toutes choses, le roy d'Angleterre* fut fort marry et courrossé. Si se partit da palais, et dès l'heure s'en alla monter à cheval, et s'en alla luy et ses gens en leur païs le plus hastivement qu'ils peurent.
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Après le département du dit roy, commença la feste grande et plantureuse par le palays ; aussi fit-elle par la cité, quand on sceut que c*estoit le Roy de France qui espousoit la fille. Le souper fut moultgrant, et servis de plusieurs entremetz qui Venoient de la cuisine du Roy de France, et bien fut regardé la vexelle en quoy il estoit servi. La pucelle estoit si joyeulse qu'on ne le sçauroit racompter. Si m'en passe aussi pour cause de briefveté.
Quand vint le lendemain au matin, le RoyJehanenvoyademouItrichesbaguesàla pucelle; si luy envoya de vexelle d'or pour ung buffet et ung autre buffet de vaixelle d'argent, et ung pavillon tout faict de fleurs de lis chargié de pierreries, le plus riche que l'on eust jamais veu, et luy envoya ses tailliendiers pour luy faire des habillementz à la mode de France, et aussi à toutes ses damoiselles.
Comment le Roy de France épousa la fille au roy d'Espaigne en grand triumphe et honneur, à Vabit dupais, ors mis la coronne qu'elle portoit,
JLe jour vint que les nofKres. ce dévoient faire. Si espousa le Roy Jehan la fille du roy d'Espaigne, en la ville de Burgues et
Il6 LE ROUANT
en l'abit du païs, ors mis la couronne que le Roy Jehan luy donna, qui fort estoit riche. De la feste, des triumphes, des honneurs et des services qui y furent faitz, je m'en passe pour eschever la matière.
Quant ce vint le soir, le Roy Jehan dist ique point ne coucheroit au palays, et pour ce furent menées les dames en son logis avecq la mariée. Quand elles virent les merveilles et richesses qui yestoient, toutes disoient que à bonne heure estoit la pucelle née d'avoir ungtel prince espousé, et qu'elle avoit faict en peu d'heure un beau change.
La pucelle estoit si très joyeulse qu'elle ne sçavoit quelle contenance faire.
Cependant que les dames la desabilloient, le Roy Jehan arriva avecques belle compaignie ; si dist à son amye : « Et puis, ma mye, vous desplaist il point d'avoir laissé le palaix de vostre père ?
— Certes, monseigneur, il ne me fault pas demander, car je n'euz jamais si parfaicte joye comme j'ay eue quand je me suis trouvée céans ; aussi n'est pas à comparer le palays de monseigneur mon père à vostre logis; mais encor dis je plus, que, quant vous n'ariez riens que vostre noble et redoublée personne, si vous aymé-je mieulx que tout le demourant du monde, o .
Ce mot pleust au Roy; si la courut acoler
et dist : « Ma mye, jamais ce mot ne sera oublié. Or sa, que donrez vous a ces dames et damoyselles, qui tant de peine ont prins pour vous ?
-^Monseigneur, dit elle, je ne sçay.
-— Véez là, dit il, ces six cofifres plains de bagues et de drap d'or. Départez les où bon les semblera, car pour ce faire ont ilz estez apportez. »
La pucelle se agenouilla et moult humblement le mercia. Mais il la leva bientost et luy dit que plus ne le fit, mais que privéementà luy parlât comme de pareil à pareil.
« Il n'est pas raison, dist la mère.
— Et je le veulx, dist il, et si luy commande desparte les bagues et joyaulx aux dames et damoyselles selon leur qualité, n Par quoy elles prisèrent fort le noble Roy de France.
Comment on coucha la pucelle, et comment le Roy de France s'alla coucher auprès d'elle,
xVprès que l'espousée eust été desabillée, se cocha, puis s'en allèrent les dames et damoyselles chascune en son lieu. Si vint incontinent le Roy de France, à qui il tardoit bien l'heure, en la chambre, lequel fut tantost desabiUé; si se mist auprès celle
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qu'il aymoit par dessus toutes créatures, et il n'avoit pas tort, car c'estoit la plus doulce, la plus humble, la plus belle, la plus sage, la plus honnesteetla mieulx morigénée que fut pour lors en tout le monde.
Grant joye s'entrefirent les deux amans, et firent de beaux passetemps durant la minuit , comme vous aultres, jeunes gens, que bien aymez quelque belle jeune fille, quant la pouvez tenir entre voz bras; Dieu scet le plaisir et la joye que vous avez. Si l'engrossa celle nuyt le Roy d'un beau filz, que despuis fut Roy de France.
Et quand vint lendemain à heure de lever, le Roy Jehan se leva et s'en alla railler avecq ses barons, que moult joyeulx es* toiént de leur seigneur, que tant honestement son cas conduisoit.
Les dames vindrent veoir la nouvelle Royne, qui moult bonne chère leur fit. Et ainsi comme elles la cuydoient habiller,vint ling maîstre tailliandier du Roy, que leur dit à genoulx :
«c Mes dames, ne vous desplaise, car elle doit aujourd'uy estre habillée à la mode fitançoise.
— Hélas,monamy,ditla RoynedeFrance, je vous prie que jey soye habillée, car bonne Françoyse suis et seray tout mon vivant. »
-DE JEHAN DE PARIS. Tf Q
^Comment les costurierset tailliandiers du Roy Je» han habillèrent la Royne^à la mode de France,
Incontinent vindrent escuyers et costuriers de par le Roy Jehan mectre la jeune Royne en point en grant diligence; si luy vestirent une moult riche cotte d'ung drap d'or «cramoisy, et par dessus unerobbe d'ung velours bleu semé de fleurs de lys d'or, tant belle et mignonne que, avecq la beaulté qu'elle avoit, sembloit plus>.divine 4ue humaine. Puis luy mirent en la teste ung atour merveilleusement beau et riche ; si luy fut mis autour ung colier.d'or tout couvert de rubis, de diamans et d'esmerauldes, et y avoit au millieu ung escharboucle que rendoit une grant lumière.
Et ainsi comme Ton Tabilloit , vindrent les roys d'Espaigne, de Portugal, de Nar varreet d'Arragon, qû'ilz trouvèrent le Roy .Idian qui estoit avecq ses .barons. Si le saluèrent^ et il les recueillit moult doulr -cément , puis luy demandèrent xomme il luy estoit depuis à soir.
a Moult bien, la Dieu mercy; sictrouve»
rez vostre fille saine et saulve.
— Nous rirons veoir par vostre congié, «dirent les quatre roys.
— Il me plaist bien, et je y voys avecques vous, dit le Roy Jehan, pour veoir et ouyr qu'elle vous dira. »
Et quant furent entrez en la chambre, et ilz virent la Roy ne de France ainsi habillée, luy firent la révérence deue comme à royne appartient.
Comment le roy de Navarre, parlant à la Royne de France, luy dit que les fleurs de lis luy estaient montées dessus,
Cs^ANT les quatre roys eurent faict la révérence à la nouvelle Royne, elle leur rendit leur salut et leur fit moult bonne chère. Si furent moult esbahiz de la veoir en si riche estât.
Adonc luy dit le roy de Navarre en riant : a Comment, madame ma cosine, les fleurs de lis vous ont montéez dessus le corps.
— Ouy, dit- elle, beau cosin, mais encores en y a il beaucop plus par dedans, que jamais n'en sauldront. »
Quant le Roy Jehan l'entendit, il en fut merveilleusement joyeulx, et si n'en fit nul semblant.
Quant tout fust appresté, on alla àl'eglise, qui fut moult richement tendue de fleurs
de lis, et le Roy les donna à la dicte église, et tous les hornemens de l'autel, qui grant richesse valloient. Que vous iroys-je plus racomptant? La feste dura xv jours. Si donna le Roy Jehan de moult riches dons au roy et à la royne d'Espaigne, ses beaux père et mère ; si fit il aux roys d'Arragon, de Portugal et de Navarre, et à leurs femmes, et generallement à tous les chevaliers, barons et seigneurs, dames et damoiselles, tant que chascun le tenoit au plus vaillant et riche prince que fut au monde.
Comment le Roy Jehan print congié de son beau père et de sa belle mère pour s'en retomer en France f et comment la Royne de France ploroit pour ce qu'il avoit dit qu'il la lairroitenEspaigne,
Après que les nopces furent passéez, le Roy de France vint au roy d'Èspaigne et à la royne, présent leur fille , sa femme ; si leur dit :
« Beau père et vous, belle mère, vous sçavez comme j'ay grand charge de mon royaulme gouverner et entretenir, et si ay avecq moy la plus part de mes barons ; si ay laissé ma mère seuUe , que grant désir a de me revoir. Pour ce, si c'est vostre plaisir, me donrez congé, et, doubtant vous
desplaire, ne vous oze demander licence de emmener m'amye; car, s'il est vostre plaisir qu'elle demeure, je vous la recommande. Je luy lerray son estât comme à telle Royne appartient, car de vous biens ne veulx-je qu'elle despende un denier. Je vous prie que traictez bien vostre peuple, et, le plus que pourrez^ le gardez de oppresser, et ilz prieront Dieu pour vous. »
En disant ces parolles, la jeune dame fondoit en larmes, voyant qu'elle estoit pour demourer et que son amy s'en alloit sans elle. Oyant le roy d'Espaigne ce que le Roy de France luy avoit dit, luy respondit: a Monseigneur mon filz, puisqu'il vous; a pieu me faire cest honneur que d'avoir prins ma fille à femme, je vous supplie que ne la vueillez laisser, car sans vous elle ne pourroit durer comme la raison bien le voudroit. Si vous supplie que en ce royaul* me vueillez commettre telz gouverneurs comme il vous plaira, car dès maintenant je vous livre le royaulme.
. —Monseigneur, dit le Roy de France, qu'est-ce que vous avez dit ? Je vous prie que jamais n'en soit parlé, carde ce royaulme et du myen, tant comme vous vivrez, pourrez faire et disposera vostre voulenté; car soyez seur et certain que vostre royaulme ne voz biens ne m'ont point esmeu à
avoir vostre fille que icy est, mais sa bonne renommée; et puisque c'est vostre plaisir que je l'enmayne, j*en suis moult joyeulx, se elle s'i veult consentir. »
Quand la Royne de France oyt les paroUes que le Roy Jehan avoit dictes, elle se gecta à genouîx devant luy en disant :
a Montrés redoubté Seigneur, pour quoy demandez-vous mon consentement ? Car sur ma foy, je n'en ay point , sinon ainsi comme le vostre le meyne» et vous asseure pour tousjours que vous ne scauriez demander chose qui ne me pleust; et s'il estoit possible que je peusse scavoir toutes voz vou<»
tentez, à mon pouvoir je les acompliroye.9
Longuement parlèrent ensemble deceste départie, que trop seroit longue à racompter ; à la fin, après plusieurs paroUes, pleurs et regietz, prinrent congié les ungs des aultres.
Comment le Roy de France et sa femme la Royne partirent d'Espaigne pour eulx en aller en France.
Avoir prins congié les ungs des aultres, le Roy de France et la Royne ce partirent d'Espaigne, et firent tant par leurs journées qu'ilz arrivèrent en France, oti ilz fu-
rent receuz par les bonnes citez et villes à grant honneur et triumphe.
Si firent tant qu'ilz arrivèrent à Paris, où la réception que Ton leur fit seroit trop longue àracompter; car grant honneur leur fut faict, et aux seigneurs d'Espaigne qui leur dame avoient conduitte. Si demeurèrent en France six moys, pendant lequel temps firent bonne chiere, si s'en retomerent en Espaigne.
Et au bout de ix moys fit la royne ung beau filz, et au bout de cinq ans en fit ung aultre, lequel fust roy d'Espaîgne après le decèz de son grant père, et le premier fut Roy de France après son père, que longuement vesquit et que tint son royauljne en bonne paix et union. Puis trespassèrent de ce siècle pour aller en la gloire éternelle, où je prie à Dieu qu'il nous doint grâce que y puissions parvenir. Amen.