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LA VOIE LYRIQUE

La Restauration ne fut pas seulement royale. Parmi les éléments révolutionnaires, ceux de violence s'étaient éteints sous le Directoire, et ceux d'héroïsme s'étaient sacrifiés à l'empire; mais ceux de sagesse et d'intelligence attendaient l'heure de la gloire: elle sonna sous Louis XVIII. Le pays alors s'éveille au souvenir de la liberté, les mœurs se reforment, les salons sont rendus à la conversation française,, à l'esprit, à l'amabilité, De spiritualisme, que les précurseurs et les fondateurs du Romantisme ont ranimé, dresse l'arc de son triomphe. Royer-Co'llard enlève à la raison son masque d'hypothèses, combat le scepticisme, étudie darcHS son cours les droits nationaux qui vont reparaître à la tribune. L'éloquence libérale et tranchante de Guizot établit l'histoire du gouvernement représentatif, et annonce celle de la civilisation. L'éclectisme de Victor Cousin place au-dessus des arts et des mœurs, la dignité de l'intelligence, la passion du beau, du vrai, du bien. Dans la vie sociale et politique, Villemain recherche l'explication des lettres, les bienfaits de la critique, la puissance de l'esprit nouveau. De Garante, plus actif encore à prendre

le ton du siècle, montre à l'histoire qu'elle doit moins écouter le bruit des batailles et davantage la voix des peuples. Le gouvernement se voit débordé; en lo20, il rétablit la censure, des publications disparaissent : avec elles, tombe la Minerve française, qui remplaça naguère le Mercure de France, et dont les rédacteurs montrèrent trop de libéralisme. Or, l'esprit trouve une autre issue; il faut qu'il passe, qu'il avance, qu'il monte. Le soleil du grand jour est levé.

Une lyre harmonieuse le salue.

Celui qui la possède ajuste l'âge des temps nouveaux. Son enfance s'est formée dans la douleur des années terribles, son adolescence a tressailli aux clameurs victorieuses des armées, sa jeunesse frémit de joie dans la renaissance de l'amour et de la foi. Souvent il a vécu seul, libre au milieu des champs, jouant dans les prairies, attentif aux gazouillements des ruisseaux ('ans le vallon et des oiseaux dans la forêt. Sensible à toute beauté, ému •par toute sincérité, il aime, il espère, il croit. L'ordre de l'univers lui apprit la cadence dû verbe, la voix de la nature lui en révèle les modulations: la musique s'abandonne à la poésie, et cette poésie s'élance, parfaite des son premier soufllc, jeune comme l'amour, douce comme la tendresse, pure comme l'harmonie.

Les M '({italiens poétiques paraissent sans nom d'auteur. On est surpris, on accourt boire à la source qu'une baguette magique vient de faire jaillir; même la mélancolie du poète est si vivante,

qu'elle n'amollit pas les âmes: l'amour lui donne son énergie.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumk Vains objets dont pour moi le charme est envolé; Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères. Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Lamartine, ce nom enfin se pose sur toutes les lèvres ; il lie les cœurs avec ses fraîches guirlandes, les console par sa foi juvénile, les exalte d'ardeur sentimentale; on sourit d'une joie pure, on pleure d'une douceur pénétrante. Si la sympathie eut été inconnue au monde, elle fut née alors entre les strophes de Lamartine.

Son petit nombre de rimes est à peine remarqué. La barque gracieuse, entre des rives toujours pareilles, nous emmène dans un pays peuplé de doux souvenirs, de transports, d'effusions, de prières:l'esprit entraîné par l'âme n'a pas le temps de réfléchir. La cadence des soupirs, la simple parure des images, l'ode soudaine, la lenie élégie, nous plaisent, nous persuadent, nous conquièrent. Un vers parfois nous fait longuement songer.

L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

Après les soupirs de la jeunesse et les larmes des femmes, les graves applaudissements des penseurs élargissent le cercle d'enthousiasme autour du poète. Et le peuple, qui comprend les génies sortis du sol commun, devine qu'un ami vient de lui naître.

Lcs Poésies d'Alfred de Vigny, publiées £}ussj sans nom d'auteur en U'2?. n'éveillent pas celte popularité. Elles \cr.t à une élite. Pourtant elles ont une grâce que le ]:céle n'aura pas toujours. Mais l'invention en est parfois hésitante, ou faible. La distinction est déjà leur marque singulière. De nobles douleurs s'annoncent dans ces sentiments pleins de réserve:

Où fuir? sur le seuil de ma porte Le malheur, un jour, s'est assis; Et depuis ce jour, je l'emporte A travers mes jours obscurcis.

La Gloire a ait: Fils de douleur, Où veux-tu que je te conduise?

Tremble; si je t'immortalise, J'immortalise le malheur.

Alfred de Vigny et Victor Hugo sont alors amis. La même année, chez le même éditeur, paraissent les premières Odes. Hugo, à qui Chateaubriand écrïvait l'année précédente: «Je me ferai un vrai plaisir de rendre la France attentive à un vrai talent inspiré par des sentiments élevés et généreux, ju n'est encore qu'en formation. Il a des pleurs pour les disgrâces royales et des malédictions pour les persécuteurs, mais ses larmes sont gênées par les apostrophes, les malédictions par les prosopopées. Pourtant il restaure l'ode, commence à la sortir des mots pour la confier aux idées, et substitue des couleurs c4iretienp.es aux comparaisons païennes; Jl essaie ses ailés.

«S*enivrer de parfums, de lumière et d'azur,» et faire part de cette prihtanière ivresse à la foule: voilà le destin lyrique de Lamartine. Ses Nouvelles Méditations (1823) offrent une forme plus belle et des passions plus vives que les premières; leur accent religieux est plus général, et leur ensemble suit une voie moins certaine; mais le charme est toujours captivant, une sérénité lumineuse épanche ses blancs rayons, le style a plus d'ampleur, l'aborydance des images les laisse encore vibrantes et enchanteresses. On admire, on aime ce poète inourant, ces étoiles, ces préludes, ce crueiïix:

0 dernier confident de lame qui s'envole, Mens, reste sur mon cœur! parle encore, et dis-moi Ce qu'elle te disait quand sa faible parole N'arrivait plus qu'à toi.

Lanigrtine est la jeunesse. Il subit d'avoir plus de sentiment que de calcul pour retrouver, à sa lecture, l'enthousiasme qu'il suscitait alors. Nous le revoyons, il parait, la victoire vole près de lui; la voie qu'il suit est embaumée de j arfums prinlaniers, des feuillages et des fleurs naissent sous ses pas, de gracieux buissons et des arbres penchés se mirent dans les eaux pures qui répandent la fraîcheur, les oiseaux volent de branche en branche pour accompagner le poète, des grottes moussues sont les stations d'adoration et de prière, des clairières aux discrètes lueurs recueillent les strophes d'amour. C'est là, que le siècle oiTYc ce qu'il a de plus tendre, de plus fervent, de plus harmonieux.

Les Odes et Ballades (1825) suivent cette voie sereine et belle. De nouvelles odes avaient paru d'abord, plus souples, plus riches, où Victor Hugo disait à Lamartine:

Prends ton luth immortel: nous combattrons en frères Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers.

Les ballades ont de l'éclat, et surtout un art déjà personnel de la description alliée au sentiment. Des tableaux faits de capricieuse réalité, décorent les légendes et les traditions esquissées en rythmes hardis. C'est rapide, superficiel, bizarre, pittoresque. Le gothique s'y montre; l'expansion romantique s'y prépare.

Il faut en convenir: peu de siècles littéraires ont offert une telle plénitude. Le Romantisme, soit qu'il naisse, grandisse, s'épanouisse, vieillisse et meure, forme un tout homogène, un enchaînement souple et continu; rien ne le compromet, tout le complète. Le chant suave de Lamartine, que les premiers accords de Hugo ne pouvaient soutenir, risquait de se fondre en sa douceur mystique; une virile poétique apparaît à cette heure péri' buse, et sa force un peu âpre rappelle les esprits dans la voie lyrique. Alfred de Vigny fait deux pas de plus que Chateaubriand, un de plus que Lamartine; ses Poèmes antiques et modernes (1820^, mesurés,

eomptés, soutenus par l'observation d'un psychologue, tr'av*aillés par un artiste exigeant, ne vont pas à la foule, mais ils plaisent aux caractères d'énergie et de maturité. La parole est pénétrante, le mot précis, et pourtant des couleurs chatoyantes, de temps à autre, habillent de souplesse et de lumière ce chant parfois rigide. Des vers vous transportent, vous tiennent haletants et attristés devant le visage trop altier du poète. Trop altier, oui, et les âmes tendres s'écartent; mais il fallait cette voix haute et grave pour garantir le lyrisme de l'effusion indéfinie. Le poète cependant n'est pas un étranger de l'amour; il en sait les angoisses, la mortelle passion, et va d'un coup d'aile nerveux de la douleur d'une épouse outragée, à ce magnifique mystère d'Éloa, née d'une larme amicale et divine, dévorée par l'esprit de sacrifice, si éperdue de pitié que Lucifer même en est troublé d'abord. «Il a su être grand sans être long.» (Emile DeseJiamps). Un de ses moyens sera plus tard mis en œuvre par les symbolistes. Et toujours les esprits qu'une souffrance généreuse a initiés à la vie véritable, ou que la philosophie a vieillis, reliront comme un écho .lire d'eux-mêmes ce Moïse que le savoir et la foi ont isolé parmi les hommes:

Ma main laisse l'effroi sur ia main qu'elle touche^ -L'orage est dans nia voix, l'éclair est sur ma bouche, Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous, "Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux. D Setgneur! j'ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

Commc le législateur hébreux, Vigny chantait trop loin de la foule pour qu'elle l'aimât. Mais il s'attira son attention en donnant, la même année, son romanesque Cinq-Mars.

En janvier 1829, Victor Hugo laisse encore entrevoir le don lyrique dont l'essor est proche. Les Orientales au style coloré, aux luxueux rythmes, annoncent un cerveau peuplé de merveilles. Pourquoi cette excursion poétique en ces lointains pays? «Tout est sujet, répond-il dans sa préface; .tout relève de l'art; tout a droit de cité de poésie. » Voilai qui fait partie d'une autre campagne où il est engagé déjà, où plusieurs, suivant trop ce chemin facile, mettront dans la poésie non seulement tout? mais le reste. Hugo, dans ce recueil, joue avec la strophe, le mètre et la rime; ses djinns approchant sur deux pieds jusqu'à dix, et s'éloignant sur dix pieds jusqu'à deux, révèlent le savant versificateur. Son meilleur coup d'aile en ce livre est d'avoir sondé l'orient, «cette autre mer de poésie.» Des pages étincellent d'or, d'azur, de sonorités; l'harmonie véritable 'y coudoie la jonglerie cherchée. Une forme brillante y domine les idées.

La même année, Lamartine public ses Harmonies poétiques et religieuses, apportées d'Italie. Seule, la nature du pays florentin n'a pas inspiré ces hymnes admirables, ces « paysages qui prient» ; si les images superbes, les décors pittoresques et l'enthousiasme panthéiste y furent rencontrés, l'inspiration chrétienne puise son origine dans les chants sublimes du psalmiste. Chaque sujet vit en soi, l'ensemble

a le ciel pour temple. ''Ces harmonies, prises séparément, a dit le poète, semblent n'avoir aucun rapport l'une avec l'autre; considérées en masse, on pourrait y retrouver un principe d'unité dans leur diversité même: car elles étaient destinées a reproduire un grand nombre des impressions de la nature et de la vie sur l'âme humaine; impressions variées dans leur essence, uniformes dans leur objet, puisqu'elles auraient été toutes se perdre et se reposer dans la contemplation de Dieu; sujet infini comme la nature, grand et saint comme la divinité, les forces humaines n'y atteignent pas. » La moisson du poète est belle cependant, belle par ses idées de lumière, belle dans ses rythmes qu'il n'atteindra plus lui-même: matins charmants et délicats, soirs de prières mélancoliques, tristesse des regrets, grandeur des révolutions, automnes aux souvenirs gémissants, faibles orphelins, chênes robustes, nuits magnifiques et dangereuses, dont le calme profond semble abriter « le fantôme d'un monde où la vie a cessé, b se déploient sous les cieux, livre entr'ouvert aux mortels,

Ligne à ligne à leurs yeux par la nature offert; Chaque siècle avec peine en déchiffre une parc.

La vie s'anime: '

A ce seul moi nclinent confondus et n 'osent ;

?mb!able au fleuve de cri

Qui i.ort, humble et sans nom, de son rocher natal...

Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure! Heureux le sort caché dans nue vie obscure!

Et l'enfant même se réveille pour joindre sa faible voix à l'accord universel qui célèbre Dieu:

Un enfant même est écoulé Dans le cbœur qui te glorifie.

Plus aimé encore qu'admiré, Lamartine obtint alors sa meilleure popularité.

Les Feuilles d'automne (1831) «sont des vers sereins et paisibles, des vers de la famille, du foyer domestique, de la vie privée, des vers de l'intérieur de l'âme.» (Préface). Victor Hugo a fini de se développer; il atteint au lyrisme personnel; sa forme porte enfin ses couleurs, son inspiration vient enfin

Mon âme où ma pensée habite comme un monde... Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un écho sonore.

Sa pensée est assombrie par le doute; le désen> ehantement mène le poète a des intimités., il a trouvé la voie des cœurs, il demande à la nature le secret de la vie plus triste que riante. Il ajoute à la lyre « une corde d'airain». Mais elle vibre surtout pour l'humanité: les pauvres sont ses protégés, qui seront plus tard ses protecteurs; l'amour d'une mère est sublime, «Chacun en a sa part et tous l'ont •tout entier;» l'enfant est la consolation, le repos, là vie ;

Seigneur! préservez -moi, prcrervez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et nies ennemis mûre Dans le mal triomphants,

De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants.

On voit de suite les trois étapes du Lyrisme : Lamartine fut divin, Vigny est héroïque, Hugo sera humain. La famille, ses joies, ses douleurs, l'océan et sa voix redoutable, la terre et sa mélopée gémissante, ceux qui souffrent, d'amour ou de misère, ont dans Hugo leur poète aux expressions attendries comme des sourires, noires comme des abîmes, hautes comme des montagnes. L'harmonie naturelle s'allie au rythme aisé, les images se multiplient et chacune parait à son instant, libre, et pourtant concourant à l'ensemble. Ce livre, dit son aufcjiJj «est l'écho de ces pensées souvent inexprimables qu'éveillent confusément dans notre esprit les mille objets de la création, qui souffrent eu qui lan* guissent auteur de nous*»

Les Chants du Crépuscule ( 1835) précisent la note sombre. Hugo ploie sous le doute. Son cœur a plus d'aluour que d'autres n'ont d'oubli, et pourtant il hésite, réprime ses espérances, se trouble* se laisse envahir par la tristesse. Le rythme est plus heurté, incertain comme l'àme du poète et comme le temps indécis où il s'agite. Il lutte entre les opinions que ses années ent modifiées. La satir-e et la prophétie apparaissent ça et la. Mais i>ne rêverie profonde. d'intimes affections, soutiennent le lyrique.

« Le passé, pyramide où tout siècle a sa pierre,» assaille 'davantage le poète dans les Voir intérieures (1837). Il cherche le repos, la consolation, vers les petits, qui sont «les reflets et les rayonne nient s ('ont il éclaire son vers, si sombre par moments.» La vie le tourmente, l'appelle, aiguillonne sa tendresse. La belle envolée du lyrisme s'affaiblit, mais le rythme a des surprises qui raniment à chaque instant l'admiratipn.

Lui aussi, Lamartine n'a plus les brillantes qualités de ses débuts. Ses Recueillements poétiques (1839) ont eu peu de faveur; il faut l'expliquer: Lamartine est absolument naturel, les méditations de sa jeunesse sont une belle ascension, les harmonies forment l'apogée pe l'âge mûr, les recueillements consacrent une vieillesse poétique. Que donnent les vieillards? Le calme, la sagesse, mais aussi l'indécision. Lamartine a donc accompli sa destinée lyrique. On rencontre encore ici les enchantements qui peuplèrent son âme, mais ils flottent dans une brume où se traînent des angoisses.

Les Rayons et les Ombres, parus un an après, achèvent la période lyrique. Les intimités y coudoient la vie sociale. La nature livre des sentiments plus forts, exprimés avec moins d'éclat. La mélancolie du souvenir s'exhale irrésistiblement de la tristesse d'Olympio. Le couvent des Feuillantines où, nfant, le poète eut trois maîtres: un jardin, un vieux prêtre, et sa mère, lui inspire des vers charmants,. Mais le recueil se perd parfois dans les détails.

La lyre peut être suspendue au vieux chêne où la voie sacrée trouve Uembrcetle sommeil. D'autres, s'ils savent l'accorder, la reprendront plus tard. L'œuvre lyrique du siècle est terminée. Lamartine, Vigny, Hugo, eux-mêmes sent entraînés par d'autres circonstances. Depuis des années déjà, leur triple chant s'entendait moins, au milieu des clameurs, des luttes et des triomphes de l'expansion romantique.

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