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L'EXPANSION ROMANTIQUE

Aux approches de 1SS0, la bourgeoisie atteint la période de sa toute puissance. Sa politique va faire et défaire les gouvernements, en attendant qu'elle prenne directement le pouvoir: elle est représentative, et va s'établir sur le suffrage universel. Sa littérature va s'épanouir, et couvrir d'ombre tout ce qui sera resté classique, tout ce qui essayera de se fonder à côté: elle est romantique, et va s'appuyer au nom de Victor Hugo.

Rien de plus logique que l'avènement bourgeois du Romantisme, ni de plus naturel. que ses bourgeoises origines. Il se réclame de l'époque romane;

n'est-cc pas celle de l'établissement des communes? l'ont ce qui, par la suite, fut marqué dans les lettres d'esprit bourgeois (ce n'était pas encore la seule passion de l'argent, qui l'a empoisonné dès son triomphe), servit de préparation au Romantisme. Enfin, Rouscau fit prévoir ce qu'il aurait d'énorme et de grand d'abord, d'étriqué et de mesquin ensuite. Diderot maçonna la base scientifique et réaliste du mouvement. L'irréligion de Voltaire sera l'anticléricalisme ce la politique bourgeoise à son déclin, comme elle sera le scepticisme mortel de b.a littérature.

Vers 1830, l'apogée commence.

L'histoire éclaire tout de sa vive lumière. Augustin Thierry donne ses vingt-cinq lettres critiques, à chaque siècle son rang et son explication, et sa Conquête de l'Angleterre par les Normands. Thiers, le Hugo de la politique bourgeoise, inscrit la fatalité dans sa Révolution française. Le dogmatique Mignet établit la pensée de la même Révolution. Les Mémoires 'de Napoléon î,r arrivent du rocher de Sainte- Hélène. Giiîzot avertit les rois et étudie des institutions modernes par sa Révolution d'Angleterre.

Une presse active se propage: le Constitutionnel, le Courrier, puis le National. Armand Carrel, Lmile de (îirardin, donnent une impulsion nouvelle au journalisme.

Lia tribune fait entendre plus haut les mots de liberté de conscience, liberté de la presse. Le général Foy gagne sa popularité, l'énergique Manuel attire les regards, Casimir Périer se fait connaître.

Le culte ranime retrouve l'apostolat; l'œuvre des missions s'organise, les missionnaires partent aux pays encore barbares. L'Essai de Lamennais sur l'indiflércnce religieuse a aiguillonne les tiêcïesi ses pamphlets remuent la société.

L'étranger ç:n nord est chez lui dans notre pays. Son intelleetualite contribue à notre orientation. Kant, Gœthc, Schiller, se sont imposés sur les deux rives du Rhin; pour Shakespeare, Byron, Walter Scott, la Manche n'existe plus.

Le Globe, fondé en 1S24 par Dubois et Pierre Leroux, est rédigé par les jeunes écrivains, et par Chateaubriand. 11 combat l'Académie. Sa politique est libérale, ses rédacteurs ne le sont pas encore: mais les événements vont bientôt fondre ensemble libéralisme et romantisme, les deux grandes pensées de la démocratie bourgeoise. Les nouveaux auteurs rédigent aussi la Muse française.

La littérature n'offre plus le bloc serré des fondateurs C.u romantisme, ni la voie droite du lyrisme; elle est multiple, éclate en détails accapareurs, pullule d'essais, d'idées et de formes ; elle développe enfin cette veine considérable qui produira le réalisme: la couleur locale, et cultive le sentiment qui donnera naissance à des idéalistes nouveaux. Çc n'est plus la profonde voix de l'orgue qui est nécessaire; la divine lyre ne s'entendrait pas davantage en ce fourmillement; il faut un orchestre.

L'orchestre est Victor Hugo.

La Préface de Crornivell, en 1 27, est sen manifeste. Elle affirme l'individualisme dans les lettres.

Elle reprend cependant l'argument de Mme de Staël, des fondateurs, mais le complète à sa manière: «Le christianisme a amené la poésie à la vérité. La muse moderne sentira que tout dans la création n'est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l'ombre avec la lumière. Une forme nouvelle se développe dans l'art. Cette forme, c'est la comédie... Nous venons d'indiquer le trait caractéristique, la différence fondamentale qui sépare, à notre avis, l'art moderne de l'art antique, la forme actuelle de la forme morte, ou, pour nous servir de mots plus vagues, mais plus accrédités, la littérature romantique de la littérature classique.)) Hugo accueille la laideur. « Dans la pensée des modernes, le grotesque a un rôle immense; d'une part, il crée le difforme et l'horrible; de l'autre* .le;comique et le bouffon. Dans la poésie moderne, tandis que le sublime représentera l'âme telle qu'elle est, épurée parla morale chrétienne, le grotesque jouera le rôle de la bête humaine. » (Il le jouera. un jour sans le voisinage du sublime, et la bête humaine sera le titre d'un livre). «Le beau n'a qu'un type; le laid en a mille. » ( 11 en aura bien plus encore, sous la plume des derniers romantiques). «Il serait surabondant de faire ressortir davantage cette influence du grotesque dans la troisième civilisation. Tout démontre, à l'époque dite romantique, son alliance intime et créatrice avec le beau... Sa prédominance sur le sublime, dans les lettres, est vivement marquée.

Mais... le type du beau réprendra bientôt son rôle et son droit, qui n'est pas d'exclure l'autre prineipe, mais de prévaloir sur lui... L'équilibre entre les deux principes va s'établir, les ('eux génies rivaux unissent leur double flamme, et de celte flamme jaillit Shakespeare. »

Cependant, «les romantiques ne conseillent à personne d'imiter directement les ('rames de Shakespeare. » ( Stendhal, Racine et Shakespeare ).

Hugo reprend : « Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes. » (VA nous atteignons aussi les sommets du Romantisme: plateau pittoresque, touffu, surabondant; au-delà, nous descendrons l'autre versant ). Diderot et Mercier passent ('ans l'esprit du poète: « Shakespeare, c'est le drame, et le drame, qui fond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie, le ('rame est le caractère propre de la troisième époque ce poésie, de la littérature actuelle. Le rîrâmè est la poésie complète. Le caractère eu drame est dans le réel. La poésie vraie est dans l'harmonie des contraires. Tout ce qui est dans la nature est (ans l'art. Le théâtre doit être délivre des unités de temps et de lieu: -(L'unité d'action est seule vraie et fondée.» Sur le réel: « On commence à comprendre que la localité exacte est un dès premiers éléments de la réalité. » ( L'abus de ce principe mènera les lettres à la copie, l'art à devenir souvent photographique ). «La réalité selon l'art et la réalité selon la nature: il v a etourderie à les confondre, comme le font

quelques partisans peu avancés du Romantisme... Le domaine de l'art et celui de la nature sont parfaitement distincts. La nature et l'art sont deux choses, sans quoi l'une ou l'autre n'existerait pas.»

Cela fut écrit du 6 août à novembre 1826 En octobre 1827, Hugo ajoutait, sur la critique: «Le goût, c'est la raison du génie. Voilà ce qu'établira bientôt une autre critique, une critique forte, franche, savante... On quittera, et c'est Chateaubriand qui parle ici: la critique mesquine des défauts pour la grande et féconde critique des beautés. »

Le Romantisme avait sa définition. Hugo montrait son origine, ses moyens, son but. Les écrivains nouveaux se rallièrent autour de ce manifeste.

Cette même année, Charles Nodier, dont les ouvrages avaient toujours tendu vers la nouvelle école, donna ses Poésies ; nonchalantes, ou de tendres pages s'alliaient à des pensées cclkates, à des rêves brillants.

L'année suivante, Lmile Leschamps, fondateur avec Hugo de la Muse française en 1824, publia ses Etudes françaises et étrangères. La préface fortifiait la doctrine romantique. Le roi deThulé, la Cloche, le romancero du Ciu, apportaient à la poésie des éléments peu connus.

A côté du sucées immérité du trop neutre Joseph Delorme, Sainte-Beuve, en 1829, commença ses Portîcits littéraires. Il enseigna la véritable critique. Son œuvre reste incomparable. On a souvent sou- \ n. c que le critique tût aussi écrivain: le cas e.àste, il est même unique, en considérant l'ampleur

que Sainte-Beuve lui a donnée. Dans l'œuvre qu'il raconte ( car son beau travail respire comme un agréable récit ). il rejoint l'homme, le recompose, l'anime. C'est en vain que l'auteur examiné s'est enveloppé d'un triple voile; le critique les soulève un à un, pénètre d'un air curieux dans l'esprit, sonde le cœur en ses replis, atteint les profondeurs de lï.mc. La vie circule dans ses portraits. Il louange sincèrement, blâme avec adresse. Sans doute, la passion creuse ses fondrières dans cette large critique; mais Sainte-Beuve fut homme.

Le 25 février 1830, le Théâtre Français représente tlernani. C'est hardi, inoui. On croirait que le Romantisme, pour épouvanter ses adversaires, a œuvré avec férocité. C'est magnifique, drapé d'orgueil, délirant de passion, zébré d'éclairs, sombre comme un vieux manoir, chevaleresque, bâti d'âpres rockers près de noirs précipices, romanesque, invraisemblable, antithétique, vigoureux, fatal, étrange. L'amour, tel qu'on le vit dès les précurseurs, est là palpitant: «Etes-vous mon démon, ou mon ange? Je ne sais. Mais je suis votre esclave.» Des transports jaillissent d'un tourbillon, tout se précipite, les vers sont ces épees, des poignards, des cris. Et la tirade de Carlos s'allonge superbe. L'orage a depuis longtemps gagné la salle. On s'in juric au parterre, on se menace, on se bat. «A la porte! chassez-le! crient les romantiques désignant éclateur classique. - Non, r.e le chassez pas; tuez-le, c'est un académicien!» hurle un sectaire ou un plaisant (Musset était la sans doute; le gilet

rouge de Gautier y brillait). Les lendemains continuent la bataille. Hugo plane, énorme. Béranger lui écrit:. «Ayez l'air de céder quelques points, et bon Unira par vous pardonner de nous donner des chefs-d'œuvre. » Lamartine lui écrira: «Peu importe tout ce bruit. C'est l'écume de la vague que vous tendez en avançant.» Dans sa préface, du 9 mars. Hugo s'écrie :« Jeunes gens, ayons bon courage! Si rude qu'on nous veuille faire le présent, l'avenir sera beau. Le Romantisme, tant de fois mal défini, n'est, à tout prendre, et c'est là sa définition réelle, si l'on ne l'envisage que sous son coté militant, que le libéralisme en littérature.» Hugo devait triompher; il était le littérateur attendu.

Partout la bourgeoisie moissonne ses conquêtes, commencées à la Révolution. Elle s'épanouit au plein soleil de son midi. Guizot prononce: «Messieurs, enrichissez vous! » Art, science, politique, s'épandent, submergent. Le jour de gloire est arrivé. En somme, la lutte a été courte: quarante ans! Et les Hugo ont saisi leur part en trois pas d'ogre: petit-fils d'un menuisier, fils déjà d'un général» Victor prend le premier rang dans la gloire; désormais, lui, le Piomantisnie, le libéralisme, la bourgeoisie enfin, après une période stationnaire, n'auront plus qu'à descendre vers l'océan de vie où tout se fond un jour.

L'année d'ilernani, Alfred de Musset donne ses Contes d'E&pagne et d'Italie. La verve, la fantaisie, la désinvolture, y mènent le sentiment au diable*. L'Andftlouse se chante partout,- la bullude à la luuç

rifcvient célèbre. Une fougue amoureuse fredonne dans un assortiment inextricable ce manteaux longs, d'escaliers dérobés, de griseries, rie balcons à sérénades, de duels; d'éperons, de dm gnes. Les Poésies diverses, en 1831, renouvellent la fièvre de cette jeunesse emportée; mais déjà » l'enfant terrible» échappe par instants au courant du Hom autisme, liientôt il le raillera.

Cette même année, le 3 ir.ai, la Porte-Saint-Martin représente Ântotig. Le drame abonde autour d"un fils naturel, sombre, farouche, amer, pétri par le malheur et plein de révolte. Alexandre Dumas mené l'action avec cette souplesse dont il fournira tant de preuves. Son héros aime une jeune fille, la manque, la retrouve mariée, la fascine, la violente, la tue. «Elle me résistait, je l'ai assassinée!» Ce fut un des plus gros succès du Romantisme. On vit alors des jeunes gens errer dans Paris, l'air fatal, et plonges en leurs longuet chevelures.

Victor Hugo publie Xctre-Dame de Paris. L'art et l'histoire s'imposent avec lui dans le roman d'imagination. La fatalité s'inscrit sur l'œuvre. L'architecture gothique y est superbement exprimée; contre cette écriture de pierre, se levé l'imprimerie, et ceci tuera cela. Le livre est poignant d'angoisse et d'ironie; le moyen-âge lui donne sa couleur sombre striée de lueurs.

Auguste Barbier, que la Curée lit célèbre, donne ses ïambes et Poèmes, vers nerveux et rudes, pleins clu bruit de la mitraille de juillet. On y voit les

jeunes élégants trembler de peur, les appétits se ruer aux proies.

Allons! allons! les chiens sont rois!...

Et ils crient à leurs chiennes en rentrant:

Voici ma part de royauté.

Le poète, qui ne vibra qu'une fois, gémit encore sur l'Italie abaissée et sur le peuple anglais misérable. Cette Muse farouche dépassait toutes les hardiesses voisines.

En vain Casimir Delavigne, par Louis XI et les Enfants d'Edouard, veut rapprocher des adversaires irréconciliables. L'époque est en pleine réforme. La Révolution de 18d0 a mis fin à une société élégante et spirituelle. Le public a les regards tournés vers les novateurs; il connaît Renduel, l'éditeur des romantiques, s'extasie devant les titis et les débardeurs de Gavarni, les inamovibles et les Thiers de Daumier; il lit l'histoire romaine de Michelet. L'art est au niveau des lettres. Ingres, Delacroix, Scheffer, Géricault, Prudhon, Léopold Robert, Paul Delaroche, Pradier, David d'Angers, Rossini, Boïeldieu, Auber, Hérold, M1Ic Rachel, se partagent l'attention et l'enthousiasme. Et l'on court au théâtre où le Rai s'amuse ,1832). C'est le 12 novembre que Hugo présente aux spectateurs François Ier, et Triboulet; le 13, un ordre du ministère suspend les représentations. C

Cette armée, Balzac a publié son Louis L,ambeilf

type absolument romantique, mois ('écrit avec une profondeur à laquelle ,cn n'est pas alors accoutumé. Une âme froissée | ar le sens pratique des gens, incapable d'agir en un monde terre-à-terre, manquant du nerf combattif, incomplète, marquée du sceau fatal, se replie sur elle-même, s'isole et rentre dans le néant. L'œuvre, romanesque, est fortifiée d'observations et de raisonnements solidement déduits. La théorie de la volonté est un apport nouveau ('ans les lettres.

Cette année encore, Alfred de Vigny donne Stello, et remarque que sous la monarchie constitutionnelle, sous la monarchie absolue et sous la république, (' certains ) poètes sont également destinés à mourir d'abandon.

Indiana. malgré des caractères de réalité, instaure le vrai romanesque dans le Romantisme. Le monde de George Sand vit près de nous, familier, mais grandi au moral. Des scènes poétiques, de vives passions, laissent sourdre partout les regrets et les souvenirs de l'auteur. Le style, avec des négligences, est coloré, souple et agréable. Par George Sand, l'étude des questions sociales entre .définitivement dans le roman. C'est le temps où les saint-simoniens. les fouriéristes, propagent leurs doctrines, les beaux jours du Père Enfantin. Des déclamations contre le mariage, commencées en ce premier roman, se précisent dans Yalentine; «Abominable violation oes droits les plus sacrés; infâme tyrannie de l'homme sur la femme! Mariage, sociétés; institutions, haine à vous!» Des tableaux charmants, une.

vaïlée du Berri décrite avec art, entourent ces cris de souffrance d'une fraîcheur naturelle. Lélia (1833) montre encore des revendications: «N'est-ce pas un appétit farouche qui a fait de la femme l'esclave et la propriété de l'homme?» La passion anime le livre, allège le poids des opinions sceptiques de l'auteur sur la société, l'amour et l'idéal. George Sand fut admirée, aimée; encore de nos jours, les critiques lui consacrent volontiers de très longues études, alors qu'ils passent rapidement près d'autres femmes auteurs du siècle et parfois ne les nomment même pas.

Nous sommes en pleine production romantique. Le plateau est large et fertile; on le croit alors sans limites et sans déserts. L'exubérance est partout, la mesure ne paraîtra qu'aux jours des déceptions. L'histoire aussi agrandit son domaine. Miehelet, Henri Martin, commencent leur Histoire de France. Augustin Thierry publie Dix ans d'études historiques. Chaque pas en avant voit naître un nom nouveau. M» Tastu public ses idylles et ses contes; Henri Heine nous vient d'Allemagne pour faire la réfutation des éloges d.e M:" de Staël; Henri Monnier donne ses scènes populaires et saisit sur le vit' Joseph Prudhomme; M""' Anaïs Ségalas, Élisa Mercœur, la touchante Muse armoricaine, publient leurs poésies; Félix Arvers fait sonner des Heures perdues, qui seront peu retrouvées, mais où se rencontre le sonnet lougtemps fameux; Emile Debraux, l'auteur de Fanfan la Tulipe, fonde la Lice Chansonnière; Théophile Gautier raconte, dans

les Jeunes-France ( 1833 |, le petit cénacle successeur du g a;id (celui de la Restauration »; il montre ces réunions de romantiques chevelus, bizarrment accoutrés, imitant Byron, René, devenant las, nonchalants, libertins, et parfois suicidés; quelques noms surnagent: Petrus Borel, Jehan du Seigneur, Joseph Bot Célestin Nanteuil, Napoléon

Tom; d'autres brillent encore: Gautier, Gérard de Nerval. Os exagéi allons se produisaient au !i:< ment où des écrivains libéraux, de l'autre côté du Rhin, formaient le mouvement de la Jeune Allemagne.

C'est plus haut vers le nord que Balzac est allé cueillir S'raphita. parue la même année» Cett< des neiges apparaît au bord des bonis scam înaves. Un nimbe d'etrangeté lui est dessiné au milieu < es rêveries du nébuleux Swedenborg. Séraphita eut peu d'imitateurs; mais les arcanes et correspondances du mystique Scandinave se retrouveront, cinquante ans plus tard, dans l'occultisme, rameau du symbolisme romantique. L'année snivanle, Antony Deschamps, qui prit part avec son frère Emile aux luttes ardentes de ce temps, publie ses Éludes sur ritalie, que suivront de rêveuses élégies. Sainte- Beuve donne Voluptj, analyse subtile d'un penchant vicieux, en va\ style précieux, tivs nuancé.

Le 12 février 1^5, la Comédie-Française représente le Chatterton d'Alfred de Vigny. Ce génie méconnu, que hante l'idée du suicide, et qui parle un langage châtie, dans une faible action dont tout l'intérêt est au rôle pathétique, poignant, bien conduit, du principal personnage, suscita les

applaudissements du monde et des critiques, qui, pour la plupart, l'eussent tout aussi dédaigneusement laissé périr. Vigny fait paraître en même temps Servitude et Grandeur militaires: des souvenirs, des remarques ameres surtout; «aujourd'hui, l'homme soldé est un pauvre glorieux, victime et bourreau; c'est un martyr féroce et humble tout ensemble que. se rejettent le pouvoir et la nation toujours en désaccord.» Ro.lla, de Musset, célèbre l'amour, le plaisir, les folies; cet acte de passion est un chant du cygne, Musset a Ocyc\ fait du Romantisme à sa nouvelle manière. Mademoiselle de Maupin court les aventures, habillée en cavalier; la sensualité y est peinte en un style subtil, les descriptions ont de l'éclat; dans sa préface alors retentissante, Théophile Gautier flagelle l'hypocrisie contemporaine.

En 1836, Louise Colet publie ses Fleurs du Midi, que d'autres recueils suivront, lui procurant de nombreux hommages: elle recevra, à la mort de Mme Hécamier son amie, les hôtes de l'Abbaye-au- Bois. M"11' (ie Girardin, dans la Presse que vient de fonder son mari, commence ses feuilletons: Lettres parisiennes, signées vicomte de-Launay, articles»de Une critique des mœurs, où elle saura souligner les erreurs et les défauts du monde que l'or fait briller; son esprit aiguisé ne recule pas devant ies injustices et les niaiseries à signaler, lors même qu'il s'agit de l'Académie et d'autres institutions oificielles.

kçs HoruUoiis. rQinanticjues ontuttirç dçs a-eUle^

ct quelques frelons — venus r*e toutes parts. La récolte est abondante, variée. Chacun en use, bij en abuse. Voilà Paul rie Kock, .h. les Sandeau ( Mademoiselle de la Seiglièie), Meiv, Alphonse Karr

( les Guêpes ), Auguste Ma.quet. Mais des notes plus graves, hors des lettres, maintiennent encore cellesci dans le bon chemin: les conférences à Notre- Dame, (ie La corda ire, le Père Ravignan, Dupanloup, ï'ënidit Frédéric Ozar.am, Tocqueville et sa Démocratie en Amérique, les Mémoires historiques de Mignet, les Pensées de Joubert, entretiennent le bon renom, la dignité, l'etfort consciencieux. Yicl- Castel, Louis Blanc, (ie Broglie, Montalenibert et ses études catholiques, fortifient l'époque. La tribune se soutient avec Berryer, Du pin, Dufaure; voici Michel de Bourges, Leclru-Hollin, Jules Favi e; voilà Jules Simon.

Ruy-Blas est de 1838. Ce «ver de terre amoureux d'une étoile » réveille les discussions un peu endormies. Ce pauvre au cœur ardent, parti rie si bas et monté si haut, plaît en ce temps de libéralisme. La tirade fort belle que Ruy-Blas développe devant les ministres vibre encore à nos côtes. Hugo, dans sa préface, observe qu'au théâtre, les femmes veulent des émotions (passion), les penseurs des méditations (caractères), la foule des sensations (action); d'où, cette loi: «Le dramje tient de la tragédie par la peinture des- passions, et de la coméuie par la peinture des caractères».

Alexandre Dumas, cabaret de la littérature iofijftûUque, renouvelle ses fuséçs^dans tfotffffWfft'if

deÈetle-Isle (1839), pleine d'intrig-ie ci d'entrairi. de verve, de saillies, d'ingénieuses rarcîcsîcs et de sentiment. Il récolte un autre m tïs, eux tins1 plus tard, avec son rc.ivau r'e Ar nte-Chrfrio, peuplé de complications, uu'une imagination féconde sème à travers un récit captivant. Cette même année, Rodolphe Tœppfer public ; es Nouvelles gJnevoises, d'art intime et paisible, contant de petits incidents avec ironie.

Les BurgtaveS) représentés le 7 mars 1843, obtinrent un échec colossal cornu. c eux-mêmes. Le jugement public est toujours prêt à sacrer empereur un niais qui s'offre sous un certain angle, ou à couvrir de mépris une œuvre qui a le tort d'arriver (iix ans trop tard ou trente ans trop tôt. Hugoavait rapporte ce sujet de son voyage aux bords du Rhin, où, parmi les burgs en ruines, les forêts noires et les clochers moyen-àge, il avait vu, et surtout rêvé, bien des choses. Ses burgraves sont trop grands, Barberousse trop légendaire, les brigandages trop atroces, l'horreur trop sombre; que ne trouveraiton pas! Mais le-diame, debout comme un monolithe, grave, lent, proton;!, est d'une stature épique. Le public, trop parisien, ne comprit pas; il siffla tous les soirs, la pièce disparut. Plus tard, dans sa préface, Hugo insista courageusement: «Le pointe, dit-il, coït avoir la forme du sujet. Tout ouvrage de l'esprit doit naître avec la coupe particulière et les divisions spéciales que lui donne logiquement l'idée qu'il senferme. »

Mais le siècle penchait de plus eu plus vers la

médiocrité récréative. Nul effort n'aurait arrêté ce commit. Vers le même temps, les Destinées^ d'Alfred de -Vigny, furent aussi peu comprises. Un pessimisme résigne, la pitié, l'honneur accomplissant en silence (!es tâches incompréhensibles; qu'est-ce que ce repas substantiel pour des êtres pris par le tourbillon des amusements? «Le malheur est partout c'ans ce livre. » | Cuvillief-Fleury ). I£t la mort aussi:

Le juste opposera le dédain à l'absence,

Et ne répondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la Divinité.

« Ils ont été vécus, ces vers, soufferts et saignés, avant d'arriver à l'arête froide sous laquelle ils brillent.» ; Barbey d'Aurevilly, les Poètes ). Vigny a dit cette parole que des poètes, qui ne seront plus romantiques, recueille! ent plus tard: «Tous les grands problèmes de l'humanité peuvent ét;e discutés (ans la forme des vers. »

Le public préférait le mélodrame, mis en \ y dix ans plus tôt par Frédéric Soulic. in peu plus tard par Frederick-Léman; e. dont le Koberl Macaire avait surgi en juin 1834; ceux que n'attiraient pas les théâtres du Temple, des Filles du Calvaire» de la Porte-Saint-Martin : le "boulevard du crime", se pressaient aux vaudevilles d'I Scribe. Ce-

pendant, tout n'était pas malade; beaucoup < e gens encore Usaient Pcrt- Royal de- Sainte- L'eu ve, les Récits des temps mérovingiens d'Augustin Thieny) k' Peuple de Miehelet, et même cette longue llistout

du Consulat et de l'Empire que les loisirs forcés de la politique avaient permis à Thiers de commencer; l'Histoire de la Révolution de Michelet, et celle de Louis Blanc; le cours de philosophie positive d'Auguste Comte.

La popularité renaquit autour des Trois Mousquetaires (1844), et de leur double suite. Ce roman est la merveille d'Alexandre Dumas. Jeunesse héroïque, amour et aventures, des caractères très bien particularisés, le mouvement, la sympathie, le drame: tout concourt au prestige de cette lecture.

En 1846, les Esquisses de Philarète Chasles ajoutent à la critique un tour original, «l'humeur facile, le goût large sans bégueulisme, l'appétit fringant des faits curieux et des idées nouvelles, et la dégustation des nuances.» (Barbey d'Aurevilly, Journalistes et Polémistes).

La Mare au diable offre le ton nouveau dé George Sand, qui se décide pour le roman champêtre, avec traditions et préjugés rustiques, et la morne poésie des landes incultes; de bons paysans se montrent en des «oasis de verdure et de pureté»; Sand résiste à peine au désir de fleurir les houlettes. La fraîche idylle dénoue son ruban moiré en scènes charmantes.

Deux ans plus tard, en juillet, Tragaldabas, fantaisie d'Auguste Vacquerie, tombe à la Porte-Saint- Martin. Le roman de la Dame aux camélias, d'Alexandre Dumas fils, rapide, sobre, pathétique, et régénérateur des femmes perdues, ouvre des fontaines de larmes. La Petite Fadetle, de George Sand,

frais encore et agresie, offre pins d'art cependant que de nature. Mais François le Champl ( 1849 ) sait retrouver cette nature et lui rendre de la vérité; George Sanri, après ou avec tant d'autres femmes,

rappelle cette observation: «L'influence exercée par les femmes a été de plus en plus grande à mesure qu'on s'est approché des temps modernes... Leur éducation plus complète, plus intelligente*

tend de plus en plus à les rapprocher de l'homme, et chaque jour le nombre augmente de celles qui peuvent se dire les émules ou les rivales de nos meilleurs écrivains. »( Henri Carton, Histoire des Femmes écrivains de la France ).

Des noms s'ajoutent encore au groupe: Edgar Quinet, le comte de Gramont, Amenée Pommier, Arsène Houssaye, Henri Blaze de Burv, Autran, André Lefévre. Mais le Romantisme atteint le mi* lieu du plateau. La descente va commencer. Il semble se recueillir un instant: on n'est jamais pressé d'aller vers le cimetière, si lointain qu'il apparaisse eneoic. Les Mémoires d'outre -tombe ( 1849) racontent Chateaubriand, son enfance et sa jeunesse en de beaux chapitres, l'âge mûr et la vieillesse en des pages plus pénibles où s'avoue de l'égoïsme; travaux, luttes, passions, se reforment sous les yeux du lecteur et recomposent une paît des campagnes accomplies; il faut toutefois noter que Chateaubriand ne connaissait peut-être pas même le nom du Romantisme lorsqu'il publia le Génie du Christianisme et les Martyrs; mais, en écrivant ses Mémoires, il avait compris quelle place

son genre littéraire occupa ('ans les lettres: «Si quelque chose au monde, dit-il, devait être antipathique à M. de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec Vt'cole dite romantique, une révolution dans la littérature française: toutefois, mon ami, au lieu de se révolter centre ma barbarie, se passionna pour clic... ïl sentait qu'il entrait dans un monde nouveau, il voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je icçus de lui d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille: il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples » Vers le même temps, les Ccifidences de Lamartine retracèrent une autre face de l'étaj e ascendante; de l'imagination, ("es épisodes trop beaux, ne nuisent pas au charme de ces souvenirs de jeunesse, au style séduhant ('e certaines pages: il fait revivre dans sa prose, à côté d'éloges qu'il ne s'épargne guère, celte grâce et cette harmonie qui produisirent jadis de lyriques poésies.

Ces deux ouvrages de Chateaubriand et de Lamartine, venant au lendemain de la Révolution de 1848 qui, elle aussi, te; mine l'ascension victorieuse de la bourgeoisie, marquent le point extrême delà marche en avant et en élévation du Romantisme. Celui-ci, en descendant l'autre versant, va changer d'aspects, de formes, et souvent de nom. Les auteurs vont devenir encore plus nombreux, et leurs ouvrages plus innombrables, perdant en qualité

ce qu'ils cogneront en quantité. L'érudition, qui va pulluler dans la seconde moitié du siècle, se dresse, morne, minutieuse, prudente, vérificatrice: le premier pas est fait vers la descente.

La jeunesse artistique, ses plaisirs bruyants, ses farces, ses ironies passagères, avec une part de sensibilité et un rideau levé sur ses jeunes douleurs, sont notés par Henry Murger dans les Scènes de la Vie de bohème (1849). La verve y foisonne. Musette est l'héritière de Mimi Pinson, racontée naguère par Musset. Sa chanson est redite encore par les voix juvéniles du Quartier-Latin.

Gérard de Nerval, qui écrivit des Scènes de la vie orientale, publie son étrange: le Rêve et la 17c, peu compris alors, recueilli plus tard par les symbolistes du Romantisme: «C'est un mélange des procédés direct et indirect, un atermoiement qui fatigue. Mais que de pages extraordinaires! Cette folie, quelle étonnante intelligence de l'invisible et de l'inoui! » ( Charles Morice, la Littérature de tout à l'heure). Sainte-Beuve et David d'Angers éditent le Gaspard de la Nuit d'Aloïsius Bertrand, recueil de poèmes en pre^ e ciselés, limes, polis comme des bijoux; ces fantaisies seront recueillies aussi par un groupe des derniers romantiques qui les rééditeront.

En 1851, Jules Barbey d'Aurevilly publie Une vieille Maîtresse. L'observation inquisiteuse, aiguë, est rendue avec un vit relief; le romancier peint les mœurs avec cruauté, mais dans un style scintillant, nerveux et tenace, qui s'observe: l'ampli-

fîeation aussi garde des mesures. Ce Romantisme est échevelé avec hauteur, telle une falaise normande déclarant aux tourmentes: Vous n'irez pas plus loin. L'exubérance romantique n'a pas dépassé Barbey d'Aurevilly: il en est la plus forte expression et aussi le mur d'arrêt.

Pierre Dupont; condamné par les criminels du Deux-Décembre à sept ans de déportation, puis gracié, s'est illustré non seulement par la révolte de ses Chansons républicaines (1851), mais surtout par sa lyre rustique. Il est le chansonnier du peuple; l'harmonie naturelle et la grandeur du travail animent ses beaux couplets, dont il compose la musique lente et ample. De vives images, de la grâce, s'allient aux fortes pensées, comme le lierre flexible aux troncs noueux des chênes.

Cette année encore, une belle œuvre est fondée: Sainte-Beuve commence ses Causeries du Lundi. L'esprit, l'érudition, la malice, y brillent dans l'écrin d'un style agréable et souple. Les livres y sont analysés par un critique précis, leurs auteurs présentés par un psychologue inévitable. Une intelligence multiple et pénétrante choisit avec discernement les qualités, relègue avec finesse les défauts. Il a pour les lettres une affection que les lettres lui rendent. «Sainte-Beuve, parmi tant de gens dont l'art pénible tourne au métier, aime vraiment la littérature; elle a été pour lui une brillante maîtresse, et la maîtresse s'idéalisant est devenue sa meilleure amie. » (Barbey d'Aurevilly, Portraits politiques et littéraires).

-. Théophile Gautier publie Émaux et Camées: quelque sensibilité s'y rencontre, mais surtout une esthétique brillante et fine, consacrée à rie petits sujets. C'est le culte de la forme, que Joséphiu Soulary propage aussi dans ses Sonnets. La poésie dévient artistique, le Romantisme maigrit. Au théâtre, JPau] Meurice fait une action méritoire, mais ne ranime pas les fougues d'antan, par son Benvenulo Cellini. En 1S53, Alexandre Dumas, plus calme, même lui! donne son Ange Pilou, type analysé avec soin, le plus vrai et le plus attachant de ses personnages.

Vers la fin de cette même année, un petit livre édité à Bruxelles, Genève, New- York, glisse de main en main : les Châtiments, acier de combat trempé dans le sang du Deux-Décembre, forgé par l'indignation et la haine sur l'enclume indestructible de l'éternelle justice, passent comme une horde hurlante et grinçante ayant pour mission d'infliger l'infamie aux bandits qui ont volé la nation. L'opprobre y est féroce, la passion âpre et vigilante. On en parla longtemps dans le palais, et sous le chaume.

L'Ensorcelée (1854) fut de la passion farouche. Barbey d'Aurevilly, dans la chouannerie, avait rencontré des impressions horribles, des décors funèbres, des types d'énergie, qu'il exprimait dans un style châtié, mais parsemé de ternies obscurs. Paysans, sorcières, superstitions, croyances, donnent au roman une couleur sombre, étrange.

Les Contemplations (1856) mélangent des accents

prophétiques à la douleur, de l'harmonie à des diseussions littéraires. Ces mémoires de l'âme de Hugo sont une mosaïque où la raillerie se juxtapose à la rêverie, le sarcasme à la tendresse.

L'année suivante, Gustave Nadaud publie ses Chansons parfois sentimentales, souvent badines.

Du caprice, de l'imagination sans lisières, de la variété, de la bizarrerie, une cadence fréquemment neuve, et quelque prétention, émanent des Festons et Astragales de Louis Bouilhet, parus en 1858. Victor Hugo, Tannée suivante, veut, par la Légende des Sièeles, «exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément dans tous ses aspects: histoire, religion, science, lesquels se résument en un immense mouvement d'ascension vers la lumière. » Des pages vigoureuses, des descriptions larges, attestent la pensée géante du poète.

C'est seulement l'improvisation, la fantaisie fugitive, qui brillent ('ans les Vignes folles (1860) d'Albert Glatigny.

L'éj oque n'a plus l'activité débordante de la génération antérieure; elle en a encore la puissance productive. Augustin Thierry a publié ses Essais sur l'histoire du Tiers-État; Micheiet a donné l'Oiseau, l'Insecte, l'Amour, la Femme, que vont suivre la Mer, la Bible de l'Humanité, la Montagne; l'Ancien régime et la Révolution de Tocqueville, les Mémoires contemporains de Guizot, côtoient la passion révolutionnaire des ouvrages de Proudhon i es irit moderne de ceux de Prévost-Parâdol.

La critique se hausse et s< >mp] or Cousin

fait paraître son brévia! éclectique: Du Vn Peau et du Bien, et Taire informe son temps des Ecrivains actuels de l'Angleterre; les témoignages de Cuvillier-Fleury s'inscrivent près des études éclatantes de Paul de Saint-Victor; «en devenant savante et précise, la critique doit se montrer de plus en plus large et libérale; qu'elle s'arme plutôt de l'aiguillon que du frein, et que loin d'humilier les auteurs, elle devienne au contraire pour eux un encouragement et une récompense.» (Henri Carton, Histoire de la Critique littéraire en France). Ceux qui préfèrent des ouvrages reposants, intimes, ont Ernest Legouvé, le Journal et les Lettres d'Eugénie et de Maurice de Guérin; la distraction leur est offerte par le théâtre d'Eugène Labiche et de Théodore Barrière, les romans de Paul Féval, Erckmann-Chatrian, Jules, Verne, et les traductions des scènes privées d'Henri Conscience.

Léon Cladel débute en 18C2 avec les Martyrs ridicules, préfacés par Charles Baudelaire. Ce roman chevelu, pittoresque, montrait à la jeunesse ambitieuse les abîmes qui la guettent; dur parfois, impitoyable, il offrait déjà cette arête rocheuse où les sentimentaux se déchireront. Cladel vient d'une r.pre nature, sourcilleuse, embroussaillée, que n'a- Vait pas connue George Sand; il est, avec Barbey '.'.'Aurevilly, son contraire, une limite nécessaire du Romantisme, qui par lui choit jusqu'à la bohème de>ï gueux, mais sait ne pas descendre trop i)qs.

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La même année, les Misérables aux longues aventures font connaître le trop vrai Javert et l'étonnant Gavroche, la monstrueuse beauté et la froide menace des barricades; mais deux amants y finissent comme de petits égoïstes, et Jean Valjean, taillé d'abord en Vautrin, vieillit en s'attendrissant lamentablement.

Barbey d'Aurevilly continue l'Ensorcelée par le Chevalier des Touches. « Le ciel natal a dès le premier jour jeté sur Barbey d'Aurevilly ce manteau de froideur étrange et de mysticisme bizarre qui devait s'amplifier avec l'âge et devenir l'orgueil spirituel le plus solide de ce temps. » (Léon Riotor, Deux Nomarques des Lettres).

En 1866, paraissent les singulières, capricieuses, légères et fraîches Chansons des rues et des bois, et V Affaire Clemenceau d'Alexandre Dumas fils, qui penche vers les questions sociales, aime peindre des vices et disséquer des maladies morales.

Taine publie l'Idéal dans l'art (1868). Ses observations, les faits dont il nourrit son style ferme, convergent vers cette double affirmation : l'écrivain obéit à sa faculté maîtresse, l'écrivain subit l'influence des milieux. Cette constatation éclaire vivement alors les critiques littéraires. C'est aussi vers ce temps que Barbey d'Aurevilly attire l'attention des lettrés par ses Etudes hardies, passionnées, dont le texte est farci de trouvailles imprévues.

Léon Cladel donne le Bouscassié en 1869. Des paysans rudes, des amours plus sauvages qu'idylliques, sont dits en une langue colorée, un peu

monotone. «Cladel a apporte' de son midi rocailleux et ensoleillé un ahanement de style mirifique, ses périodes sont âpres, longues, ainsi que ces routes qui gravissent le flanc déchiré de la montagne.?

( Léon Riotor. Deux Nomarques des Lettres).

La fin du second empire s'est opérée pendant que la bourgeoisie commençait à descendre. Les événements sont médiocres, les idées déclinent, les œuvres s'amoindrissent. La science s'est vulgarisée avec Louis Figuier; elle va rejoindre le progrés moderne avec Pasteur. Renan a délayé la philosophie. Ces quelques années manquent de caractère, la société se rapetisse. Paris qui s'embellit perd son pittoresque; le réel plaît davantage que l'idée, le bien-être que le bien tout court, l'amusement facile que la bonne compagnie. Alors se tondent ces dîners de littérateurs, d'artistes, de politiques: le Dîner Taylor devenu plus tard Dîner Dentu, le Dîner des peintres où se rencontrent Corot, Aimé Millet, Chenavard, Viollet-le-Duc, Français; celui du Pluvier fondé par Philibert Audebran:'; l'Arche ce Noé; le Dîner Bixio, surnommé l'Académique, où se coudoient Sainte-Beuve, Claude Bernard, Mérimée, Delacroix, Trousseau, Joseph Bertrand, Charles Garnier, Meissonnier, Yvan Tourgueneff; les Vilains Bonshommes, datant de 1866, où se voient Sully-Priuihomme, François Coppée, Camille Pelletan, André Lemoyne, Banville, Ltienne Carjat. Ces dîners, avec les cai'es artistiques et littéi aires, et ies banquets, sont désormais les véritables réunions intellectuelles; ils ont remplacé

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