‹ Le romantismeChapitre 5 sur 9 · SO · texte numérisé non relu

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les salons des 17e et 18" "'c'es, et du commencement du 19"; ils sont une marque des moeurs nouvelles. Autrefois, c'était maniéré et restreint, mais plus intime et plus distingué, en somme une production de l'aristocratie, vivant surtout par elle et pour elle; aujourd'hui, les gens s'évadent hors du foyer, libres mais un peu débraillés, vivant par la foule et pour elle, produits de la démocratie. Il y faut remarquer l'absence presque totale des femmes Or, la femme est la grande raison de toute société: des mœurs ne peuvent subsister longtemps hors de sa présence; il est probable que ces dîners, cercles, banquets, admettront la femme au même titre que l'homme, ou qu'ils ne se maintiendront pas. Sous le second empire, ils s'emparèrent du boulevard et furent des antichambres du succès.

Que devenait l'expansion romantique dans cette atmosphère étroite et rare? Vieillie elle-même, ne pouvant se refondre dans cette guerre et cette Commune de 1870-1871, creuset de forces futures, elle luttait cependant encore. L'Année terrible (1872) a de l'ampleur. Les Chants du Soldat, môme date, révèlent un poète patriote: Paul Déroulède. Les Va-nu-pieds (1873) de Léon Cladel, sont des nouvelles exaltant le courage et le dévouement populaires, et les Diaboliques (1874) de Barbey d'Aurevilly achèvent d'isoler leur auteur dans son domaine mystique et altier. Cette année-là voit paraître YHistoire du Romantisme, où Théophile Gautier avait noté les faits et les hommes des .années de passion, ce petit cénacle excentrique, ces Jeunes-

Francc chev( lus, ces clàn:c;.rs d'Hernanî qui furent les temps héj nqces.

Le raouvem ;urice met au

théâtre des roc i lui-mémi

publie son fanatique Torquepiada. Il meuii trois

ans plus tard, passe sous l'Arc-de-Triomphe^ entre

au Panthéon. À côté de ce deuil bourgeoisement

national. Ernest Chebroux, l'ami de Gustave Xa-

daud, essaie de ranimer la muse populaire par ses Chansons et Sonnets. En 1886. la Fin de Satan, de Hugo, offre des vers bien frappés. L'année suivante* Léon Cladel publie ses fiers Gueux de marque. Six ans s'effacent encore. Toute la Lyre rappelle autour du nom de Victor Hugo, la jeunesse, qui lui ofi're un hommage dans la Plume du 15 juillet 1893. Le 28 février 1895, Arsène Houssaye commence la publication de ses Souvenirs, et les dédie à un any sur ce ton mélancolique: «Nous sommes, je crois bien, les seuls survivants de l'époque radieuse du Romantisme... Qui eût osé dire que notre bohème, surnommée la bohème dorée, serait ainsi jetée aux quatre vents? Et maintenant tous nos amis sont morts... Que reste-t-il de tout cela? Quelques œuvres plus ou moins périssables, un souvenir qui refleurira sous la main des chroniqueurs futurs. »

Deux mois après cet adieu à une idée mourante, on représente encore un drame, tire de Claude Gueux: il passe inaperçu. Un instant, on peut croire à un réveil: Cyrano de Bergerac (1897 | d'Edmond Rostand, a un vit" succès; sa verve, sa fantaisie, s£ vivacité française, des vers brillants, douoeut

quelque espoir; mais il n'y a pas de suite, auteur et publie retournent à leurs habitudes. L'année suivante, le 6 novembre, Struensée offre en vain son pathétique comme diversion aux affaires de l'actualité; il me semble que, ce soir-là, Paul Meurice a eu le dernier mot avec le Romantisme proprement dit.

-isJ&'L

BRANCHE REALISTE

Par la Préface de Cromwell, Victor Hugo a noué ('ans ses mains tout le Romantisme, son passé, son présent, son avenir. Le moment est court, mais dans ce moment Hugo tient un siècle littéraire devant lui. Il voit que les précurseurs ont peint l'univers avec un sens de. la réalité et une vision de l'idéal tout nouveaux, que les fondateurs ont donne des œuvres ou trouvé des éléments épiques, qu'hier est né le lyrisme. 11 songe qu'aujourd'hui re la fusion de ces efforts en un chef-d'œuvre incomparable. Ya-l-il le l'aire?... Une de ses pensées

loi montre un large et fort courant <\e réalisme: une autre lui découvre un filon plus faible mais gracieux d'idéalisme; puis sou amour de la forme poétique relève sur un parnasse où chantent de* limes sonores et son esprit bourgeois plein d'antithèses le fait redescendre vers un naturalisme rabelaisien; alors il hésite, ses projets se dispersent dans un brouillard de décadence, et la vision se perd, s'émiette en formules fugitives, disparaît. Fera-t-il le chef-d'œuvre qui contiendra tout cela? Non. — Obéissant à son tempérament spécial, il fera du drame. Et le drame est la marque indélébile du Romantisme proprement dit, dont j'ai suivi pas à pas l'expansion.

Les chapitres du Romantisme que Hugo ne veut ou ne peut faire, d'autres vont les écrire. De chaque côté du tronc puissant que Hugo et sa phalange vont élever droit dans le siècle, naissent, presque aussitôt, deux vigoureuses branches: la réaliste, l'idéaliste.

Vigoureuses, mais destructives. Tonte division est un commencement de décadence. Le partage du Romantisme augmente ses moyens, mais arrête sa croissance et causera sa ruine.

La branche réaliste est plus forte que l'idéaliste, car elle satisfait davantage un temps scientifique et matérialiste; elle affirme, au 19«- siècle, «le triomphe de la science sur l'imagination et le sentiment. » ( Georges Pellissier, le Mouvement littéraire au Ri-' sicile >.

Le romantique Honoré de Balzac lui impose

sa direction.

Avant 1830, il a pubVô plusieurs romans, des essais, une physioloîîv' du mariage plus scabreuse que méritoire. La Peau de chagrin, écrite dans cette étroite rue du Marais, aujourd'hui rue Yisconti, où il avait. sa fonderie de caractères et son imprimerie, lui fait .enfin connaître le succès. Ses longs préambules ne rebutent que les lecteurs superficiels; ceux qui ont la patience de les suivre se prennent à l'enchaînement de l'intrigue et de ses décors, et voudront lire encore d'aussi solides romans. Ils n'en manqueront pas; la production s'établit, régulière, énorme. Ce peintre des mœurs, cet observateur de la vie privée, ce bourgeois (malgré toutes dénégations) attentif aux vulgarités et misères bourgeoises, cet admirateur na'if des femmes du monde, connaît tout le réel de l'existence par intuition; un de ses successeurs, faisant deux pas de plus, ne parlera d'un objet qu'après l'avoir mesuré, pesé, senti: et cela produira un rejeton du réalisme, Emile Zola.

Balzac est matérialiste. L'héroïsme du courage et de la vertu, le sublime, l'enthousiasme, sont une houppelande trop légère pour ses formes trapues. La vie simple l'anime, des actes ordinaires lui plaisent, un défaut bien marqué l'échauffé. Lent et original, tranquille et fin, il reconstruit les égoïbines, les inimitiés, les haines, les bassesses, des modèle:- qu'il a vus et devines d'un coup d'œil. Sa inémoire est protonde, bien lestée de science humaine, qu'il développe avec une abondante logique,

Ses descriptions sont travaillées, mais dans une tonalité peu varice; ses portraits vivent, mais en abusent. La mesure manque parfois, si la composition reste un bloc. Une phrase paraît relâchée, un paragraphe offre des vides; mais le livre est toujours un ensemble fort et indivisible. On pourrait dire ceci de l'œuvre entière.

«La vérité, l'âpre vérité», insiste Stendhal en publiant, Tannée suivante, le Rouge et le Noir. C'est en psychologue qu'il la cherche, et t pré-

pare une bifurcation qui se rniers

jours du réalisme. En une sèche, il catalogue des idées et îles . logique se plaît aux complications, i; i nigmes raffinées; plus tard un successeur les préférera cruelles. Ironique, incisi paysans cupides, des bourgeois soumis, des nobles fats, des clercs sectaires: ces pygmées d'avant la Révolution sont dessinés brièvement et vivent comme leur auteur en analystes.

Balzac produit. Eugénie Grandet i montre

un cœur aimant et dévoué, un avait tv an nique, dans une abondance de descriptions; c'est une des scènes de la vie de province; dès lors, Balzac a l'idée et commence l'organisation de sa Comédie humaine. Le Père Gciî est un héros im-

bécile delà paternité; il se ruine pour ses qui ne viennent pas même le voir mourir: «Je le savais, uit-il en expirant, eiles ont des ait'aires... elles coi ment. » La Recherche de l'Absolu, même it dans ses efforts u'abord grands, puis

déments, un savant fanatique. Le Lys dans la Vallée (1835) meurt tfun amour trompé; des délicatesses,

du romanesque touchant, consolent de certaines préciosités. César Birotteau ( 1837 ), une des scènes de la vie parisienne, suit dans leurs phases tantôt comiques, tantôt dramatiques, la grandeur et la décadence d'un bourgeois enrichi que des intrigants mènent an désastre. Ces types modernes, et tant d'autres qui peuplent la Comédie humaine, apparaissent si vrais, qu'ils semblent décrits d'hier seulement; ils sont de tout leur siècle, ne paraissent pas avoir été tels aux siècles précédents, et n'auront certainement pas la même couleur aux siècles futur*

ha Chartreuse de Pai me (1839) eut du succès. Stendhal y parlait (le l'Italie, préférée à la France. La vie hasardeuse de son héros lui permet de peindre les mœurs italiennes en de curieuses intimités. Les femmes, perverses ou victimes, y sont tort devotes sans nuire à leurs amours. L'âme dévoilée jusqu'aux laideurs, étudiée jusqu'à ses horreurs: telle est l'àpre vérité que cherche Stendhal.

Prosper Mérimée est un autre piocheur d'études peu banales; sa langue nette, nerveuse, soigne le détail des événements; positif, il aime une méthode qui serre le sujet de près. Colomba (1840), la corse cl:-, vendettas, est plus forte sur son frèie par sa haine qu'une jeune anglaise par son amonr; ce récit poignant, malgré certaine sécheresse due à la sévérité du styliste, éveilla de nombreuses sympathies.

Balzac publie en 1<Q43 ses Splendeurs et Misères des courtisanes, qui ront mille et une imi-

tations, et en 1846 sa Dernière Incarnation de Vautrin, qui intronise définitivement la jeunesse rasta-

quouère et la police romanesque dans le feuilleton. Sa Cousine Belle, en 1847, est une de ses meilleures déductions: pas à pas, cette simple personne, découpée en un vif relief, va d'une bonté !

perversité démesurée, et finit en monstre.

Cette même année voit proclamer le réal Quand un étendard est fabriqué, toujours quelqu'un

désire le dresser. Les réalistes du Romantisme sont en pleine vigueur; il*- veulent donner aux lettres un sang plus rouge. Le peintre Courbet traite des tableaux de vie quotidienne: J.-F. Millet imprègne de sentiment son réalisme. Dans le roman, Champileury lève l'étendard. C'est tout ce qu'il lit. Son Chien-Caillou, histoire d'amour et de trahison, deroulée entre un jeune graveur, une fillette et un lapin, qui s'achève par le meurtre du lapin, et ses autres productions, sont banals, pénibles.

Le mouvement réaliste s'accentue. Jules Nerra écrit dans sa revue, le Monde artistique et littéraire, d'octobre 1853: "Les idées de Balzac sont devenues la proie d'une foule dévorée du besoin de produire ... Qu'est-il advenu de leur triomphe? Une foule d'œuvres sans foi, sans croyance, n'offrant à l'intelligence que des pages désolées pleines ({'amertume et de récriminations... Si telle doit être la •seule moisson de l'école réaliste,- il sera à jamais regrettable qu'elle se soit montrée. »

La moisson est plus importante que ne craint Jules Nerra. Il souffrait surtout devant cette cohue de mauvais écrivains qui, à toutes les époques, encombrent le domaine littéraire, les éditeurs, les journaux et revues, les Académies, et se gorgent de gloire et d'or, au détriment de bons auteurs dont la plupart périssent à côté de belles œuvres méconnues, méprisées ou cédées pour un morceau de pain. Homère vécut pauvre; et que d'autres après lui!

Les Contes en vers ( 1855 ) de Mme Ackermann ont de la grâce. Mais le manque d'élévation rend ses Poèmes contraints Le pessimisme s'y exhale en des plaintes et des invectives. La foi absente fait place à l'amertume. File ce voit que des ombres et des misères, et prend à son compte «tous les anathèmes qui s'amassent contre les cieux. » Sa sincérité éclate, avec la fière arrogance de l'attitude que j'ai remarquée dans un portrait d'elle, saisissant de vigueur, que possède la fidèle conservatrice de la mémoire de Barbey d'Aurevilly, Mlle Louise Read.

Cette poésie, dont l'étreinte glace, fut, deux ans plus tard, consacrée par les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. D'abord annoncées sous le titre: les Limbes, elles parurent dans le premier semestre de 1857, chez Poulet-Malassis; en août, Baudelaire fut poursuivi et condamné, pour six pièces luxurieuses, depuis remplacées. Ces fleurs du mal, dit Gautier dans la préface, «ont des couleurs métalliques, le feuillage noir ou glauque, les calices bizarrement striés, et le parfum vertigineux de ces

flcurs exotiques qu'on ne respire pas sans danger; elles ont poussé sur l'humus noir des civilisations corrompues.» Victor Hugo écrivit à Baudelaire: i L'art est comme l'azur, c'est le change infini: vous venez de le prouver. Vos Fleurs du Mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles.» Azur, étoiles: d'autres mots conviendraient mieux à la poétique de Baudelaire. Hugo lui dira encore: «Vous avez doté le ciel de l'art d'on ne sait quel rayon macabre; vous avez créé un frisson nouveau. s Voilà qui s'adapte mieux au caractère d'un poite pour qui « la poésie n'a pas d'autre but qu'elle-même; elle n'a pas la vérité pour objet, elle n'a qu'ellemême, o Par ses idées, Baudelaire est foncièrement réaliste; par sa forme, il est un trait-d'union entre le Romantisme proprement dit et les futurs décadents. Tourmenté, pervers, ayant la conscience du mal qu'il fait, mais fort et vibrant comme l'acier, il chante la négation, l'effroi, les remords, la haine, le délire des sens, le péché, et la lâcheté, en ces vers d'une trempe rigoureuse, d'une beauté infernale. Ce livre est unique dans le Romantisme; Baudelaire ne le renouvela pas. il exalte l'harmonie: «Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges;» cultive la rage: «Un ange furieux fond l\u ciel comme un. aigle;» abaisse l'homme: «Résigne-toi, mon cœur, dors ton sommeil de brute; » en amant à la mort: «Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte,» et entraîne toute une jeunesse avec lui: «Au fond de l'Inconnu pour trouver du Nouveau! » C'est lui, lugubre, incroyant,

fatal, qui peint notre image. «Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui.» Baudelaire, dans scri Art romantique, ses traductions d'Edgar Poé, ses Petits poèmes en prose, ses Paradis artificiels, est un artiste sévère et original; par ses Fleurs du Mal, il est le plus parfait et le plus atroce des poètes réalistes.

La même année vit l'autre face du réalisme: Madame Bovary. Gustave Flaubert aussi lit scandale et fut poursuivi. Ecrivain laborieux, jamais content de lui-même, donnant à sa prose colorée du relief et du nerf, la tendant trop parfois, mais rachetant cette raideur par un riche vocabulaire, il consacra ce roman à la peinture banale d'un monde banal, mesquin, pervers et étriqué, sauf le couple Bovary. C'est triste et poignant, et pourtant cela brame et bêle la vie avec une saisissante vérité. Flaubert, en ce livre, tient le milieu entre le Romantisme et le prochain naturalisme.

Fanny (1858), d'Ern est Feydeau, avance encore dans la voie réaliste. La jalousie exclusivement charnelle, le dégoût, l'agonie physique, sont décrits par un rhétoricien de l'analyse.

Le roman devient un métier quelconque, et ceci reste vrai, qui fut écrit en 1839 : « Il porte une blouse et une calotte grecque, ne s'effraye d'aucune vulgarité, se promène en cabriolet de place, va au concert, dîne à trente-deux sous; rien ne le désenchante, rien ne le rebute.» (M»»e de Girardin, Lettres parisiennes).

Edmond et Jules de Goncourt voulurent pourtant

ètre originaux. Ils le furent. Ils donnèrent aussi une grande impulsion au réalisme. Ils prirent des notes dans les milieux laids, de préférence, et tes

présentèrent comme des documents humains. «Le vrai tout béte, disent-ils, c'est toujours plus fort (pie les imaginations du génie.» Cette erreur est hien de leur époque. Charles Demailly (ÎSGO) les montre hardis et doué» d'une observation habile, d'un style dédaigneux mais relevé.

Salammbô (1862) mit les reconstitutions des sociétés antiques à la mode. Alors, ce fut Carthage, qui revécut avec ses mœurs déchaînées, ses dieux monstrueux, ses brutalités, ses barbaries, ses mystères et ses richesses. Flaubert se tailla parcelivre d'allure vigoureuse sa réputation d!artiste brillant et sur de la prose. L'érudition est trop d'un romajicier, mais le roman est acharné de force et *îe coloris, de détails surprenants, parfois abusifs. Salammbô éclata comme une trompette d'airain. Elle tenta des peintres, des sculpteurs, et je ne ^:ais combien d'hommes et de femmes de lettres qui se ruèreJit sur des villes anciennes sans jamais y rencontrer l'art de Flaubert.

Les Concourt, après leur Renée Mauperin ( 1834 ) qui les maintenait dans la voie choisie, donnèrent en 1865 Henriette Maréchal. Le mouvement d'un bal à l'Opéra ouvrant la pièce, cela fut nouveau. La fille aimant l'amant de sa mère, et tuée en sauvant celle-ci, ne manquait ni de modernisme ni ^d'allure dramatique. Les audaces réalistes furent d'amères pilules pour un public, qui plus tard en

supportera bien d'autres et sans se plaindre.

Victorien Sardou, habile faiseur d'actes et de scènes, vit sa Famille Benoiton représentée au Vaudeville le 4 novembre. îl y frondait les bourgeois enrichis, avec de la verve et quelques traits de caricature.

Les Lettres de mon Moulin sont de 1866. Ces récits légers, simples, parfois émus, s'esquissant dans le décor ensoleillé des gestes et des costumes, en un style virant à l'aise de l'intime au brillant, apprirent au public le nom du conteur agréable Alphonse Daudet. Le réalisme, qui devenait trivial, se releva; Daudet, plus robuste, en eût tiré de grands effets; c'est déjà beaucoup qu'il l'ait redressé de la fange où il commençait à entrer.

Le 18 mars 1869, la Porte-Saint-Martin représente Patrie! Sardou y atteint son sommet. La pièce a du souffle, surtout beaucoup d'eflet. Plusieurs scènes sont d'un drame éloquent. La même année, Flaubert publie son Education sentimentale , où rien n'aboutit à rien, où la réalité jc traîne, morne, désabusée; cela rappelle l'auteur s'éeriant: «J'ai envie de voler, de nager, de beugler, d'aboyer, ce hurler; je voudrais... être la matièie!» Patience: un autre va l'être. Voici encore Madame Ger valsais; où les Concourt examinent le cas d'une dévote mystique, bientôt folle, et qui en meurt, en un style déliea! lI fiévreux. Paul Arène, j:ar ;:cn Jean des Y:\ ms ( lG7t) ;, remet de l'atmosphère, du charme rustique, dans le roman.

Les publications foisonnent. Ferdinand Fabre,

Gustave Droz, Victor Cherbuliez, Jules Claretie, André Theuriet, Edmond About, produisent; près

d'eux, s'essaient ou continuent Clair Tisseur, Paul Marrot, Francis Melvil, Achille Paysant, Jacques Normand; Octave Feuillet insiste, Aurélien Scholl cultive de nouveaux échos parisiens. Pailleron s'amuse et s'ennuiera; le dogmatique Ferdinand Brunetière et le dubitatif Francisque Sarcey vont faire honneur à l'université. Ernest Daudet fait deg recherches historiques. Henri Rochefort cherche un homme, et Jules Vallès un insurgé. J.-B. Clément. Kugène Pottier chantent la plèbe. Paul Mounet. Sarah Bernhardt s'allument au feu de la rampe. André Gill redonne l'ingéniosité à la caricature.

Le 1<* février 1872. le Vaudeville représente Rabagas, où Sardou s'empare des avocats qui font de la politique, et les abîme avec malice, mais avec le parti-pris d'une opinion adverse. La même année, Tartarin de Tarascon, dont ce ne sera pas le dernier méfait, montre son joyeux visage et fait du bruit. Alphonse Daudet sera désormais moins acclamé des felibres et des cigaliers. Son Artésienne-, jouée le 1er octobre au Vaudeville, rend heureusement au midi ses tambourins et sa farandole; symphonies et chœurs, de Georges Bizet, sont dignes ce l'auteur île Carmen. Jack, encore de Daudet, quatre ans plus tard, est lu avec attendrissement; le roman est un peu long, mais la succession de ses tableautins retrace bien les mornes, les douloureuses aventures du jeune paria, dont la misère est peinte avec de l'ironie pour le monde et de la,

pitié pour ses victimes.

Le réalisme romantique, qui s'est relevé avcq Daudet et qui se neutralise avec Georges Ohnet, s'achève en deux rameaux suprêmes. L'un se dilue! en impressionnisme: Aziyadé (1879), de Pierre Loti, offre du trouble, de la langueur, voilés doucement par un style onduleux et transparent; la pensée, chez Pierre Loti, est menue, et le sentiment se plaît à expirer en une perverse et attrayante ingénuité. L'autre rameau s'affine et s'amenuise en l'étude des fuies: les Essais de Psychologie contemporaine (1883), de Paul Bourget, vont aux mobiles (ics actions, non pour les juger, mais seulenient pour les connaître; la curiosité apaisée lui suffit; une jeunesse lasse fut heureuse d'approuver, n'ayant plus dès lors à batailler avec la conscience; le pessimisme, comme il arrive en ces études à spirales et à serrures secrètes, en reçut quelque vigueur nouvelle. Paul Bourget, dans ses romans, découvre d'ordinaire parmi les replis du cœur féminin, le mensonge et la perfidie; Cruelle Enigme (1885) est un titre flagrant de ce moment-là; un jeune homme, que l'on voulut pétrir de vertu, aime une femme qui le trompe; il se désespère, puis retombe en des bras aimés, quand même: «L'amour, conclut Bourget, comme la trahison de la femme, comme la faiblesse de l'homme, comme la vie même, cruelle énigme!» Pêcheurs d'Islande (1886) fut le gros succès de Pierre Loti; c'est le plus ferme de ses romans; une mélancolie durable, une sincérité qui fait vivre l'àmc des marins, un regard

qui a compris les tristesses graves des mers bru mcuses du nord, et des phrases qui savent les exprimer, firent refleurir un instant le sentiment.

Vers la fin du second empire, Taine avait affirmé que Stendhal resterait le grand psychologue des temps (littéraires ) présents. Vingt ans plus tard. cette prédiction fut soulignée par un réveil sténdhalien. L'étude où Paul Bourget établit l'oeuvre de Henri Beyle et sa portée, eut du retentissement. Les Souvenirs d'égotisme, publiés en 1892, mettent un point final et logique au réalisme issu du Rqmantisme.

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BRANCHE IDEALISTE (1852-1887)

En 1832, lorsqu'Alfred de Musset publie le Spectacle dans un fauteuil, il n'a que vingt-deux ans; mais déjà l'amour lutte en lui contre le désordre, et parfois en a raison: le repentir et l'élégie se mêlent à la fantaisie et à l'exubérance. Les liens qui rattachent Musset au Romantisme proprement dit sont à demi brisés. Il commence sa retraite devant les exagérations de l'école. Sa spontanéité,

un angle railleur de son esprit, l'écartent d'abord; l'amour éperdu, que la douleur va rendre grave sans le réduire, fera le reste.

Comme le romantique Balzac donne l'impulsion à la branche réaliste, le romantique Alfred de Musset couvre de sa couleur la branche idéaliste.

Jadis, une vision de l'infini, l'âme s'élevant vers Dieu par une théorie de rêveries mystiques, la foi religieuse, étaient l'origine et la fin de la poésie idéale. L'éruption romantique, accomplie autour de 1830, a changé tout cela. Le siècle est trop lourd de matérialisme pour que l'inspiration lui vienne d'en haut. L'homme tire de lui-même le nouvel idéalisme; c'est le sentiment qui le fait naître, et surtout l'amour. Or, l'amour, c'est Musset. Mais la source qui jaillit du cœur est moins pure que le rayon venu du rêve azuré; la musique, plus attendrissante peut-être, est moins parfaite. Ainsi, Lamartine eut une lyre, Musset n'a qu'un luth; le spiritualisme de Lamartine descendit du ciel, celui de Musset s'élève de la terre; l'amour resta toujours divin chez le premier, l'amour est toujours humain chez le second.

Le nom d'Auguste Brizeux s'inscrit au début de l'effort idéaliste des romantiques. Marie (1832), petite paysanne, courait les bruyères avec le poète adolescent; il quitta le village, elle se maria; mais il n'a rien oublié, il s'occupe encore d'elle, et parmi les paysages bretons qu'il aime et les épisodes gracieux qu'il évoque, il raconte leur idylle avec, une tendre mélancolie, C'est intime et doux, naïf et

pieux, simple el pilloresçre. loi i « onde du souvenir dés horizons armoricain - alaises que la mer

bat (ie ses vagues :

Ah! rendez-moi la mer et les bruits du rivage: C'est ïà que s'éveilla mon enfance sauvage;

Dans ces Rots, orageux comme mon avenir, Se reflètent ma vie et tout mon souvenir!

Dans nos cantons aussi, lointaines, isolées, 11 est de claires eaux et de fraîches vallées, Et d'épaisses forêts, et des bosquets de buis, Oà le gibier craintif trouve de sûrs réduits.

Marie est le poème de l'amour qui s'éveille, aube toute blanche encore, sourire (le l'avril qui entr'ouvre à peine ses boutons sous la caresse d'un soleil tiède et la rosée des frais matins.

Les Pleurs, de Marceline Desbordes-Valmore, paraissent en 1833 avec une préface d'Alexandre Du mas. La femme que tortura l'amour a fait place à la mère dévouée et digne; les premières douleurs vibrent encore, elles ne s'effaceront jamais, mais la résignation les recouvre. Les frissons du souvenir s'isolent dans une tristesse plus générale, dans cette tendresse mélancolique, imprégnée de pitié, qui est et restera désormais la couleur des vers ce ce doux poète, et lui inspirera, certains jours, de fragiles récits allant droit à L'âme printanièrti des enfants.

En 1834, l'Église rompit avec Lamennais, qui arait chargé Sainte-Beuve ue publier ses Paroles

d'un Croyant, condamnées aussitôt parle pape. Ce livre parut étrange, et l'on comprit mal, en un temps <!e prospérité, ce regard assombri par de funeste.s visions, mais non désespéré: «Enfants de la nuit, le couchant est noir, mais l'orient commence à blanchir.» La forme est empruntée aux versets bibliques, mais la couleur est moderne. L'idée religieuse vient davantage d'une croyance humaine qui examine, que d'une foi révélée qui ferme les yeux. Lamennais, mieux compris, serait un traitd'union entre le passé et l'avenir de la religion; tel qu'il tut admis, il a tiré de son âme ardente la plus forte expression de l'idéalisme nouveau. Mais, dans ce siècle pesant de matérialisme, il «s'en allait errant sur la terre, et l'exilé partout est seul!» Il y a dans son livre, autre chose que le roc d'appui du moderne idéal; j'y reviendrai dans une autre étude.

Jocelyn est de 1830. L'amour vif et chaste, la sérénité conquise par le sacrifice, la nature peinte en riches tableaux, des intimités poétiques et philosophiques, des épisodes vraiment beaux : telles furent les causes (ie la durable sympathie qu'éveilla cette «âme humaine qui lutte avec l'esprit du mal et triomphe. » ( Mme de Giraniin, Lettres parisiennes). Dans sa préface, Lamartine, séduit par l'idéal nouveau, disait: '< La poésie, c'est l'homme même, c'est i iii.aiiui <;e toutes ses époques, c'est l'écho intérieur de toutes ses impressions humaines, c'est la vois de l'humanité pensant et sentant, résumée et modelée par certains hommes plus heureux que le

vulgaire... Le poète doit plier sa voix aux vicissitudes du temps... La poésie sera philosophique, religieuse, politique, sociale.» L'homme, l'instinct, les impressions humaines, la voix de l'humanité, les vicissitudes du temps, la poésie politique: voilà la marque de l'idéalisme humain; ce n'est plus du ciel que descend la colombe, c'est de la terre que s'élève l'alouette.

La même année, Alfred de Musset, dans la Confession d'un Enfant du siècle, montre les plaies d'un cœur qui fut trop passionné, et les ruines qu'ont produites les excès romantiques. Le deuxième Musset est né. Il a écrit déjà:

Classiques bien rasés, à la face vermeille, Romantiques barbus, aux visages blêmis...

Il les fuit pour cultiver ses qualités d'esprit et de bon sens. Il fuit même la vie, doute, se désespère, exprime ses désolations. Le récit, léger ou net, et l'idylle qu'il encadre, peuvent être délaissés; ce qui importe, c'est le retour d'un délicat poète à la sincérité, c'est le savoir que ses aveux lui procurent: «La débauche rend pour toujours incapable d'aimer,» dit il. Il descend au fond de lui-même, voit ses fautes, les déplore, « ; s'oriente ïéfinitivemenl dans la voie de salut.

Le succès du Livre du Peuple fut médiocre. Si Stendhal ne fut Lien compris qu'à la fin du 19- si< de, Lamennais ne ie sera vraiment qu'au vingtième II est trop en avance, le peuple est encore trop bas,et qu'attendre de gens rués aux richesses à qui

l'on fait entendre. .ces j-a*"o1es: «Parce qfue-,ta main s'ouvrit pour répandre sur ('es frères moins heureux les biens dont tu étais dépositaire, et qu'elle essuya les larmes de ceux qui pleuraient, de plus giands biens te seront donnés.» Des riches qualifiés «dépositaires», et qui essuient fort peu de larmes, ne pouvaient qu'être froissés. Quant aux défenseurs du vieil esprit, ils disaient de tels ouvrages: «Le fond des choses s'est rapetissé, la pensée a souffert dans ce qu'elle a de plus intime, l'art lui-même a fléchi.» (Barbey d'Aurevilly, les Prophètes du passé). L'avenir jugera.

La Chute d'un Ange (1838) allie des descriptions trop longues à de l'énergie, de l'imagination surannée à des fraîcheurs. Cet épisode de l'épopée que rêva Lamartine n'eut pas le succès de Jocelyn. Pourtant, ce roman d'un ange qui voit une (ille terrestre, l'aime^ devient homme, et se tue de misère sur les cadavres de sa famille, ne manque pas du sens dramatique développé par le Romantisme; mais le temps est de moins en moins apte à concevoir des fictions tirées du vieil arsenal du ciel et de l'enfer.

Hégésippe Moreau meurt en 1838, à vingt-huit ans. Il laisse le Myosotis, quelques chansons, épitres, satires, et cinq contes gracieux. Longtemps encore qii goâtera la douceur idyllique, la mélancolie de la Fermière, de la Voulzie.

Dans le pays des sourds j'ai pnnilené ma lyre; j'ai chanté sans échos, et, pris d'uu noir déhr^ .

J'ai brisé mon luth, puis de l'ivoire sacré j'ai jeté les débris au vent... et j'ai pleuré!

Pauvres Fleurs (1839) continuent la note tendre, aux alanguissements un peu monotones, aux tristesses douces, de Marceline Desbordes-Yalmore, qui donnera encore des Bouquets et Prières.

Les Poésies nouvelles ( 1840 ) d'Alfred de Musset sont la plus haute expression du chantre de l'amour. Les moqueries de sa jeunesse sont évanouies, les paradoxes sont éteints. Sincère, éloquent, maintenant son vers dans un sillage droit et lumineux, il se montre aimable, exquis, vigoureux. 11 indique nettement la source du moderne idéalisme:

Ah! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie!

Il a souffert, il a compris:

Le seul bien qui me reste au monde Kst d'avoir quelquefois pleuré-

II dit sur la tombe de la Malibran : « Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, c'est le besoin d'aimer, e et dans ses Nuits: «Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. » Il met son espoir en Dieu :

Si le ciel est désert, nous n'offensons personne;

Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne eu pitié !

Il se i encontre en ce moment inoubliable avec Lamartine et lui dit ces paroles qui lient mystérieusement l'idéal humain à leurs âmes désormais

fraternelles :

Te le dirai-je, à toi, chantre de la souffrance, Que ton glorieux mal, je l'ai souffert aussi; Qu'un instant, comme toi, devant ce ciel immense, J'ai serré dans mes bras la vie et l'espérance, Et qu'ainsi que le tien, mon rêve s'est enfui? Te dirai-je qu'un soir, resté seul sur la terre, Dévoré, comme- toi, ciï"uh affreux souvenir, Je me suis étonné de ma propre misère, Et de ce qu'un enfant peut souffrir sans mourir?

L'Esquisse d'une Philosophie ( 1841 ) appartient à ces œuvres de renouveau spirituel, par ses chapitres sur l'art et le beau. «(Dieu est le suprême artiste, dit Lamennais. Mais l'art ne saurait être conçu que sous l'idée de création. Or, toute vraie création étant impossible à l'homme, l'art pour lui est le travail par lequel il s'efforce de reproduire, au point <!e vue du Beau, l'œuvre de Dieu dans ses propres œuvres. » Voilà le plus ferme degré atteint par l'effort (ies romantiques, voulant reconquérir l'idéalisme brisé par eux-mêmes quand ils voulurent fondre ensemble «le grotesque et le sublime».

Brizeux a exprimé la poésie rustique, forte et rêveuse, de son pays natal. Les Bretons (1846) célèbrent «la terre de granit recouverte de chênes» en une langue harmonieuse, un peu alourdie par des noms rudes. Les origines, les légendes, les mœurs de la Bretagne sont contées avec amour, et gardent une place à des sentiments plus universels qui reposent du druidisme trop loin de nous.

Lamartine, en 1851, donne un de ses, gracieux et fugitifs romans. Geneviève, pauvre fille douce et

dévouée, nous promène en une campngne fraîche et parfumée.

En 1852, Auguste Laeaussade publie ses Paumes et Paysages, intimes et délicates confidences d'un cœur souffrant de vivre en un siècle d'airain, et d'avoir perdu ses chimères au voisinage d'une société incrédule.

Victor de Laprade, en ses Poèmes t'vannéliqiies, pieux et graves, se penche vers la nature et chante le devoir; une émotion l'anime, la foi le porte, mais un isolement mystique lui fait bercer trop longuement son rêve'; le style toutefois a du mouvement, des vers pressés et forts peignent la nature comme il l'aime, avec vénération. Lamartine, pai Gntziella. revient à la brune italienne qu'il a déjà egreltêe dans ses Harmonies; l'imagination y est a on l'émotion exquise.

C'est en 1855 qu'une ouvrière ayant formé seule son instruction, publie ses RI s et Réalités. M»« Blanchec'otte va de la tendresse lamartinienne à la sensibilité passionnée de Desbordes-Valmore. Elle dit et crie parfois sa douleur, en des vers généralement mélodieux La délicatesse clairvoyante de son esprit se retrouve en d'autres écrits; elle dira dans la préface des Grains de Sable de Marie Maugeret : « Un livre de pensées pourrait être anonyme ; c'est toujours dans le silence un cœur qui souffre parlant à d'autres cœurs qui souffrent. »

Les Comédies et Proverbes sont de 1856. La fantaisie de Musset s'allie aux -rêveries mélancoliques de son automne, son inspiration vive se joue dans

une atmosphère légère, striée de plaisanteries et parfumée de poésie amoureuse.

En 1859, Edouard Grenier publie ses Petits Poèmes, aux pensées délicates et réconfortantes, aux vers dont l'harmonie s'approche parfois du rythme lamartinien.

La même année, Frédéric Mistral donne «dans Avignon» son poème rustique: Mireille, que Lamartine salue avec joie. La belle provençale qui meurt d'amour a mis dans les lettres un rayon tout neuf fie son brillant soleil. Le récit, dramatique, familier, se déroule dans une nature chaude et pittoresque, au milieu des légendes animées et des mœurs remuantes de la Provence. La peinture et la musique s'emparèrent de ce sujet promptement populaire.

Lacaussade, en 1861, fait paraître les Épaves. Brèves joies achevées en amères déceptions, sensibilités dépensées en vain et perdues dans les vulgarités de la vie et de ce temps: épaves d'une illusion trop tôt naufragée!

Calendal est de 1867. Le poème est moins agreste que celui de Mil cille; il exalte la Provence, peinte avec des couleurs vigoureuses.

Victor de Laprade publie l'année suivante son idylle héroïque: Pernette. La langue est souple, la pensée plus humaine qu'au temps où Laprade voulut paraphraser la céleste parole.

La guerre, la Commune passent, laissent des ruines et du sang, la faiblesse et la misère. Les poètes essaient de ranimer des vigueurs presque anéanties.

A côté des coups de clairon de Déroulède, Lacaussade donne se- ; naux(181

énergique, il y fait revivre l'héroïsme des habitants

de Paris pendant le siège, montre des consolations dans un avenir qui sera beau si l'on marche à la lumière, à la liberté. En 1874, Victor de Laprade, que le coup d'État du Deux-Décèmbfe avait déjà virilisé, publie ses Poèmes civiques, gonflés de patriotisme, mais pleins ('"amertume devant les divisions des partis. 11 oie en écrivant h d'un Père ( 1876 », où il dit à ses enfants < plus soupirer mollemec

Fuyez, oubliez pour toujours, Tout prêts à de sanglants baptêmes, Les Heurs, les chansons, les amours, Mes chères Alpes elles-mêmes,

Le bleu des lacs si doux à voir, Les bois, ma vieille idolâtrie...

Le filon idéaliste s'épuise. Quelques œuvres fleurissent encore, perdues dans l'egoïsme et l'indifférence de l'époque. Martial Eesson publie les Voix du Cœur | 1877 j; il écrira bientôt:

Vous n'empêcherez pas l'âme Gère d'aimer.

Vous n'empêcherez pas la rose d'embaumer, Vous n'empêcherez pas la femme d'être belle ; Et toujours le printemps bercera de doux nids. Et toujours le poète, à l'idéal fidèle, Lèvera son regard vers les cieux infini

Les Poésies (1878) de Henri-Charles Read ont des fragilités: il est mort un peu auparavant, à

dix-neuf ans. Souvent il prévoit, sans faiblir, sa fin prochaine, et souvent il célèbre la femme:

Quand je plonge mes yeux clans tes grands ver:: d'azur, Lacs transparents où brille une chaste étincelle, Ma pauvre âme tressaille, émue, et je chancelle : Je t'aime d'un amour inaltérable et pur.

Read «est reste juste le temps de faire quelques vers, comme ces oiseaux de passage que l'on entend dans une matinée du mois de mai, dont le chant nous émeut, qui partent et que jamais l'on ne revoit. » (Maxime du Camp, Souvenirs littéraires). Le Clavier d'or (1884), de Frédéric Bataille, a de l'émotion, de la variété, exprimées en des vers soignés. Il cultive la forme, ce qui ne l'empêche pas de dire aux parnassiens:

Vous êtes, j'en conviens, d'habiles ouvriers, Vous avez le secret de la forme choisie. Vos doigts harmonieux, oiseaux de poésie, Égrènent la cadence et le rythme à vos, pieds.

Vous ciselez la phrase, ô maîtres joaillérs! Voire caprice ailé caresse, enlace et plie Chaque rime rebelle en sa couche embellie; Les mots de noble race, esclaves familiers,

Accourent à l'envi sur vos lèvres sonores. Vous faites palpiter d'ineffables chansons Dans les fleurs, les Rots bleus, les vents et les aurores.

Vous mettez des regards, der, voix et des frissons Dans vos marbres païens,: mais, pour vous, homme

[ et femme Sont des jouets sans cœur et des pantins sans âme.

Les Villageoises (1887 ), de Georges Gourdon, qui a publié précédemment les Pervenches, sont des impressions tendres, parfois mélancoliques, exprimées en des vers souples et agréables. Il a la loi, et dira dans le Sang de France:

Tu le nierais en vain, ce Dieu: tout le proclame Immuable, infini, tout puissant, éternel.

ÉpBêmère habitant des terrestres demeures, De justice et d'amour pauvre cœur affamé, Tu n'es qu'un exilé de ce ciel que tu pleures, Mais ce n'est pas pour toi qu'il restera fermé.

L'idéalisme contemporain expire sans bruit, comme il a vécu. Malgré le succès de plusieurs de ses recueils, il n'a pas atteint les grands triomphes. Ses fruits furent doux et parfumés, mais le siècle préférait les fruits charnus, bizarres ou excitants, des réalistes. Ceux-ci furent mieux de leur temps. Il faut, d'ailleurs, remarquer deux choses: avant l'expansion romantique, la production avait été surtout épique et lyrique, c'est à dire spiritualisme^ après, il ne resta plus guère que du matérialisme à exploiter; — d'autre part, le bloc romantique d'autour 1830 apparaît certainement plus terrestre que céleste: il devait donc fournir plus d'éléments, lourds et vigoureux que d'idées aériennes. Ajoutons l'influence du milieu: ce siècle, occupé principalement de s'enrichir et de bien vivre, a par conséquent distribué une sève abondante à la branche réaliste du Romantisme, qui satisfaisait mieux ses

appétits, et ne pouvait que la mesurer avec parcimonie à la branche idéaliste, un peu trop haute pour ses désirs d'amour calculateur.

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