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PARNASSIENS

Vers le milieu du siècle, le Romantisme, soit direct, soit réaliste ou idéaliste, a perdu sa fougue et sa puissance. Il descend le versant de sa montagne. Encore vigoureux, il s'arc-boute, pour ne pas glisser trop vite; mais il a des rides au front, il grisonne, son pied s'alourdit.- Un effort nouveau est nécessaire, qui le redressera, mais hâtera encore sa fin: la subdivision étant plus mortelle encore que la division.

D'autre part, le courant réaliste abuse de sa fortune; il devient envahissant, commence à chercher des sujets dans le vice, célèbre trop la vulgarité. C'est donc de l'autre côté, à mi-chemin entre le Romantisme proprement dit et sa branche idéaliste, que s'élève une voix nouvelle, que s'ébauche

un groupement destiné à remettre de l'équilibre ('ans la littérature du ISe sièele.

Le groupement sera nommé parnasse; le poète est Leeonte de Lisîe.

Leconte de Lisle, qui débuta par la Variété, revue fondée vers 1840 avec quelques amis et qui dura un an, publie en 1852 ses Poèmes antiques. Dans sa préface, il déclare que depuis le génie grec, la décadence et la barbarie régnent dans l'esprit, et que l'art contemporain, secondaire, doit se retremper aux sources de l'antiquité. Les dieux de l'Inde védique, les héros et les dieux hellènes, des études latines, se succèdent en des vers durs et tendus, dont l'harmonie pittoresque évoque celle d'une exposition de sculpture. Ce Romantisme ne peint plus; il sculpte. De plus, le fond perd toute limpidité: le sang ne circule guère dans le granit et le marbre; mais la forme, recherchée avec véhémence, est portée au plus haut degré d'expression. Impersonnel, pessimiste, hautain et précis, Leconte de Lisle est influencé par les reconstitutions antiques des savants modernes; il partage avec Hugo un défaut grave: l'abus des noms propres ou peu connus; ce savoir fait spécialement, à coups de dictionnaires, de mythologies et d'histoires anciennes, ne prouve pas l'érudition du poète, et il gène, il alourdit la poésie. Si la passion est dans son œuvre, elle y figure surtout comme fossile. Mais il répond au besoin nouveau d'unir science et poésie, et il aime la beauté dans ce qu'elle a d'artistique. Les décors sont riches, comme les

rimes sonores dont il les orne. L'ensemble est une solide théorie de figures naturelles, blanchies par le temps, roidies en des attitudes symétriques. Au delà de cette nécropole brillante, «l'impure laideur est la reine du monde. »

Cette rigidité fut assouplie par Théodore de Banville. Après les Cariatides de beauté plastique, et les Stalactites mieux définies, ses Odes funambulesques (1857) apportèrent des images vives, un style voisin du lyrisme, « la formule rimée de notre esprit comique.» Un rien sutfit à Banville, pour exercer son enjouement, son malin esprit. L'ingéniosité des strophes, le luxe aisé des rimes, l'abondance de la langue, préparent à la forme poétique une mine de nouveautés qui va être innombrablement exploitée.

Les Poèmes barbares (1862) ont de l'ardeur. La vie s'y manifeste en des rythmes vibrants, que parfois l'aile de la poésie soulève passionnément; des descriptions détaillées avec art ont la puissance d'une résurrection. La beauté farouche de Qaïn (Caïn), celle véhémente de la vigne de Naboth, le Corbeau, le massacre de Mona, et tous ces poèmes, s'avancent d'une allure vigoureuse, sillonnée des secousses que leur imprime le souffle d'airain de Leconte de Lisle.

Philomela (1863), rêverie de forme coquette, par Catulle Mendès, eut pour suite des Sérénades, fantaisies amoureuses: «un mélange de songerie allemande et de crànerie espagnole, où se glissaient parfois des amertumes.» (Catulle Mendcs, la Légende

du Parnasse contemporaine. Hespcrns vint un peu plus tard. Le vers de MenVs est travaillé, souvent fondu en brume d'où retombent r'cs mots rares.

Les Pages intimes 0805 ) d!Eugènc Manuel, doucement, content les sentiments de la vie familiale; elles annoncent François Coppée.

Vers la fin de 1865, le groupe parnassien se constitue et tient ses assises chez l'éditeur Alphonse Lemerre. lia désormais tousses éléments. Le fond romantique n'a plus sa vie ardente à lui communiquer; c'est le culte de la forme qr.i règne. Deux revues : l'Art, la Revue fantaisiste, ont ouvert la campagne; le Parnasse contemporain l'achève. Ses rédacteurs ne renient pas leur origine: «Roman= tiques de la troisième génération (la deuxième étant la réaliste-idéaliste que j'ai présentée), moins fougueux, moins épris du théâtral que leurs ancêtres, ils entendaient en continuer le culte. Point d'art sans forme, tel était leur crc;!o. Hugo était leur dieu.» Plusieurs influences les ont préparés; les Orientales s'y reconnaissent: «le livre des Orientales pourrait être considéré comme le point de départ de toute l'évolution poétique moderne.» (Achille Delaroche, le Parnasse). On peut même y retrouver le ton de certaines strophes d'André Chénier. La thèse de l'art pour l'art, et les Emaux et Camées, ce Théophile Gautier, ont aussi devancé cette poétique musicale, à laquelle Baudelaire n'est pas étrajngen et que Lecbnte de Liste et Banville ont définitivement instaurée.

JLettc année même, François Coppee publie le

Reliquaire, aux vers adroits; Albert Mérat, les Chimères, que suivront des Poèmes parisiens; Armand Silvestre, ses Rimes neuves et vieilles, dont la lignée va être nombreuse; Paul Verlaine, ses Poèmes saturniens, qui annoncent une muse assombrie, mais ne dédaignent pas certaines fantaisies révélatrices des excès parnassiens:

A nous qui ciselons les mots comme des coupes Et qui faisons des vers émus très froidement, A nous Qu'on ne voit point, les soirs, aller par groupes Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant...

Est-elle en marbre ou non. la Vénus de Milp?

Les vers précis et brillants des Lèvres eloses, de Léon Dierx, et ceux imagés et tendres des Jeunes Croyances, de Jean Aicard, sont de 1867.

Les Intimités (1868) révèlent de l'observation; les vers sont aisés, un peu durs. François Coppée entre dans la région tranquille où il va cultiver les détails familiers de la vie simple.

Le 14 janvier 1869 (le 2 février, disent quelques biographes), l'Odéon représente le Passant. Cette idylle gracieuse a du succès. Le sentiment, le décorN tout poétique de cette rapide action, sa jeunesse, sonnent la belle heure de François Coppée.

Les Solitudes ( 1869) ont du mouvement, des lueurs, du nombre. Sully-Prudhomme se tourne vers le monde intérieur; pourtant, «il aime à voir la société moderne, dans l'ardeur de son travail, conquérir peu à peu l'empire du monde; la philosophie,

la liberté, l'industrie ouvrant un large champ à nos espérances.)) (Charles Gidel, Histoire de la Littérature française).

Emile Blémont, ('ans ses Poèmes d'Italie CÎ870 ), enclôt toute la part de rêve et tout le souci <ie la forme qui sont l'apanage des parnassiens:

Nous pénétrons, baignés de rayons éclatants, Dans la patrie où l'Art est roi, la Beauté reine, Dans l'antique Italie, encor jeune et sereine Sous les baisers vermeils de ses nouveaux printemps.

Entre deux larges mers d'azur, aux tlots chantants, Elle s'allonge au pied des monts, et sur l'arène Sommeille au grand soleil, ainsi qu'une sirène Dans un coup de filet prise par les Titans.

Mais parfois le sol chaud tremble. L'ombre du Dante Fasse; voici son front pensif, sa lèvre ardente. Vn long frisson le suit, un cri part: « Liberté! »

Le Vésuve, l'Etna, ces deux larges mamelles. Inondent l'horizon de leurs flammes jumelles, Et la douleur emplit le ciel ensanglanté.

1872 est une année féconde pour le Romantisme parnassien. L'Odéon, en janvier, représente les Erinnyes de Leconte de Lisle; cette belle adaptation d'Eschyle, où se rencontrent trop de termes helléniques, évoque la saveur naturelle des grecs. Esnest d'Hervilly publie les Baisers. Le second aspect de Coppée se dévoile dans les Humbles, dont les sujets prosaïques offrent de la finesse compatissante à ceux qui souffrent. Les Deslins, de Sully- Prudliomme, sont une descente de ses méditations

vers le doute, la tristesse. Et Banville donne son original Petit Traité de poésie française.

Les Poèmes dorés (1873) d'Anatole France ont de la grâce, de la délicatesse. Les Trente-six Ballades joyeuses, môme année, sont précédées d'une histoire de la ballade par Charles Asselineau; Banville, après l'ode, renouvelle ce genre ancien; la gaîté, l'ingéniosité, se pressent en ce recueil d'essence gauloise.

Ciel, Rue et Foyer, de Xavier de Ricard; 4 Sfiçôte, de Léon Valade; Soleils d'octobre, de Gabriel Marc, ajoutent leurs perles aux joyaux de récrin parnassien. Kt la République des Lettres réunit les contemporains dans ses colonnes, mais pour peu de temps; bientôt d'autres groupés se formeront, en attendant le grand fractionnement qui aboutira à l'individualisme: point d'appui des glaneurs du Romantisme, mais aussi recueil mortel de ce grand mouvement moribond.

L'Après-midi d'un faune, de Stéphane Mallarmé, est de tu7C. Cette églogue est le trait d'union entre les romantiques parnassiens et les parnassiens symbolistes. La forme est cultivée, mais énigmaliqne; la symphonie est musicale encore, mais déjà obscure.

Ainsi, quanti des raisins j'ai sucé la clarté, Pour bannir r.n regret par nia feinte écarté* Rieur, j'élève an ciel d'été la grappe vide Kt, soufflant dans ses peaux Lumineuses, avide D'ivresse, jusqu'au soir jt regarde au travers.

Le futur, sceptique et élevant romancier de Thaïs, publie, cette année-là, les Noces corinthiennes, poème, plutôt que pièce, du génie grec agonisant devant l'aube du monde nouveau.

Dans ses Comédies (1879), Banville, ajoutant un bourgeon à la préface de Gromwell, veut allier lvrisme et comique; ces esquisses et piécettes ont de l'animation.

Ces temps-là marquent l'apogée du pâmasse; il n'est plus discuté, il commence même à être entamé par «les Vivants», et rongé par ses fils déca= dents. Alors, est fondé le dîner mensuel de l'Homme qui bêche, où se rencontrent Leconte de Liste, Sully-Prud homme, François Coppée, Banville, Albert Mêrat, Gabriel Marc. Alors aussi, Puvis de Chavannes, dont les belles fresques manquent de vie mais offrent à l'œil les formes pures de leur dessin, s'avance en pleine réputation.

| Villiers de l'Isle-Adam, auteur de quelques poésies d'allure fière, publie ses Contes cruels en 1881. Sa prose est solide, a de l'éclat, recèle du mystère. Son Akédysséril, légende hindoue, est moins dramatique mais plus émouvant que Salammbô.

Cette même année, parait Sagesse. L'imprécision flotte autour des pensées d'un catholique pénitent. Paul Verlaine est la poésie gracieuse et humaine du parnasse, dont Leconte de Lisle est le poème ardent et rude. Celui-ci a bâti la chapelle de marbre, aux colonnes de bronze; Verlaine est entré, il s'agenouille, l'œil quand même souriant, et il chante des mélodies inégales, entrecoupées, mais qui ont

-lié-

de la sincérité et du charme. L'un est un roc altier; l'autre, la fleur poussée sur ce granit. Leconte de Lisle est grave et sourcilleux, Verlaine malicieux et doux. Le premier se relie à Hugo, le second à Musset. Tous deux imposent son vrai caractère au parnasse, et ils l'enferment, l'un, d'une muraille liante et infranchissable que gardent des fauves, l'autre, d'une haie vive, peuplée d'oiseaux chantants, et pleine de brèches par où Ton peut s'évader: ceux qui s'évaderont de la haie verlainienne vont être les décadents.

À l'Odéon, le 21 novembre 1883, Sevevo Torelli, de Çoppée, évoque un souvenir romantique par ses émotions vives, son intrigue mouvementée.

En 1884, Villiers publie l'Eve future. « Cet ouvrage, champ clos où luttent incessamment, sans jamais triompher l'un de l'autre, le rêve et l'ironie, causa une sorte de stupeur dans les rangs de la critique... Ce livre contenait à lui seul plus d'imagination, plus de science et plus d'art que tout ce qui paraissait à la même époque. » (R. du Pontavice de îleussey, Villiers de l'Isle-Adam).

La même année, paraissent les Poèmes tragiques, où Leconte de Lisle accomplit sa dernière étape vers la région désespérante où l'homme mesure la vanité de ^es rêves:

Ah! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forets, souffle du ciel, Emportant à plein vol l'espérance insensée. Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas l'Éternel!

Cette année encore, faîiïl'e Meirilès publie à Bruxelles la Le'çend contemporain. I!

y conte les débuts, où passe la ligure originale d'Albert Glatigny, la formation du groupe, et l'apparition des premières œuvres. Par ce livre. Mendès a fait pour le pâmasse ce que Gautier, par son Histoire, avait fait pour le Romantisme.

Les Jacobites (1885), joués à l'Odéon, ont de la force, de la fierté. Coppée y remue avec une certaine vigueur la fibre patriotique de l'Ecosse.

Hêrodiade, de Stéphane Mallarmé, accentue la forme voilée qu'il poursuit:

Vous mentez, ô fleur nue De mes lèvres! J'attends une chose inconnue Ou, peut-être, ignorant le mystère et vos cris, Jetez-vous les sanglots suprêmes et meurtris D'une enfance sentant parmi ses rêveries Se séparer enfin ses froides pierreries.

Amour (1888), Bonheur (1891), forment avec Sagesse la bonne trilogie de Paul Verlaine. «C'est presque la même œuvre, r.te d'une même orientation d'âme et soumise a la maîtrise des passions et des accidents, i ( Charles Morice, Paul Verlaine ). «L'art ne pouvait suffire à redresser l'homme, la religion y suppléa.» ( Paul Verlaine et ses contemporains, par un témoin impartial ).

Les Trophées (1893), de Jpsé-Maria de Hérédia, lentement élabores par une esthétique scrupuleuse, ont des reflets métalliques : or et acier ciselés pointe ferme. C'est le mot suprême d'une forme

soignée, sous laquelle tou*e sève est épuisé?.

Les Derniers Poèmes de Leconte de Lisle, parus en 1895, sont aussi les derniers du parnasse. Ce groupe littéraire a montré de l'ardeur, de l'éclat; il a maintenu l'art devant les abus du réalisme, a rendu à la poésie la vigueur qu'allaient perdre les idéalistes; mais, parce qu'il fut voué à l'art seul et qu'il ne reçut qu'un souffle de vie, son œuvre plaît et ne touche pas. Le Romantisme parnassien est à l'automne de la littérature bourgeoise; ses dernières rimes, jusqu'à la fin sonores, viennent ex pirer-presque à la base de la haute et 'pittoresque montagne que nous achevons d'explorer.

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