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EE L'ACTION DU CÉNACLE SUR LES IDÉES DE MUSSET

Pas davantage ils n’ont vu l’homme se développer. Et pourtant, cette seconde évolution, plus durable que l’autre, s’est poursuivie, elle aussi, sous leur influence. Car le romantisme, en 1828, n’était pas seulement aux yeux des jeunes une doctrine littéraire; il leur présentait une philosophie; à tout le moins, un idéal de vie. — Et ici, les hommes de l'Ecole s’avéraient disciples de Jean-Jacques, de Chateaubriand, plus récemment de Byron. Leurs maîtres, c’étaient ces trois révoltés. Peu importait, d’ailleurs, que le sort eût . fait à chacun d’eux une vie différente, laissant végéter lun dans un isolement presque misérable, dispensant la gloire au second, réservant au troisième les avantages et les facilités de la fortune, c'était leurs œuvres qui comptaient; le ministre s’effaçait devant René, le Pèlerin d'Italie, peutêtre même le défenseur de Missolonghi devant Manfred. Or, ces œuvres, d’un commun accord, exaltaient l'individu contre l’oppression sociale; elles lui faisaient un devoir de s’épanouir pleinement, de vivre selon son cœur. Apologie de la passion, individualisme résolu, tout le romantisme moral tient dans ces deux attitudes; et les autres sentiments qu'il a introduits dans notre littérature en découlent : l’impression vive et l’angoisse de la solitude (161), le sens de la nature (162), peut-être plus tard la sympathie démocratique et humanitaire. — Il s’agit toujours d'échapper à l’ordre social. — On me dira : vous anticipez. Sans doute, en 1828, les préoccupations politiques n’ont pas encore de prise sur le Cénacle. La littérature seule y occupe les esprits (163). Les circonstances le voulaient ainsi (164); et peut-être un Lamartine, un Hugo, un Sainte-Beuve n’avaient-ils pas pris alors conscience de leurs propres théories. Mais déjà l’évolution était commencée, qui devait jeter à gauche le romantisme naguère conservateur. On avait entendu Victor Hugo célébrer la gloire de l'Empereur (165); Dumas et lui s’apprêtaient à évoquer la silhouette inquiétante d'Henri III, la faiblesse de

(161) Que M. Canat a analysée dans sa thèse : « Le Sentiment de la solitude morale chez les Romantiques » (Paris, 1904).

(162) Cf. notamment l’ouvrage de M. Charlier : « Le Sentiment de la nature chez les Romantiques (1762-1830). (Mémoires de l’Académie Royale de Belgique. Bruxelles, 1912.)

(163) Et cela jusqu’à la veille de la Révolution de 1830.

(164) Doublement : d’abord, en 1828, les problèmes politiques ne s'imposent pas encore à toute la France avec l’acuité qu’ils prendront l’année suivante; ensuite, la lutte littéraire entre romantiques et néoclassiques n’est point encore terminée. C’est dire que poètes et écrivains du Cénacle n’ont pas encore la liberté d’esprit suffisante pour se jeter dans la mêlée politique.

(165) Dans l’Ode à la Colonne (février 1827).

Louis XIII, l'ombre despotique de Richelieu (166); Marion Delorme allait mériter l'interdiction de la censure (167), Hernani célébrer la grandeur de certains rebelles. Le Cénacle en était donc arrivé à cette étape où, sans se proclamer révolutionnaire en politique, il se faisait, en morale, l’avocat de la pleine indépendance. C’est alors qu’Alfred de Musset le rejoint. Il nourrit ce double rêve : écrire et aimer. Mais l’éducation familiale s'inscrit en faux contre pareille conception de l’existence. Que faut-ii croire, des élans de son cœur ou des exemples de sa famille? Forcément, il interroge son nouveau milieu; et, en toute confiance : voilà l’important. Les hommes qu’il y rencontre sont parés à ses yeux de tous les prestiges. Ils sont à la fois ses devanciers, ses aînés, ses maîtres, ses amis. Il vit au milieu d’eux, de dix-sept à vingt ans, à l’âge le plus malléable. Que les hommes du Cénacle lui montrent (168) l'impossibilité de sa chimère, sa vie est en leurs mains. Ses contemporains qui tous ont nourri les mêmes ambitions que lui, en sont revenus avec les années. Musset non. En 1827, il espère que son rêve peut se réaliser; en 1830, il en est convaincu (169). Voilà pour lui la leçon de ces trois années, et c’est au Cénacle qu’il l’a reçue.

Enseignement livresque, d’abord. À comparer ses premières poésies et les Contes d’Espagne, une révélation éclate : entre 1828 et 1830, il a connu Byron. Or, les romantiques saluaient en lui un de leurs maîtres; ils s’enthousiasmaient pour le Giaour, le Corsaire, Lara, Manfred (170). Ce sont eux qui ont attiré sur lui la curiosité de Musset. Ignorait-il auparavant l’homme de Missolonghi? S'il l’avait iu, en tous cas, cette lecture ne l’avait pas conquis (171). Par contre, en 1830,

(166) Ce double choix, qui montrait au public les rois de France

dans une assez pauvre posture, Hugo et Dumas le faisaient au même moment, vers la fin de 1828.

(167) L’interdiction de la censure fut maintenue par le gouvernement, — on le sait, — malgré les explications données par Hugo à M. de Martignac et au roi lui-même. On n’ignore pas non plus que Charles X, — qui goûtait fort le génie de Victor Hugo, — voulut le dédommager en lui octroyant une nouvelle pension (quatre mille francs). Le poète la refusa, en termes à la fois nets et modérés. On peut voir là comme un symbole de l’attitude politique du Cénacle.

(168) Après sa famille, après l’exemple de son premier milieu.

(69) Il suffit, pour le comprendre, de constater la vision qu’il a de la vie dans ses Contes d’Espagne.

(170) C'était là, dans l’œuvre de Byron, les ouvrages les plus appréciés. par la génération de Lamartine et d’Hugo. S’il en fallait une preuve, pensons au poème de Lamartine : le dernier chant de Childe Harold; aux Stfances de Vigny; à l’article d’Hugo : « Y Gordon Lord Byron » (Muse Française, juin 1824).

(171) Nulle trace d’influence byronienne ne peut se relever, ni dans. les lettres à Foucher (à part, peut-être, l'ambition Don Juanesque. Mais on peut rêver d’être un Don Juan, sans songer pour si peu à celui de : Byron), ni dans les premiers Essais.

voici Don Paez, Portia, Mardoche. Byron a passé là. Non pas. le Byron qui avait transporté la génération d’Hugo (172), un autre Byron, l’homme de Don Juan (173). Isolement et ton dédaigneux du grand seigneur, élégance du dandy, sacrilèges où se marque l'indépendance d’esprit, conception de l’amour où se marient la passion et le mépris, le culte de la beauté et l’egocentrisme : nulle attitude ne pouvait plaire davantage à Musset jeune. D’abord le sujet le séduit : l'amour, gibier sans cesse poursuivi; et la façon même dont la poursuite est menée, sorte de course où la prise a moins de prix que la chasse. Surtout, cette œuvre, il la sent sincère; il entrevoit derrière elle ce que les indiscrétions de Moore révèleront au grand public (174). Cette sincérité l’a frappé pour longtemps : fondre son existence et ses ouvrages; pour y parvenir, se bâtir une vie, hors des règles qui conviennent au vulgaire (175) y multiplier émotions, passions, peut-être amertumes et souffrances; enfin de ce sommet, laisser tomber sur la foule les échos de ses sentiments : voilà la leçon du livre.

Les hommes du Cénacle, au reste, l’illustraient de leur mieux: À cette heure, où tous regardent vers la scène, ils rêvent de passions broyant sur leur chemin tous les obstacles (176); ils affirment la beauté, la toute-puissance du sentiment; et cela au nom de la vérité; Hugo le proclame dans ses préfaces (177). Jamais ils n’ont, davantage, insisté sur la nécessité d’être vrais, jamais ils n’ont bâti de personnages plus uniquement passionnés. Cédant aux caprices

(172) IC’est-à-dire le Byron de la révolte antisociale et de la grande éloquence.

(173) M. Estève dans sa thèse : Byron et le Romantisme français (Paris, 1907) a fort bien montré le reclassement opéré dans l’œuvre de l'Anglais et que son influence constante sur notre romantisme s'était exercée en deux temps; d’abord, à partir de 1822, on apprécia son culte de l’indépendance, son philhellènisme, sa mélancolie. La génération de 1830 (M. Estève désigne ainsi celle de Musset et de Gautier) fut surtout sensible, d’abord, au satanisme, ensuite à l’ironie et à la passion de Byron; elle se tourna vers Childe Harold et vers Don Juan.

(174) Les Mémoires de Moore sur Byron — qui soulevèrent tant d'émotion — par leur sévérité et leurs révélations indiscrètes, parurent en 1830.

(175) C’est encore là une idée du Cénacle, — et de Byron, — et après

eux de Musset, que le poète, en vertu de son génie, a droit de s’affranchir des lois communes.

(176) Pensez à l’ambition de Cromwell, à la jalousie du duc de Guise (Henri III, de Dumas), à celle d’Othello, à l’amour de Dona Sol et d’Hernani.

(177) Je pense au passage célèbre de la Préface de Cromwell, où Hugo résume ses développements antérieurs sur l’évolution de l’humanité et de l’art : « La poésie a trois âges, dont chacun correspond à une époque de la société : l’ode, l’épopée, le drame. Le caractère de la première poésie est. la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité. » (Ed. Hetzel, p. 26.)

du lyrisme, ils mettent la vie dont ils rêvent à la place de la vie réelle; et cet escamotage ils le font de la meilleure foi du monde. Dès lors, leurs conversations ne peuvent point démentir leurs œuvres. Donc on présente à Musset un tableau où il reconnaît son idéal; après quoi, on écrit sur le cadre : voilà la vérité. Qui cela, on? Des poètes; c’està-dire des hommes supérieurs à tous les contradicteurs bourgeois (178). Comment n’ajouterait-il pas foi à leurs affirmations?

« Les exemples vivants sont d’un autre pouvoir ». Or, cet enseignement de l’expérience, Musset l’a reçu au Cénacle même. Il y a noué trois amitiés (179) qui l’ont lié à Sainte- Beuve, à Vigny, à Guttinguer. S'il s’est rapproché d’Arthur (180) plus que de Victor Hugo, n'est-ce pas la preuve que l’admiration littéraire ne décide pas ses préférences? Si la bonhomie de Nodier (181) l’attire moins que le silence hautain de Vigny, n’en peut-on pas conclure qu’il ne s’abandonne pas aux élans de la sympathie immédiate? Le vrai, c’est qu’il va alors d’instinct (182) vers les âmes les plus tourmentées d'amour. Il va à elles, poussé par cet enthousiasme qui jette les cœurs mystiques vers les apôtres de leur foi. Le terme rend bien létat l’esprit de Musset. L'amour est alors son seul culte, et, comme le dira Sainte-Beuve, l’objet de son idolâtrie (183). Ainsi ces affections de la dix-huitième année traduisent les élans intimes du poète. Sainte-Beuve l’attira le premier. Il n'avait alors, en 1828, rien de commun avec l’homme que ses bustes représentent : calvitie, calotte, ventre arrondi,

(178) C'était là déjà le point de vue de Musset en 1827. Songez au passage des Lettres à l’Ami : « N’y a-t-il pas ici quelque vieille tête à perruque et à système pour me dire : tout cela est de votre âge, mon enfant. I1 vous faut un peu de distraction, pas trop; et puis vous ferez votre Droit et vous entrerez chez un avoué. Ce sont ces gens-là que j'étranglerais de mes mains. » (Septembre 1827.)

(179) J’entends : des amitiés qui se détachent sur le réseau des camaraderies, ces camaraderies le reliant notamment à Deveria, aux frères Deschamps (surtout Antony), etc...

(180) C’est ainsi que l’on nomme volontiers aujourd’hui Ulric Guttinguer, du prénom que lui-même a donné au héros de son roman autobiographique.

.. (81) Dont Musset semble avoir goûté, surtout plus tard, l’affectueuse bienveillance.

(182) En dépit de la différence des âges (Sainte-Beuve, né en 1804, avait six ans de plus que Musset; Vigny, né en 1799, était son aîné de onze ans, et Guttinguer, de vingt-cinq ans. Il était de 1785) et de l’apparente opposition des caractères. Rien, en effet, ne semblerait pouvoir relier le pessimisme hautain et grave de Vigny à la désinvolture gamine et enthousiaste de Musset jeune; et sans doute ne le supposerait-on pas si nous ne possédions quelques lettres échangées par les deux poètes.

(183) Sainte-Beuve s’exprimait ainsi, en rencontrant dans Namouna

le portrait de Don Juan, où il voyait le centre et comme la clef de tout l’ouvrage. (Spectacle dans un Fauteuil.)

allures très bourgeoises; rien en lui n’annonçait le critique volontiers fielleux; rien non plus, les velléités mystiques. A l’époque, il est surtout poète (184) et plein d’espoir. Donc, en lui, point d’envie; en revanche, une vaste culture; de l'esprit, Ô rareté! beaucoup d'originalité. En somme, pas un premier rôle : l’autorité qu’un jour lui conféreront ses critiques, lui manque encore; mais, dans cette troupe de génies, devant lesquels il s’efface, par une humilité un peu suspecte, et par goût de la beauté (185), une des plus claires intelligences qui soient. Après cela, une plaie le ronge : sa laideur — moins repoussante qu’il ne croit — réelle cependant; il le sait, il en rage. Sous ce physique disgracié, trois qualités que Musset devine : une ardeur, impossible à contenir, devant la vie et devant l’amour; cette curiosité de l’âme humaine, qui penche sans cesse Sainte-Beuve vers autrui (186); ce don qu’il a reçu de faire parler les autres sans les heurter, de les conseiller sans les blesser, don qui fera de lui le confesseur de tous les grands malades qui l’entourent; enfin, il a pour lui la jeunesse, avec ses espoirs et ses attentes, sa fièvre, ses enthousiasmes et ses rêves voluptueux. Nul donc ne pouvait mieux pénétrer et encourager Chérubin. Vite, une sorte de camaraderie familière s’établit entre eux. Notre poète inspirait à Sainte-Beuve un de ces sentiments complexes si fréquents chez lui. Il y entrait une réelle sympathie, de la complaisance (cette complaisance un peu malsaine qu’il glissait partout), peut-être un grain d’envie (187). I1 y entrait encore le plaisir de disséquer une âme jeune; et cet autre plaisir, d'écouter des aveux qui le faisaient palpiter, de murmurer des conseils qui lui donnaient presque l'illusion d’aimer ou d’être aimé pour son compte. Quant à Alfred, il ne cherchait pas si loin : d’abord, il avait confiance dans l'intelligence de Sainte-Beuve. La preuve : lorsque, pour la première fois, il se sentira content de son œuvre (188),

(184) I1 met alors au point, — après la publication du Tableau de la Littérature, — ses Poésées de J. Delorme qui doivent paraître l’année suivante (1829).

(185) Par amitié pour Hugo également.

(186) Alors que presque tous les poètes, au Cénacle, ne regardaient qu’en eux-mêmes.

(187) Car Musset incarne déjà, dès 1828, l’homme que Joseph Delorme rêvait d’être : séduisant, avide d’amour, fait pour l’inspirer, et de plus : poète par droit de naissance.

(188) De quels poèmes s’agissait-il? Paul de Musset (Biographie, p. 82) dit avec netteté que son frère montra alors à Sainte-Beuve et lut au Cénacle l’Elégie et Agnès de Guadarra. J’avoue que j'ai peine à Île croire. Comment admettre, en effet, que ile jeune poète ait détruit précisément les vers qui avaient mérité les applaudissements de tous ses amis? Et ne serait-ce pas plus vraisemblable de chencher parmi ceux qui, écrits à la même époque, ont été conservés et publiés par lui? Ainsi : la Ballade du Rêve, les Vers à M"° B..., ou Venise et les Stances?

il courra rue Notre-Dame-des-Champs; mais chez le critique (189) et non chez Hugo. C’est à lui qu’il criera l’aveu, si longtemps différé : « Et, moi aussi, je suis poète »; et comme l’autre lui prodiguera les éloges espérés, c’est lui qui annoncera à Victor Hugo la naissance du nouveau poète, et qui préparera la réunion où Musset révélera au romantisme son génie naissant. Pareille confiance atteste beaucoup d'estime. Mais plus encore Alfred aimait, en Sainte-Beuve, le frémissement amoureux. Leur amitié se nourrit de confidences sentimentales. Une lettre de Musset le prouve :

Voilà un foutu temps pour la chasse, mon ami. Je ne sais si c'est à Paris comme ici, mais je suppose que le bon Dieu a attrapé quelque chose; ici, l'ennui me prend au collet. Donnez-moi de vos vers; je suis sûr que vous en découlez comme les chênes de Virgile leur roscida. J’ai pour toute ressource la conversation d’un fat qui est de l’Ecole de Lamartine et qui fait des vers comme le chevalier de Parny.…. Comment va Ofhello? Marion? (190) etc. Je fais une petit poème (191), où vous trouverez la rime. Mais pour la raison. Vous voyez que je vous écris à la hâte et sur un torchon; je suis si paresseux et si affairé que je ne sçais (sic) où va mon temps.

Je n’ai encore fait que de jouer au billard du matin au soir. Mon oncle me bat quelquefois, dont j’enrage. Priez pour moi, je pars pour la chasse.

La première fois que vous baïiserez Francine, mettez-en un de plus à mon intention. Yours (192).

Voilà qui nous donne le ton de leurs entretiens. Les confidences allaient leur train et Musset n’en faisait pas seul tous les frais; cette lettre l’établit. Elle nous livre, du même coup, le secret de leur intimité : Sainte-Beuve, aux yeux d'Alfred, incarnait la curiosité d’aimer.

Et Vigny? Ici le sentiment apparaît un peu différent. Notre poète éprouvait pour l’auteur des poèmes anciens et modernes une admiration qui surprend au premier abord : rarement caractères ont semblé moins faits pour se comprendre. D'un côté, la jeunesse, beaucoup d’opti-

(189) Le ménage Hugo habitait alors 11, rue Notre-Dame-des- Champs; et Sainte-Beuve, resté leur voisin, avait ses pénates au 19 de la même rue.

(190) Les deux drames auxquels Vigny et Hugo mettaient alors la dernière main. Ce sont des questions de ce genre que nous trouverions certainement dans les lettres à Paul Foucher si Musset, en 1827, avait déjà fréquenté au Cénacle.

(91) Ce petit poème : c’est Mardoche.

(192) Lettre écrite du Mans, où Musset s’est réfugié, pour quelques semaines, en septembre 1829, et publiée par M. Séché. (Correspondance d'Alfred de Musset, p. 20.)

-misme, une pétulance parfois bruyante (193); de l’autre, un pessimisme que les années affirment, de la dignité, de la réserve. Autant de barrières. Elles tombèrent, pourtant, les billets échangés le prouvent; et cela pour plusieurs raisons. D'abord, l’œuvre entreprise par Vigny, à partir de 1828, passionne Musset; orientée vers le théâtre, elle va chercher son inspiration auprès de Shakespeare (194). Et ce culte commun qui anime les deux poètes, voilà le premier lien entre eux. « Si vous vouliez me faire bien plaisir », écrivait Alfred au temps des représentations d’Othello, « si vous aviez le temps de penser à moi qui vous suis si dévoué, si vous vouliez enfin que je me dise en même temps votre très obligé, vous m’enverriez, par le porteur, un balcon pour Desdemone » (195). Rien dans ces lignes ne rappelle la familiarité de tout à l’heure : des formules d’'humilité dont Musset n’abusera jamais, un ton qui sent l’homme du monde et qui devait plaire à un grand seigneur. On dirait d’un profane s'adressant à un artiste (196). Nul hommage ne devait toucher Vigny plus délicatement; c’étaient des manières auxquelles les jeunes du Cénacle ne l’avaient pas habitué (197). Elles devaient donc lui révéler chez l’adolescent une finesse de goût qu’il n’avait pas d’abord soupçonnée. Et Alfred, de son côté, laissait parler sa nature ardente; il mêlait bientôt à la déférence primitive quelque chose de plus affectueux. La même année, invitant Vigny à venir écouter la première lecture des Contes d'Espagne, il lui écrira un billet qui débute sur le ton du grand siècle et va sans cesse s’attendrissant :

Mon cher Monsieur,

Puis-je espérer que vous voudrez bien venir entendre ces malheureux poèmes que je me propose de lire? Vous y trouverez

(193) Et peu faite pour attirer à Musset la sympathie de Vigny. Celui-ci n’avait-il pas dit, un jour, en écoutant notre poète : « C’est un -écervelé que ce jeune homme »?

(194) Certes, Dumas et Hugo se recommandent, eux aussi, de Shakespeare. Mais, tout en lui empruntant la pluralité de ses décors, la diversité -de son accent, ils entendent faire œuvre originale dans la voie qu’il a frayée. En quoi ils se trouvent d’accord avec Stendhal ou avec Mérimée. (Cf. le Théâtre de Clara Gazul, paru en 1826.) Vigny, au contraire, comme Emile Deschamps (Préface des Etudes françaises et étrangères) croit nécessaire de familiariser d’abord le public français avec le drame, en lui présentant, adaptés à ses goûts, de grands modèles shakespeariens. De la sorte, à bien réfléchir, il n’y a, parmi nos romantiques, que Vigny .et Musset qui soient allés directement à Shakespeare, et qui aient essayé de l’adapter à la mentalité française.

(195) Billet daté du 20 octobre 1829 (la première d’Othello eut lieu le 24).

(196) Or, à cette époque, Alfred de Musset a déjà pris rang parmi les poète du Cénacle. On commence à imprimer ses Contes d'Espagne et d'Italie.

(197) C'était à Victor Hugo que les jeunes romantiques réservaient «es manifestations d’attachement respectueux.

de nos amis et vous nous ferez grand plaisir. Je ne puis que vous renvoyer l’exhortation que vous m’avez envoyée, adressée pour Othello : « Venez, brave cœur! », non qu’il s'agisse d’un danger, mais il ne s’agit pas moins d’un secours; et c’est surtout le vôtre que j'invoque, car vous êtes mon père in litteris.

Alfred de MussEer (198).

Son « père in litteris! » Sans doute, en s’exprimant ainsi, Musset pense-t-il au poème de Dolorida, écrit et publié quelques années auparavant (199). Lien très vague, au reste. En tirer une filiation serait fort exagéré; et le débutant doit. le comprendre lui-même, lorsqu'il relit Mardoche. Pourtant la formule qu’il emploie n’est pas de simple politesse; on le sent tout de suite. Mais l’hommage qu’elle contient s’adresse à l’homme, plus encore qu’à l'écrivain. Vigny, en effet, apparaît à Musset comme un modèle, et d’abord par son attitude : faire œuvre de sincérité, en écoutant seulement l'inspiration; livrer ses poèmes au public, sans recourir à la réclame; ne pas chercher, en écrivant, à se faire une clientèle (200); une fois le livre publié, l’abandonner aux critiques avec l'indifférence du gentilhomme : voilà ce qui lui plaît dans la manière de Vigny. Les Contes d'Espagne l’attestent : leur préface, en quelques lignes, manifeste beaucoup d'indépendance vis-à-vis de la critique (201); les poèmes. qui les composent marquent à l’endroit du public une grande liberté (202); enfin, le jeune poète s’efforce d’en parler le moins possible après leur publication, et de les oublier, dirait-on. Se conduire en grand seigneur, tel est l’idéal qu’il se. propose; et c’est cette attitude qui le séduit chez son modèle. Autre chose encore : déjà la hauteur de Vigny recouvre bien des déceptions, bien des inquiétudes (203). Cette souf-france d’aimer qui, plus tard, devait paraître si belle à Alfred, qui sait s’il ne s'incline pas déjà devant elle, quand il salue:

(198) Lettre publiée par M° Martellet, dans son livre Alfred de: Musset intime et datée : 17 décembre 1829. Il s’agit de la première lecture des Contes d’Espagne et d'Italie. La soirée à laquelle, dans ce billet, Alfred: de Musset convie son aîné fut donnée chez M. de Musset père.

(198$) Ce poème, Dolorida, parut en octobre 1823 dans la Muse Fran-çaise (quatrième livraison).

(200) Et l’on peut tenir pour certain que pareille attitude plaisait. beaucoup plus à Musset que celle de Victor Hugo, distribuant avec Adèle les convocations aux jeunes romantiques, avant la première d’Hernani..

. (201) Musset y écrivait, en effet : « La mpédanterie a exercé de: grands ravages. La sévère et impartiale critique est celle du temps. Elleseule À voix délibérative, et ne repousse jamais un siècle pour en éleverun autre. »

(202) Le goût de choquer le lecteur bourgeois, — qui s’apercevaitparfois déjà dans les premiers essais du poète, — s’étale librement dans les Contes d'Espagne et d'Italie.

(203) Pour n’en citer qu’une preuve, c’est en 1828 qu’Alfred de Vignydonne sa démission d’officier,

l’auteur d’Othello? Mieux que bien d’autres,.il connaissait la vie privée de Vigny; ses lettres le prouvent; toutefois l’attrait de l’amoureux apparaît ici moins évident que la séduction du poète gentilhomme.

Il en va tout autrement pour Ulric Guttinguer, le troisième ami rencontré par Musset au Cénacle. Aucune raison d'ordre intellectuel n’expliquait ce choix : certes, Guttinguer rimait assez facilement, ïil écrivait avec une certaine aisance; même il arrivait que sa plume rencontrât un vers bien frappé, parfois aussi, en prose, une page bien venue (204). Mais il manquait de talent réel. On le vit bien à propos de son Arthur (205). Il tenait là un des plus beaux sujets : l’histoire d’un homme dont la jeunesse ne fut qu’amour, que la grâce ensuite a touché, par la plus naïve des conversions; enfin que le souvenir des aventures passées vient parfois troubler au sein de son existence assagie. Les faits lui procuraient des scènes « introuvables » (206); la réalité lui mettait dans les mains, des lettres toutes chaudes encore et lui permettait ce lyrisme vécu, dont l’époque était friande. Tous ces matériaux furent gaspillés. En somme, un écrivain de troisième ordre. Au Cénacle, il faisait figure de sympathisant, comme l’on dirait aujourd’hui : il venait irrégulièrement, au hasard de ses voyages; car il ne se plaisait que dans sa forêt normande (207). Donc, un provincial en face de Musset si exclusivement parisien. Avec cela, il était déjà d’un certain âge. Aux yeux d’Alfred, ses quarante-quatre ans, en dépit de l'énergie qu’il déployait à se défendre, devaient le faire passer pour un vieillard. Comment comprendre alors la sympathie qui poussa notre poète vers ce comparse vieilli? Sans doute la plupart des romantiques aimaient Guttinguer pour son dévouement;

(204) M. l’abhé Brémond en a cité quelques-unes dans son ouvrage sur Guttinguer : Le roman et l’histoire d’une conversion (Paris, Plon, 1925).

(205) Cet Arthur parut en 1836. L’aventure qu’il raconte datait de 1829. C’est dire qu’à l’époque où Musset connut Guttinguer, celui-ci était déjà tout absorbé par son autobiographie.

(206) Je pense notamment à deux d’entre elles : la dernière entrevue de l’amant et de sa maîtresse devenue indifférente, dans la chapelle d’un couvent de Paris (dans le quartier Picpus), où elle s’était réfugiée pour lui échapper; et la rencontre, en pleine campagne, entre Valence et Avignon, sur les bords du Rhône, de ce vieillard inconnu qui calme le désespéré, à l’ombre des oliviers, et disparaît à jamais, lui laissant l’Imitation entre les mains.

(207) Normand d’origine, il partageait son temps entre Rouen et ses ropriétés, notamment sa forêt de Saint-Gatien-les-Bois, près d’Honfleur. Êt il les aimait au point que, plus tard, lorsque Tattet voulut, — jeune marié, — lui louer le « Chalet », où il aimait traiter les romantiques, il ne put se résoudre à conclure l’affaire. Aussi bien, les grands arbres lui rappelaient un cher souvenir : celui de sa première femme.

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