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aux jours de grande bataille (208), on le voyait arriver du fond de sa province; à tout moment, son cœur et son toit se faisaient hospitaliers (209); son amitié était fidèle. Tant de bonté justifie les sympathies qui l’entouraient. Pourtant celle de Musset s’explique autrement. Notre poète l’a dit lui-même en trois strophes qui datent de 1829 :
Ulric, nul œil des mers n’a mesuré l’abime..
Ainsi nul œil, Ulric, n’a pénétré Îles ondes
De tes douleurs sans borne, ange du ciel tombé.
Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes, Quand le soir, près de moi, tu vas triste et courbé.
C’est ce passé don juanesque qui vaut à Guttinguer l’affection de Musset, comme la curiosité sympathique de Sainte-Beuve; attrait si puissant que nos deux Parisiens vont rejoindre leur ami au fond de sa Normandie. Là, probablement sous les arbres de Saint-Gatien, Musset l’a connu « triste et courbé ». Pas toujours, dit l’histoire, Au cours de leurs promenades, il arrivait que la gaîté reprit ses droits. On oubliait alors la « passion martyre » (210). Le secret de leur intimité n’en reste pas moins celui que Musset nous livre, quand il décrit son ami et lui-même, marchant côte à côte
Toi si plein, front pâli sous des baisers de femmes, Moi si jeune, enviant ta blessure et tes maux (211).
Guttinguer, comme Vigny, lui parut un modèle. M. l’abbé Brémond l’a bien senti : « Il a été pour ses amis », écrit-il (212), « mais surtout peut-être pour Musset et pour Sainte-Beuve, le romantisme fait homme; une créature ravagée et fatale; notre Byron. Plus tard, apaisé et converti, bien que toujours jeune (213), il sera comme un autre Nodier, mais il s’est montré d’abord sous le signe auguste et pathétique : l’homme qui avait failli mourir, qui mourrait
(208) Par exemple, il vint appuyer ses amis lors de la bataille d’Hernani. Même, il se déplaçait dans des circonstances moins graves. Cest ainsi qu’il accourut pour assister à la première lecture des Contes d'Espagne, chez M. de Musset père, le 24 décembre 1829.
(209) Victor Hugo et sa femme, le ménage Nodier et Marie, Sainte- Beuve, Musset furent ainsi ses hôtes à divers moments.
(210) Le mot est de M. l’abbé Brémond (p. 4), il ajoute : « Il leur arrivait. de s’oublier comme deux fous. » Aussi bien Guttinguer et Musset avaient, en commun, des souvenirs assez frais. Ils s’étaient rencontrés chez Tattet, à différentes reprises, et les réunions intimes de la
rue Grange-aux-Belles mn’étaient pas, à l'ordinaire, consacrées à la mélancolie.
(211) Ce sont là les deux derniers vers des strophes déjà citées. (212) (Cf. le Roman et l'Histoire d’une Conversion (p. 2).
(213) Jeune à la fois d’extérieur et de caractère, car en dépit de ses
souffrances, Guttinguer n’avait pas complètement perdu le goût: des intrigues et des idylles.
peut-être d’amour ». Un Byron, soit; mais un Byron vivant, donnant lui-même ses leçons, de quelle voix frémissante encore (214). Musset reçut, de lui, une manière d’enseignement sentimental. Sans doute, il arrivait que l’adolescent racontât ses rêves, ou les intrigues qu’il nouait alors (215). Mais plus souvent, il écoutait : conseils, souvenirs, confidences. L’eût-il voulu, Guttinguer ne pouvait pas se taire. Ses lettres .à Sainte-Beuve revenaient sans cesse au même sujet douloureux; il employait ses journées de solitude à classer des lettres, à noter des images qui le hantaient. Evidemment, sa conversation ne pouvait l’entraîner loin de ces préoccupations. Par elle, Musset apprit deux choses qu’il ne devait plus oublier : d’abord les joies du Don Juanisme. Car Guttinguer ne pouvait manquer d'évoquer les heures ensoleillées; il déployait la liste de ses conquêtes! M. l’abbé Brémond n’en cite que trois; mais ca n’est qu’un choix très rigoureux parmi beaucoup de passades (216). Il y avait bien de quoi faire rêver Chérubin. L’amour se montrait à lui avec toutes ses nuances, tantôt jeune et frais, tantôt passionné, mais presque bourgeois encore (217), tantôt enfin romantique et déchaîné (218). Puis, deuxième leçon, le jeune poète devinait ce qu’est la souffrance d’amour : les tortures de la jalousie; les efforts vains, pour prolonger un sentiment, mort au cœur de l’autre; la hantise d’une même vision, vous poursuivant toujours. La voix de Guttinguer confiait à ses dix-neuf ans tous ces secrets dans la forêt attentive; et une sorte de respect s’emparait du disciple. Pareille souffrance lui semblait belle, parce qu’il y voyait la rançon d’une vie riche d’émotions, et, en dépit de tout,
(214) La trahison de Rosalie, — qui bouleverse ainsi Guttinguer, — date à peine de quelques mois : elle est survenue au début de 1829.
(215) Ne l’oublions pas, c’est en 1829 aussi ou, au plus tôt, dans des derniers mois de 1828, qu’Alfred a rencontré et connu les deux femmes dont nous parle son frère (Biographie, pp. 84-85) : M"° de Groselliez et M" de la Carte. Aussi bien Guttinguer lui-même l’a dit en quelques vers (écrits en 1843) :
L'enfant de ce siècle sublime A moi venait se confesser;
Sur le sentimental abîme
J’ai pu l’entendre et l’embrasser.
(216) M. l’abbé Brémond n’a, en effet, retenu, dans la vie sentimentale de Guttinguer, que des aventures capitales, celles sans lesquelles on ne pouvait bien comprendre le cœur inquiet d'Arthur. Mais Musset devait être plus au courant; sans quoi, lui qui, déjà, s’égarait dans deux intrigues amoureuses, il n’eut point décrit son guide par ces mots :
Front pâli sous des baisers de femmes.
(217) Je pense à l’aventure d’Octavie, entre l’idylle avec Virginie et la passion pour Rosalie.
(218) Elle avait, en effet, fait scandale dans toute la ville de Rouen, tant les deux amants se souciaient peu de la prudence.
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une facon d’aimer encore. Sans doute, quand il s'agissait des aventures d'Alfred, Ulric donnait les conseils les plus sages; il invoquait son cas; on le suivait avec passion, mais au rebours de ses intentions. Plus tard, il aura beau prêcher la prudence, Musset lui répondra de la façon la plus verte (219); il rompra même, sans fracas; c'était l’autre Guttinguer qui l’intéressait. Enseignement, où l'exemple annihile le sermon. Alfred sait maintenant que l’on peut vivre le rêve de son adolescence; il entrevoit l’amour comme un mélange de joies et de souffrances. Ces trois termes, il ne les séparera plus; et de là date, chez lui, cette idée que l’on ne peut aimer sans torturer l’être cher ou sans être torturé par lui.
Sous toutes ces influences, une évolution se dessine chez Musset. Elle se trahit dans le regard, qui prend plus d’assurance; dans l’attitude générale, plus agressive; dans ses habitudes aussi : moins de goût pour la danse, plus d’intrépidité en face des femmes, des absences parfois qui le retiennent loin du Cénacle, soit qu’il commence de se rendre chez Alfred Tattet (220), soit qu’il aïlle rêver sous les fenêtres de sa première maîtresse. L’intrigue entre eux s’est nouée voici quelques mois (221). Mais rien qu’à rapprocher ces transformations, on en fausse la portée; elles passaient inaperçues (222). Quand, d'ici quelques mois, il lira devant ses amis du Cénacle les Contes d’Espagne, ce qui frappera Dumas, c’est encore son extrême jeunesse
(219) M. Séché a publié (Alfred de Musset, tome I°', chap. IV) une de ces réponses en vers de Musset aux sermons de Guttinguer. Le poète y paraît fort satisfait de la vie qu’il mène :
Et nous rions et nous trinquons
Au fond des bois sur la bruyère.
Il ne fait pas le moindre doute que : « Dieu nous excusera », comme il dit. Il se raille même de la conversion d’Arthur :
C’est un grand tort que la jeunesse, Nous ile savons. Que voulez-vous?
Puisque chaque Âge a sa faiblesse, Dites quelques Ave pour nous.
Il arrivait même parfois que le ton fût plus brutal encore. Ainsi, dans
une strophe de 1838, qui ne fut d’ailleurs pas publiée — on comprend pourquoi sitôt qu’on l’a lue.
(220) La liaison amicale de Musset et de Tattet, qui devait durer
autant qu’eux, et tenir tant de place dans la vie du poète, commença, ‘en effet, en 1829.
. (221) Il s’agit de cette femme que le biographe ne nomme pas, mais décrit comme « une personne de beaucoup d’esprit, excellente musicienne, railleuse, coquette et atteinte d’une maladie de poitrine incurable » (p. 84); ele habitait la campagne, nous dit-il, au delà de la plaine
Saint-Denis, était mariée et faisait jouer au jeune poète le rôle de Fortunio.
(222) Les hommes du Cénacle, en fait, ne les remarquèrent point.
d'aspect (223), tout comme en 1827; quand on voudra tracer de lui un portrait, on retrouvera les mêmes mots qu’autrefois. Non que l’on s’aveugle : cette évolution est rèstée longtemps tout intérieure. Il eut fallu descendre en lui, pour mesurer le chemin parcouru. Alors la transformation fût apparue flagrante. A la veille des Contes d’Espagne, toutes les espérances de 1827 se sont précisées. Alfred sait qu’il a du talent et que son talent l’appelle vers la poésie; en quelques mois, il a réussi à sentir l’instrument bien dans sa main, il a pris l’habitude de jouer sur lui les thèmes favoris du romantisme. Mais la confiance qui l’anime n'est que le moindre gain de ces années silencieuses. Il a défini son idéal poétique et son idéal de vie; voilà l'essentiel. La poésie, à ses yeux, c’est la transcription, avant tout sincère, sous la dictée de l’inspiration, des impressions et des sentiments que l’on vit (224); elle est lyrisme au premier chef, Iÿyrisme d’autant plus admirable que le sentiment agite l’être plus totalement. Et quel autre sentiment pourrait rivaliser avec l’amour? C’est déjà la conception que Musset résumera plus tard :
Langue que pour l’amour inventa le génie (225).
Mais la poésie, ainsi comprise, exige une sensibilité exaspérée, une vie amoureuse spécialement riche. L’on en arrive vite alors à cette conclusion : les règles de morale auxquelles le commun des hommes doit se soumettre, ne sauraient s'appliquer au poète. Lui, n’a qu’un devoir : multiplier ses émotions pour enrichir ses poèmes. Il lui faut vivre une sorte de poème amoureux, fût-ce dans la douleur des trahisons, comme Guttinguer; enfin, adopter, en face de ses vers, cette indifférence du gentilhomme qui donne à Vigny tant de prestige (226). Il ne s’agit plus ici d’idées en l'air, mais d’une manière de credo que Musset s’est constitué, pendant son passage au Cénacle. Rien ne l’en détachera plus. Vie et génie, amour, souffrance et joie, tout doit se pénétrer
(223) Cf. dans les Mémoires de Dumas (tome II, pp. 278 et suivantes). Ce portrait « un jeune homme de taille ordinaire, mince, blond, avec des moustaches naïssantes, de longs cheveux bouclés rejetés en touffe d’un côté de la tête, un habit vert très serré à dla taille, un pantalon de couleur claire... »
(224) S’il en fallait donner une preuve, que l’on songe aux vers que, un peu plus tard (en 1832), Musset adressera : « À mon ami Edouard Bocher », un des compagnons qu’il fréquentait déjà en 1829 :
Ah! frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie. C’est là qu’est la pitié, la souffrance et l’amour.
(225) Ce vers, que Musset devait reprendre en 1835 dans son poème de Lucie, se trouve dans Île Saule, écrit dès 1830.
(226) Ainsi, les divers guides rencontrés par Musset au Cénacle s’entendent et collaborent pour lui donner son idéal de vie.
chez le poète, sorte de Don Juan (227) sincère. Le Cénacle a donc marqué de son empreinte le cœur d’Alfred autant que son talent. Il lui a donné ses deux modèles : Byron et Don Juan; deux aspects du même homme-poète. Voilà l’action essentielle exercée sur Musset par les hommes du Cénacle. Ils ont renforcé certains de ses goûts primitifs (228); par là même, ils ont annihilé tout ce qui, conseils familiaux, ou tendances profondes, faisait contrepoids. Car il a beau aspirer à jouer les Don Juan, la nature ne l’a pas taillé pour soutenir un pareil rôle (229). Il y a désaccord entre la vie dont son romantisme rêve, et les moyens dont il dispose. L'idéal qu'il se choisit apparaît alors gros de toutes les déceptions à venir. Mais la souffrance n’a plus rien qui le fasse reculer; il serait plutôt porté à lui lancer quelque défi. Dès lors, confiant dans son étoile et dans son talent, enfiévré par les ivresses du premier amour (230), il se lance dans cette aventure qui sera son œuvre et sa vie; voici que retentit la fanfare des Contes d'Espagne.
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(227) Qui sera longtemps le modèle ; il suffit, pour s’en rendre compte, de relire l’admirable portrait de « Don Juan » dans le poème de Namouna (décembre 1832).
(228) Ceux que révélaient déjà es lettres à Paul Foucher : haïne des contraintes, des dogmes, de la bourgeoisie, vocation littéraire, aspirations amoureuses, pour n’en citer que quelques-uns.
(229) À ce point de vue, la différence éclate qui séparait Musset de Byron. Celui-ci : volontaire, égoïste, maître de lui-même, orgueilleux au sens fort et énergique du mot, disposant, en outre, d’une fortune considérable, pouvait sans peine multiplier les passades et les conquêtes. Tout l’y portait. Mais non pas Musset.
(230) On pourrait même dire des premières amours. Car, avant les Contes d’Espagne, Musset a déjà connu deux aventures. Ce fut d’abord, en 1828, et peut-être pendant les premiers temps de 1829, l’idylle qui lPentraînait dans la plaine Saint-Denis, près de sa première maîtresse; ensuite, lorsqu'il se fût aperçu que cette Jacqueline d’avant la lettre avait son Claravaroche, « une autre femme qui le guettait », dit le biographe (p. 85) « s’empressa de le consoler. Un matin, je remarquai qu’il portait des éperons, le chapeau fort penché sur l’oreille droite, avec une énorme touffe de cheveux du côté gauche, et je compris à ces airs cavaliers que l’amour-propre était sauf ».