L’ACTION DU CÉNACLE SUR LES PREMIERS ESSAIS DU POÈTE
Musset, un temps, n’en demanda pas davantage. Pourtant d’autres aspirations ne tardèrent pas à l’agiter : en sa présence, chez Hugo ou chez Nodier, des apprentis lisaient leurs vers; et lui s’interrogeait : pourquoi pas moi? — En effet. — Les ambitions vagues de 1827 commencèrent alors à se préciser; et il se mit à rimer avec ardeur. — De cette époque de tàtonnements, on a retrouvé quelques pièces (94); une partie de ce qu’il composa. Une preuve : la Prétresse de Diane ne comptait pas moins de cent vers (95), nous n’en connaissons qu’une dizaine. Encore nous sont-ils parvenus sans l’aveu du poète, — comme la plupart de ces œuvres de jeunesse. Seuls : la Ballade du Réve, le poème à Madame B.…., les strophes sur Venise et les stances qui évoquent les monastères furent publiés de son vivant (96).
(93) Si bien que Lamartine, en 1840, verra encore dans Musset un « enfant aux blonds cheveux »? (Troisièmes Méditations, Réponse à la « Lettre » de Musset.)
(94) De cette époque datent : les Ballades de la Nuit, du Réve, la Prétresse de Diane, Venise, les Stances, l’Anglais mangeur d’opium et Agnès de Guadarra. k
(95) C’est Paul de Musset qui nous l’apprend : « Ce morceau... n’avait pas moins de cent vers », écrit-il. (Biographie, chap. IV.) Il nous en reste sept aujourd’hui. (Biographie, p. 77.)
(96) Dans des conditions différentes d’ailleurs. Le Réve parut dans les colonnes du Provincial de Dijon (31 août 1828), grâce à l’entremise de Paul Foucher qui connaissait l’un des rédacteurs de ce journal. Les trois autres poèmes — qui portent la date : 1828 — furent publiés parmi les Contes d’Espagne et d'Italie.
__ Le reste : l’Elégie, la Ballade de la Nuit (97), Agnès de Guadarra (98), qui veut les connaître doit aller les chercher dans le volume précieux des Œuvres Complémenaires. — Il s’agit donc d'essais, qu'il faut consulter comme des brouillons, en leur demandant seulement des confidences sur l’état d’esprit, l’inspiration, les maîtres du poète qui mène là son apprentissage. — Or, ils révèlent d’abord l'embarras de débutant où se débat leur auteur. Il veut écrire; mais quoi? Il hésite; et, naturellement, tâte un peu de tous les genres. — Tantôt il se lance dans la poésie lyrique, tantôt dans la poésie dramatique (99); il arrive même qu’il s’aventure dans la prose (100). Autant de pointes qu’il pousse à la recherche du premier chefd'œuvre. De cette chasse, il revient les mains vides quasi toutes les fois; mais, à la moindre occasion, il repart. Car, déjà, il a besoin, pour écrire, d’une occasion. Il en sera ainsi sa vie durant (101) : l'inspiration, chez lui, naît toujours d’une émotion, et qui doit s’exprimer aussitôt (102). Seulement, les émotions qui lui inspireront ses plus beaux poèmes
plaisirs de l’amour et de la conquête, tortures de la trahison, sa jeunesse les ignore encore. — Aussi, les essais de 1828 sont-ils tous l’écho du livre qu’il vient de lire, ou des discussions qu'il vient d’entendre. Lie-t-il connaissance avec André Chénier; révélation, enthousiasme; quelques heures suffisent (103) : la Prétresse de Diane est écrite. Un autre
(97) Cette Ballade de la Nuit, dont la date exacte reste incertaine, a été publiée par M. Allem. (Œuvres Complémentaires.)
(98) Sur cet ouvrage, dont il ne nous reste presque rien, cf., d’une part, le résumé de Paul de Musset, émaillé de quelques citations (Biographie, pp. 79-80), et, d’autre part, les deux fragments publiés par M. Allem (Minerve française du 1° décembre 1919 : « Sur quelques pages inédites d’Alfred de Musset »). Il s’agit d’un début de conte et d’une ballade.
(99) Avec Agnès de Guadarra, dont le genre exact ne semble pas bien défini, le biographe affirme (p. 79) qu’Alfred composa « un petit drame romantique qu’il a, plus tard, condamné au feu ». Mais le premier des deux fragments publiés par M. Allem annonce plutôt un conte en vers.
(100) Aïnsi, lorsqu’il traduit le Mangeur d’opium, de Quincey.
(101) Je n’en veux pour preuve que ce passage d’une lettre « à la marraine », écrite en 1842 : « Ecrivez-moi reproches sur reproches de ma paresse. Voilà une drôle de proposition. Ayez, je vous prie, le courage de l’accepter. Je veux répondre à votre lettre par des vers (without any name, bien entendu); mais j’ai besoin d’un coup de raquette qui m'envoie le volant, et il n’y a que vous qui puissiez le donner. Il faut que je parle en conscience pour parler, et je ne saurais supposer. » (Cf. Séché, Correspondance, pp. 188-189.) ?
(102) Sans quoi elle se guinde. Ainsi les vers sur la mort du Duc d'Orléans, publiés en juillet 1843, le jour anniversaire de l'accident survenu au Prince. Musset avait été bouleversé par l’événement. A peine s’en douterait-on en lisant son poème. Pourquoi? Il a fait attendre la muse; rien de plus.
(103) « Ce morceau », dit le biographe (p. 78), « fut achevé en deux jours, ou plutôt en deux promenades. »
jour, « le lendemain d’une conférence littéraire, dans laquelle on avait sans doute récité beaucoup de ballades » (104), il se met à l’œuvre : c’est Agnès de Guadarra. Mais, ces enthousiasmes intellectuels ne peuvent pas communiquer aux poésies qui naissent d’eux, les vibrations qu’auront plus tard les sanglots d’amour. De là vient que ces œuvres de la dixhuitième année sont les plus froides que Musset ait écrites. Son cœur n’y est pas intéressé : Ballades de la Nuit, du Rêve, la Prétresse de Diane, le Mangeur d’opium, Agnès de Guadarra (105), ce sont des caprices de l’imagination, inspirés par quelques auteurs à la mode. Voilà leur second caractère.
Le troisième, c’est leur romantisme sans reproche. Tout ici dit l’influence du Cénacle. Quand nous lisons, par exemple (106) :
Que j'aime à voir, près de l’austère Monastère,
Au seuil du baron feudataire,
La croix blanche et le bénitier!.…
Oh! que j'aime, aux voûtes gothiques Des portiques,
Les vieux saints de pierre athlétiques
Priant tout bas pour les vivants,
comment ne reconnaîtrions-nous pas, dans ces vers, le Moyen Age des ballades de Victor Hugo? (107) Comment, encore, le nom de Chénier ne surgirait-il pas lorsqu'on lit la Prêtresse de Diane? :
Il vint sous les figuiers une vierge d’Athènes Douce et blanche, puiser l’eau pure des fontaines, De marbre pour les bras, d’ébène pour les yeux. Son père est Noémon de Crète, aimé des Dieux (108).
Ce n’est pas hasard, si les deux guides, que Musset se choisit
ainsi comptent au nombre de ceux que le Cénacle révérait. L'influence de l’Ecole se trahit à mille signes. C’est elle
qui impose à Musset le décor de ses poèmes : ici le clair
(104) C’est encore Paul de Musset qui s’exprime ainsi (p. 79); et le fait n’a rien d’invraisemblable. La ballade était fort à la mode au
Cénacle; Victor Hugo n’avait-il pas publié les siennes deux ans seule-
ment auparavant, en 1826?
(105) Mis à part le poème à M"° B.., douze alexandrins où semble passer le souvenir d’une aventure personnelle. Encore la forme ÿ reste-t-elle très apprise : « Tes ris sont maintenant et tes pleurs superflus » dit le poète à la cruelle; et une comparaison domine toute l'inspiration.
(106) Dans les Stances.
(107) Publiées en 1826.
(108) Ce sont les quatre premiers vers qui nous restent de l’Elégie. Les trois autres, également cités par Paul de Musset (Biographie, p. 71) donnent la même impression.
de lune des nuits de Walpurgis (109); là l’atmosphère du Moyen Age avec son accompagnement de chevalerie, de moutiers et de cathédrales (110); ailleurs, enfin, des cadres exotiques : l'Espagne et Venise, déjà (111). Il y a, dans tout cela, une vague recherche de cette couleur locale, dont Victor Hugo venait de proclamer la nécessité, dans la préface de Cromwell. Et Musset, qui plus tard s’en gaussera (112), s’y efforce de son mieux. — Sans grand succès; il y a beaucoup: de gaucherie dans les tableaux qu’il dessine. N’avait-il pas d’abord écrit :
A Venise la Rouge,
Pas un cheval qui bouge (113).
C’est que les reconstitutions d'histoire ne sont pas son affaire. Il n’aime point passer des heures à feuilleter des documents (114). L’effort qu’il fait pour obéir aux suggestions de ses amis n’en établit que mieux sa docilité.
Les sujets choisis fleurent, eux aussi, le romantisme. — C’est d’abord le scénario d’Agnès de Guadarra, — tel que Paul de Musset l’a raconté. L'action se passe en Espagne, au Moyen Age. — A la fenêtre de son château, une jeune fille chante une complainte. Famille de haute noblesse, fortune,
beauté, tout semble la destiner au bonheur. Mais une fatalité rôde autour d’elle.
Une main dans sa main, deux fois s'était glacée, Et vierge, elle était veuve, en deuil de deux époux (115).
Traduisons : à deux reprises, on l’a fiancée, — et les deux élus sont morts avant le mariage. Son père, « le vieux Sanchez de Guadarra », vient proposer à la jouvencelle sune® -troisième”tentative®# elle MSinquiete Ærçar le nouveau fiancé lui plaît (116); c’est Don Carlos. En lui
(109) Notamment dans les Ballades de la Nuit et du Rêve. (110) Ainsi dans Agnès de Guadarra, dans les Stances. (111) L'Espagne, c’est Agnès de Guadarra qui nous y entraîne; quant
à Venise, il suffit de relire le poème qui porte son nom. Les deux décors des Contes d'Espagne se devinent ainsi dès les premiers essais.
(112) Dans Namouna (en décembre 1832).
# (113) (Cf. Poésies, I, p. 5, note : « Dans la première édition in-8, on lit : pas un cheval qui bouge. L’auteur corrigea cette faute lorsque ses poésies furent réimprimées, en 1840. »
(114) Comme le voulait Hugo « Il faut quelque étude, quelque labeur pour en venir là; tant mieux. » (Préface de Cromwell, p. 49.)
415) Le poête expliquait ensuite de quelle mort les deux fiancés avaient péri.
« L’un tout jeune », avant d’arriver à l’autel
. Tomba sur le front sans dire une prière.
« L'autre grand et hardi »
Mourut tout debout dans son armure d’or.
(Cf. Minerve Française du 1° décembre 1919.)
(116) « Il vit rougir Agnès », dit le poète, après que le père a prononcé le nom et fait l’éloge de Carlos.
s’incarnent toutes les séductions : noblesse, chevalerie sans reproche, courage, stature agréable, armures merveilleuses; voilà la vertu. En face, le vice, — c’est-à-dire un moine, qui, par la plus heureuse rencontre, s'appelle Don Juan (117) : sensuel, en dépit de sa bure, jaloux, capable des pires crimes, hypocrite au surplus; on croirait un premier crayon de Claude Frollo (118). Que ces deux hommes soient frères, voilà le régal. Le poète les dresse l’un contre Pautre (119). Don Juan apprend à son frère : qu’il aime Agnès d’un amour invincible et qu’il a empoisonné les deux fiancés antérieurs. Après quoi, il donne le choix à Don Carlos : s’effacer ou se battre. Le duel s’engage, plus émouvant d’être familial, et de nous montrer un homme d'église ferraillant (120). Comme de juste le bon droit, l’expérience des armes succombent. Alors, Don Juan se suicide sur le corps étendu : deux cadavres. Découragée par cette troisième mésaventure, Agnès s’enfuit au fond d’un couvent. En somme, une intrigue sanglante et des personnages tout d’une pièce. Si l’on pense que l’auteur a déjà l’habitude de l’analyse psychologique; qu’il inventera Fantasio, Perdican, et, dans moins de deux ans, le prince d’Eysenach, comment nierait-on l’action exercée sur lui par le Cénacle?
Elle se trahit encore au ton de ces premiers poèmes Musset qui, l’an dernier, dans ses Lettres ne pouvait aller jusqu’au bout de ses plus véhémentes tirades, le voici qui se guinde. Manque de métier, dira-t-on. Peut-être. Mais aussi, on répète sans cesse, autour de lui, que la poésie est chose sérieuse, l'inspiration chose sacrée. Le résultat? Nulle fantaisie dans ses premiers essais. Quand parfois l'ironie passe, elle prend un accent appuyé; ainsi le vieux Sanchez exprimant son mépris des clercs
Homme portant un casque en vaut deux à chapeaux, Quatre portant bonnets, douze portant perruque Et vingt-quatre portant tonsure sur la nuque (121).
(117) Dans les Marrons du Feu, nous retrouverons un mélange aussi bizarre; c’est l’abbé « Annibal Desiderio ». Musset se plaît donc à nous peindre les gens d’église comme de sinistres paillards.
(118) Notre-Dame de Paris ne parut qu’au début de l’année 1831.
(119) Pour toute cette fin d’intrigue, les documents nous manquent, le poète ayant « plus tard condamné au feu » cette œuvre de jeunesse. Force nous est donc de nous fier à Paul de Musset. Nous pouvons le faire d'autant plus facilement que lui-même ne peut s’empêcher de sourire de cette aventure sanglante.
(120) « Comme ses prières étaient inutiles, le moine s’emparait d’une épée suspendue au mur, relevait la manche de son froc, se battait avec son rival et le tuait vertement, comme cela se pratiquait alors dans l’école romantique. » (Biographie, p. 80.)
(121) Ces vers sont extraits d’Agnès de Guadarra. Ils terminent le fragment donné par M. Maurice Allem (Minerve Française, loc. cit.).
Qui pourrait deviner ici l’allure désinvolte de demain? | À peine si les fragments de lyrisme pur ont une sonorité
un peu plus personnelle. L’inspiration qui les anime vient plus du Cénacle que du cœur du poète. Ainsi l’amour, l’objet de son culte intime, n’apparaît dans ses vers que par instants, tantôt voilé de mélancolie (122), tantôt plein d’entrain, comme dans Venise (123). — D’autres thèmes s'imposent plus souvent à la muse du débutant : évocations historiques ou même descriptions de paysage (124), — voilà le rare, chez le moins féru d’histoire et le moins descriptif des poètes contemporains. D'ailleurs, ce sont tableaux où ne vit aucun souvenir. Il s’agit de pays que Musset n’a jamais vus : les figuiers de la Grèce antique, le « golfe mouvant » de Venise, une « vallée désolée » où voisinent château-fort et monastère. Il se fait la main en reproduisant des toiles qu’il admire. Du coup, l'originalité manque, et la flamme. Aussi ne s’attarde-t-il pas à cet exercice. Le plus souvent, deux autres tendances l’entraînent, qui, elles, répondent, chez lui, à des penchants réels. L’une, c’est le goût de choquer le lecteur bourgeois (125); c’est elle qui lui inspire les rares vers où passe un peu de gaîté
Moines autour d’un cierge,
Le front sur le pavé
Lavé, Par décence, à la Vierge, Tenaient leurs gros péchés Cachés.
En somme, quelques touches sans plus. Mais il exploitera plus tard cette veine, et pareille inspiration n’était pas faite pour déplaire aux bousingots, ou à Gautier, par exemple. Ce qui devait les séduire davantage encore, c’est la seconde tendance : une inclination marquée pour le satanisme (126).
(122) Ainsi dans le Poème à M”"° B...
Quand je t’aimais, pour toi j’aurais donné ma vie : Mais c’est toi, de t’aimer, toi qui m'ôtas l’envie. (123) Ou encore dans certains passages de la ballade du Réve : Et que, l’aube venue, Troublant notre sommeil Vermeil, Sur ton épaule-nue Se trouve encor demain Ma main.
(Cf. M. Allem, Œuvres Complémentaires.) (124) Aïnsi les strophes sur Venise, ainsi encore les Stances. . (425) Cette tendance, pour sensible qu’elle soit, reste encore très atténuée dans ces premiers essais; elle n’éclatera vraiment que dans les Contes d’Espagne et d'Italie.
(126) Manifeste dans les Ballades et dans le Mangeur d’opium.
Que l’on se remémore certains contes des Jeune France (127), que l’on songe à Petrus Borel, à Philothée O’Neddy; une vague, venue du Nord, déferlait sur tous ces jeunes hommes. Musset, en 1828, se laisse rouler par elle. Lui faut-il travailler à quelque traduction de l’anglais, vite il choisit le Mangeur d’opium, de Quincey (128) : vice, déformation maladive, visions où le réel et l’imaginaire se confondent, — cela le séduit. Ses ballades aussi font passer sous nos yeux d’étranges rêves où dansent des squelettes. C’est là le thème favori de ses dix-huit ans; une sorte de satanisme, embrumé de réverie
germanique, et avec cela réaliste autant qu’il se peut. Paysage lunaire
Quand la lune blanche
S’accroche à la branche Pour voir
Si quelque feu rouge
Dans l'horizon bouge (129) Le soir (130).
Personnages fantastiques
Fol qui dit un conte
Car minuit qui compte Le temps,
Passe avec le prince
Des Sabbats et grince Des dents (131).
Bruits effrayants
La corde nue et maigre,
Grelottant sous le froid Beffroi
Criait d’une voix aigre
Qu’on oublie au Couvent L’Avent (132).
Visions d’épouvante : ici un nain dont la bouche à chaque instant grandit : là, sa maîtresse qu’il croit voir mourir à
(127) Les Jeune France ne paraîtront que sensiblement plus tard (1833). Mais les souvenirs qu'y évoque Th. Gautier remontent à l’époque qui nous intéresse.
(128) Le volume, traduit avec quelque liberté, de Thomas Quincey (Confessions of an English opiumeater) parut chez Mame. Le titre prouve assez combien notre poète était étranger aux habitudes qu’il y décrit, à la suite de son modèle anglais.
(129) Les mêmes rimes se retrouvent dans le poème de Venise, écrit par Musset vers le même moment :
Dans Venise la Rouge Pas un bateau qui bouge.
(130) Ceci, dans la Ballade de La Nuit (première strophe).
(131) Ceci également dans la Ballade de La Nuit (troisième strophe).
(132) Cf. pour cette strophe, la Ballade du Rêve (première strophe).
ses côtés (133). Ailleurs, une ronde où s’enlacent cadavres de pendus et squelettes de noyés (134) :
Et les âmes feues Joignent leurs mains bleues Sans os (135).
Enfin, au bout de ces divagations, la mort apparaît
Otez-moi cette bouche Et ce baiser ‘de mort Qui mord (136).
Tendance qui, au rebours de la première, ira s’effaçant avec les années. Mais il en restera toujours des traces chez Musset : son admiration persistante pour Hoffmann le prouve. En 1828, le milieu du Cénacle ne pouvait que la renforcer (137). Ainsi, accentuant certains penchants de sa nature, inculquant en outre à sa jeunesse des goûts que la contagion rendait irrésistibles, les romantiques apportèrent à notre poète la matière de ses premiers vers. Son lyrisme le plus libre n’est souvent alors que l’écho de leurs leçons. Le temps seul, accusant certaines de ses sympathies (138) et effaçant les autres, fera pour lui le départ du primitif et de Pappris.
Quant à la forme dont il les revêt, il l’a prise à la même source : entretiens du Cénacle, œuvres chères à l’Ecole. — Car sa muse reste romantique jusque dans ses caprices. Faut-il en donner des preuves? Musset commence par composer une élégie; or, celles d'André Chénier faisaient alors fureur; Latouche en avait donné, quelques années auparavant, une édition qui se trouvait dans toutes les mains; en dépit de malentendus personnels (139), chacun,
(133) Dans la Ballade du Réve.
(134) Ceci dans la Ballade de La Nuit :
Tout pendu de grève, Tout récif mort soulève Son front.
Tous noyés des hâvres Pressent leurs cadavres En rond.
(35) Ibid. La Nuit (strophe 7).
(136) Ballade du Réve (strophe 20).
(137) Victor Hugo, dans la Préface de Cromwell, venait, lui aussi, de faire sa part au satanisme. Parlant du grotesque, il écrivait : « C’est lui qui sème à pleines mains dans l’air, dans l’eau, dans la terre. ces myriades d’êtres intermédiaires que nous retrouvons dans les traditions populaires du Moyen Age; c’est lui qui fait tourner dans l’ombre la ronde effrayante du sabbat » et il célébrait « Callot, le Michel-Ange burlesque » (pp. 19-20).
(138) Notamment le souci de décrire, la recherche de la couleur locale, pour ne citer que deux exemples.
(139) Intervenus entre Latouche et les poètes du Cénacle.
rue Notre-Dame-des-Champs, la connaissait à fond. — Avec Agnès de Guadarra, il ébauche ensuite un drame (140); et ce n’est un mystère pour personne qu’en 1828 tous les grands hommes du Cénacle rêvent de la scène; Hugo a publié hier son Cromwell et ïil travaille Marion de Lorme; Vigny passe le plus clair de son temps à relire Shakespeare, pour traduire l’un de ses drames qui serve de modèle au théâtre de l’avenir (141); Dumas, plus « prompt à l’imaginer », se documente sur le règne du dernier Valois; demain Othello, Henri III et sa Cour, Hernani seront mis en représentation (142). — Enfin, notre apprenti se plaît à composer des ballades. Comment ne remarquerait-on pas que le maître venait alors (143), lui aussi, de publier son recueil de ballades? — Tous les genres adoptés par le jeune poète lui ont été prescrits par ses compagnons. Ce n’est pas tout : il les utilise sans vain souci d'innovation ni d'originalité. Il suffit de relire les vers de la Préêtresse de Diane. Quand le biographe ne nous aurait point indiqué leur source (144), chacun devinerait qu’ils furent écrits sous l'influence de Chénier. — Les Ballades prouvent autant de docilité Nous en possédons trois. L’une, celle d’Agnès de Guadarra, est construite en strophes de quatre vers (deux plus longs, le premier et le troisième; deux très brefs, le second et le quatrième), tout comme la Chasse du Burgrave, de Victor Hugo. — La seule différence est dans le mètre, le chef du Cénacle faisant alterner des octosyllabes et des vers d’un seul pied (145), tandis que l’élève arrête son choix sur l’alexandrin et sur le vers de deux syllabes (146). Quant aux deux autres, elles sont réparties en strophes de six vers (le troisième et le
(140) Que ce drame n’ait jamais vu le jour, que Musset lui-même, avant de détruire son Agnès de Guadarra, se soit résolu à traiter son sujet comme un conte, peu importe. Cest ici l’intention que nous signalons. j
(141) De là son Ofhello (joué en 1829).
(142) Et joués, les deux premiers, en 1829, le troisième en 1830.
(43) En 1826.
(44) Cf. Biographie (p. 77) : « Il emporta... le petit volume d’André Chénier… Aïlfred ne résista pas à la tentation. Il composa une élégie.… »
(145) Daïgne protéger notre chasse, Châsse De Monseigneur Saint-Godefroi, Roi!
(146) Cf. la première strophe : Toi sous les oliviers qui viens chanter à l’heure De nuit, Vierge, tes chants sont doux, mais ton ange qui pleure S’enfuit.
sixième sensiblement plus courts que les quatre autres). L'une, sur ce rythme
Fol alors qui livre A la nuit son livre Savant, Son pied aux collines Et ses mandolines Au vent (147).
alterne quatre vers de cinq pieds et deux vers de deux; elle fait rimer entre eux, et en rimes masculines, les deux vers les plus brefs; elle achève tous les plus longs sur des rimes féminines qui se suivent. Dans l’autre :
Marquise, une merveille C’est de te voir valser, Passer, Courir comme une abeille Qui va cherchant les pleurs Des fleurs 148),
la strophe se compose de six vers de six pieds et de deux vers de deux pieds; et, si les vers plus brefs restent tous masculins, le jeu des rimes ne s’en fait pas moins plus savant, comme on peut le constater. Mais, dans les deux cas, le dessin général reste le même. À qui Musset l’a-t-il emprunté? Aucune des quinze ballades d’Hugo n’est construite ainsi. Mais on trouve, en tête de l’une d’elles (149), quatre strophes de la Chanson du fou, dont voici l’une
Au soleil couchant, Toi qui vas cherchant Fortune, Prends garde de choir; La June,“le soir, Est brune.
Voilà le modèle que notre poète s’est proposé; et, pour le rencontrer, il n'avait pas besoin de sortir des livres familiers du Cénacle. Au reste, dans tous ses essais, il applique avec soin les leçons qu’on y donnait. Il fallait, disait-on, recourir aux rejets, aux enjambements, et il écrit :
Mais voici dans l’ombre Qu’une ronde sombre Se fait (150).
(147) C’est la Ballade de La Nuit (deuxième strophe).
(148) Dans la Ballade du Réve, dont nous donnons ici la septième strophe.
(149) Il s’agit de la dixième Ballade, intitulée : À un passant. (150) Début de la cinquième strophe de la Ballade La Nuit.
On ne tenait pas pour nécessaire que la phrase et la strophe tombâssent ensemble, et Musset de dire :
Le cercle l’embrasse, Son pied s’entrelace Aux morts, Sa tête se brise Sur la terre grise.
Alors
La ronde contente... (151).
On professait qu’il n’existe pas deux vocabulaires, l’un réservé à la prose, l’autre seul digne de figurer dans le vers. Notre apprenti aussitôt, à côté de strophes bien venues (152), risque ces verse:
Vierge, au soleil couchant, quelqu'un sous ta fenêtre Passait,
Et l’observant de loin, tu connaîtrais peut-être Qui c’est (153).
Il renchérit ici sur les conseil reçus. Mais, ce qui prouve mieux encore sa docilité, c’est sa poursuite de la rime riche. Lui qui, bientôt, affichera son mépris de la forme trop travaillée, il cherche la consonne d'appui
Et ma pensée agile,
S’en allant par degré Au gré
De mon cerveau fragile,
Autour de mon chevet Révait (154).
Il la cherche parfois au préjudice du sens; voilà pourquoi le « sommeil » devient « vermeil » (155), et « froid »-le « beffroi » (156).
Jusque dans son attitude, enfin, notre débutant se modèle sur ses amis du Cénacle. On lui a dit que Lamartine avait écrit ses plus belles méditations en pleine campagne. Qu’arrive-t-il? Au printemps de 1828, lorsqu'il sent venir
(151) Ballade de La Nuit, strophes 9 et 10.
(152) Ainsi dans la Ballade du Rêve :
Vois-tu ces scarabées
Qui tournent en croissant Froissant
Leurs ailes recourbées
Aux ailes d’or des longs Frelons.
(53) Ballade d’Agnès de Guadarra (troisième strophe). (154) Ballade du Réve, strophe 4.
(155) Ballade du Réve, strophe 11.
(156) Ibid., strophe 1.
sa première inspiration, il s’en va, -à…laventure, à travers le Bois de Boulogne (157). Et, pendant quelque temps, chaque fois qu’il veut rimer, il recommence sa promenade (158). Non par besoin. Jamais la nature ne lui a tenu les discours qu’elle tenait à Lamartine; les bosquets où sa marche l’entraîne n’ont, pour eux, ni l'attrait de chers souvenirs, ni même la beauté; celui qui les parcourt, à la poursuite d’un hémistiche, ne porte pas en lui l’amour de la solitude. Plus tard, il écrira ses plus beaux poèmes dans sa chambre, sans souci du cadre; tout ce qu’il demandera, c’est de la lumière à profusion. Non, la course où ses dix-huit ans se complaisent, c’est encore un geste de romantisme.
Une double impression se dégage ainsi de ces manuscrits : nous y voyons Musset déployer, pour affermir son talent, une ténacité qu’à l'ordinaire les critiques lui dénient. En second lieu, nous l’apercevons dans une attitude de disciple attentif, qu’il n’aimait pas (159). Le Cénacle s’est emparé de lui, a façonné, déformé parfois pour un temps, sa silhouette littéraire. Il a fait de lui un vrai romantique. Romantisme de forme quasi-révolutionnaire, sans musique, donc moins voisin de celui des Méditations que de celui des Odes et Ballades. En ce sens, Musset, pour ses débuts, doit à Hugo, à peu près ce que les virtuoses du piano doivent à la méthode de Le Couppey : c’est sous sa direction qu’il fait ses gammes et ses exercices. Dette légère, en somme; à peine si le créancier en aura connaissance. Car, ces poèmes de tâtonnements, Musset n’en a livré que quelques-uns à ses amis (160); le plus souvent, mécontent de l’œuvre ébauchée, il s’en taisait. Revenu au Cénacle, le lendemain, il écoutait, comme autrefois, réciter les autres; il dansait, comme autrefois, avec Marie Nodier. Aucun des maîtres ne pouvait se douter qu’un nouveau poète grandissait parmi eux.
(57) La famille du poète habitait alors Auteuil, depuis le printemps 1828.
(58) Ainsi, pour Agnès de Guadarra. Le biographe écrit (p. 79) : « … Le jeune auditeur, cheminant seul sous les arbres du bois de Boulogne et poursuivi par le rythme cadencé qui lui revenait à l’oreille, se mit à composer une ballade et puis un petit drame romantique. »
(59) Rappelons-nous les vers de la Dédicace de La Coupe et les Lèvres.
Je hais comme la mort l’état de plagiaire;
Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre. (1832)
(160) Nous ne savons pas au juste lesquels. Paul de Musset veut que son frère ait lu d’abord : l’Elégie et. Agnès de Guadarra; puis, à mesure de leur achèvement, les divers Contes d’Espagne. Mais Île fait que Dumas et d’autres aient pu considérer Don Paez comme une révélation, indique assez que Musset n’avait pas abusé auparavant de l'attention de ses aînés.