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LA LÉGENDE DES CONTES D’ESPAGNE ET L'INFLUENCE DE BYRON

Lorsque les Contes d’Espagne parurent, à la fin de décembre 1829 (1), ce fut, parmi les romantiques, un effarement d’admiration. L’image qui, depuis, a fait fortune .: l’éclosion soudaine du printemps (2) résume bien leur impression et leur surprise. Ils s’attendaient que ce premier recueil portât la marque des débutants; la jeunesse de l’auteur renforçait cette conviction. De là, cet étonnement qu’Alexandre Dumas père a exprimé dans l’article nécrologique qu’il consacra à Alfred de Musset (3). Il remonte aussi loin qu’il peut dans ses souvenirs, et la vision la plus ancienne qu’il y retrouve de notre poète, date de la première lecture de Don Paez. Auparavant, rien. En revanche, cette soirée, malgré le recul des années (4), reste gravée dans

(1) Les Contes d’Espagne et d'Italie, qui parurent chez Urbain Canel, fin décembre 1829 (cf. l’article de M. Lods : « Les premières éditions d’Alfred de Musset ». Mercure de France, 1°" septembre 1927), portaient le millésime : 1830.

(2) De fait, si les contemporains n’ont pas, sur-le-champ, adopté cette image, il suffit de les lire pour comprendre qu’elle a frôlé leur esprit à tous : parmi les comptes rendus des Contes d'Espagne, celui du Globe saluait « le coup d’essai d’un Byron de vingt ans »; les Débats disaient : « Malgré lui sa jeunesse fleurie et sa fraîche imagination.

trahissent.. le maître libertin de vingt ans ». Le Lutin y relevait « des vers comme on n’en fait qu’à vingt ans ». Plus tard, Emile Chasles écrivait : « C’est le rêve d’un étudiant de première année » (Revue

contemporaine, juillet 1857). Emile Montégut, de son côté (Nos Morts contemporains, première série, pp. 201-230) assurait : « Il n’y a pas de livre qui ait peint avec une plus fougueuse franchise ce moment de fermentation, à la fois généreuse et impure, où la nature impatiente de se montrer agite l’être entier du jeune homme ». Au Cénacle, on ne s’y trompait pas davantage. Lamartine, dans ses Entretiens, insiste sur la jeunesse que trahissent les Contes; Sainte-Beuve affirme que le poète y « fit ses enfances avec éclat. C'était Chérubin, au bal masqué, jouant au Don Juan » (article du Constitutionnel, le 28 janvier 1850).

(3) Une vaste étude, en cinq parties, parue dans le Monte-Cristo que Dumas rédigeait alors. (Cf. les numéros des 23. juillet, 6, 20, 26 août et du 3 septembre 1857.)

(4) À quelle réunion Dumas fait-il allusion ainsi? Ses articles ne le disent pas nettement. Sans doute s’agit-il de celle qui fut donnée, soit par Antony Deschamps (selon Paul de Musset), soit chez Deveria, si l’on ‘en croit la mémoire de Pontmartin (qui en fixe Jla date au 6 décembre 1829. Nouveaux Samedis, pp. 366 et suivantes). En tous cas, J’événement se passait en décembre 1829 — et Dumas rédige ses souvenirs en juillet 1857.

sa mémoire. Le lecteur lui apparut, nous dit-il, de « taille ordinaire, mince, blond... de longs cheveux bouclés rejetés en touffe d’un côté de la tête », portant « un habit vert très serré à la taille. un pantalon de couleur claire, affectant une grande désinvolture de manières qui n’était peut-être destinée qu’à cacher une timidité réelle ». Sans doute, Dumas a-t-il recréé ici certains détails (5). Mais l'impression qui l’a frappé garde sa valeur. Impression double : d’abord cette lecture a été la révélation d’un inconnu. « Parmi nous, peu le connaissaient personnellement, peu de vue, peu même de nom. » Retenons cette affirmation. Sans doute, mieux avertis, Hugo, Vigny, Sainte-Beuve, Nodier, ne se seraient pas exprimés ainsi. Mais eux-mêmes, s'ils avaient cru reconnaître chez Musset un talent réel, n’auraient pas manqué d'attirer sur lui l'attention. Il y eut donc bien, ce jour-là, pour tout le public habituel une révélation, — plus ou moins complète; les uns apprirent à la fois les dons poétiques de Musset et son nom; les autres, plus familiers, aperçurent soudain un génie qu’ils ignoraient. D'où leur enthousiasme, — la deuxième impression que Dumas ait gardée; il en donne ainsi les raisons : « ces vers avaient une qualité, ils étaient vivants (6); ce n’était ni du Lamartine, ni de l’Hugo, ni du Vigny; c'était une fleur du même jardin, c’est vrai; un fruit du même verger, c’est vrai encore; mais une fleur ayant son odeur à elle, un fruit ayant son goût à lui » (7). Musset, dont ils croyaient entendre la toute première œuvre, leur apparut alors comme un de ces privilégiés qui « pour leur coup d’essai veulent des coups de maître ». Et ce jour-là, ils instaurèrent cette demi-légende que George Sand résumera plus tard en lappelant « enfant superbe » (8) : celle d’un poète gratifié par la nature des plus précieuses qualités, mais

(5) C’est ainsi qu’il place la réunion par lui évoquée « vers la fin de 1830 ou le commencement de 1831 », et il ajoute que l’auteur, alors,

avait « vingt-deux à vingt-trois ans ». Musset en avait tout juste dix-neuf.

(6) Et Dumas explique ainsi ce qu’il entend par là : « Le récit, au

lieu de s’allanguir au rythme et à la rime, devenait plus vif que n’eût été la prose; les contours des individus se dessinaient bien dans leur âpreté; c'était un allié qui arrivait aux poètes pittoresques et imagés, ennemis de l’épithète banale et de la périphrase classique. » : (7) Cette originalité des Contes d’Espagne, que Dumas signale ainsi, il y insiste d’autre façon encore : « Il y a là », dit-il, « un arrière-goût de Byron, c'était incontestable, mais à cette époque Byron agissait sur notre poésie comme W. Scott sur notre prose. » Mais il ajoute que si « Byron seul avait aidé de Musset dans sa forme », il n’y avait pas. là, de la part du débutant, la moindre servilité. La critique a reproché à Musset d’avoir imité l’Anglais; elle aurait dû lui dire : « Vous avez des. analogies de tempérament avec Byron, vous êtes son parent. vous marchez parfois de la même allure que lui.,» Le poète n’aurait pas nié; mais il a nié qu’il eût imité ce modèle,.« et il avait raison ».

(8) Dans la première « Lettre d’un Voyageur » ubliée par la Revue des Deux-Mondes, le 15 mai 1834). se jé :

facilement satisfait de ces dons venus dès la jeunesse. Il y faut prendre garde; car si en décembre 1829, chacun l'en félicite, on arrivera un jour à lui en faire grief injustement.

Certes, il ne s’agit pas de représenter Alfred de Musset comme un poète laborieux, ni de restreindre chez lui la part des dons naturels : servi par eux, il n’a pas connu la bataille contre une forme rebelle. Mais se laisser prendre aux allures de dilettante qu’il affecte (9), le dire incapable de l'effort qui perfectionne, parce qu’il s’y livre en secret (10), serait commettre une erreur aussi grave. Retenons donc que, dès les Contes d’Espagne, les contemporains s’entendirent à voir en eux d’éclatants débuts que rien n’avait annoncés; Musset-ne leur avait lu jusqu'alors (11) que quelques vers sans originalité. Comment la poésie qui semblait couler goutte à goutte de cette source si réduite, ne se fût-elle pas perdue dans le ruissellement de tout ce flot? En outre, rien dans ses nouveaux poèmes, alertes, colorés, ne rappelait les tâtonnements précédents. Certes, le sentiment des gens du Cénacle s’expliquait; il n’en fondait pas moins une légende. Car, derrière ces débuts imprimés que sont les Contes d’Espagne, il y avait deux années d’influences subies; des mois de recherches et d’efforts. Que, pendant ces mois, notre apprenti se soit contenté de suivre ses modèles (12), qu’il ait attendu moins longtemps que d’autres poètes avant de voir s’ouvrir la voie où il pouvait s’élancer, c’est vrai. Maïs, pareilles constatations ne donnent pas le droit de négliger la période d’entrainement. Grâce à elle, Musset a acquis d’abord la facilité qui lui manquait. En veut-on la preuve? Il arrivait, en 1827, qu'il sentit venir l'inspiration; cependant, pour exprimer ses sentiments, il rencontrait de tels obstacles que, peu patient de sa nature, il se décourageait (13). Dès 1828, rimer lui coûtait moins

(9) Et dès ses débuts; il suffit, pour s’en convaincre, de lire sa préface des Contes d’Espagne, que nous citons à dla fin de ce chapitre, et où il dit : « Me pardonnera-t-on d’imiter le comte d’Essex, qui arriva dans le Conseil de la Reine crotté et éperonné? »

(10) De cet effort caché d’Alfred de Musset, nous possédons beaucoup de preuves. Citons-en seulement quelques-unes, à peu près contemporaines des Contes d’Espagne. C’est d’abord la sévérité avec laquelle il écarte de son recueil une série de poèmes qu’il avait alors en portefeuille : ses Ballades, son Elégie, Agnès de Guadarra. Et puis enfin ne savons-nous pas qu’il entreprit, avant de la publier, de dérimer telle chanson (L’Andalouse) dont certaines rimes lui semblaient trop riches? Qu’il supprima une partie de Mardoche?

(11) En 1828 et en 1829.

(12) Docilité qu’attestent suffisamment l’Elégie, à la manière d’André Chénier, où les poèmes, suivant Hugo. Aussi bien en reste-t-il quelques traces, dans les Contes d'Espagne : ainsi le poème intitulé Sfances.

(13) Cf. la lettre du 23 septembre 1827 à Paul Foucher.

d’effort (14). Pourtant son labeur de cette année-là tenait en quelques centaines de vers, — en dépit de tous ses loisirs (15). En 1829, nouveau progrès; il écrit Don Paez, les Marrons du feu, Portia, les fragments à mettre en musique, bref tous les Contes d’Espagne, et cela à un moment où des occupations régulières lui prennent une partie de son temps.

En effet, depuis le 1* avril (16), son père l’a fait entrer dans les bureaux de la Maison Febvrel, entreprise de chauffage militaire. À contre-cœur, certes; mais devant l’indolence d’Alfred, son évanouissement à la première dissection, ses fuites loin des cours de droit (17), il lui avait cherché une occupation qui lui assurât quelques ressources : Alfred comprit les raisons de cette décision. Et le voilà, soir et matin, tenu d’aller s’asseoir à sa table de commis. Telles sont Îles conditions dans lesquelles il a composé ses Contes d'Espagne et d'Italie. Dès le mois d'août, son manuscrit était achevé (18); il courut le porter aux éditeurs. Le moment ne paraissait guère favorable : les poètes célèbres suffisaient à l'attention du public; les lecteurs étaient repris de la fièvre politique (19); et chacun se détournait à l’envi des querelles littéraires. Cependant, Urbain Canel accepta de publier le manuscrit. A une condition : l’auteur devait lui apporter les cinq cents vers qui manquaient pour constituer un in-octavo.

En 1828, cette condition aurait paralysé toutes les espérances du poète; en avril 1829, il l’accepta d’un cœur léger. Et cela montre bien le chemin parcouru. Pour atteindre

(4) On s’en rend compte sitôt qu’on dresse la liste des essais que Musset composa cette année-là.

(15) L’année 1828 fut pour le poète une période de liberté. Le biographe en apporte la preuve : « Comme son père ne le pressait pas de choisir une carrière, Alfred de Musset profita de la liberté qu’on lui laissait pour essayer plusieurs études à la fois. Il suivit un cours de droit et un cours d'anatomie, prit des leçons de dessin et de peinture dans un atelier, étudia la musique, le piano, la langue anglaise. »

(16) Cette date est précisée par une lettre de M. Febvrel, annonçant qu’il accepte les services du futur poète à dater de ce jour, et cela aux émoluments annuels de mille deux cents francs. Paul de Musset fait erreur en disant, dans la Notice des Œuvres posthumes, qu’il s'agissait d’une « maison de banque ».

(17) Alfred lui-même ne se cachait point de ses dégoûts. Paul de Musset l’affirme dans la Notice des Œuvres posthumes : « Au bout d’un an, son père l’interrogea sur ses intentions, il avoua.… qu’il n’avait de goût pour aucune profession, et qu’il ne se sentait réellement attiré que par. les arts et la poésie. »

(18) La preuve en est qu’il fit alors les demandes auprès des éditeurs, et qu'après la réponse d’Urbain Canel, lui demandant cinq cents vers de plus, — dès septembre, — il se mit à l’œuvre pour composer Mardoche.

(19) Il ne faut pas oublier, en effet, que les Contes parurent à la fin de décembre 1829. Depuis le mois d’août, le malentendu s'était aggravé qui séparait le roi et l’opinion publique. L’adresse des 221 suivit de quelques semaines (18 mars 1830) la publication de ce petit volume. C’est dire combien l’attention du grand public était attirée ailleurs.

plus vite son but, d'accord avec son père (20), il demanda un congé, quitta Paris, et alla chez son oncle Desherbiers, composer Mardoche — près de six cents vers —, écrits entre le 27 août et le 19 septembre (21). Certes, si son labeur de deux années n’avait acquis à Musset que cette facilité, il ne vaudrait pas la peine qu’on s’y arrêtât. Mais, en même temps, il recevait « le coup de lumière »; ses lectures lui découvraient Byron. Auprès de ce maître, il continua les gammes commencées d’après ses autres modèles. Mais la rencontre le favorisait; de ce qui pouvait n’être qu’un tâtonnement supplémentaire, elle fit naître le premier chef-d'œuvre (22). 11 n’y a là nul mystère : les écrivains dont il s’était rapproché, jusqu'alors, lui avaient imposé leur marque du dehors; mais ce qui donne au lyrisme son accent et son souffle, le séparait d’eux. Prenons des exemples : Musset aime la Grèce antique et la beauté, comme André Chénier; mais la poésie de ce dernier, sereine presque toujours (23) et volontiers didactique, dans quel recoin de son caractère Alfred en trouverait-il les éléments, lui sur qui passe déjà la passion désordonnée de son siècle? Un même goût de la liberté le rapproche de Victor Hugo; mais la poésie du maître, si superbement variée, exige des dons d’imagination, une étendue de vocabulaire, que l’élève n’atteindra jamais. De là vient que les vers écrits par lui sous l'influence de ces deux modèles restent gauches. Avec Byron, il en va tout autrement. Non qu’ils s’accordent de façon totale : l’orgueil de l'Anglais, le côté farouche de son attitude (24), ce qui passe, dans son œuvre, de misanthropie et de pessimisme, autant de traits que nous n’apercevons pas en Musset. Mais que de ressemblances! Le débutant retrouve chez son nouveau guide : l’admiration de la Grèce et surtout de cette Italie, qu’il n’a jamais cessé d’aimer depuis sa jeunesse, le culte de la beauté physique, qui faisait rêver ses dix-sept ans, le souci de l'élégance extérieure, qui,

(20) Car Victor de Musset ne songea nullement à entraver la vocation poétique de son fils; sitôt qu’il put croire que les aspirations du jeune homme répondaient à un talent réel, il l’aida de son mieux.

(21) Deux dates qui nous sont connues grâce au biographe, avec cette note : « Ces deux dates précises me sont fournies par des agendas. »

(22) Et pourtant Île procédé de Musset restait le même : chaque fois qu’il fait connaissance avec un poète qui le séduit, tout de suite il adopte sa manière. Ainsi faisait-il lorsqu'il composait son Elégie, ses Ballades ou son Agnès de Guadarra. Ainsi fait-il, en 1829, suivant Byron,

(23) Mis à part les lambes, naturellement.

(24) En un mot, le « Byron sombre et dévasté », dont parle M. Estève dans sa remarquable étude sur Byron et le Romantisme français. Musset, dans ses Contes d’Espagne, s'inspire d’ailleurs assez peu de celui-là, à part dans Portia.

dès 1828, le rapprochait de Tattet (25); la haine de l’existence bourgeoise, le mépris des règles et des conventions qui frémissaient déjà dans les lettres à Paul Foucher; enfin, l’insatiable curiosité d’amour. Plus encore, dans les ouvrages de l'Anglais (26), Musset entendait partout les appels d’un tempérament voisin du sien; c'était la même véhémence amoureuse, et aussi changeante, tantôt farouche dans les heures d’exaltation (27), tantôt détendue en moliesse voluptueuse, instinct où se mêlent la passion, la sensualité, le libertinage; — un egocentrisme plus hésitant chez lui que chez son modèle; — cette habitude qu’a Byron d’imaginer des personnages qui, par certains traits, sont des portraits de lui-même (28); enfin, une nature complexe, profondément sceptique, désinvolte, passionnée, passant de l’exaltation au sourire, avide de l’amour avec la conviction que la souffrance l’accompagne; toute une série de contradictions profondes(29). Musset en était lui-même sollicité (30). Dès lors, ce qu’il ressent, c’est une sympathie personnelle, par laquelle sa propre nature se confond avec celle de Byron. Cette influence qu’il subit soulève en lui toutes les aspirations intimes, auxquelles autrefois, quand il suivait Hugo ou Chénier, il devait imposer silence; et s’il arrive parfois qu’elle les détourne un peu de leur cours, que le côté âpre du génie byronien se retrouve dans certaines œuvres du disciple (31), sans répondre pourtant aux élans de son tempérament, peu importe. Entre tous les maîtres que lui permettaient les

(25) C’est. là, chez Byron, un second aspect, l’on peut dire un second personnage, — reconnaissable surtout à partir de 1813 ou 1814, — à l’époque de Don Juan.

(26) Et, plus particulièrement, dans le Don Juan, dont il semble bien qu’il se soit le plus inspiré. (Cf. l’ouvrage de M. Estève, III° partie, chap. HI.)

(27) M. Estève, parlant de l’amour tel que le dépeint Byron, dit qu’il y a là une alternance de « mollesse » et de « vigueur ». — Sans citer déjà ici les nombreuses violences des Contes d’Espagne, notons que Musset avait parfois rêvé d’un amour cruel; d’être homme à « bonnes fortunes, pour les tourmenter toutes jusqu’à la mort » (Lettres à l’Ami).

28) De là ce ton de causerie que Byron adopte si volontiers. Il y parle de ses habitudes, de ses goûts et de ses passions; il y évoque même ses sympathies ou ses hostilités littéraires. C’est ainsi qu’il égratigne au passage Coleridge ou Wordsworth. Musset ne fera pas autre chose dans ses Contes d'Espagne. Ë

(29) Chez Byron, ces contradictions provenaient plutôt d’une évolution; il y avait eu, dans la vie et dans l’œuvre de l’Anglais, deux âges : Pun, de passion désordonnée; l’autre, d’ironie, de dandysme, d’égoiïsme dédaigneux. Maïs, pour quiconque ne l’avait point connu personnellement, son œuvre le faisait apparaître doué de cette contradiction que l’on retrouve chez le Musset des Contes d’Espagne.

(30) Cf. les Lettres à l’'Ami.

(31) Aïnsi lorsqu'il dessinera, dans Portia, la silhouette de Dalti.

goûts du Cénacle (32), nul ne pouvait le marquer d’une empreinte aussi vigoureuse, en lui facilitant autant le lyrisme personnel. Bien plus, en le suivant, notre poète chante ses sentiments et ses goûts presque à sa guise. Non qu’on puisse méconnaître l’action exercée par Byron sur la forme des Contes d’Espagne. Il n’y a pas lieu de nous en étonner; ce que Musset demandait à ses guides, c'était le métier qui lui manquait. Le vers antique d'André Chénier, la maîtrise rythmique de Victor Hugo lui avaient offert des moules trop rigides; l’influence de Byron fut beaucoup moins oppressive. Les divergences des deux langues laissaient à Musset la pleine indépendance du vocabulaire et du tour. Ensuite, dans le style de son modèle, il ne trouvait à peu près rien qui lui fût une contrainte. Le Don Juan anglais avait plié à ses caprices les règles de la prosodie (33); il avait multiplié les enjambements (34); il avait su traduire toutes les sautes de son humeur et détrôné l’unité d’accent au bénéfice de la fantaisie (35); lyrique avant tout, il versait sans souci du plan, dans la causerie poétique (36). En somme : un rythme libéré, une forme modelée sur la pensée et le sentiment. Alfred apprit alors que l'essentiel était la passion et que le style avait seulement la charge de la traduire aussi fidèlement que possible (37). Pareille conception faisait de l’Anglais moins un maître qu’un guide sur les chemins de la fantaisie. Et Musset, pour la première fois, s’exprima luimême, sans réticence et sans entrave. Ce que le modèle libéral lui avait révélé et ce qu’il sentait d’instinct : amertumes, enthousiasmes, passions, colères, ironies, où la voix de Byron et la sienne se mêlaient jusqu’à se confondre; l’âpreté de l’un (38), l’optimisme juvénile de l'autre,

(32) Car, lorsque Musset commença de fréquenter au Cénacle, la gloire de Byron était à son apogée. Il suffit de relire les articles publiés quelques années plus tôt par la Muse Française.

(33) Notamment, Byron affichait volontiers son mépris de la rime riche; il affectait, écrit M. Estève, « de rimer difficilement ».

(34) Et c’est encore chez Byron que Musset trouvait le modèle d’un conte comme Mardoche, construit en strophes liées, avec des enjambements de l’une sur l’autre.

(35) Même ïil poussait la négligence jusqu’à incorporer volontiers dans ses vers des phrases étrangères, jusqu’à employer certains barbarismes (ainsi, il écrivait « beat » pour « beaters »). Libertés dont Musset se souviendra, lorsqu'il fera parler anglais à Mardoche, ou lorsqu'il dira lui-même : « mahométanisme ». M. Estève cite, dans sa thèse, ces quelques exemples, qu’il rapproche à fort juste titre.

(36) Et cela par parti pris; Byron en a fait l’aveu dans son Don Juan (II, 96), comme Musset, plus tard, le devait faire dans Namouna (IIIe chant).

(37) Leçon un peu différente de celle que lui auraient donnée ses compagnons du Cénacle, plus respectueux de la beauté formelle.

(38) Cette âpreté, sensible dans Don Paez et dans Portia, et qui s’effacera dès La Nuit Vénitienne.

tout cela déferla dans ce nouvel « à la manière de. » où Musset trouvait sa première manière. Il sentit si bien le progrès qu’il voulut publier l’œuvre : ce sont les Contes d’Espagne et d'Italie. Débuts éclatants, certes. Mais aussi, aboutissement des recherches antérieures. Nous distinguons mieux, alors, ce qui caractérise le premier oùvrage; mûri, pendant deux ans en plein romantisme, il est œuvre de l'Ecole; mais éclos, en plein printemps, écrit sous ‘l'influence la moins opprimante, il apparaît comme la première manifestation de la personnalité de Musset.

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