RAPHAEL
Je ne sais rien. D’où nous vient cette idée?
Philosopherons-nous?
CAMARGO Je ne suis pas fâchée…. (229)
Négligence? Non, il entend qu’on sache qu’il y a là, de sa part, propos délibéré. Et, quelques mois plus tard, parlant des essais poétiques de Mardoche : « Pour ses moments perdus », dit-il :
Pour ses moments perdus, il les donnait parfois À l’art mystérieux de charmer par la voix; Les Muses visitaient sa demeure cachée, Et quoiqu'il fit rimer idée avec fâchée... (230) La fin de la strophe suspend la phrase pour mieux détacher le trait final. « On le lisait », ajoute Musset, au début de la strophe suivante. Peut-on rêver réponse plus cavalière? Car il s’agit d’une réponse, on le devine. Toutes les formules y semblent choisies pour blesser les hommes du Cénacle : ce ton badin, cette complaisance pour un poète qui ne s’est affilié à aucun parti (231), cette conception de la poésie, envisagée comme un passe-temps auquel on peut se livrer par caprice, « parfois ». À ne voir là qu’une impertinence sans portée, on se tromperait; elle traduit si bien la pensée de Musset, qu’il lui arrive de dérimer ses vers. Chacun connaît le début de l’Andalouse :
Avez-vous vu dans Barcelone, Une Andalouse au sein bruni?
Pâle comme un beau soir d’automne.
C’est ma maîtresse, ma lionne.
La marquesa…. (232).
Il n’en reste pas moins que l’ouvrage marque l'effort le plus net que Musset ait fait pour rimer avec luxe. M. Olorsson a pu remarquer : « Alors que la proportion des rimes riches, chez Musset, est en moyenne de 49 %, elle s’élève, dans Don Paez, à 59 %; dans Portia, à 52 %; dans Mardoche, à 49 %. » Il y a là un effort, et un effort décroissant avec les mois. Voilà ce qu’il faut comprendre.
(229) Cf. les Marrons du Feu, scène Il.
(230) Cf. Mardoche, 2° strophe.
(231) Musset écrit, en effet (dans la même strophe 2) : Cet homme, ainsi reclus, vivait en joie.
Les Muses visitaient sa demeure cachée.
(232) Cf. l’Andalouse, 1° strophe. Sainte-Beuve, dans ses Notes et Pensées, écrivait à ce sujet : « Musset a l’affectation et la prétention de
Cette marquise, il l’avait d’abord appelée d’Ameoni; puis il a adopté le nom d’Amaégu. Modification qui ne peut avoir qu’un but : de supprimer la seule rime riche de la strophe. Toutefois, ces manifestations d'indépendance, il ne faut pas en exagérer la portée : c’est l’écueil à éviter (233). Eparses à travers le recueil, elles gardent encore beaucoup de timidité; on pourrait, à la rigueur, ne voir en elles que des espiègleries d’adolescent. Et la meilleure preuve, c’est que personne au Cénacle ne songea d’abord à s’en formaliser. à Elles n’en existent pas moins. Et, ce qui achève de les rendre intéressantes pour le critique, c’est qu’elles nous viennent, la plupart, des derniers Contes, notamment de Mardoche, alors qu’on n’en trouve pas d’exemple dans Don Paez. Une évolution se dessine ainsi vers l'indépendance. Où l’exotisme, où le souci du pittoresque, où la violence des passions s’étalent-ils le plus librement? Dans Don Paez. Sur quels contes l'ironie mord-elle le moins? Sur Don Paez et sur Portia. Dans quel poème l'effort vers la rime riche apparaît-il le plus sensible? M. Olorsson l’a établi (234) : dans Don Paez. Les Contes d’Espagne débutent donc en pleine sincérité romantique. Puis, à mesure que l’on poursuit la lecture du volume, on se sent pris d’une gêne en face de certains poèmes (235); une question vient à l'esprit : l’auteur ne se moquerait-il point? Cette inquiétude est certainement fondée puisque tout le monde l’a ressentie. Dès 1830, des critiques ont lancé l’hypothèse que l’on avait affaire à des parodies (236). La vérité nous paraît moins simple. Comment admettre que Musset, qui attend de son premier ouvrage un commencement de gloire, ait pu consacrer à la parodie le tiers de ces poèmes qui devaient le présenter au public? Sans doute a-t-il entrepris ces Contes-là comme
la négligence. En rimant mal exprès, il a cru nous donner une ruade ». et il signalait que Musset dérimait l’Andalouse au moment où Emile Deschamps rerimait les ballades de Moncrif.
(233) À cet égard, tout en restant fin et juste dans l’ensemble, le jugement de Nisard : « Votre recueil avait des défauts. Mais tandis que chez d’autres les défauts ont l’air de tenir à leur chair et à leurs os, vous portiez les vôtres comme un déguisement pour un jour de plaisir. On sentait que le naturel et la franchise prendraient bientôt le dessus », est quelque peu exagéré dans la formule.
(234) Dans son ouvrage : Les rimes de trois poètes romantiques. Les deux listes proportionnelles qu’il y a établies prouvent d’abord que, dans l’œuvre de Musset, les Contes d’Espagne sont le recueil le mieux rimé (63 %, contre 37 % aux poésies de 1830-1831; 42 % au Spectacle dans un Fauteuil; 44 % aux Poésies nouvelles, et 38 % aux derniers poèmes); ensuite que, parmi Îles Contes même, il y a souci décroissant
de la rime riche (59 % dans Don Paez; 52 % dans Portia; 49 % dans Mardoche).
(235) Je pense aux Marrons du Feu ou à la Ballade à la Lune.
(236) Ainsi ceux du Corsaire (15 janvier 1830), du Figaro (4 février), du Nouveau Journal de Paris (7 février).
les autres, en toute sincérité; et, comme pour les autres, il lui est arrivé de tomber dans l’excès. Seulement, il s’en est aperçu presqu’aussitôt; et, comme son impertinence ne s’effraie point d’égratigner ses amis eux-mêmes, il prolonge parfois jusqu’à l’absurde des audaces auxquelles l’a d’abord entraîné une émotion vraie. Mélange de sincérité et de plaisanterie, de passion et de raiïllerie. Il commence à juger ce qu’il admirait hier sans restriction. Ainsi ce petit drame des Marrons où la jalousie de la Camargo lui sert à caricaturer celle d’Hermione (237), et où il a multiplié les procédés du théâtre romantique, on y retrouve des sentiments et des idées qui lui sont chers (238). Pourtant, il sent la fausseté de certaines scènes; et il encadre sa pièce entre la pirouette qui la termine, et ce prologue ironique que nous avons cité. Cette ironie éclabousse les drames de ses amis : il n’en a cure. Pareille irrévérence marque un grand pas, quand on songe à Don Paez. Mais elle naît du hasard de l'inspiration (239). Pour qu’elle prenne la portée d’une manifestation, il faut attendre Mardoche. Dans ce poème, le dernier des Contes d'Espagne, l'indépendance s'affirme. Sans doute, le culte de l’amour, les audaces du rythme et du vocabulaire, la haine du bourgeois et le désir de l’effrayer, font encore de ce récit une œuvre de romantisme militant (240). Mais on sent que ce romantisme s’oriente dans une direction nouvelle : le poète commence à faire un départ
(237) Le critique du Nouveau Journal de Paris, dès 1830 (7 février) appelait la Camargo, « cette Hermione italienne » ; et, de fait, la situation des deux héroïnes est la même, ou peu s’en faut. Trahies par l’homme qu’elles aiment, elles se promettent l’une et l’autre à un homme qu’elles n’aiment point, à la condition que l’infidèle soit tué par son rival; après quoi, le meurtre accompli, leur colère se retourne contre l’assasin.
(238) Pour n’en citer qu’un, pensez au libertinage désinvolte, presque cynique de Rafaël Garucci, à cette scène II où, en faisant son propre portrait, il trace en partie celui de l’auteur : c’est la comparaison avec lPéventaïl.
Il est large à peu près comme un quartier de lune, Cousu d’or comme un paon, frais et joyeux comme une Aile de papillon, incertain et changeant
Comme une femme. Il a des paillettes d’argent Comme Arlequin. Gardez-le, il vous fera peut-être Penser à moi; c’est tout le portrait de son maître.
(239) Le conte de Portia est postérieur aux Marrons du Feu. N’est-ce
pas une preuve qu’il n’y a dans le petit drame aucun parti pris d’hostilité contre le Cénacle?
(240) La preuve : avec Portia, Mardoche est, de tous les Contes, le plus manifestement inspiré de Byron. Le Globe le signalait dans son compte rendu (17 février 1830) : « Ces strophes sont incompréhensibles pour qui n’a pas lu le Don Juan; pour qui l’a lu, c’en est une pâle et faible imitation; car Don Juan, c’est Byron vieux, Byron blasé, Byron riant amèrement de l’humanité et regrettant pourtant les illusions de son jeune âge. Mardoche, c’est Don Juan, moins ce qu’il a d’élevé et de profond, c’est Don Juan ramené aux petites proportions d’un dandy ordinaire. »
entre les préceptes du Cénacle; plus de souci de couleur locale, plus de préoccupation d’exotisme, plus de descriptions minutieuses. Enfin, son indépendance se traduit par ce trait décoché contre le maître : Mardoche se couche... …Précisément à l’heure
Où (quand par le brouillard la chatte rôde et pleure);
Monsieur Hugo va voir mourir Phébus le Blond (241). Est-il besoin de souligner l’opposition ainsi cherchée entre cette appellation : Monsieur Hugo (comme on dit Monsieur Thiers) et le spectacle qu’il contemple? Une évolution se dessine donc à travers les Contes d'Espagne, timide encore, avec des hésitations et des retours, mais raisonnée, et qui entraîne le poète vers l’indépendance en face du Cénacle, et peu à peu vers l’évasion. :