QUELQUES GESTES D'INDÉPENDANCE
En effet, ce petit conte de Mardoche, si vite qu'il ait été écrit chez l’oncle Desherbiers, pour compléter le volume, ne trahit pas seulement l'inspiration d’un moment. En veut-on des preuves? Le recueil une fois terminé, il fallait le doter d’une préface; on sait ce que le mot signifiait pour les hommes du Cénacle. Musset, lui, une page et demie lui suffit, quelques paragraphes sans dogmatisme, sans plan évident (242). L'auteur parle de tout : des préfaces, de la lutte littéraire, de la tragédie et du drame, des règles, de la sottise des pédants, du genre historique; au passage, il malmène Racine et Aristote, il exalte Molière, Dante, Shakespeare et Richardson. Pêle-mêle tout apparent; en fait, dans cette préface, c’est au théâtre que Musset pense constamment (243). Qu'il y résolve en romantique cette question d'actualité, nul ne peut le contester. Ne condamne-t-il pas la tragédie et les règles? (244) Ne constate-t-il pas que les. pièces de Racine « demeurent sans intérêt »? (245) Mais il parle en romantique qui ne s’aveugle ni sur les idées ni sur les œuvres de l'Ecole. Ses amis estimaient avoir établi que
(241) Cf. Mardoche, 1"° strophe.
(242) On trouvera cette préface de la première éditiion des Contes d’Espagne au volume des Mélanges.
(243) Cette place accordée par Musset aux questions théâtrales donne plus de prix aux constatations que nous avons faites sur le caractère dramatique des Contes d'Espagne.
. (244) « Le moule de Racine a été brisé », écrit-il, et il est visible qu’il ne s’en désole pas.
. (245) T1 ajoute d’ailleurs une remarque, qui a bien sa valeur, et qui semble presque une intuition lorsqu'on songe aux triomphes futurs. de Rachel : « Il est certain que la plupart de nos anciennes pièces de théâtre, à défaut de grands acteurs, demeurent sans intérêt. »
la formule classique ne répondait plus au besoin du public moderne; et Musset, évoquant ce débat, de déclarer : « On n’a sans doute rien prouvé entièrement ». On pensait, au Cénacle, faire œuvre dramatique originale. Toute la nouveauté du drame, répond le poète, c’est de « violer les chastes Muses », « car pour cet adultère du fou et du sérieux. il m’est familier » (246). Enfin l’on avait foi dans les ouvrages écrits pour illustrer la doctrine nouvelle. En face d’eux, Musset garde tout son sang-froid. « De nobles essais ont été faits; plus d’un restera comme monument. Qu'importe le reste? La sévère et impartiale critique est celle du temps ». Toutes ces réserves et la désinvolture du ton sur lequel il les formule (247), prouvent que le jugement, chez lui, reprend ses droits sur le parti pris. Ecoutons-le parler des préfaces : « Une préface est presque toujours, sinon une histoire ou une théorie, une espèce de salutation théâtrale où l’auteur, comme nouveau venu, rend hommage à ses devanciers, cite des noms, la plupart anciens, pareil à un provincial qui, en entrant au bal, s'incline à droite et à gauche, cherchant un visage ami. Me pardonnera-t-on d’imiter le comte d’Essex qui arriva dans le conseil de la reine crotté et éperonné? » (248). Donc Musset se refuse à invoquer aucun patronage. Les écrivains qu’il salue, il ne leur doit rien, ou presque, dans le présent volume... (249). Par contre, les noms que l’on attendait Byron, les camarades du Cénacle sont oubliés. Ingratitude? Non, il dit ce qu’il pense. Or, en janvier 1830, les divergences se précisent entre les théories de l’Ecole et ce qu’il pense. Paul de Musset en apporte la preuve (250). Une fois son premier ouvrage achevé, Alfred, autorisé par son père, convoqua chez lui quelques privilégiés. C’était le 24 décembre 1829. Le jeune poète lut alors ses Contes devant un auditoire qu’il avait lui-même trié : Boulanger, Victor Pavie, de la Rosière, les deux frères Deschamps, Ulric Guttinguer, enfin, surtout Mérimée et Alfred de Vigny. Choix révélateur, qui exclut Victor Hugo. Notons qu’il s’agit
(246) Sans doute pense-t-il à Shakespeare; mais il se garde de préciser.
(247) Lui-même, à propos de cette préface, a écrit à son oncle Des-
herbiers (en janvier 1830) : « Ma préface est impertinente; cela était nécessaire pour l'effet; mais elle n’attaque personne, et il est très facile de lui prêter différents sens. » Pareille proposition ne trahit point un
grand zèle de partisan.
(248) IL y a là une affectation d’impertinence que certains critiques relevèrent dès le moment même. Cf. notamment le Figaro (4 février) et le Lutin (19 février).
(249) Il s’agit, en effet, de Molière et du Dante, de Shakespeare et de Richardson.
(250) Cf. Biographie (p. 94).
pour Musset de s’assurer que ses pairs lui reconnaissent le talent qu’il croit avoir (251). Nous sommes forcés d'admettre qu'il tient plus à l’avis de Guttinguer qu’à celui du maître; et voilà qui sent d’une lieue son hérétique. Il est donc bien vrai qu’au moment où le poète composait les Contes d'Espagne, une évolution se dessinait en lui, qui COReNCAn à l’entraîner loin des dogmes de l’Ecole.
Œuvre étrange, où se juxtaposent des tendances contradictoires. D’un côté, la couleur locale recherchée de parti pris; de l’autre, une froideur rare en face de la nature. Le torrent de la passion qui déferle, sans pouvoir la submerger, sur la désinvolture du dandy; une conception de la vie et de l’amour, un dédain de la morale, une haïne de la médiocrité bourgeoise qui suffiraient à révéler l’influence de Byron; puis aussitôt, un culte exclusif de l’homme qui révèle la parenté avec les maîtres classiques; des crises de lyrisme à chaque pas, mais un lyrisme traversé d'espoir même lorsque l’angoisse l’étreint, ennemi résolu de la mélancolie. Bref, tout un romantisme d’avant-garde qui multiplie contre le mètre, contre le rythme, contre la strophe, contre la syntaxe, des audaces parfois indéfendables, qui sème le drame d'incidents sanglants (252); une sorte de déchaînement qui stupéfiait ses anciens professeurs chez un écolier jadis « si rangé, si soigneux, si sensible aux élégances étudiées de la forme latine » (253). Sans doute. Mais tournons le feuillet : voici que le jugement manifeste sa clairvoyance; l'ironie éclabousse maintenant le Cénacle et ses plus chères croyances. Un livre <« déraisonnable, plein d’exagérations et de contrastes », ainsi s'exprime M"° Arvède Barine (254). La formule nous paraît sévère. Que les Contes d’Espagne se soucient peu de la raison, soit. Mais l'impression qu’ils laissent n’est point de disparate. Un même courant de jeunesse roule ces tendances opposées. Jeunesse aux aspects changeants, je le veux bien, byronienne, ardente, impertinente, désinvolte, sentimentale; au fond toujours semblable à elle-même. Si le romantisme de Musset dépasse les audaces de ses amis, si à d’autres moments il n’hésite pas à affirmer son indépendance, dans les deux cas, c’est fougue de jeune homme. « Mes premiers vers sont d’un enfant », proclamaïit
(251) Et d’entendre leur verdict sur sa première œuvre véritable.
(252) « ….Rodomontades.. imbroglios absurdes », disait André Theuriet. (Alfred de Musset : ses Poésies.)
(253) Cf. Latour, Alfred de Musset. (Le Correspondant, mai 1859.) (254) Cf. M®° Arvède Barine : Alfred de Musset (chap. III).
Musset lui-même en 1840 (255); « il n’est pas de livre qui ait peint avec plus de fougueuse franchise ce moment de : fermentation à la fois généreuse et impure, où la nature impatiente de se montrer, agite l’être tout entier du jeune homme » (256). Et l’on songe, pour commenter ce jugement de Montégut, à la phrase de Pontmartin (257) : « De scrupule ou de morale, point; de croyances, aucune; de tentative pour sauver les apparences, pas la moindre; la poésie, le caprice, amour, la fantaisie, le printemps, la jeunesse s’ébattant librement sur un gazon toujours vert et se servant les uns aux autres de passeport et d’excuse ». Donc œuvre cohérente en dépit de sa complexité, et œuvre riche de confidences. Elle nous livre le secret du poète à vingt ans. Elle nous montre, en Musset, le tempérament que les Lettres à l’Ami permettaient de deviner : tendu de curiosité vers la vie, sans cesse envahi d’espérances, excessif enfin. À chaque nouveauté qui l’attire, il se donne d’une adhésion totale; puis, peu à peu, il entrevoit les défauts parmi les qualités; alors il se ressaisit. N'est-ce pas l’histoire de son passage au Cénacle? Précisément, cette histoire, les Contes d'Espagne la retracent. Ils révèlent d’abord l'influence profonde de l'Ecole : les idées qu’ils soutiennent, les sentiments qu’ils exaltent, les libertés auxquelles ils se complaisent leur impriment la marque du Cénacle. On ne se trompe donc pas, chez Antony Deschamps, quand on salue dans ce petit volume l'apparition d’un nouveau poète de la Chapelle. Peut-être retarde-t-on un peu, voilà tout. Car le premier ouvrage de Musset annonce aussi un lendemain plus indépendant. Dans le même recueil qui nous le montrait tout d’abord comme un disciple plein de docilité, nous percevons, aux dernières pages, une série de réserves. L’esprit d'indépendance qui l’avait rangé d’emblée sous la bannière romantique, l’attire à l’écart : c’est l’heure de Mardoche. Zola ne s’égare donc pas complètement en écrivant (258) : « Le Cénacle romantique s’aperçut qu’un grand poète dissident avait grandi dans son sein ». Il anticipe seulement un peu. Et voilà qui achève de situer les Contes d'Espagne. Publiés entre une adhésion de deux années, et une crise intellectuelle qui, elle aussi, durera deux ans, ils apparaissent comme une aubade sur un air du Cénacle, la plus joyeuse et la plus impertinente; mais où, vers la fin, des notes nouvelles chantent étrangement l’indépendance.
(255) Dans le Sonnet au Lecteur, écrit pour introduire les Premières Poésies, où figuraient les anciens Contes d'Espagne.
(256) Ainsi s'exprime Emiüle Montégut. (Nos Morts contemporains, article sur Alfred de Musset, 1883.)
(257) Cf. Nouvelles Causeries littéraires. (Article sur les Nouveaux Contes, d'Alfred de Musset, 1859.)
(258) Documents littéraires (1881).