CHAPITRE IV
Le Scandale des Contes d’Espagne et les
premières inquiétudes intellectuelles
Ainsi, les Contes d’Espagne ont valu à Musset le succès qu’il escomptait; si l’indignation des néo-classiques s’est déchaînée contre son livre, les applaudissements du Cénacle l’en ont dédommagé. Il n’espérait pas davantage. Mais ce succès va contribuer à le séparer de ses amis, parce qu’il suppose un double malentendu. Quand Vigny et Mérimée le félicitent chez son père après la lecture de Mardoche (1), quand les bravos crépitent, saluant Don Paez, chez Antony Deschamps, félicitations et vivats se font d’autant plus vibrants que, dans la pensée des auditeurs, ils s’adressent à un débutant. Mais Alfred, lui, qu'y puise-t-il? Une confiance accrue dans son talent, la volonté de poursuivre sa route en se fiant à ses forces. Les hommes du Cénacle, en croyant l’inciter à marcher dans leurs rangs (2), le poussaient ainsi à s’écarter d’eux plus résolument. Dès lors, avec une nature comme la sienne, incapable de ne pas dire ce qu’elle sent, et avide de bien élucider ce qu’elle pense, le malentendu ne pouvait aller que s’aggravant. La crise éclata, dès 1830, au lendemain des Contes d'Espagne, disons mieux, à leur propos. Le seul fait de les lire imprimés, l’amena, en effet, à démêler en eux ce qu’il discernait difficilement en lui-même : ce mélange d’éléments contradictoires, les uns (3) dominant les autres, les autres prenant sans cesse plus de relief. Son livre lui fut ainsi an miroir dans lequel il put se juger. Il trouva, d’ailleurs, pour mener à bien son introspection, des alliés inconscients : les critiques. Par sa préface désinvolte, il les avait presque sommés de se
(1) « À la soirée du 24 décembre 1829, Mardoche, dit le biographe, obtint les honneurs de la soirée » (p. 94).
(2) En fait, si le Cénacle a fait bon accueil aux Contes d'Espagne, — ce que l’on ne saurait nier, — c’est parce qu’il y retrouvait ses propres goûts. Il est donc bien vrai de dire que ses applaudissements étaient un encouragement pour Musset à persévérer dans sa première manière.
(3) J’entends : les éléments romantiques, aussi bien ceux qui lui viennent de son propre tempérament que ceux qui lui viennent du Cénacle.
prononcer. Ils répondirent aussitôt à ses appels; ils retournèrent le volume sous toutes ses faces; derrière lui, ils examinèrent le « cas Musset ». Leurs articles se complétaient; et la vérité se dégagea. Les ironies des Marrons et de Mardoche n’étaient encore que de ces gestes engourdis, qui annoncent un prochain réveil, mais qui restent inconscients; les critiques aidèrent à s’éveiller complètement cette intelligence, déjà traversée de frissons et d’inquiétudes. Dès lors, une fois redressée, elle était trop amie de l’harmonie, de la logique pour suspendre ses investigations avant d’avoir trouvé un équilibre; et nous allons assister à un effort patient de Musset pour faire leur part à toutes les tendances qu’il porte en lui. Travail de longue haleine : la crise dura deux ans. Tant de persévérance étonnera peut-être ceux qui se rappellent l’adhésion immédiate de Musset au romantisme. Mais il ne s’agit plus aujourd’hui d’accepter d’enthousiasme une doctrine toute faite; c’est le jugement qui mène l’enquête, et ses démarches sont forcément plus lentes; en outre, il se heurte à une foule d'idées et de sentiments renforcés par le Cénacle, et dont il faut tenir compte. Etablir l’ordre dans ce bouillonnement, voilà le but, et qui exige du temps. Enfin, à mesure que Musset voit plus clair, la nécessité s'impose à lui de découvrir une formule mieux adaptée que celle du Cénacle à son propre tempérament. Comment s'étonner, si pareil effort se prolonge pendant deux ans? Donc une crise intellectuelle s'ouvre ici qui eut sur la vie du poète une influence considérable (4). Lorsqu'elle éclate, il est encore imbu de romantisme, soutenu par les sympathies de tout un groupe qui compte sur lui et sur lequel il peut compter. La crise passée, il se trouvera indépendant de toute secte, mais isolé, aussi loin de ses camarades d’hier que de ses adversaires de toujours. Si, dans l’avenir, la critique fait autour de lui la conspiration du silence, il le doit à l'attitude adoptée par lui pendant ces deux années de réflexions. C’est dire avec quel intérêt nous devons suivre le développement de cette crise : d’abord son déclenchement, à l’occasion des Contes d’Espagne; puis, son élargissement; enfin, la série des recherches entreprises par le poète de
1830 à 1832, des Contes d’Espagne jusqu’au Spectacle dans un Fauteuil.
(4) Une crise que l’on n’a point assez étudiée — il faut le dire. Autant les critiques ont analysé avec soin l’aventure de Venise, autant le plus souvent, ils se sont désintéressés des recherches du poète entre 1830 et 1832. Sans doute parce que la crise de passion éclate en cris,
tandis que l’autre, uniquement intellectuelle, se poursuivit dans la réflexion et le silence.