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LES RÉFLEXIONS DU MANS

La logique du caractère de Musset voulait qu’une réaction suivit la ferveur qui l’avait jeté au Cénacle; son besoin d’indépendance ne pouvait s’accommoder longtemps de préceptes, son esprit critique ne pouvait s’aveugler longtemps; son sens du ridicule (5) ne pouvait lui permettre de voir longtemps, sans sourire, ses amis se prendre toujours au sérieux; enfin, son bon sens devait réagir un jour contre ses propres exagérations, contre celles de son milieu, ensuite (6). Néanmoins, l’adhésion du poète au Cénacle était encore si complète dans les premiers mois de 1829, qu’on serait surpris de le voir se ressaisir dès 1830, si l’on ne savait que certains employèrent toute leur influence à lui ouvrir les yeux au moment où son premier ouvrage s’imprimait.

La première critique dressée contre le romantisme des Contes d'Epagne, fut, en effet, formulée au Mans, dès septembre 1829 (7), par l’oncle Stephen Desherbiers que Musset écoutait volontiers. C’était le frère de sa mère. Tout enfant, il l'avait connu, lorsque ses parents et ses grands-parents Guyot-Desherbiers habitaient presque porte à porte (8). Depuis, ils s'étaient un peu perdus de vue (9); maïs sans que l’affection diminuât. Dans la Préfecture du Mans (10), Stephen Desherbiers se fait une joie d’héberger le plus souvent possible son neveu. Et Alfred, aller au Mans lui est une fête. Lorsqu’au mois d’août 1829, il se décide à demander un congé à M. Febvrel et à fuir Paris, il frappe tout de suite à la porte de l’oncle Stephen. Qu'il eût sonné à la grille du marquis de Musset, elle ne fût pas restée close. Qui sait si les arbres de Cogniers ne lui eussent pas inspiré des dizains moins insolents que ceux de Mardoche? « Le nez de Cléopâtre », disait Pascal. N'importe; c’est au Mans que

(5) Les Lettres à l’Ami attestaient chez lui ce sens du ridicule; les tirades les plus enthousiastes ne s’interrompaient-elles pas, dans un sourire, dès qu’elles entraînaient trop loin l’adolescent ?

(6) En effet, les premières critiques sévères formulées par Musset contre une œuvre de l’Ecole, c’est contre ses Contes d’Espagne qu’il les a décochées. (Cf. sa lettre de janvier 1830, à l’oncle Desherbiers.)

(7) Au moment où Musset écrivait Mardoche.

(8) Ces deux maisons étaient situées rue des Noyers. Ce sont aujourd’hui le 57 et le 61 du boulevard Saint-Germain. Victor de Musset habitait au 57, maison natale d’Alfred.

(9) L’oncle était entré dans l’administration préfectorale et avait été, notamment, sous-préfet à Fougères, où ses neveux allèrent le voir en 1819.

(10) Où, en 1829 comme en 1827, il occupait les fonctions de secrétaire général.

Musset veut se réfugier (11). L'affaire se conclut en hâte; M. le Secrétaire général y mit autant d’empressement que son neveu. Le futur poète arriva donc, à la fin d’août. Dans sa valise, il apporte des manuscrits que ses amis ont applaudis (12); son éditeur n’attend qu’un signe pour l’imprimer, lorsque l'inspiration lui aura dicté ses 500 vers; cette inspiration, il la sait toute proche; il a la conviction que l’hospitalité qui lui est offerte lui facilitera la tâche : une ville qu’il aime, de vastes pièces silencieuses, l’hôte le mieux disposé. Que pourrait-il désirer de plus? Et, de fait, on s’ingénie à l’aider; aux repas, on fait rouler l’entretien sur les vers qu’il a composés, sur ses amis nouveaux; car le mouvement littéraire ne laisse pas l’oncle Stephen indifférent (13). De n’importe qui ces attentions rempliraient Alfred de joie; mais de son hôte, plus que de personne. Tant d’affinités les unissent l’un à l’autre. Les liens du sang, d’abord. A eux seuls, pourtant, ils n’expliqueraient rien. Le marquis de Musset est aussi un parent plein d’attentions; Alfred ne parle de lui que pour se gausser. La chanoinesse de Musset lui est aussi proche (14) que l'oncle Stephen; et pourtant on chercherait en vain un souvenir d'elle dans l’œuvre de notre poèle. Quoi d’étonnant? Ils n'avaient pas un trait commun. Elle ne traversa qu’à deux reprises la vie d’Alfred. En 1822, Victor de Musset avait amené ses deux fils à leur tante (15). La dame habitait à Vendôme, au fond du faubourg de Saint-Bienheuré, un hôtel fermé aux indiscrétions des voisins, comme aux rayons du soleil, qui font passer trop vite rideaux et tentures. Les contrevents ne s’ouvraient jamais complètement. Franchissait-on le seuil, on était saisi aux narines par une odeur de « salpêtre » et de « moisissure » (16); dans la pénombre, on apercevait la maîtresse du logis, une Eugénie Grandet qui n'aurait pas l’excuse de la tyrannie paternelle. Elle avait vécu autrefois presque comme tout le monde, avait recu à Saint-Cyr une éducation en rapport avec son rang, auquel elle tenait par-dessus tout; même elle s'était mariée,

(11) Choix à noter. Sans doute, la plupart de ses amis du Cénacle auraient-ils préféré la solitude de Cogniers. Musset, non. Une demiretraite lui suffit.

(12) Notamment Don Paez, lu chez Antony Deschamps. (Cf. les Souvenirs, de Dumas.)

(13) Musset lui écrira : « Je n’ai qu’un regret, c’est de ne t’avoir pas auprès de moi pour me servir de guide. » Il n’aurait point parlé ainsi à un profane.

(14) Exactement au même degré, puisqu'elle était la sœur de Victor de Musset.

(5) Visite racontée par Paul de Musset. (Biographie, p. 61.) (16) Ce sont les termes mêmes du biographe.

dans les conditions les plus bizarres (17); séparée de son mari, elle s'était rengorgée dans son canonicat; elle n’aimait guère que ses trois petits chiens; égoïste et avare, il ne lui plaisait pas qu’on vint la déranger dans ses habitudes, encore moins s’asseoir à sa table. Elle le fit voir à son frère et à ses neveux (18). Avec cela, elle entendait dire son mot sur tout ce qui intéressait la famille, et ce mot était toujours désagréable. Quand Victor de Musset se mit à écrire, elle le tança vertement (19); en pareille matière, elle n’admettait pas la discussion, et tenait en profond mépris les hommes de lettres. Aussi, lorsqu’en 1830, Alfred eut publié ses Contes d'Espagne, expédia-t-elle au poète l’assurance qu’elle le déshéritait. Ce fut, dans la vie de Musset, sa dernière apparition. En vérité, si l’on excepte son père, il n’y a pas un seul Musset vers qui Alfred se soit senti vraiment attiré. Si fier qu’il soit de sa noblesse, des parentés et des alliances qui lui viennent du côté paternel (20), de son blason et de ses armes, il est, en effet, beaucoup moins Musset que Guyot-Desherbiers. Cette vérité, les intéressés (21) ont dû en être frappés les premiers; souvent, un geste de l’enfant, un trait lancé durent amener sur les lèvres des Desherbiers cette réflexion : « Il est bien de notre sang ». On sait combien pareille constatation prédispose un grandpère, un oncle à la sympathie; tout ce qu’elle sous-entend d’impressions partagées; enfin, ce qu’elle signifie de ressemblances : une commune hérédité, des façons de sentir identiques, la même tournure d’esprit. Voilà ce qui unissait l’oncle Stephen et son neveu. Et puis aussi, une même

(17) Elle avait épousé un nommé Rodrigue, collègue de Victor de Musset, comme chanoine à la Cathédrale de La Rochelle, libéré de la vie religieuse avec lui par la Révolution, revenu avec lui à Vendôme. (Cf. Dumoulin : Les ancêtres de Musset.)

(18) « La maîtresse du logis nous reçut avec aigreur », dit le biographe (p. 61). « Le déjeuner, qui se fit longtemps attendre, était si exigu que la bonne dame en eut ‘honte; elle y voulut ajouter une grappe de raisin cueillie sur la treïlle, et qui se trouva être du verjus. »

(19) Sans doute fut-elle de ceux qui obtinrent qu’il ne signât pas de son nom entier les ouvrages qu’il livrait au public : ses Etudes sur Rousseau, son Anglais cosmopolite, sa Cabane mystérieuse. (ci encore, cf. l'ouvrage très documenté de M. Dumoulin.)

(20) Pour n’être pas de grande noblesse, les Musset n’en avaient pas moins d’assez anciennes origines. M. Dumoulin a pu remonter le long de l’arbre généalogique jusqu’à Simon Musset, non encore ennobli, « licencié ès lois, conseiller de Monseigneur le Duc d'Orléans » en 1461. Ils s'étaient alliés à la famille de Jeanne d’Arc par les « du Lys », — croyaient-ils, et, de façon plus sûre, aux Salviati (Guillaume de Musset ayant épousé, en 1580, Cassandre de Peigné, fille de la Cassandre Salviati, chantée par Ronsard), aux du Bellay (par le mariage de Charles-Antoine de Musset, en 1707). Nous nous bornons à citer ici les alliances littéraires, si l’on

peut dire.

(21) Je veux dire les Guyot-Desherbiers.

influence subie par tous deux; celle de Claude Antoine Guyot- Desherbiers (22), le père de Stephen, le grand-père d’Alfred. L'action qu’il exerçait venait de sa bonté, du charme de sa conversation. En les faisant sauter sur ses genoux l’un après l’autre, il leur avait raconté les mêmes anecdotes; toujours prêt à satisfaire les curiosités de la jeunesse, il se laissait feuilleter par elle. Si l’on voulait frissonner, il racontait son existence sous la tourmente révolutionnaire, son enthousiasme des premières heures, en bourgeois frotté de noblesse (23): puis les moments douloureux où les responsabilités pesaient sur ses épaules de magistrat (24). Et le jeune auditeur se rappelait ce dont le conteur ne parlait pas : comment il avait résolu ce problème d’être juge révolutionnaire (25) et d’épargner le plus de têtes possible. Alfred comme son oncle savait qu'il avait arraché à la mort tout un lot de belles compromises : la comtesse de Janson, M°** de Montpezat, de Rochegude, de Foucauld (26). Il préférait aider les femmes; mais il n’hésitait pas à servir des amis en danger : il avait caché dans son appartement, le baron de Batz, disait-on; en tout cas, au temps où le poète Roucher était interné à Sainte-Pélagie, en 1793 (27), il avait répondu de lui, et toute une journée l’avait remplacé dans sa cellule. D’autres jours, il égarait ses récits sur la politique du Directoire et du Consulat, qu’il avait suivie activement (28); ou il remontait vers le temps de sa jeunesse. Et l’auditeur s’instruisait, rien qu’à l’entendre parler de ses amis du vieux temps. Quels amis! l’abbé Morellet, Carmontelle, Marmontel, Florian, Sedaine, Chamfort qu’il avait bien connus; Piccini, Greuze, Houdon, Voltaire rencontrés

(22) Sur ce grand-père maternel du poète, cf. les ouvrages de M. Teissier : Musset. Documents généalogiques; et Solente: Le grand-père maternel d'Alfred de Musset.

(23) Les Guyot-Desherbiers avaient contracté alliance avec les Ségur, les Beaufort, les Miromesnil.

(24) Après avoir fait ses études de droit à Paris, Claude-Antoine Guyot-Desherbiers, d’abord avocat, s’était orienté vers la magistrature; depuis 1782, il était membre du Parlement. Il avait alors trente-sept ans, étant né le 20 mai 1745.

(25) Une fois la Révolution commencée, il avait été nommé, en 1790, juge au tribunal du deuxième arrondissement, avant d’être promu, peu après, chef de division à la Justice.

(26) À ce sujet, cf. l’ouvrage de M. Solente, qui ajoute encore, aux noms que nous venons de citer, celui de M"° de Rougeville, L’amitié personnelle de Fouché aida sans doute M. Guyot dans sa tâche.

(27) Roucher était à la fois l’ami et le voisin de M. Desherbiers. Ils habitaient la même maison. Aussi, lorsque le poète, peu avant d’être guillotiné, eut besoin de sortir quelques heures de prison pour régler ses affaires, son ami lui servit-il de caution.

(28) Ayant été député de la Seine à l’Assemblée des Cinq Cents et membre du Corps législatif après le Coup d’Etat de Brumaire.

parfois (29); André Chénier, entrevu. Derrière ces noms illustres, un siècle s’évoquait; un siècle avec lequel l’oncle Stephen, puis son neveu, s'étaient ainsi familiarisés. Car le bonhomme Desherbiers se souvenait de ses légers essais littéraires, de ses poèmes, de ses satires (30), et leur verve lui revenait. De la sorte, jouissant de la vie comme du plus attrayant spectacle, et la racontant aux autres comme la plus merveilleuse aventure, mêlant le chimérique et le réel sans très bien les séparer; épris d’idéal et curieux de littérature, ayant une jolie plume dont ïil jouait par délassement, apercevant le côté comique des choses ou des gens, comme d’autres en voient la face sombre; très distrait (31) et plein de bon sens, frondeur de tempérament (32), mais par goût ami de l’ordre et aristocrate, il imposa, à son fils d’abord, à son petit-fils ensuite, une tournure d’esprit analogue; aussi aisément qu’il fit d’eux des joueurs d’échecs , passionnés, il éveilla en eux la curiosité artistique, le culte des choses littéraires; surtout, il les plongea en pleine atmosphère du xvin° siècle, et leur donna l'instinct de la mesure, le sens du ridicule, l’habitude de l'ironie. Supprimez de la jeunesse d’Alfred ce grand-père qu’on oublie trop, Rousseau seul y préside (33), et le Cénacle après lui. Que pèserait, en face, l’instruction du lycée? Mais le vieillard la renforce; il apporte, en le tempérant d’indulgence, le rire de Voltaire. Ne peut-on pas dire que Musset lui doit, en grande partie, son originalité? Quoi qu’il en soit, cette influence subie en commun, le souvenir du grandpère, mort récemment (34), créaient entre l’oncle et le neveu une étroite intimité. D’autres souvenirs aussi. N'est-ce pas au Mans, qu’Alfred a ébauché ses premières aventures d’amour? Ses fonctions (35) n’absorbaient pas Stephen

(29) C’est par l’intermédiaire de Roucher que M. Guyÿot-Desherbiers connut da plupart de ces grands hommes. Le poète avait entraîné son ami dans la « Loge des Neuf Sœurs », où se retrouvaient notamment, avec Voltaire, Florian, Chamfort, Greuze, Houdon et Piccini.

(80): Il" avait débuté dans les lettres par des satires. : Les Chancelières, dirigées contre Maupeou (1771); plus tard, il avait écrit : le poème des Chats, héroïco-didactique (1796); le poème des Heures (1798); une tragédie : Ottokar; une comédie : l’État restitué (1808). Après quoi, il s’était tourné vers les mémoires historiques en éditant les Lettres de Ninon de Lenclos au marquis de Sévigné, puis les Mémoires du comte de Bonneval.

(31) Cf. le témoignage de M. Solente. La finesse et la distraction sont les deux traits qui le frappent le plus chez Guyot-Desherbiers.

(32) C’est là, par contre, le trait qui retient d’abord, chez Guyot- Desherbiers, l’attention de M. Dumoulin. (Les ancêtres de Musset.)

(33) Rousseau, cher à Victor de Musset, et étudié par lui avant tant de zèle.

(34) Claude-Antoine Guyot-Desherbiers était mort en 1828, quelques mois après sa femme, à la Préfecture du Mans, chez son fils.

(35) De secrétaire général de la Préfecture.

Desherbiers au point qu’il ne sût rien de ces idylles; il dut, parfois, plaisanter l’amoureux. D'ailleurs, son état de célibataire assurait à l’oncle toute la confiance de son neveu. Pour Alfred, en se mariant, l’homme renonce à la jeunesse. Entre les jeunes et ce déserteur, un fossé se creuse sur l'heure. Que pourrait-il raconter, lui, Musset, à un mari? Dans la vingtième année, il n’a que des amis célibataires, et pourtant c’est à de plus vieux que lui qu’il fait le plus librement ses confidences (36); mais il y met cette condition. Ainsi, au (Cénacle, ïil fréquente Sainte-Beuve, Vigny, Guttinguer (37); l’idée ne l’effleure pas de s'adresser à Victor Hugo. Il s’éloigne d’instinct de ceux qui rangent leur vie; c’est pourquoi, dans sa famille, personne ne lui paraît plus près de lui que l’oncle Stephen, malgré la différence des âges. On peut lui ouvrir son cœur, et on peut encore lui raconter son esprit, car il s'intéresse à la littérature. En dilettante, certes; mais adhésion ou réserve, son avis prend d’autant plus de poids. Avec cela, du bon sens, un détachement averti, de la flamme, de l'ironie. Qui s’étonnerait que les critiques de l’oncle aient ému le neveu? Car il formulait parfois des critiques (38), auxquelles il donnait la forme la plus habile, en homme qui connaît son interlocuteur. Lorsqu'il entreprenait sur un point quelconque (assouplissement excessif du rythme, jugements portés sur certains grands écrivains du passé, un Racine (39), par exemple), de modifier les opinions de son neveu, il faisait appel à l'esprit de lucidité, sans heurter jamais la sensibilité nerveuse, qui, trop violemment démentie, se serait probablement butée. Surtout, il raïllait; ironie légère, un reflet du sourire du grand-père Desherbiers (40). Sans tâtonnement, il galvanisait ainsi les forces qui, chez Alfred, pouvaient réagir contre le Cénacle. Les conversations du Mans portèrent vite leur fruit. Le poète a dit, de deux façons, combien elles l’avaient ébranlé. D’abord, au moment même, il a composé son poème de Mardoche. Le ton désinvolte qu’il y adopte, les railleries qu’il se

(36) A Sainte-Beuve, à Vigny, à Guttinguer.

(37) Au vrai, Ulric Guttinguer avait été marié autrefois. Mais Musset ne le connaissait pas alors; et, depuis son veuvage, il s'était lancé à nouveau dans la vie des passions avec tant d’ardeur qu’il faisait pour la seconde fois figure de célibataire.

(38) La lettre du poète, (janvier 1830) l’établit de façon indiscutable.

(39) Que l'oncle et le neveu aient, à diverses reprises, discuté à propos de Racine, une phrase de Musset l’atteste : « J’ai fait bien d’autres réflexions, mais tu sais qu’elles ne vont pas jusqu’à me faire aimer Racine. » (Lettre de janvier 1830.)

(40) Un appel à ce sens du ridicule qui, un instant submergé par Tone dans Tatmosphère de l'Ecole, n’en subsistait pas moins chez lui.

permet, ne coïncident pas par un simple caprice du hasard, avec les critiques de son oncle. Le grain est semé; la moisson lèvera. Dès janvier 1830, Alfred a déjà réfléchi; il le reconnaît, dans une lettre qui accompagnait, auprès de

Stephen Desherbiers, l'envoi du volume. Il faut la lire attentivement :

Je t'envoie, mon cher oncle, ces poèmes dont tu as entendu une partie (41). Lire et entendre sont deux comme tu sais; mais tu ne seras pas pour eux plus sévère que moi, et je te demande toute la franchise possible.

Je te demande grâce pour des phrases contournées; je m’en crois revenu. Tu verras des rimes faibles; j’ai eu un but en les faisant (42) et sais à quoi m’en tenir sur leur compte; mais il était important de se distinguer de cette école rimeuse (43), qui a voulu reconstruire et ne s’est adressée qu’à la forme, croyant rebâtir en replâtrant.

Ma préface est impertinente; elle était nécessaire pour l'effet; mais elle n’attaque personne, et il est très facile de lui prêter différents sens.

Quant aux rhythmes (sic) brisés des vers, je pense là-dessus qu’ils ne nuisent pas dans ce que l’on peut appeler le récitatif, c’est-à-dire la transition (44) des sentiments ou des actions. Je crois qu’ils doivent être rares dans le reste. Cependant Racine en faisait usage.

Je te demanderai de t’attacher plus aux compositions qu'aux détails; car je suis loin d’avoir une manière arrêtée. J’en changerai probablement plusieurs fois encore.

J’ai retranché du dernier poème (45) plusieurs choses un peu trop matérialistes (46) et y ai laissé dominer le dandysme qui est moins dangereux. Je cherche à éviter les ennemis, et n’y réussirai très probablement pas; mais je crois que, jusqu’à présent, mon père, qui lit les journaux très exactement, a plus peur que moi. La critique juste donne de l’élan et de l’ardeur, la critique injuste n’est jamais à craindre. En tout cas, j'ai résolu d’aller en avant, et de ne pas répondre un seul mot.

Tout cela d’abord est assez amusant; je ne peux pas m’empêcher de rire toutes les fois que je me rencontre étalé.

J'attends tes avis. Mes amis (47) m'ont fait des éloges que j'ai mis dans ma poche de derrière. C’est à quatre ou cinq conver-

(41) L’oncle Stephen avait certainement entendu Mardoche — composé chez lui — peut-être aussi certains des Contes antérieurs.

(42) Voilà qui confirme nettement ce que nous avions remarqué : la volonté de Musset de rompre en visière au dogme de la rime riche.

(43) I1 s’agit évidemment du Cénacle, et la sévérité des termes employés par Musset n’en a que plus d’intérêt.

(44) Sans doute, Musset veut-il parler des passages qui ne sont ni effusions de lyrisme, ni scènes dramatiques; ainsi les descriptions. Mais l’expression, il faut le reconnaître, reste assez difficile à définir.

(45) Mardoche.

(46) Ce sont les strophes 22 à 40.

(47) Entendez : les hommes du Cénacle.

sations avec toi que je dois d’avoir réformé mes opinions sur des points très importants (48); et depuis j'ai fait bien d’autres réflexions. Mais tu sais qu’elles ne vont pas (49) jusqu’à me faire aimer Racine.

Adieu donc, mon bon oncle. Aime-moi toujours et crois que je te le rends du meilleur de mon cœur. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne t'avoir pas auprès de moi pour me servir de guide et d’ami.

Janvier 1830. Ton neveu,

Alfred de Musser.

Que dire d’une pareille lettre, quand son auteur l'écrit au temps de son premier succès, et se juge avec tant de sincérité? Rapprocher ces quelques lignes des violences de la presse (50), c’est admirer la sérénité du jeune poète. Aujourd’hui, comme en 1827, comme plus tard, il y a deux Musset; l’un qui s’abandonne à tous ses enthousiasmes (51), l’autre qui prend son plaisir à observer, à se juger lui-même. Ce que nous venons de lire ici, c’est à la fois le réquisitoire et le plaidoyer prononcés par le second au sujet du premier. De ce réquisitoire, dressé contre les folies du passé, de ce plaidoyer qui réclame pour elles les circonstances atténuantes, nous retiendrons trois points. D’abord Musset s’écarte de ses anciens amis. Ce qui, jadis, n'apparaissait que comme des boutades sans conséquences (52), puis comme des ironies éparses mais voulues (53), prend les allures d’un schisme. Alfred commence à rompre avec la conception que l'Ecole se fait de la poésie; il accuse le Cénacle d’avoir sacrifié peu à peu les problèmes de l'inspiration à des recherches de forme, et d’avoir réduit sa poétique révolutionnaire à des innovations de technique, j'allais dire de gymnastique (54). Il revendique pour l'écrivain, le droit de s’attacher à la forme moins qu’à l’idée ou au sentiment. Et il sent si bien l’importance de ce désaccord, qu’il emploie tout de suite des expressions vives (55). En second lieu, cette

(48) Voilà qui établit Paction exercée par Stephen Desherbiers sur lesprit, les goûts, la poétique de son neveu, à la fin de 1829.

(49) Le texte donné ici par Paul de Musset (Œuvres posthumes) porte « pas encore »; dans le manuscrit, on lit simplement « pas ». La nuance a bien son importance; et ici le texte original s’impose.

(50) Dont nous citons plus loin des extraits significatifs.

(51) De celui-là, le Cénacle s’est emparé.

(52) Dans les Marrons du Feu ou dans la Ballade à la Lune.

(53) Dans Mardoche.

(54) Il ne paraît pas possible de donner un autre sens à ces mots :

« Cette école rimeuse, qui a voulu reconstruire et ne s’est adressée qu’à la forme, croyant rebâtir en replâtrant. »

(55) Qu'il réservait jadis, dans ses premiers Contes d'Espagne, aux représentants de l’autorité, de la tradition ou des règles.

évolution de Musset est si sincère, l’équilibre qu’elle établit en lui diffère tellement de son ancienne attitude que, malgré lui, il les reporte dans le passé. Les audaces des Contes d'Espagne, il les présente comme une sorte de déguisement calculé. Que les impertinences de sa préface soient une manœuvre (56), admettons-le; qu’il y ait un soupçon d’ironie dans les Marrons du Feu, la Ballade à la Lune, passe encore. Mais il est faux que le Musset raisonneur ait permis, par prévoyance, les acrobaties du Musset écervélé, afin d'attirer, sur le nom qu’ils défendent en commun, l’attention du public. Il suffit, pour le savoir, de relire son œuvre poétique (57). Quelle comédie joue-t-il donc? Aucune; il s’exagère, de fort bonne foi, la valeur de ses ironies passagères; et il retient surtout, de son passé, ce qui annonce le présent. Je ne sais rien qui prouve mieux ce qui sépare sa pensée en 1830 de ce qu’elle était au début de 1829. Enfin, — troisième constatation —, cette évolution, c’est l’influence de son oncle Desherbiers qui l’a déterminée. Ainsi cette vérité s'établit : la crise qui devait amener la rupture de Musset avec l'Ecole, s’est ouverte à propos des Contes d'Espagne, à la voix de l'oncle Stephen. De tous les critiques qui jugèrent cet ouvrage de début, nul n’eut plus d'action sur le poète. Il leur a préparé le terrain, et il a disposé Musset à les écouter.

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