‹ Le RomantismeChapitre 19 sur 74 · LES AVERTISSEMENTS DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

LES AVERTISSEMENTS DE LA CRITIQUE

D'ailleurs, Musset, par tempérament, était porté à faire son profit des avis de la critique. II a beau protester que son père suit les articles de la presse « plus exactement que lui »; il les attend avec impatience. Ne reconnaît-il pas que, dans sa Préface, il avait tâché de ménager tout le monde? Que ses insolences étaient là « pour l'effet », c’est-à-dire pour piquer et pour retenir l'attention? et surtout l’attention des critiques? (58) Sans nul doute, certains comptes rendus lui semblèrent lents à venir, celui du Journal des Débats, notamment (59); et il les lut avec passion. Chose naturelle. Il s’agit de son premier ouvrage, et son existence est en

(56) C’est là ce qui ressort de cette phrase : « Ma préface est impertinente:; cela était nécessaire pour l'effet ; mais elle n’attaque personne... »

(57) Aussi bien celle de demain (Namouna, Rolla) que celle d’hier (Don Paez ou Portia).

(58) Et il s’agit là des « impertinences » de sa préface. Or, il ne peut pas ignorer que ce sont d’abord les critiques qui lisent attentivement les préfaces.

(59) Qui parut le 8 avril 1830, plus de trois mois après l’apparition

des Contes d’Espagne.

jeu. Qu'il enregistre un échec, il lui faudra retourner à son bureau et reprendre ses manches de lustrine; au contraire, si ses Contes reçoivent un accueil favorable, la vie qu’il rêvait s’ouvre devant lui. Enfin, l’attitude négligente dont il se pare ne correspond pas à sa nature; elle suppose, en effet, un caractère que rien n'influence, ou encore la confiance en soi la plus complète. Rien de pareil chez Alfred. Sa modestie littéraire ne fait pas question (60); autant sa vanité s’avère chatouilleuse à d’autres égards, autant il se montre conciliant lorsque son œuvre ou son génie sont en cause (61). Cette modestie le portera toute sa vie à tenir compte des avis qu’on lui donne (62); mais plus que jamais sans doute, en 1830, au moment où il cherche sa voie. Aucun de ses livres, en effet, ne lui laissera une impression aussi flottante que ses Contes d’Espagne. I en sent les qualités rares et les faiblesses. Enfin, par delà son recueil, il tâche de s’orienter pour l'avenir. Comment ne prêterait-il pas une oreille attentive à ceux qui peuvent lui apporter une opinion neîte sur le présent, et un peu de lumière pour demain? Ajoutons que Musset croit à l’utilité de la critique littéraire. Il voit en elle une puissance. Je sais bien qu’il l’accusera parfois d’inintelligence, et parfois d’injustice (63); d’ici un an, à propos de la Ballade à la Lune, il lui dira son fait (64); et, plus tard, révolté qu’elle affecte après le Spectacle, Rolla, les Nuits, de le traiter en débutant, il la regardera comme une ennemie. N'importe. Il a toujours tenu compte de ses conseils, même aux heures de sa plus violente acrimonie. Deux exemples : lorsque, après la chute de la Nuit Vénitienne, elle se fera unanime pour le détourner de la scène, il se résignera à l’écroulement de son rêve le plus ancien; plus tard, quand il lui paraîtra nécessaire de remanier la Confession d’un Enfant du Siècle, il chargera de ce soin Sainte-Beuve, et, ce faisant, c’est au

(60) Tous les témoignages des contemporains s'accordent à le reconnaître.

(61) D’Alton Shée (dans ses Mémoires) insiste sur cette modestie du poète qui, dit-il, en deux ans d’intimité, n’a jamais parlé à ses camarades de ses œuvres, et ne leur a jamais lu ses vers.

(62) Ainsi, en 1839, lorsque son frère hasarde quelques réserves à propos de ce Poète déchu,-auquel Musset travaillait alors, le poète n'hésite pas : il condamne l’ouvrage presque terminé.

(63) Cf. deux sonnets (publiés par M. Jubin dans la Revue bleue, 1897) à propos du Chatterton, de Vigny : l’un où Musset reproche à « Messieurs du journalisme » de disséquer la pièce sans la comprendre; l'autre, qui vise directement Gustave Planche :

O critique du jour, chère mouche bovine, Que te voilà pédante au troisième degré!

(64) Dans les Secrètes Pensées de Rafaël, 1831.

critique qu'ils s’adressera, non à l’ami des jours anciens (65). Tant de docilité atteste beaucoup de respect. Et donc, malgré sa désinvolture, Musset, en 1830, lut les comptes rendus de la presse, et en enregistra la leçon, n’en doutons pas.

Mais, dira-t-on, quelle leçon pouvait-il tirer de cette série d'articles qui rendent tous les sons, depuis l’indignation jusqu’à l’extrême indulgence, en passant par l'ironie, la réserve, l’encouragement et l’adhésion? et qui se répartissent à nombre égal (66) entre la sévérité et la sympathie? Erreur. A les lire avec attention, comme Musset dut le faire, un ensemble de vérités se dégageait. Qu’elles l’aient impressionné, c’est l’évidence même; elles confirmaient les conversations du Mans, et le poussaient ainsi dans la voie où il commençait à marcher. En outre, il n’a alors nulle raison de se défier de la critique. Grâce à elle, les Contes d’Espagne ont porté : quinze journaux ou revues en ont parlé à leurs lecteurs. Et le ton général de ces critiques le satisfait. Quand nous les lisons, aujourd’hui, nous qui considérons la publication des Contes d'Espagne comme un des événements littéraires de l’année (67), l’âpreté des comptes rendus nous choque. Lui, moins. Il a conscience d’avoir laissé, dans son recueil, nombre d’impertinences qui doivent lui aliéner des suffrages; il a lancé son livre dans une atmosphère de bataille, et il sait combien de passion agite encore les adversaires. Les critiques alors étaient des combattants, eux aussi; ils avaient la charge de défendre la vérité, non seulement contre les systèmes, mais contre les œuvres. Dès lors, le souci d’atteindre à l'équité ne les préoccupait pas (68), et les néo-classiques, en déroute, se montraient plus âpres que jamais. Comment Musset n’attendrait-il pas d’eux une intransigeante sévérité? Dans l’œuvre qu'il leur présente, tout défauts et qualités, semble fait pour les irriter (69). Donc, que deux courants de force égale se

(65) Aussi bien, si le poète et Sainte-Beuve avaient, depuis un certain temps, cessé de se voir intimement, la rupture de Musset et de George Sand avait encore détendu leurs relations.

(66) Sur quinze articles de presse que nous avons sous les yeux, huit sont favorables au volume de Musset :-ceux du Globe, du Courrier Français, des Débats, du Figaro, du Nouveau Journal de Paris, de la Quotidienne, du Temps et du Lutrin; sept sont nettement hostiles ceux de la Revue de Paris, de la Pandore, du Corsaire, du Courrier des Théâtres, de la Gazette de France, de la Revue française et de l’Universel.

(67) Année fertile. C’est celle d’Hernani, des Harmonies, de Gobseck.

(68) D’ailleurs, en conscience, toute œuvre où ils reconnaissaient les théories et les goûts de l’ennemi, — la marque de l’hérésie, si l’on préfère, — leur semblait néfaste.

(69) Aussi bien sa verve, sa jeunesse, le mouvement de ses poèmes que ses audaces et ses folies.

dessinent dans la presse, et que l’un d’eux soit favorable, c’est tout le succès qu’il espérait.

Il en écoute d’autant mieux les réserves de la critique. Et le premier enseignement qu’il y trouve, c’est qu’il y a danger, lorsqu'on veut se faire un nom, à se permettre certaines excentricités. En pareil cas, les aristarques se refusent à juger l’œuvre entière autrement que comme une gaminerie; et le public (70) risque de se tromper avec eux. La preuve? Que Musset lise un des comptes rendus hostiles à son livre, depuis celui du Corsaire (71) jusqu’à celui de la Revue de Paris (72) en passant par la Pandore (73), la Gazette de France (74), le Courrier des Théâtres (75), la Revue française (76) et l’Universel (77), tous, entrefilets captieux (78) ou articles plus documentés (79), s’entendent pour puiser leurs citations dans les Marrons du Feu et dans la Ballade à la Lune. Certains y ajoutent bien quelques réflexions sur Don Paez ou sur Portia, mais la plupart s’en tiennent là. Les Contes d’Espagne apparaissent alors dominés par le Monologue de la Camargo, par ses malédictions contre Rafaël et son apostrophe à l’Abbé; et surtout, au sommet du volume, s’étale la Ballade; l’essentiel de l’œuvre, le voilà. Et ici les citations se multiplient : quelques vers dans le Corsaire (80), deux strophes et demie (81) dans la Gazette de France, sept strophes dans le Courrier des Théâtres (82), sept encore dans la Revue française (83). Bien plus, on fait à cette malheureuse Ballade les honneurs d’une

(70) Ou du moins la partie du public qui suit ces critiques : presque la moitié des lecteurs, puisque la presse des Contes d'Espagne s’équilibre en deux camps d’égale importance.

(71) Deux articles dans les numéros des 15 et 24 janvier 1830. (72) Un article de Philarète Chasles, dans le numéro de mars 1830. (73) Cf. numéros des 30 janvier et 4 février 1830.

(74) Un entrefilet dans le numéro du 23 mars.

(75) Cf. numéro du 18 mars.

(76) Numéro de février 1830.

(77) Deux articles : les 22-23 janvier et 3 février 1830.

(78) Par exemple, celui du Courrier des Théâtres.

(79) Notamment ceux de l’Universel.

. (80) Qui se demande : « Est-ce une parodie. La chose est-elle sérieuse? »

(81) Sans commentaire.

k (82) Qui ajoute : « Ce poème sera d’une grande éloquence dans l'avenir », et intitule ces quelques réflexions : « Poésie romantismale ». (83) Avec cette note : « Evidemment l’auteur a voulu être original...

Il a réussi au delà même de ses souhaits. »

parodie. Je ne cite que comme un exemple de la polémique contemporaine, cette facétie de la Pandore :

MuSSET (84) Je viens voir, dans la brune, Sur le clocher jauni

La lune Comme un point sur un i.

Page 1