LA LUNE
Quelle heureuse rencontre!
Mon poète joufflu
Se montre Comme un o sur un q.
MUSSET N’es-tu rien qu’une boule?
Qu'un grand faucheux bien gras Qui roule Sans pattes et sans bras.
LA LUNE Oh! la fameuse boule Qui surmonte ton cou Et roule, Roule je ne sais où.
MuUSSET Lune, en notre mémoire, De tes belles amours L'histoire T’embellira toujours.
La LUNE Toi seul es mon poète, Musset, et je suis ta (85) Lunette Qui toujours t’aimera.
Pastiche. sans méchanceté. Musset en rit, sans doute. Mais ce qui l’irrite, c’est de retrouver partout cette Ballade. Avoir composé, à vingt ans, plus de 4.000 vers, Don Paez, Portia, et se voir jugé par la moitié de la presse, devant la moitié du public sur vingt-cinq strophes (86) écrites
(84) Sans doute est-ce à dessein qu’on supprime devant le nom du poète cette particule à laquelle il tient si fort.
(85) Le rejet insoutenable et la rime plate sont ici une ironie supplémentaire.
(86) La Ballade à la Lune compte aujourd’hui trente-quatre strophes. Mais les neuf dernières avaient été supprimées dans l’édition de 1830. ,
en manière de délassement! En outre, dans la liste des citations, les Marrons du Feu viennent après la Ballade; et la critique, ici encore, choisit avec soin les passages les plus échevelés. Musset a beau proclamer que « la critique injuste n’est jamais à craindre », tant de parti pris l’énerve. D'autant plus que les audaces dont on lui fait grief, il les condamne autant que personne. Il en souhaiterait davantage que le public pût le juger sur ses autres vers. Comme il veut garder une attitude détachée, il laisse dire; mais il enrage et, à part lui, il argumente : ce poème n’étaît qu’un jeu. Il n’a pas tort. Mais, objectera-t-on, et les images choisies, et l’incohérence de la pensée? À nouveau, il se défend : pure plaisanterie; il ne voulait qu’effrayer le bourgeois, et se gausser de quelques amis (87); il n’y a là qu’une parodie. C’est d’ailleurs la thèse du Corsaire. Ainsi se forme une légende à laquelle il croira toute sa vie; il l’exprimera d’ici peu (88), quand, raillant la critique qui a
Lu posément la Ballade à la Lune ! ! !
il déplorera de n’avoir pas écrit au bas :
Le public est prié de ne pas se méprendre.
Il sera alors sincère, tout en se trompant. Que l’audace de sa Ballade l’ait amusé; qu’en outre, il ait glissé là deux grains d’impertinence à l’égard du Cénacle, on peut l’admettre. Mais, la plus grande partie du poème (89) a été écrite sérieusement : les idées qu’il traduit (90) sont de celles que Musset n’a jamais plaisantées. Sa Muse mêle, volontiers, les excentricités à l’émotion; mais sans descendre pour si peu jusqu’à la parodie. Rien ne prouve que, dans l’enthousiasme de ses vingt ans, il n’ait pas trouvé belles certaines exagérations qu’il jugeait ridicules de sang-froid; et qu’il ne les ait pas risquées à l’impression, mi-convaincu et minarquois? Mais, après les arguments de son oncle, les éclats de rire de la critique l’éclairent de façon définitive; de fort bonne foi, il se sait alors gré d’avoir douté, quand ses amis applaudissaient, De là à parler de parodie, il n’y a guère qu’un pas; un an lui suffira pour le franchir. Mais il n’a besoin ni de délai ni de réflexion pour apercevoir combien ces acrobaties nuisent à son premier ouvrage. L’expérience portera.
à (87) C'est-à-dire des hommes du Cénacle, en caricaturant leurs inspirations.
(88) En 1831, dans les Secrètes Pensées de Rafaël.
. (89) Notamment les strophes qui évoquent la Diane antique, celles qui chantent les sentiments du pâtre, du pilote, de la fillette, du poète.
(90) Le culte de la beauté plastique, hommage à la Grèce ancienne dans sa déesse, la poésie du clair de lune, etc...
La critique lui donnait encore une autre leçon, beaucoup plus grave : elle le mettait en garde contre le Cénacle. Et cela, d’une seule voix. Si l’on en doute, il n’est que de lire attentivement (91) tous les articles de la presse. Voici d’abord le lot des adversaires : le Corsaire et la Revue de Paris, la Revue française et l’Universel. Leurs comptes rendus sont tous faits sur le même modèle; ils commencent par reconnaître en Musset un des plus fougueux romantiques. « Les romantiques vont leur train », affirme l’un d’eux (92), « et publient prose et vers, sans se soucier des critiques du goût et de la raison; voici un poète, un disciple de M. Victor Hugo, M. Alfred de Musset, qui entre dans la carrière avec les Contes d'Espagne et d'Italie. C’est un ultra-romantique, et il laisse loin derrière lui les Vigny, les Joseph Delorme et tutti quanti ». Il y a quelques mois, ce verdict l’eût comblé d’aise; la place qu’on lui assigne, il la désirait; les noms qu’on rapproche du sien (93), lui-même les aurait choisis. Mais aujourd’hui, voici ce dont il s’aperçoit : on ne fait à ses ambitions d'autrefois cette concession, d’avoir atteint leur but, que pour mieux l’abîmer, lui et son recueil. En effet, à peine la parenté établie entre les Contes et la poétique du Cénacle, les stylets entrent en danse. Fatalement, il se prend à réfléchir : est-ce son livre qui compromet les théories de ses amis? Ne serait-ce pas plutôt l'Ecole qui l’expose, lui, à toutes ces critiques? Voilà qui ne serait rien. Mais avec minutie, on dresse une liste de ces audaces répréhensibles. On lui reproche les hardiesses excessives de sa prosodie, de son vocabulaire (94), de sa syntaxe; cette manie d'introduire dans le vers des mots étrangers, surtout, dans « ce vocabulaire de la halle, des chiffonniers et des corps de garde » (95), une série de solécismes et de barbarismes. On en dresse un tableau qui dut le faire rêver lui-même. De Don Paez, on extrait deux citations C’est plus aisé d’entrer que de sortir d’ici.
etr:
C’est: un chat qui mutile et qui tue à plaisir Un misérable rat dont il a le loisir.
« Qui potest capere, capiat », ajoute le critique (96).
(91) Comme le faisait alors Musset lui-même.
(92) C’est le Corsaire (15 janvier). Mais la même idée se retrouve ailleurs. Le Figaro écrit : « O feu Delorme, pendez-vous. »
(93) J’entends : ceux de Vigny et de Sainte-Beuve.
(94) Les tirades de la Camargo fournissent une mine de citations. Optimiste, le critique du Corsaire y signale : des vers « divertissans »; plus grave, la Revue Française y voit : « des écarts. dont il serait bon d’empêcher le retour »; l’Universel, plus emporté, proteste que ces quelques scènes sont « tout ce que j’ai vu de plus inconcevable.. »
(95) L’Universel.
(96) C’est le critique de l’Universel.
Des Marrons, on cite (97) la tirade de Rafaël, en réponse à cette question de l’abbé : « Qu'est-ce qu’on vous nomme? »
On me nomme seigneur vide-bourse, casseur De pots; c’est en anglais blockead, maître tueur D’abbés. Pour le seigneur.
Ces audaces, où le poète croyait trouver l’originalité, aboutissent, simplement, au « baragouin »; on le lui prouve ainsi, et le coup porte. À voir ces vers isolés de la sorte, il ne peut pas ne pas les condamner. Dans le mouvement des Contes, ils passaient parmi les autres. Voici qu’on les arrête; l’effet est différent. Et Musset a trop de loyauté pour ne pas rester stupéfait d’avoir pu, l’année d'avant, écrire de pareilles extravagances. Or, comment les lui présente-t-on? Comme l’aboutissement des audaces du (Cénacle (98). Toujours ce qu’il trouve dans ces articles, c’est une relation de cause à effet, établie partout, entre les théories de l'Ecole, d’une part, et, de l’autre, toutes les taches qui déparent ses premiers poèmes à lui. Je dis : toutes les taches. Car lorsque les critiques hostiles s’attaquent au fond de l’ouvrage (99), leur point de vue reste le même. Les griefs qu'ils formulent visent à la fois l’œuvre de Musset et les théories du Cénacle. On lui reproche de forcer les sentiments (100), de manifester, pour la laideur (101), une préférence exclusive, de se complaire dans l’immoralité (102), de dédaigner, enfin, certaines qualités indispensables au poète : l’art de composer (103), la variété d’inventions (104).
(97) Toujours le critique de l’Universel, qui signe F.
(98) Dans chacun de ces articles, à plusieurs reprises, le critique insiste sur le côté « romantique » des fautes qu’il signale. L’Universel étend ses remarques aux « choryphées d’à présent »; le Corsaire définit Musset un « ultra-romantique », et le pose en disciple de Victor Hugo; « tout romantique qu’il est. », écrit la Revue Française.
(99) Et ils n’y manquent point; car leurs articles sont assez poussés, dans l’ensemble.
(100) L’Universel parle, à propos des Marrons, du « délire des pensées » et blâme « l’extravagance » du volume entier.
(101) C’est la thèse soutenue, dans la Revue de Paris, par Philarète Chasles (numéro de mars 1830).
(102) Le reproche, d’ailleurs, ne manquait pas de justesse. L’Universel le formule ironiquement : « C’est une si belle invention qu’une femme adultère causant la mort de son mari ou de son amant. »
(103) Cf. l’Universel (qui écrit, à propos de Don Paez : « I1 y a ici ce que j'appelle un fleuron d’entr’acte, c’est-à-dire : um fleuron, suivi de trois doigts de papier blanc et d’un Il, qui veut dire second. Mais second quoi? Apparemment, second lambeau, seconde rapsodie. ») Cf. aussi la Revue Française, qui note que les Marrons ne se terminent point, et Portia non plus : « C’est peut-être, dans l'opinion de M. de Musset, une beauté de plus; mais nous doutons que le public pense comme lui. »
(104) L’Universel, encore, signale que, dans Portia, l'ambiance est
la même que dans Don Paez : de part et d’autre, une « chambre à coucher », « mais il y a un feu de plus que dans l’autre ».
Mais sur ces deux dernières critiques, les comptes rendus n’insistent pas; ce qui les a le plus indisposés, c’est l’exaspération des passions, c’est la recherche du vice et de la laideur, c’est le dédain des lois morales. Sur ces trois points, leurs réserves sont unanimes. Mais aussi, sur ces trois points, ils ne manquent pas de dénoncer la responsabilité du Cénacle. La sympathie pour le difforme, Philarète Chasles (105) la signale à la fois chez Sainte-Beuve, chez Antony Deschamps et chez notre poète. Dans les trois œuvres (106), dit-il, on retrouve « le besoin de développer poétiquement l’individualité humaine, de donner à la versification le plus haut degré de franchise et de liberté possible, de trouver dans la laideur physique et morale une puissance d'émotion inconnue à l’antiquité grecque et romaine; de descendre jusqu’à la peinture des sensations les plus secrètes, des actions les plus vulgaires, et de les introduire dans le domaine de l’art, quand même elles seraient basses, ignobles et hideuses ». Quant à l’exagération des sentiments, aux paradoxes immoraux, l’'Universel, le Corsaire y reconnaissent, dès l’abord, les théories du Cénacle, poussées à l’extrême; et la Revue française (107) constate que, toujours, après les « novateurs de génie », surgissent « les adeptes qui, dénués de sens et de goût, ont accueilli les tentatives bizarres comme sublimes, et les défauts les plus saillants comme les plus grandes beautés >»; alors, dit-elle, « il faut s’attendre à d’étranges conceptions; et l’on arrive rapidement au dernier terme de l’extravagance..…. » « Plusieurs fois » déjà, « dans l’entourage » de Victor Hugo, on a fait paraître ainsi des œuvres « dont tout le mérite est dans l’exagération des sentiments, dans le décousu des idées, et principalement dans une certaine prétention de style, d’autant plus choquante qu’elle emprunte les apparences de la naïveté. » Ce qui dut ici frapper Musset, c’est la parenté établie entre les Contes et d’autres ouvrages de l'Ecole. « Plusieurs fois », dit l’article; et ces deux mots réduisent à néant l'originalité où visait notre poète. Surtout ils lui répètent que ce qu’il y a dans son recueil de plus contestable, lui vient, par une sorte de fatalité, des théories et des exemples de l’Ecole. Il y avait là de quoi le faire réfléchir.
Encore si, du camp adverse, des voix s’élevaient pour contredire ces quelques journaux. Mais non. Les articles
(105) Dans son article de la Revue de Paris (mars 1830).
(106) Il s’agit là des Poésies de Joseph Delorme, de la traduction du Dante (Divine Comédie) par Antony Deschamps et des Contes d’Espagne, trois ouvrages publiés en 1829.
(107) (Cf. Revue Française (février 1830). Revue sommaire ou analyse d'ouvrages nouveaux (n° 15).
favorables marquent un souci de la nuance qui rend leur accent plus hésitant (108). La conséquence se devine à rapprocher ces comptes rendus (109), les sévérités s’accusent avec un relief plus vigoureux que les éloges. Il y a plus; leur désir d’impartialité amène les critiques bienveillants à relever, dans le livre, un certain nombre de faiblesses. Sans doute, ils le font sur un ton où perce la sympathie. Mais, pour le poète, cette sympathie donne d'autant plus de poids aux réserves qu’elle formule. C’est pourquoi la lecture de la presse amie s'impose à quiconque veut comprendre l'impression que Musset ressentit. La tâche, d’ailleurs, n’a rien d’ingrat. Tous ces articles (110) sont d’une fort belle tenue. Le premier point sur lequel ils s'entendent, le voici : Les Contes d’Espagne et d'Italie révèlent des dons qui sortent de l'ordinaire. Mais encore, ces ‘« dons » où faut-il les chercher? Dans l’effort vers le pittoresque, dans le souci de la couleur locale, dans le culte de la passion, dans la psychologie stylisée, dans les audaces du métier et de la langue? Que la critique bienveillante se prononce dans ce sens, et les conseils de la presse se détruiraient les uns les autres. Mais non; le Courrier français et la Quotidienne, le Nouveau Journal et le Figaro, le Globe et les Débats, ainsi que le Lutin (111), ce qu’ils admirent dans les Contes d'Espagne, ce ne sont point les défauts que l’autre clan critiquait, ce sont les qualités qu’il passait sous silence. Ainsi leurs comptes rendus se complètent. Un « vrai talent », dit le critique du Globe, « des traits simples et forts. qui vont loin et pénètrent avant, du sentiment, du mouvement et de la couleur » (112); des « vers francs », note un autre article (113), « pris de volée, une verve folle, un libertinage d'esprit qui met la critique en belle humeur »; « des choses vives », écrit un troisième (114), « originales et colorées... des dispositions et un sentiment poétique, qui, à bien les chercher, ne sont pas vulgaires », le tout « exprimé (115) avec une franchise libre de toute métaphore étudiée et de toute image parasite », dans un langage « naturel, fortement coloré, et
(108) C’est là une nouvelle illustration de ce que nous remarquions : aux environs de 1830, la critique favorable aux romantiques s'efforce de nuancer, de façon beaucoup plus nette que la critique néo-classique.
(109) Comme le faisait le poète, puisque les articles malveillants ou sympathiques paraissaient pèle-mêle.
(110) En particulier ceux du Figaro, du Globe et du Lutin.
(111) C’est la liste des journaux sympathiques.
e (112) Ce mot de « couleur », — le reste de l’article l’établit, — doit s’entendre ici, non point au sens romantique de « couleur locale D mais au sens actuel.
(113) Celui des Débats.
(114) Article du Figaro.
(15) D’après le Temps.
d’une précision rigoureuse »; « souvent », dit un autre (116), au milieu des « compositions les plus grotesques brillent des lueurs inattendues, des traits énergiques, des mots de passion »; le critique de la Quotidienne (117) remarque
« qui ne s’étonnera de la richesse de poésie répandue, quoique de main avare, sur certains détails, de la profondeur de quelques observations et de quelques pensées »? Enfin, le Courrier français signale : « de la pensée, de linspiration, d’heureuses hardiesses ». En somme, la verve et le mouvement, la sincérité et la gaîté, la jeunesse et la couleur, voilà ce qui les a conquis. Deux d’entre eux poussent plus loin leur analyse. L’un, dans le Temps, étudiant de près les Marrons du Feu, reconnaît : le « dialogue est vif, étincelant, passionné et le rôle de Raphaël est tracé avec un spirituel dévergondage »; la formule reste encore timide. Mais le critique du Figaro (118) lui donne la portée qui convient : « au fond de tous ces poèmes, on trouvera souvent une création passionnée, une disposition dramatique de la vie et du mouvement ». Nous voici parvenus à la qualité maîtresse. Et, chose importante, toute la presse (119), d’un commun accord, au moment où elle reconnaît ces dons dans les Contes d'Espagne, affirme que le volume leur doit son accent à part au milieu des œuvres romantiques. Grâce à elles, il apparaît original. Ainsi, l’originalité que Musset avait cherchée dans l’audace extravagante, on la lui reconnaissait, non en raison de ses acrobaties (120), mais grâce à la spontanéité sans calcul de ses vers. Moins il tenait compte, pour l’atteindre, des théories en honneur, mieux elle éclatait. La leçon ne fut pas perdue. D'ailleurs, les journaux y insistaient : « point de lieux communs, point de lambeaux poétiques, point de centons de collège » (121). D’autres feuilles se font plus nettes encore. La « franchise libre de toute métaphore étudiée et de toute image parasite », dont le loue le Temps, apparaît surtout aux moments où le poète s’abandonne à « sa verve » et à « son émotion » : dans ses Chansons, notamment, dont le libertinage détonait au milieu des graves poèmes de l'Ecole.
(116) C’est le critique du Nouveau Journai de Paris.
(117) Dans son article du 12 février, et à propos de Don Paez, où il ne manque pas, en passant, de signaler des traits « du dernier ridicule ».
(118) Dont l’article, — non signé, — est l’un des plus fins et des plus impartiaux de toute cette série. ;
(119) J'entends : les journaux qui ne condamnent pas les Contes de parti pris.
(120) Que personne ne goûte parmi les critiques.
(121) C£. les Débats. La formule dut plaire d’autant plus à notre poète qu’on avait tendance, au Cénacle, à le traiter en débutant.
« Là surtout se produit un talent original et vrai », écrit un autre critique (122). « Dans ses Chansons, il est luimême, et il nous plaît mieux ainsi qu’autrement », pour « sa franchise » et sa « verve », pour la passion qui s’y déploie « âcre, mordante, convulsive »; et l’on cite l’'Andalouse intégralement (123). Cette même Andalouse, le critique du Figaro l’admirait aussi : « des strophes auxquelles on ne refusera certes point un coloris et une originalité poétiques ». « Pas une tache ne les dépare », déclarait la Quotidienne; « images charmantes d’amour et de volupté », ajoutait le Temps, qui concluait en parlant du poète : « ses qualités comme ses défauts lui sont personnels et lui seul en est cause ». Pour les défauts, cet article est seul de son avis. Non que personne songe à les nier. L'originalité qu’on lui reconnaît constitue le droit de la médaille; mais elle a un avers, chacun le dit. Le critique du Globe décrit fort bien la série des impressions par lesquelles il a passé en lisant les Contes d’Espagne; en premier lieu (124), il s’apprêtait à traiter sans pitié « leur auteur >»; mais, ajoute-t-il, « à travers d’incontestables extravagances, il m’a semblé d’abord apercevoir quelques beautés; puis ces beautés ont grandi, puis elles ont dominé les défauts ». De façon nette? Non pas : « à la fin du volume, nous ne savions plus que penser ». Il s’agit d’un des articles les plus sympathiques. La plupart des autres ne dissimulent pas davantage leur embarras. Il y a là tant de « contrastes », dit l’un (125), que l’on pourrait prêter au poète « la double intention. de faire une parodie de certains défauts des romantiques, et en même temps de parler d'enthousiasme et pour son compte et de prouver son talent »; les « beaux vers sont gâtés par d’étranges folies » (126); la Quotidienne se plaint d’avoir été « ballottée... de la hauteur de la plus belle poésie aux plus incroyables bassesses de langage, des idées les plus gracieuses aux peintures les plus hideuses, de l’expression la plus vive et la plus heureuse aux barbarismes les moins excusables »; c’est « une énigme de plus de deux cents pages » déclare un autre critique (127); enfin, le Figaro
(122) Celui du Globe.
(123) Ou presque; le critique du Globe passe séulement la sixième strophe :
Qu'elle est superbe en son désordre.
(124) Ceci s’explique; le critique avoue avoir commencé sa lecture par la Ballade à la Lune. Pourquoi? La Ballade ne vient pas en tête du volume. Mais l’article est du 17 février; plusieurs comptes rendus avaient déjà été publiés par la presse (notamment celui du Corsaire). Guidés par eux, c'est vers ces strophes légères qu’on se dirigeait d'emblée.
(125) Cest le critique du Temps.
(126) Cf. les Débats.
(127) Celui du Nouveau Journal de Paris.
accorde aux défauts les « trois quarts » du recueil, le dernier quart seulement aux vraies qualités; « on doit en vouloir » à Musset, ajoute-t-il, « de donner ainsi au hasard, de jeter au milieu d’épines et de chardons un nom qui débute, des dispositions et un sentiment poétiques qui, à bien les chercher, ne sont pas vulgaires ». Ainsi, tandis que les détracteurs du poète n’apercevaient dans son livre que des défauts, les critiques les mieux disposés reconnaissent que des faiblesses presque inexcusables déparent le volume; ils s'entendent à présenter comme des promesses les mérites qu’ils découvrent dans les Contes d'Espagne. La critique hostile ne se gênait point, elle, pour flétrir les défauts qu’elle énumérait comme autant de réalités. La critique indulgente, non plus. Elle relève toute une série de défailiances, en manifestant l’espoir que le poète ne s’y attardera point. < Le fils d’un des hommes qui ädmirent le plus l’élégante pureté du style de Voltaire et de Rousseau » n’y « saurait persévérer » (128). Mais quelque précaution qu’ils prennent, les articles les plus sympathiques n’en dressent pas moins, eux aussi, une liste de réserves. Ils regrettent les libertés excessives de la forme : des accents qui évoquent « le bruit de la halle », et la « trompette des charlatans », un style parfois « rocailleux et brutal... où se heurtent des hiatus (129), où se poussent des vers enjambant Fun sur l’autre, où se presse du ridicule à en fournir à une école littéraire tout entière » (130), des passages où l’on souhaiterait « plus de poésie » (131); des vers qui, « par vingtaines », n’ont rien de poétique, des strophes (132) « à faire désespérer du poète » (133); « des hardiesses souvent malheureuses, un vers sautillant et fat, un abus puéril de l’enjambement » (134). Cette fatuité, le rédacteur du Globe s’en offusque; ïil. blâme le « dandisme » du poète : « Son Parnasse, dirait un critique classique, c’est le bois de Boulogne; son Pégase, une jument anglaise de Crémieux; son Hippocrène, le punch glacé de Tortoni.….. c’est le désordre arrangé d’une prétentieuse toilette du matin ». Ce n’est pas tout; on déplore encore des gaucheries d'invention et de composition, des
(128) Pareille formule permet de soupçonner que le critique qui ladopte, — celui du Courrier Français, — était un ami personnel de Victor de Musset.
(129) Ce jugement, dans l'esprit du critique, s’applique surtout à Don Paez. :
(130) Pour toutes ces appréciations, cf. la Quotidienne.
(131) Article du Temps.
(132) Il s’agit ici des strophes de la Ballade à la Lune.
(133) Article du Figaro.
(134) Les Débats.
plans volontiers incertains (135), puis le goût exclusif de la laideur. Le Globe s’en indigne; la passion « désordonnée et sans frein » qui règne dans l’ouvrage ne laisse nulle place à « l’élément élevé de notre nature »; les personnages n’ont jamais ni « une idée morale... ni un sentiment honnête »; cette humanité « froidement et complètement corrompue » le consterne. Les Débats signalent aussi cette indulgence pour « le concubinage, l’adultère, le meurtre >», sans s’en formaliser autrement, d’ailleurs (136); car ils devinent là. une affectation, fanfaronnade de collégien qui dit du mal des femmes « de peur de passer pour ne rien savoir »; et il ajoute : « malgré lui, sa jeunesse fleurie et sa fraîche imagination le trahissent, et j’ai bien peur que ce maître libertin de vingt ans n’ait pas réussi auprès des gens d'expérience à se faire croire tout à fait mauvais sujet ». Seulement, ce parti pris entraîne Musset à fausser la vérité (137). Tous ses personnages se ramènent à « un seul type », à « une seule création », à Don Juan (138); l’action n’a guère « plus de vraisemblance que de vérité; elle est un cadre tant bien que mal arrangé, où l’auteur rassemble pêle-mêle ses conceptions, ses rêveries et ses caprices, s’inquiétant peu du reste de mettre en rapport les mœurs et les paroles des gens avec le lieu qu’il a choisi » (139). Enfin, le dernier reproche qu’on adresse à ces Contes vise le ton sur lequel ïls sont écrits. Cette manière « martelée et déplorable », ce « sérieux burlesque », cette allure « décousue et prétentieuse » (140) à la fois trouvent plus de censeurs que d’admirateurs. Donc, audaces de la forme, invention défaillante, goût de la laideur, dédain de la morale, psychologie dépourvue de nuances, vérité et vraisemblance malmenées, fantaisie exagérée, tels sont les griefs les plus fréquemment mis en avant par la presse sympathique. Ce sont ceux-là même que, sur un mode plus âpre, formulaient les articles hostiles. Ainsi tous ces comptes rendus
(135) Le Temps, notamment, écrit : « M. de Musset n’est pas aussi habile à inventer qu’à écrire. »
(136) Le critique des Débats se contente de demander : « Quel
avantage de se faire corrompu si jeune? »
(37) Presque tous les critiques le constatent et en font grief à l’auteur des Contes d’Espagne.
. (438) C’est l’opinion du Globe, pour ne citer qu’un exemple; et le critique ajoute que, comme le poète imite (entendez qu’il imite Byron), naturellement « il force ». La Quotidienne soutient la même thèse.
(LIINCT. Mile Temps. On le voit, l'effort fait par Musset vers la couleur locale ne satisfait pas le critique; le Nouveau Journal de Paris, après son étude de Don Paez, concluait, lui aussi, avec ironie : « Voilà ce que c’est qu’un Conte d'Espagne de la facon de M. Alfred de Musset. »
(140) Expressions de la Quotidienne, du Nouveau Journal de Paris
et du Globe. La première de ces appréciations s’applique surtout à Don Paez, la dernière à Mardoche.
s’étayent les uns les autres. Unanimité rare; à l’époque, les œuvres de quelque valeur soulevaient en général deux courants d'opinion. Rien de pareil ici; la critique entière reprend les mêmes défauts; cela déjà mériterait d’être médité. Et cet accord se maintient sur un autre point. En effet, c’est aussi sur le Cénacle que les comptes rendus sympathiques à Musset rejettent la responsabilité de ses erreurs les plus flagrantes. Cette immoralité désinvolte qu’il affiche, le critique des Débats le dit : elle lui vient de Byron (141); ces libertés excessives prises avec le mètre, le Courrier français le proclame : les romantiques en sont la cause (142). La Quotidienne résume ainsi son impression : « la terreur et le ridicule, M. Victor Hugo et plus que M. Victor Hugo, M. Emile Deschamps et moins que M. Emile Deschamps, l’ordre et le désordre, l’harmonie et la cacophonie, un poète et un fou, un inspiré et un écolier de rhétorique ». Dans une langue plus simple, les autres feuilles expriment la même opinion : les extravagances des Contes d’Espagne viennent du Cénacle, Ceci admis, deux courants se forment; les uns croient la caricature très consciente; ïls distinguent dans ces poèmes « la double intention de l’auteur de faire une parodie de certains défauts romantiques, et en même temps de parler d'enthousiasme » (143); la Quotidienne (144) admettrait volontiers pareille hypothèse; le Nouveau Journal de Paris (145) également. Les autres croient que cette caricature, Musset l’a tracée à son insu; à leurs yeux, il adhère sans réserve aux cultes de l'Ecole, et va jusqu’au bout de ses croyances. Dès lors, on semonce le poète; les Débats (146) reconnaissent qu’il exagère « les défauts de la Nouvelle Ecole »; le Courrier français lui recommande de s'éloigner du Cénacle et de revenir à « l’élégante pureté de style de Voltaire et de Rousseau ». Le Globe écrit
« La nouvelle Ecole rompt le vers, M. de Musset le disloque; elle emploie les enjambements, il les prodigue ». Par contre, on le félicite de ne pas « affecter le retour systéma-
(141) Le critique reconnaît que Musset, d’ailleurs, a transformé en dandysme ce qui, chez Byron, partait d’une amertume profonde. C’est là également la thèse du Globe, à propos de Mardoche.
(142) Le poëte, dit-il, ne se les permet que « trompé par les éloges sans mesure que se donnent entre eux certains briseurs de rythmes. »
(143) Cf. l’article du Temps.
(144) Elle invite son lecteur à lire les Chansons, — voire même la Ballade, — « qu’il lui sera loisible de prendre pour une excellente parodie de l’Ecole des Camarades ».
(145) Qui écrit : « Soit que M. de Musset ait voulu, dans son audace
juvénile, parodier jusqu’à la charge les témérités de style de la nouvelle Ecole, soit qu’il ait été de bonne foi... »
(146) Dont le critique déclare pourtant, au début de son article « J’aime les Contes d’Espagne et d'Italie. »
tique de certaines tournures et de certaines épithètes 2 (147). Voilà qui ne serait rien encore; mais « il fait grâce de ces longues énumérations descriptives qui sont devenues comme une des lois du Code romantique. Son allure enfin est plus leste, sa manière plus prompte, son ton plus dégagé... les tableaux sont plus esquissés que finis ». Ainsi, dès qu’il rompt en visière à quelque dogme du Cénacle, füt-ce à son corps défendant (148), la critique l’encourage; sitôt qu’il marche d’accord avec ses amis, elle s’efforce de l'arrêter. Qu'il soit lui-même, ses poèmes n’ont presque que des qualités; qu’il suive un conseil (149), les mots reparaissent défauts, erreurs, extravagances, folies. Et le compte rendu du Globe se termine sur cette conclusion : les fautes des Contes d'Espagne auront ure utilité, « elles feront réfléchir l'Ecole entière ». Celui du Figaro s'ouvre par cette comparaison : jadis les pères de famille, à Sparte, enivraient leurs ilotes pour dégoûter leurs fils de l’intempérance; ainsi Musset semble avoir voulu « montrer aux jeunes gens un romantique en goguette ».
Comment Alfred n’entendrait-il pas ces voix concordantes? Elles lui apportaient une leçon très nette et des encouragements, car, dans son œuvre, on démêle des dons pleins de promesses, voire « un vrai talent » (150). « M. de Musset n’est pas encore pour nous un de ces hommes dont on n’a plus qu’à rire et qui ne méritent pas un plus sérieux avertissement » (Figaro). La plupart des autres critiques envisagent l’avenir avec plus d’optimisme. Musset se ressaisira, le Courrier français n’en doute point; la Quotidienne ne dissimule pas qu’elle fonde sur lui des espérances (151); les Débats n'hésitent pas à se déclarer conquis (152); le Globe ne marchande pas ses éloges (153). Enfin, le Lutin célèbre avec enthousiasme l'apparition du nouveau poète; le Lutin, un petit journal sans grande
(147) Cest le critique du Globe qui s’exprime ainsi,
(148) Et parce que ses moyens ne lui permettent pas d’atteindre l’idéal qu’on lui proposait.
(149) Et, en particulier, les suggestions de ses amis du Cénacle.
(150) Le Globe.
(451) « Nous l’en conjurons, par l’admiration que nous espérons avoir un jour pour lui », dit le critique, en engageant Musset à réagi: contre ses folies.
(152) « J'aime les Contes d’Espagne ».
(153) Il signale, dans Don Paez, des scènes « fortes et bien composées », la « narration claire, précise, et pourtant sérieuse et passionnée » de Portia, « la pièce la plus remarquable du volume », le
« talent de dialogue et plus d’un mouvement poétique » dans les Marrons, de « gracieuses images » dans Mardoche.
importance (154), très lu pourtant, parce qu’il était bien dirigé et qu’il contenait souvent des articles de valeur. Témoin celui-ci, le seul qui ait deviné le génie de Musset. D’emblée, il place notre poète « au premier rang » des jeunes romantiques, plus près de Byron et de Mérimée que de Lamartine et d’Hugo; il relève dans les Contes d’Espagne « des vers comme on n’en fait qu’à vingt ans et comme on n’en ferait plus à quarante », des vers aussi « comme on en fait à quarante, et comme on n’en fait pas ordinairement à vingt »; il admire « la fin. fort belle » de Don Paez, la fraîcheur et la puissance de Portia, le « petit drame plein de force, de feu et d’entraînement » des Marrons, la « débauche d’imagination tout à fait originale » de Mardoche, et toutes les Chansons (155); et surtout il devine le Musset de demain : il y a dans ce livre, dit-il, « une foule d'émotions étouffées et qui pourraient bien par la suite se faire jour et changer la direction de son talent. Sa misanthropie est passionnée, son matérialisme est rêveur, sa philosophie n’est pas dépourvue d'illusions et son désenchantement est plein d’espoir; on sent qu’il reste du miel dans son amertume ». En conséquence, on doit « suivre avec intérêt » ce poète, « qui a arboré un pavillon nouveau. Peut-être lui faudra-t-il combattre bien longtemps pour le faire reconnaître; mais le jour viendra certainement où, chaque fois qu’il reparaîtra sur l'horizon, il sera salué à son tour par des salves d'honneur ».
Cet article, aujourd’hui oublié, il n’en fallait pas davantage pour donner à Musset l’entrain nécessaire. Mais, en même temps que des encouragements, la presse lui apportait un conseil : il ne réalisera un jour les espérances que l’on met en lui, qu’en se débarrassant des défauts qui déparent les Contes d'Espagne. Et pour y parvenir, il lui faut se défier de l'originalité recherchée trop intrépidement (156),
(154) Trop pauvre pour payer le cautionnement imposé aux quotidiens. Mais il avait tourné la difficulté; comme on n’exigeait point des hebdomadaires d’aussi fortes sommes, le directeur du journal s’avisa d’un stratagème : chaque matin il en changeaïit le nom; « le lundi, c’était le Trilby; le mardi, le Sylphe; le mercredi, le Lutin, ainsi de suite jusqu’au dimanche », écrit M. de Chambure (A fravers la presse).
(455) Non qu’il n’aperçoive dans les Contes aucun défaut. Il n'hésite pas à inviter Musset à ne pas trop multiplier les enjambements (« surtout lorsqu'on laisse comme lui tant de latitude à la rime »), à ne pas abuser de la conversation « familière ».
(156) C’est là un reproche sur lequel Sainte-Beuve, plus tard, devait insister, et par deux fois. D’abord, le 28 janvier 1850, dans un article du Constitutionnel (à propos des Poésies nouvelles), il dira : « Dès le début il a voulu marquer avec éclat sa séparation d’avec les autres poètes en renom alors », se donner « une manière », alors qu’en « débutant simplement.. il fût bientôt arrivé à se distinguer manifestement », lui qui possédait « le sentiment de la raïllerie que les autres n'avaient pas, et
de la fantaisie débridée, faire plus de confiance à son propre jugement (157); en un mot, il lui faut s'imposer une règle,. et surtout s’écarter du Cénacle.