MUSSET ET LE LYCÉE
Car, au rebours de beaucoup d'écrivains, il a été d’abord un excellent élève (5). Les traits dont, plus tard, il criblera les pédagogues ne peuvent rien là-contre. S'il a souffert au lycée, il le doit à ses camarades, non à ses maîtres. Ces souffrances d’ailleurs remontent aux débuts; Musset arrivait là (6), après avoir reçu quelques leçons d’un jeune précepteur qui lui apprit surtout l'italien. De là, date chez l’élève, sa prédilection pour l'Italie, pour son ciel et sa littérature. C’est presque tout ce qu’il retint des leçons du moment. M. de Musset père, féru de Jean-Jacques, croyait à l’efficacité de cette instruction solitaire qui lui rappelait l'Emile. Pourtant, converti par les mauvais résultats de ce système, il se décida à envoyer ses fils au lycée. Mais M”° de Musset avait alors un faible pour les cheveux longs d'Alfred. Il alla donc en classe paré de ses boucles; je laisse à penser quel succès! Les ironies lâchèrent prise d'autant moins vite que le nouveau venu était visiblement satisfait de son élégance, déjà! Ses camarades l’attendaient à la sortie, le suivaient de leurs quolibets (7). Il fallut faire
guerres, en 1794; dans l’enregistrement et les domaines, en 1797; à l’inspection du génie, en 1800; aux fortifications, en 1805; enfin chef du bureau de prisons au Ministère de l'Intérieur, à partir de 1811. En 1818, une affaire survenue à la prison de Melun, et dont on ne connaît pas les détails, entraîna sa mise en disponibilité. Il ne devait retrouver de poste administratif qu’en 1828.
(4) Cet exil, dont parle M"° de Musset dans la lettre que nous venons de citer, eut vraisemblablement pour cause le livre très favorable consacré à J.-J. Rousseau, par Victor de Musset; le Gouvernement, déjà indisposé sans doute par l'affaire de 1818, usa de sévérité envers l’auteur qui, inquiet, passa en Belgique, vers 1823 si l’on en croit M. Dumoulin (Les Ancêtres de Musset, 1911).
(o) Les souvenirs de ses anciens condisciples d’Henri IV (notamment ceux d’Haussmann, d’Alton-Shée..) s'accordent tous sur ce point.
(6) Il entra au Lycée Henri-IV, en octobre 1819, et fut inscrit dans la classe de sixième.
(7) « Le jour de son début au collège, l’enfant gâté fut accueilli par les huées de ses camarades. » (Biographie, chap. III)
des concessions et les boucles disparurent. Petit incident dont On ne parlerait pas si, déjà très sensible, il n’en avait vraiment souffert. Mais ce fut l’affaire de quelques jours et, par la suite, il put ne pas s’apercevoir que ses places lui valaient quelques jalousies. Il avait pris, pour ne plus le quitter, non pas le premier rang, mais un des premiers; et il le voulait. Cette conscience qui le tourmentait au point de le secouer parfois de crises de larmes, devant un résultat plus médiocre (8), le faisait travailler avec ardeur. Quelques camarades aussi l’excitaient à l’effort. Plus que les autres, l’un d’eux, chez qui tout plaisait à Alfred de Musset : un des plus grands noms du monde, beaucoup de noblesse instinetive (et il adorait la noblesse), des allures élégantes (et élégance était son culte), de la dignité et de la simplicité dans l’abord: celui-là, c’était. de Chartres, le fils aîné du futur Louis-Philippe. Une vraie sympathie unissait les deux condisciples, renforcée chez Musset par son désir d’amitiés flatteuses (9). Ils échangaient pendant la classe de petits billets. Alfred comptait au nombre des privilégiés qui, parfois le dimanche, gagnaient l’hôtel de Neuilly, où le duc d’Orléans abritait ses ambitions. Encouragé par de telles amitiés, le petit Musset fit donc des études brillantes. Le français n’était pas la matière où il réussissait le mieux. L’un de ses camarades qui, sur d’autres routes, fit son chemin, le baron Haussmann, par deux fois, en vers et en prose, en a redit son étonnement (10). Il avait gardé la mémoire d’un élève régulier, brillant même, mais beaucoup plus armé pour les vers latins que pour la poésie française (11).
Parfois, surtout à partir de la seconde, il passait bien dans les devoirs d'Alfred de Musset un souffle d'indépendance; parfois le maître y retrouvait des expressions qui semblaient venir de ce romantisme. alors abhorré par l’Université (12).
(8) « Pour une fois qu’il ne fut pas assis au banc d’honneur, il en ressentit un si grand chagrin qu’on eut quelque peine à le consoler. Il pleurait toutes les larmes de ses yeux, et n’osait plus se montrer » Gbid. p. 54).
(9) Ce goût et ce désir, Musset les garda toute sa vie. » Sa vanité était personnelle, nobiliaire; il se piquait d’être gentilhomme » a écrit d’Alton-Shée. (Mémoires, tome I°r, pp. 106 et suiv.
(10) D’abord dans ses Mémoires, où il parle de Musset « en qui rien n’annonçait encore le grand poète »; et ensuite dans un poème écrit en 1884 : Nous étions blonds tous deux.
(11) Ibid. (Nous étions blonds) et Haussmann précise que les souvenirs qu’il évoque remontent à la rhétorique.
(12) Ibid. dans le poème : « Son style trop cherché lassait nos professeurs »; ou encore « le naturel manquait; la facture pénible. romantique au possible » et, dans les Mémoires : « Les emprunts que
Musset faisait aux romantiques. horripilaient nos professeurs plus que je ne saurais dire ».
Même la copie de philosophie qui lui valut son second prix lui eut mérité, dit-on, la première place, si les correcteurs n’avaient cru y discerner je ne sais quel arrière-goût d’impertinence en matière religieuse (13). Mais cela n’allait plus loin. Si l’impertinence eut été nette, on lui aurait enlevé toute nomination; si l’indépendance eut été son habitude, nul ne se serait étonné de le voir publier les Contes d’Espagne. Non, ses succès du lycée et du Concours général, le jugement de ses maîtres, les souvenirs de ses camarades s’accordent à le prouver : il fut un bon élève, plus solide en latin qu’en français et curieux de vérité philosophique (14). Si l’on avait alors connu l'institution des livrets scolaires, le sien eut affirmé tout cela. Il y a là matière à réflexion pour quiconque enseigne la jeunesse; et, pour le critique, une source de rapprochements, quand il évoque l’enfance de Lamartine, s’évadant avec obstination du collège, et le jardin plein d’ombres où Victor Hugo fit connaissance avec Virgile.