MUSSET ET SA FAMILLE
C’est qu’aussi le foyer où Alfred de Musset achève de se façonner, en 1828, diffère de ceux qui abritèrent les enfances des deux autres poètes. En ceci d’abord : le chef de famille y tient place prépondérante. Songez au gentilhomme absorbé par ses terres, qui, de loin, jetait un regard sur les ébats de Lamartine et de ses sœurs : l'influence de l'exemple fut la seule qu’il exerça, peut-être sans y prétendre. Evoquez l’image du « héros au sourire si doux >» correspondant avec ses fils par quelques billets, où il traitait sa femme en ennemie (15), et par bonheur trop éloigné d’eux pour que son exemple les déformât. 1I y a un monde entre ces pères-là et Victor de Musset.
Celui-ci vit en plein Paris (16), et sans fortune (17); sa famille en est resserrée autour de lui. Dès qu’il revient du
(13) Cf. Biographie, chap. IV.
(14) Ici encore le biographe se fait catégorique (chap. IV) :
« Lorsqu'il se mesurait avec un grand esprit, il commençait par remplir en conscience le rôle de disciple. Maïs bientôt sa raison se trouvait heurtée sur un point; le doute arrivait; le disciple devenait juge, et puis contradicteur. Je le vis ainsi passer tour à tour de Descartes à spDe puis aux philosophes modernes par Cabanis et Maine de iran ».
. (5) Cf. notamment l’ouvrage de M. Le Breton sur la Jeunesse de Victor Hugo,
(16)D’abord 33, rue des Noyers, puis rue Cassette.
(7) Au point que, dorsque Je choléra enleva M. de Musset, le 8 avril 1832, sa famille put penser que la situation financière allait changer considérablement, (Cf. Biographie, chap. VI.)
bureau, où l’appelle chaque jour un labeur régulier (18), il vit tout près de ses enfants. Sans doute, il se remet à sa femme de l’éducation quotidienne; c’est elle qui prononce les sanctions, à propos des mille riens qui exigent un châtiment. Car lui cherche la paix avant tout, et sa bonté (19) tournerait vite à la faiblesse. Mais, qu’une circonstance plus grave se présente, c’est lui prend la décision; lorsqu'il s’agit, par exemple, de l’instruction des fils. Rien ne plaisait à ce père comme de suivre leur travail, et la certitude de le voir heureux de chaque progrès contribuait à les maintenir en haleine. Aïnsi, ils le payaient un peu de sa tendresse; une tendresse très intelligente. Musset lui-même l’a dit : la voix aimante et jeune encore qui retentit le soir dans le jardin de Ninon n’est qu’un écho de cette voix tant aimée: et les conseils du duc Laerte, cette expérience qui n’a rien oublié de sa jeunesse, cette affection qui devine les âmes et les veut heureuses selon leur rêve, tout cela c’est l’hommage du fils à son père (20). Donc, en 1827, M. de Musset devait se féliciter d’avoir bien dirigé l’éducation de son second fils.
Pour un peu, ils se seraient même réjouis, M"° de Musset et lui, de l'avoir outrageusement gâté. Les anecdotes rassemblées par le zèle de Paul, dans la Biographie, le prouvent jusqu’à l’évidence. Un exemple seulement (21): à quatre ans, Alfred s’était pris, pour une grande cousine (22), d’une de ces affections qu’éprouvent parfois les enfants; il avait, un jour, parlé de mariage; la famille en avait ri, mais, par une faiblesse significative, chacun s'était prêté à ce jeu; cette cousine se maria. Et là commence l’invraisemblable la famille entière se donna le mot pour ne pas avertir l’enfant. Toutes les grandes personnes, jusqu’à l’intéressée et jusqu’à son mari, durent, certains jours, jouer la comédie pour le bon plaisir de ce bambin, dont on redoutait les cris. Quelle sensibilité précoce! semble dire Paul de Musset. Nous pensons, nous, lecteurs : quelle éducation! Les autres caprices d'Alfred rencontrèrent la même complicité bienveillante. On se donnait, pour la justifier, mille raisons; une
(18) Jusqu’en 1820, au Ministère de la Justice; après 1828, au Ministère de la Guerre, où il devait rapidement devenir « chef de bureau à la Justice militaire » (le 1° août 1829).
(19) C’est cette bonté qui lui valut, en 1830, la satisfaction de voir tous ses sous-ordres protester contre la révocation qui venait de Îe frapper et obtenir son maintien au poste qu’il oceupait (27 août 1830). (Cf. Dumoulin : Les Ancêtres de Musset).
(20) La chose apparaît presque certaine : dans toute l’œuvre du poète, Laerte est le seul homme d’âge qui n’ait que des vertus et qui garde sa jeunesse de cœur; et À quoi révent fut écrit quelques mois après la mort de Victor de Musset (1832).
(21) Que Paul raconte tout au long. (Biographie, chap. I°’.)
(22) L’anecdote se passait en 1814.
Se
surtout : l'extrême nervosité de l'enfant. Et, de fait, dès sa prime jeunesse, il apparaît plus nerveux que son frère Paul, par exemple (23). Pour un rien, des crises de larmes le secouent, presque des crises de nerfs. Reste à savoir si, en pareil cas, les nerfs s’apaisent, quand l’enfant voit que l’on cède à ses lubies. Certes, il ne, s’agit pas de faire le procès de l’éducation qui lui fut donnée, mais c’est elle qui a façonné le poète; aussi, doit-elle retenir notre attention. Donc, elle l’a trouvé si nerveux qu’elle s’est laissé impressionner. Qu’une fougue d’impatience le saisisse (et.le fait se produit souvent), on tâche à le satisfaire; comme en ce jour où, chaussé de neuf, il trépignait dans l’antichambre (24), tandis que sa mère achevait de s’habiller : « Dépêchez-vous, maman, mes souliers neufs seront vieux ! » Multiplie-t-il, une autre fois, les initiatives malheureuses, on s’affaire
c’est une série de manies; et, tout à son aise, il peut découper les rideaux du salon en lanières, lancer au cœur d’une glace sa bille d’ivoire et coller des pains à cacheter du plus beau rouge sur la carte d'Europe. Sans doute, pensait-on, que, plus tard, on le raisonnerait. Dès que ses nerfs ne le maïitrisent pas, il se plie si volontiers aux conseils reçus (25). C’est la vérité : une intelligence très souple vit en lui; mais il arrive qu’au lieu de s’employer contre ses nerfs, elle se sert d’eux. Le petit Alfred a compris le parti qu’il pouvait tirer de ses détresses. Un jour de rigueur, sa mère l’enferme dans un cabinet noir (26), mais elle reste derrière la porte; il la devine, ses sanglots redoublent; il s’accable de reproches : < une maman si tendre, l’avoir peinée comme il a fait, quel crime! » Encore un peu et la porte s’ouvrirait. Oui; mais soudain la voix change : « Va, tu n’es guère attendrissante ». Il s’entraîne ainsi à jouer une sorte de comédie; mi par calcul, mi inconsciemment, il se compose un personnage avec toutes ses ressources (27); ce second Alfred l’amuse, car il adore les déguisements. Son plus grand désir alors (et peut-être celui de toute sa vie), c’est d’entasser sur lui des oripeaux et de multiplier ses existences. Si les escaliers en colimaçon du château de Cogniers (28), si les recoins des maisons amies
(23) Aussi mit-on l’aîné en pension, en 1816; il avait alors à peine douze ans.
(24) (Cf. Biographie, chap. I°.
.(25) Parmi toutes les anecdotes qui nous ont été rapportées sur la jeunesse du poète, il n’y en a pas une seule, en effet, qui le montre dans üne attitude de révolte, ni même de longue obstination.
(26) Cf. Biographie, chap. I°®.
(27) Et c’est là une habitude qu’il gardera toute sa vie. Ne le verrons-nous pas, une fois parvenu à l’âge d'homme, s’envelopper d’un vieux carrick, lorsque l’heure sonnera des méditations ou des regrets?
(28) Résidence du marquis de Musset, qui représentait la branche
aînée de la famille. Les deux frères y firent séjour, notamment pendant V’été de 1822. (Cf. Biographie, chap. III.) ! F
pouvaient parler : que de fois ils ont vu le futur poète transformé en sauvage, en bandit, en écuyer du Moyen- Age, frissonner aux histoires qu’avec son frère et quelques camarades il inventait. Au juste, les inventait-il ou les retrouvait-il dans sa mémoire? Une fois le travail terminé, il se plongeait volontiers dans des volumes (29), tous du même genre, où l'épopée et la fantaisie déformaient le réel à plaisir : Don Quichotte de ÇCervantès, la Jérusalem délivrée, les légendes de notre Moyen-Age. Entraîné par eux, il voyageait constamment dans le monde du fantastique et du rêve; et il en garda longtemps la hantise. Mais ces lectures ne semblaient guère indiquées pour un enfant si nerveux. Il ne paraît pas qu’on s’en soit inquiété. On ne dérangeait pas l’enfant; on évitait de le contrarier; il était si caressant! Certes, jamais cet enfant gâté ne fut un enfant terrible, ni même difficile (30). Il aimait trop ses parents pour leur causer, de gaieté de cœur, une peine quelconque. Un besoin d’aimer le poussait vers eux; et le désir, aussi, d’être aimé; la sensibilité à fleur de peau, qui le secouait aux heures de crise, se trahissait, en temps normal, par des gestes de chaude affection.
Enfin, deux autres qualités rendaient Alfred de Musset plus séduisant encore : d’abord la franchise. On n’avait pas souvenir qu’il eût essayé de cacher une faute. En second lieu, la docilité. Sa famille ne l’avait jamais entendu protester contre une décision d'importance prise à son sujet (31). Pas de ces allures d'indépendance où les tout jeunes gens, parfois, se plaisent à essayer leurs forces. M. de Musset le savait bien. Aussi, quand, en cet été 1827, il pensait au lauréat, ce qu’il apercevait en lui, c’est un enfant nerveux, mais facile à reprendre, doué d’une intelligence rapide, capable avec cela d’une certaine régularité dans l'effort. Quant aux sautes de ses nerfs, elles se calmeraient avec les années (32). Pour le moment, l’important était de refaire une santé plus solide
(29) La plupart de ces livres, Alfred les découvrait dans la bibliothèque de son grand-père, Guyot Desherbiers, qui habitait 27, rue des Nohers, tout près de ses petits-enfants. Il y avait ainsi trouvé et lu : les Mille et un Jours, les Mille et une Nuits, Les Quatre Fils Aymon, Gérard de Nevers, le Don Quichotte, la Jérusalem délivrée, le Roland furieux.
(30) Le poète lui-même, beaucoup plus tard, devait écrire à sa mar-
raine, en parlant du caractère désagréable qu il avait alors : « Enfant, j'étais tout le contraire. Je récitais des fables au milieu du salon, après quoi j’embrassais tout le monde ». (Cf. Séché. Correspondance d’Alfred
de Musset, lettre 89.)
(31) Même plus tard, lorsque son père l’engagea à faire son droit ou sa médecine, lorsqu”? il le fit entrer chez Febvrel, Alfred de Musset continua à ne pas se révolter contre les décisions prises à son propos.
(32) Et cependant, pour Alfred, à peine âgé de dix- sept ans, Ja crise d’adolescence venait seulement de commencer.
au jeune Alfred. On l’enverrait donc, une fois de plus, au manoir de Cogniers, où le marquis de Musset ne demandait qu’à l’héberger; puis, il s’arrêterait au Mans, chez son oncle Stephen Desherbiers (33). À son retour seulement, on parlerait de l'avenir. Il était bien entendu, d’ailleurs, que M. de Musset ne contrarierait point les goûts de son fils (34). Mais Alfred lui-même ne les distinguait pas bien. A l’avance donc, son père cherchait la voie où il l’aiderait à s’aiguiller. Une série de professions de bonne bourgeoisie s’offraient à son choix : la médecine, le droit, pour n’en citer que deux, entre lesquelles l'ambition paternelle balançait (35).