‹ Le RomantismeChapitre 21 sur 74 · LA LECON DES « CONTES D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

LA LECON DES « CONTES D’ESPAGNE

La critique entière contresignerait volontiers la phrase du Figaro : « Nous dirons à M. de Musset que la pire des choses, même en littérature, est de prendre aveuglément sur son compte les exagérations ou les folies d’une école ou d’un parti, et surtout de commencer par là sa vie poétique ». Ce qu’il faut maïntenant « à son talent », c’est «une éducation toute lacédémonienne » (158). Entendez qu’on lPincite à abandonner l'avant-garde de l'Ecole, pour se rallier à une poétique plus raisonnable. Alors il pourra suivre sa voie, et penser au théâtre vers quoi ses dons le portent (159). Ainsi, d’un côté, on l’exhorte à continuer ses essais; mais, de l’autre, on le presse de quitter la route où il s’est engagé; pour un peu on l’en sommerait. Car s’il revenait aux errements @es Contes d’Espagne, les journaux qui viennent de le défendre l’accableraient comme les autres. « Nous attendons M. Musset à un autre livre », dit le Figaro (160). Il faut donc que ce livre marque un progrès vers la raison; qu'il justifie la formule du Globe : « Le volume de M. de Musset vaut mieux que sa réputation, et nous croyons que M. de Musset vaut mieux que son volume ». Ainsi parle la critique. Et ses conseils concordent avec les réflexions du poète. Aussi, s’attacha-t-il à la leçon plus qu’à la forme sous laquelle on la lui donnait. Une voix chère s’unit encore à toutes ces voix, celle de Victor de Musset. Il avait pour lui l'influence que donne une affection mutuelle et profonde. Mais il ne s’en servit jamais pour contrecarrer le jeune poète dans ses goûts. Malgré

un besoin de vraie flamme qu’ils n’ont eu que rarement ». Puis, en 1857, dans l’article nécrologique sur Musset, il regrettait encore cette avidité d’indépendance qui avait précipité le poète, dès ses débuts, vers les excès, alors que « le seul développement de ce talent si franc et si vif aurait bien suffi à manifester naturellement son originalité. »

(157) Ce jugement que, selon la Quotidienne, « à coup sûr, il a condamné cette fois à être au service de son imagination jusque dans ses derniers caprices ».

(158) Le mot « talent » et le conseil se trouvaient dans l’article de la Quotidienne.

(159) Cette indication, qui dénote une lecture attentive et clairvoyante des Contes d’Espagne, c’est encore le critique de la Quotidienne qui la donne au poète : « Avec le talent dramatique qui distingue ces Contes, écrit-il, M. de Musset a dû déjà rêver le théâtre. »

(160) Citons, outre ce mot du Figaro, celui du Courrier Français (M. de Musset ne « saurait persévérer » dans ses défauts) et le conseil final de la Quotidienne (article du 23 février).

bien des déceptions, il gardait confiance dans l'avenir d’Alfred. Aussi les premiers essais du poète lavaient-ils trouvé plus qu’indulgent, déjà complice. C'était le redressement de ses espoirs, si compromis. Peut-être risqua-t-il alors certains conseils; le romantisme exaspéré choquait ses goûts et beaucoup de ses idées, malgré sa vénération pour Jean-Jacques. Toutefois, il n’y mit aucun acharnement. Au contraire, il s’effaça (161); mais sans cesser jamais de s'intéresser passionnément au talent de son fils, et d'intervenir dans les grandes occasions. N'est-ce pas chez lui qu’eut lieu la première lecture des Contes d’Espagne? Enfin, en ces premiers mois de 1830, n’attendait-il pas avec fièvre les comptes rendus de la critique? (162) Cest qu’il n’ignorait pas qu’une presse défavorable compromet le succès d’un écrivain. Alors il se mit à l’affût de tous les articles; il poussa même le zèle plus loin, et cet homme, que le Courrier français représentait comme un de ceux « qui admirent le plus l’élégante pureté de style de Voltaire et de Rousseau » (163), plaida auprès de certains amis la cause de son fils. 11 écrivit à M. de Cayrol, le critique de l’Universel, dont l’article avait été très sévère, et l’assura qu’une évolution se dessinait chez Alfred; à d’autres aussi, on peut le supposer (164). Surtout, quand ïl a lu quelque nouveau compte rendu, il ne peut se tenir d’en raisonner avec le poète, et celui-ci, sans doute, accepte la discussion, car il ne peut plus se confier à aucun de ses conseillers d’antan. Ce qu’ils se disent alors, il n’est pas difficile de le deviner (165). Le poète doit avouer ses perplexités; s’il ne veut pas renier le romantisme, il ne veut pour rien au monde rééditer les erreurs de son premier

(161) Et il fit bien; car, en 1828 et 1829, Musset, pris par le Cénacle et les amitiés qu’il y avait nouées, s’en était fait une sorte de famille intellectuelle, au regard de laquelle l’autre, la vraie, faisait figure d’amateurs enbourgeoisés. Aussi bien, il était alors à cet âge où beaucoup de jeunes gens se‘confieraient au premier venu plutôt qu’à leur père.

(162) Rappelons-nous la lettre à l’oncle Desherbiers : « Mon père, qui lit les journaux très exactement, a plus peur que moi. »

(163) L'article du Courrier Français est malheureusement anonyme; mais il est certain que son auteur connaissait, outre les écrits, jusqu’aux idées et aux goûts de M. de Musset père.

(164) Je pense au critique du Courrier Français; de la part d’un homme si visiblement épris du xvin° siècle, donc hostile aux romantiques, le fait de n’avoir aperçu et signalé dans les Contes que quelques taches déparant « une ou deux pièces » indique déjà une sympathie personnelle (que trahit la phrase sur M. de Musset père). Mais lorsqu’en outre, ce critique annonce avec sécurité que le jeune poète se ressaisira, je ne puis m'empêcher de songer à la lettre par laquelle Victor de Musset assure à M. de Cayrol que son fils évolue. N’en aurait-il pas adressé une semblable au journaliste anonyme?

(165) Certes les documents de première main nous manquent. Mais la lettre de Musset à son oncle, celles de son père à M. de Cayrol nous apportent ici des renseignements assez nets.

ouvrage, alors que le Cénacle l’y exhorte. Et M. de Musset ne pouvait que l’encourager à se ressaisir. Sans doute, est-ce au cours de ces entretiens (166) qu’un des interlocuteurs (peu importe lequel) fut amené à distinguer : le romantisme auquel on ne toucherait point, et ce qu’il y avait de dogmatique dans la doctrine du Cénacle, le tout s’incarnant dans Victor Hugo. La solution du problème commence à se dessiner. La correspondance de Victor de Musset avec M. de Cayrol permet d’en suivre les progrès. Elle s’ouvre par une lettre de protestation (167) contre l’article de l’Universel; elle avertit le destinataire que le jeune poète se « déromantise ». Après quelques mois, une nouvelle lettre (168) confirme cette évolution et trouve pour la résumer l’expression exacte : « le Romantique (169) se déhugotise tout à fait. » Le mot disait si bien ce qu’il voulait dire, que M. de Cayrol dans sa réponse (170) le prit à son compte. Donc, le père formulait, à son tour, des réserves qui prolongeaient les avertissements de la critique, comme la critique avait prolongé les entretiens du Mans. Et, les Contes d'Espagne, eux aussi, poussaient le poète dans le même sens. Il suffisait de relire le Recueil, une leçon s’en dégageait; quand on a débuté par une œuvre aussi audacieuse, on ne saurait persévérer, dans la même voie, sans baisser le ton (auquel cas, le second ouvrage déçoit le public), ou sans renchérir encore; et cela Musset ne saurait l’admettre. Aussi ne lui reste-t-il plus qu’à s’orienter autrement.

Un même avis lui vient donc de partout; son prochain volume doit apporter une formule nouvelle, une formule qui atteste, à l’endroit du Cénacle, une indépendance assagie.

(66) C’est une conjecture. Pourtant les lettres de Victor de Musset sont les premières à signaler, non seulement l’évolution du poète, mais la ligne de cette évolution, — la rupture avec le Cénacle, sans que le romantisme soit renié. Et voilà qui mérite de retenir l’attention.

p (167) Lettre datée du 6 février 1830. J’ai pu en prendre connaissance, grâce à l’obligeance de M°° Lardin de Musset et de M. Maurice Allem. L'article de l’Universel avait paru dans le n° du 22-23 janvier précédent.

(168) Ecrite par Victor de Musset le 19 septembre 1830.

(69) Le mot vaut d’être retenu. Peut-être Victor de Musset l’emploie-t-il avec ironie. Mais toute la vie littéraire de son fils est là résumée : il reste romantique et il se déhugotise.

. (470) Datée du 21 septembre. On y lit : « Je vous fais mon bien sincère compliment sur la déhugotisation de votre fils; il y a du génie dans cette tête-là; ne laissez pas se refroidir son amour-propre. »

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