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CHAPITRE V

Le Malentendu progressif

avec le Cénacle

Une fois son attention ainsi attirée, Musset était homme à poursuivre son examen jusqu’à ce que la lumière se fît en lui. Certes, une partie fine qu’on lui propose, une femme qui passe, un rien suffit à le distraire de son propos, pour un temps. Légèreté de papillon, qu’il gardera toute sa vie (1); mais, à peine la fantaisie satisfaite, il reprend ses recherches avec plus d’ardeur. Aussi avancent-elles (2). Laissons s’étonner ceux qu’aveugle la légende d’un Musset incapable d'esprit de suite et livré toujours aux caprices de son inspiration. La réalité est autrement complexe. Il se peut que les enthousiasmes soudains et fugitifs d'Alfred, que sa nature rebelle à la fidélité, que ses humeurs contradictoires entraînent chez lui (3) une réelle instabilité. Mais ce n’est là qu’un des aspects de son génie. Par ailleurs, il garde, comme à dix-sept ans, le goût de voir clair en lui-même, l'habitude de l’introspection, un certain besoin d’harmonie intérieure; et tout cela l’amène forcément à coordonner ses opinions littéraires. Car, en dépit des airs détachés qu’il affecte parfois, les problèmes de son art ne le laissent pas indifférent, tant s’en faut. Le dernier écrit auquel il ait travaillé, n’est-il pas une lettre à Buloz sur une question de littérature? (4) Cette lettre vient s’ajouter à toute une série

(1) En 1836, il vient ainsi de commencer la Nuit de Juin. Alfred Tattet arrive, l’invite à dîner. Voilà le poète parti, et sa Nuit abandonnée. (Cf. Biographie, p. 175.)

(2) Si l’on en veut une preuve irrécusable, on n’a qu’à relire, dans l’ordre chronologique, la série des Revues fantastiques et des poèmes de 1831. (Cf. plus loin, chap. VI.) On y voit la pensée du poète se préciser peu à peu jusqu’à la Dédicace de la Coupe et les Lèvres, où son attitude est arrêtée nettement.

(3) Et jusque dans son œuvre, car très jeune, il a admis comme une vérité indiscutable que l’inspiration ne devait ni se commander ni se forcer. Le poète doit l’attendre; et, nécessairement, plus ses émotions sont vives, plus vite elle s’impose.

(4) Exactement sur l'habitude et le goût qu’ont certains écrivains d'évoquer dans leurs ouvrages des personnages ou des noms qui appartiennent à l’histoire. (Lettre Sur les voleurs de noms, que M. Monval a livrée au public. Cf. Correspondant, 10 mars 1910.)

d'œuvres : poèmes (5), correspondance, fragments et articles en prose (6). En vérité, lorsqu'on dresse ja liste complète de ces ouvrages, qui se précisent à des années de distance (7), on comprend qu'il a réfléchi, autant que la plupart de ses contemporains, aux grandes questions littéraires. Seulement, il le faisait à sa manière ; avec le souci de détendre toujours son argumentation d’un sourire. Dès qu’il craint de verser dans le pédantisme, aussitôt il s’efforce à la plaisanterie (8). Et cette même crainte l’entraîne à refuser à ses idées la place que les autres poètes du moment donnaient aux leurs. Pas de manifeste retentissant. Ses opinions, il les glisse comme entre parenthèses, dans le corps de ses poèmes (9); dans des lettres particulières; dans quelques articles (10) que le grand public ignore encore aujourd’hui. Que les contemporains, habitués à plus de gravité dogmatique, n’aient pas rapproché ces fragments, soit (11). Mais l’heure n’est-elle pas venue, après trois quarts de siècle, que nous préférions, nous, la vérité à la légende? et que nous le jugions à la lumière de ses écrits? Or, ce qu’ils nous prouvent, le voici : dès le lendemain des Contes d'Espagne, Musset entreprend de réfléchir sur son œuvre et sur la poésie; c’est le moment des Revues fantastiques, des Secrètes Pensées de Rafaël, en 1831; de la Dédicace de la Coupe et les Lèvres, en 1832; et l'intérêt qu’il y prend se traduira jusqu’à sa mort, dans une série d'ouvrages. Comment donc pourrait-on s’étonner qu'après les conversations du Mans, après les avertissements de la critique, il poursuive seul son examen? Ses habitudes d'esprit l'y contraignent; et les circonstances, elles aussi, l’y incitent.

(5) Les Secrètes Pensées de Rafaël, la Dédicace de la Coupe et les Lèvres, la Soirée perdue, les vers Sur la paresse, Après une lecture.

(6) Que Paul de Musset a réunis dans le volume des Mélanges (Revues fantastiques, articles sur Jean-Paul, un mot sur l’art moderne, sur la tragédie, sur Bajazet, et aussi le Poète déchu), le plus retentissant de ces suxrages ot les quatre Lettres de Dupuis et Cotonet. (Septembre 1836, mai 1837.

(7) Sur les folies de ses débuts et sur son passage au Cénacle, il s’est ainsi expliqué, dès 1831, dans les Secrètes pensées; il y est revenu dans la Dédicace (1832), dans le Poète déchu (1839), enfin dans la lettre ë Buloz (1857) et chaque fois son point de vue, dans l’ensemble, reste e même.

(8) Parfois même l'ironie se fait un peu appuyée. (Cf. certains passages des Lettres de Dupuis et Cotonet.)

(9) Cf. les Secrètes Pensées de Rafaël, Sur la presse ou l’éloge de La Fontaine dans Silvia.

(10) Qu’on trouvera dans les Mélanges ou dans les Œuvres complémentaires, publiées par M. Maurice Allem.

(11) Ils considéraient Alfred de Musset comme un dilettante. (Cf. le Cours familier, de Lamartine.

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