LE NOUVEAU MILIEU DE MUSSET. — L'INFLUENCE DE TATTET ET DES DANDIES
Car Musset, en 1830, ne mène plus la même existence qu’en 1828. Jadis, sa vie tenait entière dans le cadre du Cénacle. Il n’entendait qu’une seule voix et ne fréquentait qu’un seul milieu (12). Ses amis mêmes étaient, auprès de lui, les plénipotentiaires du Romantisme; et l’affection qu’il leur vouait l’enchaînait davantage au groupe. Mais, en 1829, tout change (13). Le caprice du hasard fait surgir devant Alfred une amitié nouvelle à tous égards. Jusqu’alors tous ceux dont il s'était rapproché écrivaient, tous étaient ses aînés (14). Le voici qui se lie à un jeune, à l’un des lions du jour : Alfred Tattet. Dès lors, un milieu différent s’ouvre devant lui; celui des élégants. Aussitôt, il s’y plonge, et, du coup, sa vie se déchire.
Le piquant de l’aventure, c’est que cette affection s’est nouée à l’ombre du Cénacle. Non que Tattet fût un habitué de l’Arsenal (15). Mais il connaissait quelques poètes, notamment Guttinguer. Est-ce Ulric qui rapprocha les deux jeunes gens? Paul de Musset affirme le contraire (16). Mais l’auteur d’Arthur les enveloppait tous deux d’une même affection; il leur donnait les mêmes exemples et, plus tard, il leur enverra les mêmes semonces (17). De la sorte, Guttinguer assurait la transition entre les amitiés littéraires de Musset et son amitié mondaine, entre ses amitiés éphémères et l’amitié durable de sa vie. Car il ne s’agit plus ici (18) d’un de ces coups de foudre amicaux qui embrasent
(12) De la sorte, Guttinguer, ou Vigny, ou Sainte-Beuve, l’avaient maintenu au Cénacle, entre 1828 «et 1830, comme, en 1827, Paul Foucher l’y avait attiré.
(13) A ce sujet, M. Séché commet une erreur de date, dans son livre La Jeunesse dorée sous Louis-Philippe. Il y écrit que Tattet, enthousiasmé par les Contes d’Espagne, désira connaître leur auteur. Or, Paul de Musset note avec raison, dans sa Biographie (p. 90), qu’en 1829 son frère « eut le bonheur de trouver un véritable ami, Alfred Tattet… » Le vrai est que cette amitié, ébauchée dès 1829, n’agit sur la vie du poète qu’à partir de 1830.
(14) Ainsi Guttinguer, Vigny, Sainte-Beuve. On ne peut faire d'exception que pour Paul Foucher.
(15) Aucun des membres habituels du Cénacle — à l’exception de Guttinguer et de Musset — ne fait mention de Tattet dans ses souvenirs. I1 est donc probable que le jeune homme n’assista jamais aux réunions romantiques.
(16) C’est chez Tattet, affirme-t-il (p. 90), que « Musset connut Ulric Guttinguer ». La chose est surprenante, Guttinguer étant particulièrement lié avec Sainte-Beuve. Mais nous ne possédons aucun document qui permette d’adopter ici une thèse opposée à celle de Paul de Musset.
(7) Elles n’eurent aucune efficacité. Musset y répondit même par des vers impossibles à citer.
(18) Comme avec Paul Foucher.
l’adolescence; pas davantage d’une communion dans les mêmes admirations littéraires (19). Non. Ce sentiment nouveau, une sympathie complète en a marqué le début; l'habitude de rencontres fréquentes, la certitude acquise par chacun qu’il peut compter sur l’autre, une manière de tendresse où viennent se fondre l’admiration et le dévouement (20), la reconnaissance et la confiance (21); enfin, une intimité illuminée par les confidences d’autrefois, et par ce charme contre lequel nul cœur humain ne se défend, que l’ami sait, aussi bien que nous, notre jeunesse; telles sont les étapes par où passa cette affection avant de devenir une vieille amitié. Je ne sais dans la vie de Musset que deux ou trois sentiments aussi tranquilles et durables (22). Aussi cette amitié lui a-t-elle inspiré toute une série de poèmes, tantôt voilés par la tristesse :
Dans mes jours de malheur (23), Alfred, seul entre miile, Tu m’es resté fidèle où tant d’autres m'ont fui.
Le bonheur m’a prêté plus d’un bien fragile;
Mais c’est l’adversité qui m'a fait un ami...
Maïs, du moins, j'aurai pu, frère, quoi qu’il m'arrive, De mon cachet de deuil sceller notre amitié.
Et que demain je meure ou que demain je vive,
Pendant que mon cœur bat, t’en donner la moitié (24).
tantôt frémissants de confiance; tel ce sonnet daté de Bury (25) :
Qu’il est doux d’être au monde et quel bien que la vie! Tu le disais ce soir, par un beau jour d’été,
Tu le disais, ami, dans un site enchanté,
Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.
Nos chevaux, au soleil, foulæient l’herbe fleurie; Et moi, silencieux, courant à ton côté,
Je laissais au hasard flotter ma rêverie;
Maïs dans le fond du cœur, je me suis répété :
(19) Comme avec Vigny ou Guttinguer.
: (20) De la part de Tattet, surtout. A cet égard, les lettres de Tattet à Guttinguer, publiées par M. Séché (La Jeunesse dorée sous Louis- Philippe) sont des documents de premier ordre.
(21) Du côté de Musset. (Cf. les poèmes ou les lettres que nous citons plus loin.)
(22) Sa sympathie pour M" de Castries et peut-être le sentiment « sans nom » qui le lie à sa marraine.
(23) Il s’agit ici du deuil qui venait de fra ] èt: è était mort le 7 avril. + RS ED EE
(24) Vers écrits en mai 1832.
(25) Propriété de la famille Tattet. Le poème est daté du 10 août 1838.
Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse: Il est doux d’en user sans crainte et sans soucis; Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,
De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse, D’avoir vécu trente ans (26) comme Dieu l’a permis, Et si jeunes encore, d’être de vieux amis (27).
Plus tard encore, lorsque Tattet ira s’enterrer à la campagne (28), Musset lui dira ses souvenirs et ses craintes :
Ainsi, mon cher ami, vous allez donc partir!
Adieu, laissez les sots blâmer votre folie.
Quel que soit le chemin, quel que soit l’avenir,
Le seul guide en ce monde est la main d’une amie.
Vous me laissez pourtant bien seul, moi qui m’ennuie. Mais qu'importe? l’espoir de vous voir revenir
Me donnera, malgré les dégoûts de la vie (29),
Ce courage d’enfant qui consiste à vieillir.
Quelquefois seulement, près de votre maîtresse, Souvenez-vous d’un Cœur qui prouva sa noblesse Mieux que l’épervier d’or dont mon casque est armé;
Qui vous a tout de suite et librement aimé, Dans la force et la fleur de la belle jeunesse, Et qui dort maintenant, à tout jamais fermé.
Ce ne sont là que quelques exemples. Pour être complet, il y faudrait ajouter la Dédicace de la Coupe et les Lèvres (30); un court poème en 1842; quelques vers à M°° Tattet (31); enfin cette correspondance qui s’égrène de 1831 jusque dans les dernières années de la vie de Musset. Amitié rare; on la retrouve près d’Alfred à toutes les heures graves. En 1832, quand le choléra emporte Victor de Musset, quand le poète chancelle, désemparé, Tattet accourt près de lui (32); en 1834, lorsque, dans sa chambre de l’hôtel Danieli (33), il
(26) Musset arrondit ici les chiffres. Ni Tattet ni lui n’ont encore vingt-neuf ans.
(27) Leur amitié remontait alors à plus de neuf ans en arrière.
(28) Après son mariage. Le poème de Musset fut écrit le 17 mai 1843.
(29) Dégoûts de toutes sortes : non seulement le poète a connu bien des déceptions sentimentales, mais il se voit encore presque inconnu du grand public; enfin, il se sent plus seul que jamais.
(30) Ecrite en août 1832 et dédiée à Tattet.
(31) Cf. Œuvres posthumes (p. 69).
(32) Il rend courage au poète, alors éperdu, et qui parlait déjà de s'engager (soit dans les chasseurs du duc de Chartres, soit dans les lanciers, où il retrouverait Eckmühl, deux de ses anciens camarades). À ce sujet, cf. Biographie (p. 110).
(33) À Venise.
échappe à la mort si péniblement, Tattet arrive à Venise (34) : il réconforte le convalescent, rend à Sand le courage qui commençait à lui manquer (35), et conquiert la sympathie de Pagello; quelques mois plus tard, quand, Musset revenu à Paris (36), commence entre le poète et sa maîtresse une épuisante poursuite, Tattet, une fois encore, intervient. De tout le poids de son amitié, il s’acharne à rompre l’aventure. C’est lui qui ouvre les yeux de son ami; lui qui décide une première séparation (37), et qui rend inévitable la rupture. Par la suite, cette amitié demeura tout aussi vigilante; la correspondance de Tattet l’atteste : en toute occasion il s’unit au concert des fidèles, pour soutenir le poète (38); il applaudit chaque œuvre nouvelle; ïil vient, sur la demande de Musset (39), assister aux premières représentations de son théâtre; il se désole de l’existence que mène Alfred (40). Tout cela, nul n’y contredit. Mais ce que l’on reconnaît moins communément, c’est que cette amitié exerça, dès 1830, une influence décisive sur l’esprit du poète.
Quoi d’étonnant? Les deux Alfred s'étaient plu dès la première rencontre. Tattet était accoutumé à jouer le rôle de mécène; de toutes parts, des sympathies parfois intéressées venaient à lui. Mais lui, il était en quête d’une amitié vraie, à laquelle il se donnât tout entier; avide de jouer les confidents auprès d’un être qu’il reconnaîtrait supérieur. Cette supériorité ne lui paraissait nulle part si manifeste que chez les poètes; seulement, il les voulait à portée de l'entendre, point environnés de cette foule d’adorateurs où il risquerait de se perdre (41); surtout, il désirait que des goûts communs jetassent autant de ponts entre cet ami idéal et lui-même. Successivement, il s'était lié avec Guttinguer, et avec Félix
(34) Tattet faisait alors, lui aussi, un voyage au delà des Alpes.
(35) Cf. une lettre de Tattet à Sainte-Beuve (de Florence, le 17 mars 1834, citée par M. Spoelberch de Lovenjoul : La Véritable Histoire de Elle et Lui).
(36) On sait dans quel état de fatigue : « Corps malade âme abattue.. cœur en sang », disait-il lui-même. (Cf. Paul de Musset, Biographie, p. 132)
(37) Toute provisoire d’ailleurs, à la fin de l’automne 1834.
(38) Alors que la critique, par son silence obstiné, risquait de le décourager.
.. (89) Une lettre de 1847. Avant la première du Caprice. Le poète y dit à son ami : « Serait-il possible que vous n’y veniez pas? Je vous préviens que je vous garde une loge. » (Séché, Correspondance, p. 239.)
(40) Citons, parmi de nombreux passages, cet extrait d’une lettre de Tattet à Guttinguer (1844) : « Alfred continue à être plongé dans les filles; il y laissera son génie et sa santé. Quel affreux suicide. » (Citée par M. Séché : La Jeunesse dorée sous Louis-Philippe.)
(41) Ainsi Guttinguer et Arvers, ainsi Musset lorsque Tattet le connut. Entre eux trois, il n’y a guère que ce trait commun : la vocation poétique sans génie consacré.
Arvers (42). C’est un privilège rare de rencontrer du premier coup le sentiment que l’on rêve; le plus souvent, des ébauches précèdent le portrait, que l’on prend un temps, pour le portrait lui-même. Ainsi Tattet esquissa, près de Guttinguer (43) et près d’Arvers (44), l’amitié qu’il ne devait trouver au point qu'avec Musset. Les sympathies du passé pâlirent alors devant l’ardeur optimiste, l’âme passionnée, la vocation voluptueuse d’Alfred, devant ce printemps parfumé de génie. Ainsi naquit un sentiment que d’Alton Shée définit comme « l’adoration d’une âme admirative pour un être supérieur », non comme une amitié (45). En quoi, il se trompe; il tient à développer cette thèse que notre poète fut toujours rebelle à l’amitié, et quand il rencontre l'unique exception à cette règle, il trouve commode de la nier. En réalité, Musset garda, pour Tattet, une affection durable; lui-même a déclaré qu’elle était née « tout de suite et librement » (46). Il faut l’en croire. L’ami possédait d’ailleurs des qualités, les mieux faites pour séduire notre poète. L'aspect seul de ce garçon vigoureux, au visage sympathique, laissait une impression de jeunesse : une jeunesse, ardente à vivre, spontanée, pleine de gaîté, volontiers libertine, audacieuse dans sa conduite comme dans sa mise. Avec cela, le prestige d’une fortune considérable, nette et honnête (47); l’art de la dépenser. Du luxe, sans ostentation; de la magnificence et point de vanité; le brillant du grand seigneur, mais pas de morgue; la solidité de la bourgeoisie, sans étroitesse; en un mot, les qualités qui, dès l’enfance, séduisaient Musset chez ses camarades. Et lorsqu'ils se
(42) Notre poète n’eut pas de peine à faire oublier ses devanciers; il avait, en plus d’eux, le génie; surtout, il réunissait les qualités de l’un et de l’autre; fervent de l’amour, comme Ulric; jeune, sentimental, comme Félix Arvers; et il n’avait ni la ms®turité de l’un, ni le ton dogmatique de l’autre.
(43) Né en 1785, Guttinguer avait vingt-quatre ans de plus que Tattet. (44) Né en 1806, Arvers était à peu près contemporain de Tattet. Mais il avait une nature exclusive, jalouse, un caractère fermé, porté à la tristesse; témoins les vers qu’en novembre 1832 il adressa à Tattet, en attaquant sans adresse Alfred de Musset. (Cf. Glinel: Félix Arvers.) Il y avait là de la jalousie sentimentale; peut-être de la rancune littéraire. Arvers n’eut pas de chance avec Musset. Leurs inspirations se rencontraient parfois (sur François 1°", notamment), seul Musset y était heureux — et il le savait. — N’écrivit-il pas un jour à Roger de Beauvoir : C’est moi qui suis l’étoffe, O philosophe, Et ton Arvers N’est que l’envers.
(Cf. Séché, Alfred de Musset, tome I.)
(45) Dans les Mémoires de d’Althon Shée.
(46) Cf. Poésies, IL, p. 296.
(47) Le père et le grand-père d’Alfred Tattet avaient été des agents de change fort estimés sur la place.
connurent mieux, ce fut une sorte d’enchantement. À peine plus âgé que Musset (48), Tattet savait à merveille son métier d'hôte : dans sa maison de la rue Grange-Batelière, la table était magnifiquement servie, la cave de premier ordre, le chef incontesté, l’accueil plein de courtoisie. Aux murs, quelques toiles, bien choisies; dans la bibliothèque, des livres de marque (49).
Dans l'écurie, le poète savait qu’un cheval l’attendait pour ces randonnées campagnardes qu’il aimait. On partait dans la banlieue parisienne, alors si fraîche. On poussait jusqu’à Bury, par exemple, car Tattet avait fait ouvrir devant quelques privilégiés, malgré leur réputation de fêtards, les portes de la propriété paternelle. On était reçu là, par une de ces familles de la bourgeoisie parisienne dont l’atmosphère repose; on s’y sentait en terre solide (50) et française. D’autres jours, quand la jeunesse avait des projets plus gaulois, on allait droit à Margency (51), cadre plus discret, mi-rendez-vous de chasse, mi-maison de campagne; on amenait n’importe quelle conquête d’une heure; on se livrait à mille folies. Tattet faisait régner là la cordialité; il alliait des attentions de gentilhomme à une gaîté de collégien (52). En somme, le modèle du célibataire qui sait vivre. Et, pour Musset qui débutait dans la carrière, un guide plein de la plus attrayante expérience. Joignez à cela que Tattet est parisien de race depuis trois générations et plus. S'il lui sourit d’enfouir quelques jours à la campagne chaque nouvel amour qui passe, il éprouve vite le besoin de revenir aux boulevards. Autre goût qui les rapproche, Musset et lui. Surtout, ils ont la même conception de l’existence. Tattet se montre déjà tel qu’il sera jusqu’en 1843 (53) : butinant les tendresses du chemin, allant de l'actrice à la grande dame, de la bourgeoïse à la grisette. Tout Don Juan connaît cet art de butiner. Maïs lui, comme le Don Juan dont rêve
(48) Il était né à Paris le 19 novembre 1809.
.. (49) Le « soupeur » de vingt ans avait en lui des traits de « l’honnête homme » de jadis. Il aimait lire des vers, il les goûtait avec finesse. Musset n’hésitait pas à lui soumettre ses poèmes inédits. C’est ainsi qu’il Jui lut À quoi rêvent les jeunes filles. Et, en 1839, il lui demanda son avis sur le Poète déchu. (Cf. Biographie, p. 236.)
(50) La famille d’Alfred Tattet se faisait gloire de certaines alliances. Un oncle, François Thurot, était membre de l’Institut et professeur au Collège de France; un autre oncle était général de division et inspecteur général des remontes.
. Lee Propriété voisine de Bury et louée « en cachette » par Alfred
attet.
(52) Du collégien, il avait la légèreté, l’absence de bon sens et cette , ardeur qui n admet point d’obstacle à la réalisation de ses désirs. Mais jusque dans ses folies, il gardait de la tenue. h
(53) Cest-à-dire jusqu’à son mariage,
Musset (54), se prend au jeu; il lui arrive d’aimer un an, six mois, deux mois, de souffrir (55); alors il devient si séduisant qu’on le suit, au fond de la Bretagne, à l’étranger. Il est un spécialiste de l’enlèvement; il emmène, avec lui, tantôt une bourgeoise de Paris, tantôt une romanesque étrangère, traqué parfois dans sa fuite à deux par des exploits d’huissier, des papiers de police, la colère des maris, et les malédictions affectueuses de sa famille; cela jusqu’au jour où l’un des deux fuyards se lasse, et où, abandonné une fois, abandonnant l’autre, il revient un peu endolori, attendre la prochaine escapade. Ni vice, ni méchanceté, dans tout ceci; mais le besoin d’aimer, d’être aimé; et de la légèreté, à revendre. Tel il sera sa jeunesse durant, tel il apparaît déjà en 1830. Comment Musset résisterait-il à ces séductions?
L'idée ne lui en vint pas; il transforma vite la sympathie en intimité. Et, naturellement, celui qui attira l’autre à lui, ce fut Tattet. Sa fortune le voulait ainsi, et l'attrait d’un milieu nouveau sur l’esprit d'Alfred. Le poète avait risqué déjà quelques pointes dans le monde des « Soupeurs »; il y avait retrouvé des camarades, tel d’Alton Shée (56). Mais il n’y avait pas ses habitudes; il les y prit, grâce à l’amitié de Tattet; son goût pour la vie légère, pour les aventures galantes, tout le côté parisien de sa nature, s’épanouirent soudain. Une troisième étape commence, ici, sur la route du poète. L’heure d’Octave (57) sonne; l'heure de la débauche, disent les moralistes. Disons seulement : l’heure du plaisir, du matérialisme, du réel. Non que le poète se transforme. Mais, dans cette vie nouvelle, bien des goûts s’affirment, qu’il a depuis toujours. Il aime, dès longtemps, à se singulariser; or, à tout instant de la journée, on se sépare ici du vulgaire : on vient de se coucher lorsqu'il se lève, on ouvre l’œil pendant qu’il déjeune, on déjeune au moment où il se hâte vers son labeur, on vit pendant son sommeil; si, par hasard, on le croise, le dandysme que l’on affiche, le fait se retourner sur votre passage (58). Il a le goût
(54) Et dont ïil ne tardera point à tracer Île portrait dans Namouna (1832).
(55) Cf. la lettre que Musset lui écrivait à Bade, en 1835 : « Je crois que ce que je peux vous dire de mieux, C’est qu ’il y a tantôt huit ou neuf mois, j'étais où vous étes-tue croyais que c’en était fait de moi pour toujours, que je n’en reviendrais jamais. Hélas! hélas! comme jen suis revenu! Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains aujourdhui bien sincèrement parce que vous souffrez. Quand vous serez guéri, vous n’en serez pas fâché, soyez-en sûr. »
(56) Edmond d’Alton Shée, pair de France et frère de M"° Jaubert.
(57) C'est-à-dire l’heure du matérialisme. Depuis quelque temps
déjà, — et rien qu’à lire Mardoche, — on pouvait deviner qu’elle viendrait.
(58) Satisfaction dont nous trouvons un écho dans le Poète déchu (1839). Le poète, y traçant son portrait à vingt ans, écrit : « D’une
conduite, au reste, assez dissipée, affectant des idées de rouerie qui rimaient avec ma poésie, fier de passer quand on se retournait. »
de l'élégance; or, le vêtement masculin prêtait alors à toutes scrtes de raffinements et les dandies pouvaient lancer un coloris, se redresser dans un habit plus cintré, se perdre dans une redingote plus flottante; tendre sur une jambe bien dessinée un pantalon plus collant, arborer du linge plus travaillé. Misères, bougonnent les censeurs; mais Musset, alors, a une silhouette facile à mettre en valeur, une chevelure sur qui les coiffures prennent une allure de bataille; et ces petitesses l’intéressent. Voilà le fait (59). En outre, il aime le luxe : les vastes pièces, les meubles de prix, le ruissellement des lumières. Comment ne se plairait-il pas chez Tattet, ou dans le décor des grands cafés? Chez Tortoni, au Café anglais, au Café de Paris? Lui-même l’a avoué plus tard : « l’espace compris entre la rue Grange-Batelière et celle de la Chaussée d’Antin, c’est un des rares points sur la terre où le plaisir s’est concentré... l’univers est là, de l’autre côté du ruisseau ce sont les Grandes Indes... le monde dandy, rasé et coiffé, déjeune jusqu’à deux heures, à grand bruit, puis s’envole en bottes vernies. Ce qu’il fait de sa journée est impénétrable. » Il revient vers six heures : « le club de lPunion s’illumine et les équipages s’y arrêtent; les dandys sautillent çà et là avant d’entrer au Jockey Club »; à huit heures et demie, .« c’est le beau moment » : les femmes font leur apparition, jusque vers dix heures; la vie reprend après la sortie des théâtres; puis tout ce monde s’éparpille « et trois ou quatre fiacres patients attendent, seuis, devant le Café anglais, des soupeurs attardés qui ne sortiront qu’au jour ». Tel est le « paradis masculin » où s’agite « l’âme du boulevard ». « Si je vous dis que, pour un jeune homme, il peut y avoir une extrême jouissance à mettre une botte qui lui fait mal au pied, vous allez rire. Si je vous dis qu’assister régulièrement à toutes les premières représentations, manger des fraises presqu’avant qu’il y en ait, prendre une prise de tabac au rôti, savoir de quoi on parle et quand on doit rire, et quelle est la dernière histoire d’une coulisse, parier n’importe sur quoi le plus cher possible et payer le lendemain, en souriant, tutoyer son domestique et ne pas savoir le nom de son cocher, sentir le jasmin et l'écurie, lire le journal au spectacle, aux endroits qu’il faut et à propos, jouer le distrait et l’affairé en regardant les mouches, boire énormément ou pas du tout, coudoyer les
(59) Aussi bien, jusque dans le milieu des lettres, il n’est point le seul à s'occuper de sa toilette. Le gilet rouge de Gautier indique un souci du vêtement, tout comme le dandysme de Musset. Mais il ne choque pas certains, parce qu’il exprime de l’indépendance vis-à-vis du monde. Conception étrange qui permet à lécrivain le feutre à grands bords, même choisi avec soin, quand la mode est aux petits chapeaux, et qui le lui reproche comme une mesquinerie, quand on est aux larges coiffures.
femmes d’un air ennuyé avec une rose de Rivoli à sa boutonnière, avoir enfin pour maîtresse une belle dame qui montre pour trois francs à tout un parterre ce qu’il y a de plus secret dans son ménage : si je vous dis que c’est là le bonheur suprême, vous allez vous moquer de moi. une botte qui fait mal va presque toujours bien... à une première représentation, s’il n’y a pas d’esprit dans la pièce, il y a du monde pour l'écouter; rien n’est si doux qu’une primeur quelconque; une prise de tabac fait trouver le gibier succulent; rire, bavarder, parier et payer sont choses louables et permises à tous; l’odeur de l’écurie est saine et celle du jasmin délectable. l’air ennuyé ne déplaît pas aux dames, et une femme qui vaut la peine qu’on aille au parterre, quel que soit le prix de la place, est assurément digne de faire le bonheur d’un homme distingué » (60). On le sent bien, cette existence le séduit encore en 1840. A plus forte raison lui paraît-elle charmante à vingt ans. Car il est né mondain, comme d’autres naissent solitaires. En outre, il aime s’abandonner à son caprice; or, dans ce groupe où il suit Tattet, est-il jamais sûr le matin de ce qu’il fera l’après-midi? Des courses, s’il en trouve le loisir. Il passera chez son tailleur, il reviendra dîner en famille. Bast! Le soleil luit, et le voici parti vers l'Ecole de natation du Pont Royal; il y rencontre quelques compagnons (61); on revient en groupe vers les Boulevards et la journée s'achève aux tables de bouillotte (62). Ajoutons, à tous ces attraits, le papillonnement Don Juanesque. « J’ai dit à mon cœur, à mon faible cœur... », ainsi murmure Cœlio (63); mais Octave le rabroue.
Il m’a répondu : ce n’est point assez,
Ce n’est point assez d’aimer sa maîtresse; Et ne vois-tu pas que changer sans cesse Nous rend doux et chers les plaisirs passés?
L’insatiable compagnon! Comment serait-il déjà las? Lui qui aime la jeunesse et la beauté, où pourrait-il rencontrer de plus jolies femmes qu’avec cette troupe qui a ses entrées partout, dans les salons du faubourg, dans les coulisses des théâtres, valsant ce soir sous l’étincellement des lumières < avec une vraie marquise parée à vrais diamants » (64),
(60) Fragment publié par M. Allem (Œuvres Complémentaires) sous ce titre : « Un boulevard parisien ».
(61) Notamment Althon Shée qui, comme Musset, aimait fort la natation. (Cf. Althon Shée, Mémoires.
(62) Cette bouillotte que l’oncle Van Bück maudit dans 11 ne faut jurer de rien. (Comédies, II, p. 228.)
(63) Au moment même où nous sommes parvenus. Ce poème, intitulé Chanson, a été écrit en 1831. (Poésies, I, p. 206.)
(64) L’expression est de Paul de Musset. (Biographie, p. 89.) I ajoute que c'était là, pour son frère, « le comble du bonheur ».
soupant le lendemain avec une danseuse en renom, et le surlendemain enlevant quelque grisette émerveillée? Où pourrait-il rencontrer plus de jeunesse que parmi ses camarades prêts à toutes les folies? Il y a là Malitourne et Tattet, Chenavard et Belmont, Alfred Arago toujours en veine de plaisanter (65), Arvers, d’Alton Shée, Becquet et Roger de Beauvoir, ecrivain à la prose alerte, au vers facile (66). Il y a là le major Frazer, intéressant comme un livre, pour avoir « roulé sa bosse » à travers l’Europe entière (67); le prince de Belgiojoso, « beau et joyeux » en vérité, proscrit qui s’est fait de l’exil une vie charmante et, avide de liberté, s’est séparé, dès le lendemain de son mariage, d’une des plus belles femmes du siècle. Tous marchent dans la joie; tous ne vivent que pour l’amour, dernier lien qui les unit, Musset et eux. Car plus que jamais, il a soif d’aimer. Naguère (68), les flirts de l’Arsenal pouvaient le satisfaire : conversations à demi-mot, soupirs alternés, regards qui se dérobent, communion dans les mêmes enthousiasmes poétiques, et tous ces plaisirs où l’adolescence trouve le premier frisson du Sonheur. Mais aujourd’hui! Chérubin ne se borne pas à soupirer près de sa marraine : il lui faut embrasser Suzanne; il faut, que Fanchette erre par le jardin. Car il a plus de vingt ans; les rêves de son adolescence se sont précisés, tandis que certain mari mettait ses gants verts (69). Il a composé les Chansons à mettre en musique. L’ardeur ancestrale des Salviati (70), des Musset de la Bonne Aventure (71), s’est réveillée en lui. I1 se tient heureux désormais,
(65) Musset et lui sympathisèrent vite, et pour longtemps. Le ton de leurs relations nous est donné par une lettre du poète (dans la collection Bixio, à la Bibliothèque Nationale, tome VI) : « Lundi, Alfred (il s’agit de Musset) prévient Alfred (ici Arago) qu’Alfred (c’est Tattet) vient d’arriver. Ceci est un vers qu’on vous envoie pour trinquer, si vous voulez venir demain mardi, à six heures, rue Grange-Batelière, 13 (non pas 15). Tâchez d’être loisible, et j’irons fricoter. Autre vers, mais ce n’est pas ma faute. A vous. »
(66) Roger de Beauvoir — de son vrai nom, Roger (Beauvoir était une terre qu’il avait en Normandie), — disait de lui-même : « J’ai bu pour cent cinquante mille francs de champagne et composé trois cents petits poèmes. » (Cf. Séché, Alfred de Musset) Il a écrit, en prose, Les Soupeurs de mon temps; en vers, Les Meilleurs fruits de mon panier.
(67) Né au plus tard en 1796, il était Ecossais par son père, Portugais par sa mère, avait pris du service en France, puis en Russie, et avait vécu un temps en Espagne.
(68) Au temps où il commençait de fréquenter au Cénacle.
(69) Souvenir que Musset devait évoquer dans JE ne faut jurer de rien (acte I, scène 1).
(70) Notre poète descendait, en effet, de Cassandre Salviati (la Cassandre de Ronsard), Guillaume de Musset ayant épousé, en 1580, sa fille, Cassandre de Peigné. Et Musset, dans son Lorenzaccio, a dit ce qu’il
pensait lui-même de ses lointains ancêtres florentins. (Cf. le personnage de Julien Salviati.)
(71) Qui animaient de leurs fêtes et de leurs ripailles ce manoir de la « Bonne-Aventure ».
pourvu que l’amour vienne à lui, même réduit au simple plaisir, pourvu qu’il ait le spectacle de la beauté dans un cadre de choix. Foin des goûters de l’Arsenal et de ces retours en groupe par les rues de la ville, à la lumière des quinquets. Quel amour résisterait au tableau de la bien-aimée barbottant, parapluie déployé, et ses bas blancs étoilés de crotte? « C’est autre chose >», proclamera l’oncle Van Bück (72), « de descendre d’un beau cheval pour retrouver au fond d’un hôtel une bonne famille opulente, ou de sauter à bas d’un carrosse de louage pour grimper deux ou trois étages ». Octave ne tient pas à la famille opulente. Mais le cadre le séduit (73). Amour et luxe, élégance et beauté, jeunesse et folie; dans le milieu où Tattet l’entraîne, notre poète sent s’épanouir des penchants qu’il avait un temps sacrifiés.
Il y reprend aussi conscience de tout ce que le Cénacle avait étouffé en lui. D’abord le goût qui le porte vers le réel; il n’y a guère cédé depuis deux ans. A travers ses lectures, il s’est construit une théorie de l’amour, de l’existence, de l’homme où l'observation ne tient qu’une place secondaire (74). Aujourd’hui, il peut étudier les autres et s’observer. Cette analyse a l’attrait du vrai, du vivant. Et cet attrait le pousse à suivre ses camarades jusque dans leurs excès. Excès qui contre-balancent celui où le Cénacle l’avait précipité : un équilibre en doit naître avec le temps. Et ce retour se produit au moment où, dans l’ordre des théories littéraires, l’intelligence du poète cherche à saisir la vérité. Nous assistons donc à un effort de tout son être : sensibilité, jugement, imagination, vers le vrai; et la vie qu’il mène l’y favorise en dépit des apparences. Ne le sépare-t-elle pas chaque jour du milieu romantique? (75) N’y apprend-il pas le prix des plaisirs que les maîtres du Cénacle méprisaient, la vanité de certains de leurs rêves? (76) En outre, ses nouveaux amis lui font sentir certaines faiblesses du Cénacle. Tous ces jeunes hommes, en effet, étaient gens ouverts aux lettres; certains écrivaient (77); les autres savaient discuter
(72) Cf. II ne faut jurer de rien. (I, 1, Comédies, II, pp. 325-326.)
(73) Cf. II ne faut (E, 1, Comédies, II, p. 328), la réponse de Valentin: . « Ce serait, dites-vous, autre chose si je descendais d’un beau cheval
pour entrer dans un bon hôtel : je le crois bien! Vous en parlez à votre aise. »
(74) Ce sont ces théories a priori que Musset a exprimées dans ses Contes d’Espagne, comme autant de vérités.
(75) Qu'on la suive, à travers les diverses étapes de la journée, on s’aperçoit que, dominée par la recherche du plaisir le plus physique et le plus frivole, elle est, dans chacun de ses détaïls, un démenti presque constant à l'idéal d’un Hugo ou d’un Lamartine.
(76) Et, pour ne prendre qu’un exemple, de leur psychologie.
(77) Ainsi Guttinguer, qui avait déjà publié ses Mélanges poétiques (1826) ; ainsi Beauvoir, ainsi Félix Arvers.
littérature, et, volontiers, s’attardaient autour d’un livre ou d’un poème. Chez eux, aucune hostilité contre le mouvement romantique (78), mais le ton de certaines préfaces amenait des sourires sur leurs lèvres; les questions de technique, pour lesquelles les hommes du Cénacle se passionnaient, leur paraissaient sans intérêt; par contre, amis de la liberté, ils la croyaient plus nécessaire au poète qu’à personne (79); ainsi, ils accusaient ce qui séparait les revendications du romantisme à ses débuts et les dogmes que l'Ecole tendait, vers 1830, à multiplier. Que dis-je? Quand Musset y réfléchit, les vrais romantiques, il doit lui paraître que ce sont ses nouveaux amis. Qui donc brave plus qu’eux l’opinion bourgeoise? C’est Tattet défrayant parfois la chronique scandaleuse (80), promenant en Italie la Déjazet, fuyant Paris avec la belle Madame P.. C’est Frazer menant par l'Europe son existence vagabonde, récoltant les aventures et les duels (81). C’est Belgiojoso, conspirateur, chef de rebelles (82), traqué par la police et traquant les belles, et quelques jours après ses noces, s’affichant avec ses maîtresses. Ces hommes-là ne sont-ils pas les vrais disciples de Byron, les vrais frères de Paez et de Mardoche? (83) Enfin, ces viveurs contribuent d’une autre façon à tirer Musset hors du Cénacle. Ils l’entourent d’admiration. Certes, quelques-uns d’entre eux le trouvaient irritant parfois. Arvers, par exemple, qu’il avait dépouillé d’une chère affection; Alton Shée, tout étonné de retrouver là (84) un camarade d’enfance qu’il avait pensé ne jamais revoir; Roger de Beauvoir, porté à noter sans indul
(78) Certains d’entre eux y sympathisaaient ouvertement : Guttinguer, Roger de Beauvoir. Cest à lui, et en réponse au cadeau que l’on sait, que le maître a dédié ses vers : « Au poète qui m'envoie une plume d’aigle ».
(79) En quoi, Alfred de Musset et eux se trouvaient d’accord.
(80) Aïnsi, en 1835, sa fugue avec une bourgeoise de Paris fera scandale. Musset ne l’engageait-il pas (dans une lettre du 3 août) à ne point revenir trop vite : « Si vous reveniez, on se souviendrait tout de suite qu’on doit se souvenir. » Tattet était déjà le même en 1830. La preuve : nous lisons dans une autre lettre du poète à son ami (le 14 janvier 1831) : « J’ai rencontré l’autre jour votre père aux Bouffes.. IL m’a appris que vous aviez commis un grand crime, et lequel? d’avoir emmené avec vous la particulière. Moi, je lui ai failli répondre que je trouvais cela tout simple. Mais j’ai préféré dui dire comme quoi vous travailliez.. toutes choses. qui, je crois, ont à leur tour failli le réconcilier avec vous. »
(81) Car il n’admettait point la moindre raillerie au sujet de son titre. Léon Gozlan, qui s’était permis une ironie, l’apprit à ses dépens. (ei encore, cf. M. Séché, Alfred de Musset, 1.)
(82) Et prince à la fois, comme Hernani.
(83) En 1830, la passion n’a encore saisi aucun de nos poètes. L'aventure de Sainte-Beuve et d’Adèle, celle d’Hugo et de Juliette Drouet, celle de Vigny et de M"° Dorval ne feront scandale que plus tard.
(8H Dans ce milieu de dandies. Les Mémoires d’Alton Shée prouvent qu’il ne ressentait pour Musset aucune sympathie personnelle.
gence le côté faible de tous ses voisins (85). Mais la plupar! se sentait attirée vers le poète. II se montre plein de verve, lève son verre avec intrépidité, puis soudain s’enthousiasme pour une ligne ou une nuance, pour une chanson, ou simplement pour une note. L'esprit pétille, et, sous cette mousse, le génie. Aussi lui fait-on fête. Même Arvers, même Beauvoir lui épargnent les ironies et les critiques (86); car derrière l’homme tous aperçoivent le poète, et celui-là, chacun l’admire. C’est d’Alton Shée qui salue son génie « sincère et charmant » et s'incline devant son « don merveilleux de poésie » (87); c’est Arvers qui s’enthousiasme (88) :
Hélas! qui t’a, si jeune, enseigné ces mystères
Et toutes les douleurs du pauvre cœur humain! Quel génie, au milieu des sentiers solitaires,
Au sortir du berceau t'a conduit par la main?
O chantre vigoureux! Ô nature choisie!
Quel est l’esprit du ciel qui t’'emporte où tu veux? Quel souffle parfumé de sainte poésie
Soulève incessamment l’or de tes blonds cheveux? Quel art mystérieux à ton vers prophétique
Mêla tant de tristesse et de sérénité?
Quel artiste divin, comme au lutteur antique, Te donna tant de force avec tant de beauté?
C'est Guttinguer
Quand j'ai lu les Contes d’Espagne, Semblable au bouchon de champagne Comme lui je sautais en l'air.
Ainsi Musset sent monter vers lui une sorte de culte, tandis qu'ailleurs (89) on le traite encore en débutant. Car ces amateurs devinèrent immédiatement en lui le grand poète. Nul d’entre eux n’hésitait à le placer au rang des plus illustres. Sans s’aveugler, Musset, à force de s’entendre juger leur égal, s’embarrassa moins de certains scrupules qui le liaient encore aux maîtres du Cénacle. Aïinsi ses nouveaux amis le séparèrent de ses anciens compagnons. Au début, il
(85) Tattet écrira un jour à Guttinguer (en 1840, croit-on) : « Que dites-vous des vers d'Alfred? Roger les à lus comme pour les faire siffler. Excellent ami, va! »
(86) La plupart des pointes contre lui que nous avons citées n’ont été lancées que plus tard, ou en secret. La lecture de Beauvoir a lieu en son absence; les Mémoires d’Alton ne parurent qu’en 1869.
(87) Et reconnaît en lui un « être supérieur », tout cela dans ses Mémoires, où il n’hésitait pas non plus à défendre Musset contre l’accusation de plagiat : « Il n’imitait pas Byron, maïs il aurait voulu l’être; il rêvait le titre, le rang, la beauté, les prodigalités, les débauches, la réputation fatale du grand seigneur poète. »
(88) Ces Stances ont été publiées dans le volume Mes heures perdues.
(89) Au Cénacle.
avait essayé de faire à chacun sa part (90). Mais, dès 1830, aussitôt qu’il a du loisir, il court retrouver Tattet. Qui s’en étonnerait? Octave se trouve là si bien à son aise. Et le poète aussi que flattent tant d’attentions. Voila comment, peu à peu, ce milieu nouveau devint vraiment le sien.