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LE DOGMATISME CROISSANT DU CÉNACLE

Cœlio en murmure bien un peu. Certains soirs, il sermonne l’écervelé et dicte des résolutions (91). Alors Musset reprend le chemin du Cénacle.

On l'y reçoit comme autrefois en enfant capricieux, car nul ne se doute des changements profonds du poète. Mais l’attention que Musset prête à chacun n’a rien de commun avec son enthousiasme de naguère; il arrive avec le souci de saisir entre ce qui se dira et ce qu’il pense, des accords ou des divergences (92). Dans le sentiment qui l’unit aux hommes de l’Ecole, c’est le moment dangereux. D’un côté, des gens faisant fonds sur l’accord autrefois conclu (93) : ils ne peuvent manquer d’accumuler les maladresses, avec une sécurité qui les aggravera. Lui, d’autre part, qui leur reste attaché par tant de souvenirs, ses incertitudes le rendent plus sensible à toutes les fautes de goût ou de mesure. Inconsciemment, les romantiques ont donc travaillé à le détacher d’eux. De deux façons : en lui présentant un Cénacle qui n’a plus pour lui l’attrait de l’ancien; en lui laissant entrevoir des aspects du romantisme qui lui avaient échappé auparavant.

Lorsque, chez Nodier ou chez Hugo, Musset ne reconnaît qu'avec peine le milieu d’autrefois, se trompe-t-il? Non pas. Le cadre même de ces réunions a changé : Hugo abandonne

(90) C'est-à-dire d’aller tantôt avec les dandies du groupe Tattet, tantôt aux réunions du Cénacle.

(91) Sur ces résolutions du poète, cf. Paul de Musset. (Biographie, p. 88.) Aussi bien, les sujets de réflexion ne lui manquaient pas à ces heures-là. Il y mesurait la vanité de son existence, et ses dangers : pour l’homme d’abord, en vertu des habitudes qu’il prend; pour le poète ensuite, qui sacrifie parfois son travail.

(92) En un mot (les articles et les poèmes qu’il écrit en 1830-1831 le prouvent), il n’écoute plus en disciple; il examine avec son sens critique.

(93) Et donc, leur surprise se comprendra lorsqu'il se séparera d’eux. Le reproche de trahison qui traîne partout, dans leurs articles ou leurs livres (ainsi dans Profils et Grimaces, de Vacquerie) n’en est pas moins vain. Que voulait-on? Qu'il se bouchât les yeux pour ne pas voir? ou qu’une fois éclairé, il continuât à jouer sur le même pipeau le même air, auquel il ne croyait plus? Les deux prétentions sont aussi insoutenables, et Musset aura le droit décrire : « Je proteste de toutes mes forces contre ces condamnations inexorables… qui vous défendent, au nom du passé, d’avoir jamais le sens commun, et qui profitent des torts que vous n’avez plus pour vous punir de ceux que vous n’avez pas. » (Discours de réception à l’Académie, 1852.)

la rue Notre-Dame-des-Champs (94). En outre, des visages nouveaux apparaissent en foule (95); des absences le frappent aussi (96), et, chez les présents, une sorte de réserve se devine. Car, de 1830 à 1832, l'Ecole s’est transformée; l’ancien Cénacle meurt de ses victoires. En vain, les derniers classiques s’acharnent-ils à parodier Hernani. De jour en jour, la Comédie se fera plus accueillante; l’Académie aussi, et d’ici peu. L’heure du triomphe a donc sonné. Mais immédiatement des problèmes se posent, qui mettent aux prises les anciens compagnons d’armes. Il s’agit d’organiser le terrain abandonné par l’ennemi; d’adopter un programme constructif (97), et les désaccords s’accusent; d’attribuer les trophées, et les amours-propres se froissent (98). Pour ceux qui, comme Musset, avaient vécu là les années de la bataille, le triste spectacle! Il a connu tous ces écrivains, unis dans le même enthousiasme; les a vus marcher ensemble vers la liberté et la vérité. Les voici qui se séparent, heureux quand ils ne s’affrontent pas. Comment sa foi dans l’Ecole ne seraitelle pas atteinte? D’autant que ceux qui rompent sont précisémerit ses camarades de prédilection. Rappelons-nous les noms des privilégiés qu’il convoquait à la première lecture des Contes d’Espagne, l'on dirait d’une liste de proscription dressée à l’avance par le Cénacle. Mérimée, Vigny manquent désormais à l’appel. Chose grave! car il continue à les voir avec plus d’intimité que jamais; il les admire plus que jamais. En Mérimée, l’homme lui plaît; spirituel, avec le don de voir clair, un scepticisme de bonne compagnie, une gauloiserie de plus mauvais ton (99), une sensualité voisine

(94) Dès le printemps de 1830, Hugo s’installe rue Jean-Goujon.

(95) Sainte-Beuve s’en mplaignait à Hugo (lettre de février 1830, publiée par M. G. Simon, Revue de Paris du 15 décembre 1904) : « Et Madame? Et celle dont le nom ne devrait retentir sur votre lyre que quand on écouterait vos chants à genoux, celle-là même exposée aux yeux profanes tout le jour, distribuant des billets à plus de quatre-vingts jeunes gens à peine connus hier; cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue; le mot de dévouement prostitué, l’utile apprécié avant tout, les combinaisons matérielles l’emportant. »

(96) Celle de Mérimée, celle de Vigny.

(97) Le mot est peut-être un peu fort. Pourtant, certains romantiques (particulièrement Hugo) sentaient le besoin d'organiser les aspirations trop vagues du groupe. Aussi, pendant la lutte, ont-ils peu à peu dominé les autres; et le triomphe commun devint essentiellement le leur. Ils gardèrent, une fois la victoire acquise, la place qu’ils s’étaient taillée; et le Cénacle, sous leur influence, commença à devenir une secte littéraire, au service d’une doctrine qui s’allait précisant.

(98) Ce sera le cas pour Alfred de Vigny.

(99) Cette gauloiserie qu’atteste la correspondance de Mérimée avec Stendhal n’était pas faite pour déplaire à l’Octave dandy que Musset devenait alors.

de la sienne et tant de goûts communs (100). Plus encore, Alfred prise en-lui l'écrivain, son intuition psychologique, la dignité exacte et nerveuse de son style, cette passion maîtrisée, les éclairs railleurs zébrant le récit. D'ici quelques. mois, il placera Mérimée parmi les maîtres de notre Littérature (101). Ces sentiments de sympathie, certaine lettre de Musset (102) les atteste; nous y trouvons la preuve qu’ils se voyaient en toute cordialité (103). Donc les conseils de Mérimée gardaient leur autorité sur l’esprit de notre poète.

Ceux de Vigny davantage encore. Au cours des années 1830-1831, une série de billets (104) permet de suivre l'intimité qui s’établit entre les deux poètes. Elle reste d’abord, chez Musset, pénétrée de respect. À preuve, cette courte lettre, écrite au lendemain de la lecture des Contes (105) :

Que vous êtes bon d’être venu, et que je vous remercie de votre livre, dont j'ai déjà dévoré la tête, c’est-à-dire la préface. Que j'y ai vu de belles et larges pensées, si vraies et, au fond, de tout, un peu tristes.

Le plaisir de vous lire vaut celui de vous voir. Et je me propose l’un par l’autre.

Votre tout dévoué de cœur,

Alfred de Musset.

| Sans doute ces lignes s’adressent-elles surtout à l’écrivain. Mais aussi quelle sympathie fervente pour l’homme; avec quelle effusion on le remercie de s’être dérangé, que de mots chaleureux! L’amitié est déjà là; si elle s’enveloppe encore de déférence, c’est que Vigny ne se livre pas volontiers. Mais

(100) Mérimée ne devait-il pas bientôt se prendre au charme de Geoige Sand, tout comme Musset? L’intimité de l’auteur de Clara Gazul avec le « grand George » sépare la liaison avec Sandeau et la passion pour Musset. C’est dire qu’elle se place vers 1832-1833.

(101) Il écrit alors (Dédicace de la Coupe et les Lèvres, août 1832) =

Par deux chemins divers, il peut sortir vainqueur. L'un, comme Calderon et comme Mérimée, Incruste un plomb brûlant sur la réalité, Découpe à son flambeau la silhouette humaine...

(102) Cf. Séché (Correspondance de Musset, p. 32) une lettre de 1832. Elle fait allusion au passage de la Dédicace, le communique à Mérimée, « attendu que je voudrais, moins que personne, dire quelque chose qui vous fût désagréable ».

(103) Musset n’y dit-il pas : « La préface que vous connaissez » !… et elle m'était pas alors imprimée; n’ajoute-t-il pas : « J’ai eu, il y a quelque temps, avec un parent à moi (sans doute son oncle Desherbiers), une discussion sur la double manière dont on peut envisager les choses de la littérature. Vous concevez aisément que votre nom s’est trouvé mêlé à la conversation »?

2 (104) De ces billets, deux : le premier (décembre 1829) et le quatrième (1831) ont été publiés par M" Martellet (Musset intime); les deux autres m'ont été communiqués par M"*° Lardin de Musset et M. Maurice Allem avec leur coutumière obligeance.

(105) Elle est datée : Décembre 1829.

comment se défendrait-il contre une préférence qui s’affiche avec tant de délicatesse? (106) Il commence bientôt à recevoir Musset en particulier. Et dans ce commerce plus libre, ils se trouvent un monde de tendances communes (107). Alors, Vigny ouvre à l’auteur des Contes d'Espagne, la porte de sa maison. Il l’invite à Paris, à la campagne. Et Musset se précipite.

It will please me certainly, sir, et je ne manquerai pas, si Dieu permet, à l’aimable invitation dont je vous remercie, vous et les beaux yeux de lady Witherington.

J’espère que vous pardonnerez à un pauvre jeune homme que j'arrache à deux heures de l’après-midi de son lit de ne pas aller voir ses amis le matin (108).

À mardi soir donc, et croyez que je vous rends de tout cœur une amitié qui ne s’inquiète ni des cancans ni de la prosodie (109).

Tout à vous,

Alfred de Musser (110).

Cette fois, la lettre va droit à l’homme. Aussi apercevonsnous là de la confiance, de la liberté, cette pointe de désinvolture que Musset mêle à tout ce qu’il écrit. Quelques mois encore, et l’impression s’affirme (111). Vigny a renouvelé son invitation. Mais Musset n’a pu se rendre à l’appel.

Comme je serais allé vous retrouver avec plaisir à Versailles si je n’étais à seize lieues de Paris! Vous devez en croire sur parole un homme qui a fait cinquante lieues pour un bal, il y a quelques mois; mais, hélas! votre aimable invitation est arrivée trop tard; la fatale destinée ne m’a pas même laissé entrevoir la possibilité de me faire verser tambour battant dans le chemin de traverse le plus court que j'aurais pu trouver pour vous joindre. Je n’ai qu’excuses et remerciements à vous faire, ainsi qu'aux, dirais-je beaux? (je n’en sais rien) yeux de M°"° Bunbury.

À bientôt,

Alfred de Musser.

Cet « à bientôt » ne marque-t-il pas un progrès sur « le tout à vous » de naguère? C’est qu’Alfred maintenant connaît

(106) Et d’autant plus flatteuse que, pour l’ordinaire, les débutants réservaient leur culte à Victor Hugo. L’exception devait donc le toucher.

(107) La façon de concevoir l’attitude et la tâche du poète, le culte de la passion, la prédilection pour l’homme, une sorte d’agacement en face des problèmes de pure technique.

(108) Donc, Musset ne dissimulait pas à Vigny son existence de dandy, et sans doute en peut-on déduire que le correspondant la jugeait sans sévérité.

(109) Il s’agit sans doute du bruit qui se faisait dans la presse autour des Contes d'Espagne.

(10) Lettre de février 1830.

(11) Dans un billet du 16 mai 1830.

bien l’homme: il lui confie ses inquiétudes, ses espoirs. Double courant d’admiration et de familiarité; nous le distinguons dans une dernière lettre (112).

Je suis comme les femmes enceintes qui croient toujours que leur dernier enfant sera le plus beau et qui, au milieu d’une lignée de hiboux, croient avoir l’Apollon du Belvédère dans le ventre; c’est ce qui fait que je n’ai point usé ou abusé de votre bonne et utile amitié.

Je suis, hélas! en travail d’un dernier monstre que les naturalistes de la littérature expliqueront comme ils pourront, et au lieu de le mettre dans un bocal d’esprit de vin, je le tire par les jambes (113). Aussitôt l'accouchement, j'espère que vous me permettrez d’en appeler à cette promesse que vous me rappelez (114) d’une manière si aimable, et de vous voler quelques heures de poète pour les rêveries d’un oisif qui est tout à vous de cœur et d'esprit.

Alfred de Musser

Une image sans délicatesse, des termes dont la crudité frise le mauvais goût, et après tout cela, deux lignes qui mettent tout au point, caressantes, modestes, et sincères, ce qui ne gâte rien. On dirait d’un billet commencé pour Sainte- Beuve et que, tout à coup, l’on enverrait à Vigny. La chose s'explique. Musset fait une confidence à l’ami avant de demander conseil au poète; comme il arrivait souvent. Avant de publier le Spectacle dans un Fauteuil, ne voudra-t-il pas connaître le verdict de Vigny sur l’œuvre encore manuscrite? (115) Tout comme Mérimée, l’auteur des Poèmes anciens et modernes, garde donc intact son crédit. Peut-être leurs avis pourraient-ils retenir notre poète sur le seuil de l'Ecole. Mais, tous deux, justement, rompent avec elle. Mérimée se sent presque en pays ennemi au milieu de tous ces fervents de la poésie qui ne parlent que drame en vers. Leur idéal et le sien se heurtent. Quant à Vigny, poète, prosateur, homme de théâtre, il a conscience d’avoir rendu d’éclatants services à la cause, d’avoir frayé des chemins (116),

(112) Ecrite en 1831, et à propos d’un poème que Musset vient d’achever.

. (413) Il y a là un matérialisme très appuyé qui fait penser que ce poème dont Musset parle pourrait bien être son conte de Suzon. Mais il s’agit d’une hypothèse.

: qe Cest donc Vigny lui-même qui se mettait à la disposition @e son cadet.

(115) Cf. Paul de Musset (Biographie, p. 112) : « Alfred convoqua ses amis et leur fit la lecture de La Coupe et les Lèvres et de la comédie A quoi révent les Jeunes filles. L’auditoire se composait des personnes qui avaient applaudi, trois ans auparavant, les Contes d’Espagne. »

(116) N’avait-il pas, tout des premiers, contribué à rapprocher le public français du drame shakespearien ?

soutenu d’éclatants combats. La gloire va toute à d’autres; les jeunes ne parlent guère de lui que comme d’un « classique » déguisé (117); Hugo lui-même est trop pris par ses propres œuvres pour conserver au vétéran les égards qu’il attendait. Leur différend personnel vient ajouter une souffrance d’amitié à tant de déceptions : et Vigny, après dix ans d'efforts, se retire. L'absence de pareils hommes enlève aux yeux de Musset beaucoup de leur attrait aux réunions du groupe. Mais il y a plus : leurs conseils, quand il les écoute, le poussent à l'indépendance. Nous pouvons en être certains. A diverses reprises, en effet, il leur a soumis alors les vers qu’il venait d’écrire (118) ; et, puisqu'il continue à quêter leurs encouragements, il faut bien qu'ils ne lui aient pas marchandé leur approbation. D’ailleurs Mérimée n’applaudira-t-il pas la « Dédicace » qui consacre la rupture avec le groupe? (119) On dirait que ses anciens amis s'entendent maintenant pour le séparer du Cénacle. Seul, Sainte-Beuve pourrait l’y retenir; il reste fidèle à Victor Hugo; il vient aux réunions. Oui; mais ses relations avec Musset sont moins étroites que par le passé; leur amitié subit sa première éclipse (120). Et, d’autre part, plaiderait-il la cause de l’Ecole avec assez de flamme? Pour aucun parti, il n’a jamais été l’avocat idéal. Il a l’esprit fait de telle sorte que, dans l’œuvre de ses compagnons, les défaillances le frappent avec autant de relief que les qualités. En outre, dans les conversations intimes, son caractère se trahit. Ce caractère aigri, traversé de mouvements généreux, mais porté à l'envie par une pente naturelle; hypocrite, disent

(117) Cf. l’article du Globe sur les Contes d'Espagne (17 février 1830). L'auteur, qui signe O., écrit que, parmi les romantiques, « des hommes nouveaux... plus jeunes et plus ardents accusent déjà, dit-on, la lenteur et la prudence de ceux qu’ils viennent de dépasser. Pour eux, M. Hugo est presque stationnaire, et M. de Vigny classique. »

(118) Et les vers que Musset écrit alors (1830 et 1831) vont à l’encontre des théories du Cénacle, soit par la régularité du mètre (Le Saule), soit par de point de vue qu’ils affirment (les Vœux stériles, les Secrètes Pensées de Rafaël).

(119) Cf. Paul de Musset (Biographie, p. 113) : « La séance fut glaciale. Le libraire en était consterné. M. Mérimée seul s’approcha de l’auteur et Jui dit tout bas : Vous avez fait d'énormes progrès; la petite comédie surtout me plaît extrêmement. »

(120) Elle en subira une autre, plus grave, après 1835, Sainte-Beuve étant plutôt porté à défendre George Sand, et à prendre son parti. Au reste, cette amitié mériterait une étude. À lire des articles consacrés à Musset par le critique, et certaines remarques des « poisons », — sur le « talent de pastiche » de notre poète, par exemple, — on a souvent l'impression que Sainte-Beuve ne l’aimait guère. Pourtant, toutes les lettres que nous avons témoignent d’une réelle cordialité. Beaucoup plus tard, lorsque Musset songera à l’Académie, c’est à Sainte-Beuve qu’il demandera conseil : « Mon cher ami, je voudrais bien pouvoir causer un moment avec vous. J’ai l’intention de me présenter à l’Académie, et j’auraïs grand besoin de vos conseils. Je reviendrai demain matin à tout hasard. Tout à vous. — Alfred de Musset. »

ses ennemis. Peut-être pas. Mais sa nature le joue le premier; elle se sert de cette intelligence, dont il est fier. L’une pèse avec lucidité le pour et le contre; il arrive que ce soit l’autre (121) qui fasse pencher la balance. On le comprend, dès qu’on rapproche ses articles de critique et ses « poisons ». Or, Sainte-Beuve dans la conversation, plus spontanée, devait apporter surtout, à Musset, les « poisons ». Car, à partir de 1830, l’heure du malentendu s’annonce entre Victor Hugo et le critique. Déjà l’intimité se détend; non seulement rue Jean- Goujon, mais aux réunions du Cénacle. Du coup, Sainte-Beuve se prend à les fuir (122) et, quand il y reparaît, il n’y trouve que déceptions (123). Lui non plus, par conséquent, ne saurait s’employer à retenir Musset prêt à s’enfuir; et si, quelque jour, il se laissait aller aux confidences, il le pousserait plutôt vers la solitude. Ne va-t-il pas, en 1832, saluer le Spectacle dans un Fauteuil comme une œuvre supérieure aux Contes d'Espagne? (124) Ainsi, l’ancien Cénacle écarte Musset du nouveau. :

À dire le vrai, le nouveau suffisait à se déprécier aux yeux d’Alfred. En effet, tout, dans l'Ecole, semble fait aujourd’hui pour le rebuter : le programme qu’elle défend, l’esprit qui l’anime, le chef qui la mène. Car la doctrine romantique s’est précisée. Sous l’impulsion de Victor Hugo, sous la pression des circonstances (125), une théorie s’est édifiée. Les entretiens de l’Arsenal l’avaient élaborée devant Musset, sans qu’il y prît garde. Puis des écrits l’ont mise au point : articles de Deschamps, de Sainte-Beuve, d’Hugo; préfaces de Vigny, d’Hugo encore; manifestes, d’'Hugo toujours. Notre poète a commencé à s’inquiéter, à railler (126). Mais la doctrine a pris corps. Elle se présente, comme un ensemble de prescriptions et, de la sorte, tout en s’inspirant des revendications passées, elle s’y oppose presque par l'esprit. Ceux qui l’adoptent avancent dans la voie ouverte naguère; mais ceux qui la rejettent ne nous apparaissent pas moins logiques avec eux-mêmes; par amour de la liberté, ils fuient ces règles-là comme les autres. Que Musset doive se rallier à cette seconde attitude, nul n’en peut douter. Certains des dogmes de l’Ecole heurtent trop ses idées; divergences qui ne portent

(121) J’entends : sa nature ou son caractère.

.(22) Par deux fois, au cours de l’année 1830, en mai d’abord, puis en juillet, il quitte Paris pour s’abriter chez Ulric Guttinguer.

(123) Car, le plus souvent, il venait avec l'espoir de recevoir d’Hugo quelque invitation à renouer les relations de jadis. Et le poète, inquiet à son tour, évitait de la formuler.

(124) Dans un article de janvier 1833.

: (125) Circonstances littéraires (et c’est la défaite définitive de l’adversaire néo-classique) ou extérieures (ainsi la Révolution de 1830).

(126) De là les ironies des Marrons, de la Ballade à la Lune, de Mardockhe.

plus sur des points de détail (127). C’est à propos de conceptions générales que le différend éclate. Prenons quelques exemples. Le nouveau Cénacle subordonne la prose à la poésie. On s’y représente le monde des lettres comme une église du génie avec un bas-clergé de prosateurs, et des: évêques, les poètes; peut-être, sans beaucoup chercher, pourrait-on lui trouver un pape. Et certes, Musset ne manque pas d'affirmer, lui aussi, sa prédilection pour les vers (128). Mais aux yeux des jeunes romantiques, les honneurs impartis aux poètes leur imposent des devoirs. Ils voient dans le: métier de poésie, un ministère. Pareille attitude répugne à Musset. Simple malentendu : au fond, Alfred, qui se refuseræ toujours à monnayer sa poésie, et qui attend, pour écrire, la visite de la Muse, a lui aussi le respect profond de l’inspiration. Mais ce malentendu suffit à interdire toute discussion confiante entre Musset d’une part, Hugo et ses élèves de l’autre; car un rien risque de le faire surgir. Que le maître expose quelque idée, la solennité du ton, le recueillement même de l'auditoire agacent notre poète. Et s’il répond, émaillant d’ironies ses arguments les plus sérieux (129), avec sa désinvolture et sa légèreté de dandy, les fidèles de l'Ecole se crispent. La condamnation, jadis prononcée par Vigny, leur monte aux lèvres : « écervelé ». Et forcément, le demi-mépris où on le tient ici le fait songer à l’admiration que Tattet ne lui marchande pas. Quel homme de lettres resterait insensible à semblable comparaison?

Poussons plus loin : pour mener à bien sa mission, le poète, pense-t-on autour de Victor Hugo, dispose de deux tribunes. D’abord la scène. Mais, en dehors du drame romantique, point de salut. Nous savons ce que ces mots (130) sousentendent : il faut revêtir de l’éclat des vers, dans un cadre de vérité historique, une intrigue fertile en incidents, où la représentation grouillante de la vie remplace l’analyse du cœur, où les contrastes viennent s’affronter, où le lyrisme déferle. Et Musset de s’insurger à nouveau. Admirateur de Shakespeare, porté d’instinct à détendre l’émotion d’ironie, incapable de rien écrire sans se jeter lui-même au milieu de ses héros (131), il souscrirait volontiers à quelques-unes de

(127) Comme au temps de Mardoche, lorsqu’il s’agissait de la rime riche ou de la couleur locale.

(128) Ainsi dans Namouna. (Chant I, strophe 2.) È

(129) Comme il le fait toujours. La « Dédicace », où il résume ses réflexions et ses résolutions müûries pendant deux ans (en août 1832) est rimée sur un ton cavalier; les Lettres de Dupuis et Cotonet sont parsemées d’ironies.

(130) En apparence pleins de latitude et qui semblent ne recommander que la vérité, l’indépendance à l’égard des règles de la vieille tragédie.

(131) Toutes ses comédies le prouveront; et déjà cette tendance au lyrisme était sensible dans les Contes d’Espagne.

ces innovations: encore faudrait-il qu’on ne les liât pas les unes aux autres, car certaines lui paraissent injustifiées. Il estime que le langage des pièces nouvelles, c’est la prose (132); il sent le besoin d’une psychologie plus vraie (133); propositions qui, s’il les énonçait, le mettraient aux prises avec le Cénacle. Pourrait-il même les formuler sans avouer que ces réserves lui sont suggérées par les drames romantiques? Des chefs-d’œuvre, pensent les fidèles d’Hugo. Lui, non (134). Et le fossé se creuse encore lorsque l'entretien roule sur le rôle du poète lyrique. Celui-là, d’après Hugo et ses amis, les temps le contraignent à aborder et à traiter les problèmes sociaux. Il doit prêter sa voix aux causes universelles, et guider son siècle. Ce n’est pas là l'idéal de Musset. La foule ne l’intéresse point; attitude où les autres voient la preuve d’une légèreté impardonnable. On la lui a reprochée au Cénacle, et depuis, avec brutalité (135), et, pour mieux le condamner, on a faussé la question (136). Quand Lamartine ou Hugo proclament : le poète doit être l’écho de son siècle, Musset ne se borne pas à répondre : « J’aime mieux ma mie. » Un autre idéal le guide. Il ne faut pas, selon lui, que la poésie se compromette dans les agitations passagères d’une époque (137).

Je ne me suis pas fait écrivain politique, N’étant pas amoureux de la place publique.

D'ailleurs, il n’entre pas dans mes prétentions D’être l’homme du siècle et de ses passions.

(132) Et ïil le prouve, dès 1830, en écrivant en prose Ja Nuit Vénitienne.

(33) Ici encore, il faut songer à la Nuit Vénitienne. Le caractère du prince d’Eysenach y est dessiné avec un visible intérêt.

(134) De « nobles essais » disait, à ce sujet, da préface des Contes d'Espagne. Plus tard, la sévérité de Musset s’affirmera. Jamais il ne parlera des drames modernes sans ironie. (Cf., notamment, dans J[ ne faut jurer de rien, cette phrase de Valentin à son oncle : « Vous avez tenu votre promesse comme Régulus où Hernani » (II, 1); dans Fanfasio, IT, 1, ce mot du bouffon intérimaire à la princesse : « Il est plus difficile de comprendre le regard d’un enfant de quatre ans que le galimatias de trois drames modernes. ») C’est là son attitude dès 1831. Dans la Revue fantastique du 21 mars, il écrit, s’adressant aux gardes nationaux, retenus sous les armes sur le faux bruit d’un complot : « Rentrez en paix, et puissiez-vous ne pas trouver Hernani aux pieds de votre fille et don Carlos dans votre armoire. Hélas! le véritable danger que court un garde national, ce n’est pas où il est, c’est où il n’est pas. »

(135) Je pense, notamment, au réquisitoire dressé contre le poète, en 1864, par M. Lissagaray. On y lit : « M. de Musset, rétrogradez de seize siècles, vous êtes contemporain de la débauche, de la vanité, de Pignorance. » Après cette apostrophe, le conférencier fait du poète ce portrait : « T1 n’a pas de croyance; pour lui, rien n’existe, ni conscience, ni devoir, ni morale, ni charité, bête brute isolée au milieu d’une société qu’il exploite. » À quoi bon citer davantage?

(136) Au lieu de voir là aux prises deux conceptions de la poésie, on s’est plu à n’apercevoir ici que l’égoïsme de Musset. .. (37) Musset soutient ce point de vue à diverses reprises. Qu'on lise, par exemple, le Sonnet au Lecteur. (Poésies, II, p. 361.)

Cest un triste métier que de suivre la foule.

Que de gens aujourd’hui chantent la liberté,

Comme ils chantaient les rois ou l’homme de Brumaire. Que de gens vont se pendre au levier populaire

Pour relever le dieu qu'ils avaient souffleté!…

C’est peut-être un métier charmant, mais tel qu’il est, Si vous le trouvez beau, moi, je le trouve laid (138).

Telle est exactement sa pensée. Nisard l’a félicité d’avoir ainsi tenu à « rester un poète » (139). D’autres aussi, dont l’un avait bien le droit de parler : c’est Lamartine. Il a écrit : < PIlût à Dieu que je n’eusse jamais touché, comme Musset, à ce fer chaud de la politique... de toutes les vanités, la plus vaine n'est-elle pas de vouloir semer sur le rocher, au vent d’un peuple qui ne laisse à rien le temps de germer et de mûrir! » (140) Sans prendre parti, constatons seulement que, sur ce point encore, la conception de Musset et celle de Victor Hugo s’affrontent. Ces exemples suffisent pour faire comprendre combien le programme du Cénacle devait choquer notre poète?

Et l'esprit du Cénacle davantage encore. Quiconque, en 1827, franchissait le seuil de Victor Hugo se sentait enveloppé d’une atmosphère particulière. L'art régnait là en maître exclusif. Mais aujourd’hui, on a ouvert toutes les fenêtres aux passions de la rue. Et quelles passions! Les journées de Juillet viennent de secouer la Ville; les partis avancés se ressaisissent et, pour un rien, les fusils parlent. Cette politique, que Musset dédaigne (141), s’est emparée du Cénacle. Toute la jeunesse romantique ne se proclame-t-elle pas démocrate? Mais lui, s’il est un des rares qui n’aient pas entonné l’hosannah en l’honneur de la Restauration (142), il

(138) Vers composés en août 1832. (Dédicace de la Coupe et les Lèvres.)

(139) Tout en ajoutant : « Vous avez fait pourtant des vers politiques, et de fort beaux ».… (il s’agit, sans doute, du Rhin allemand ou de Dupont et Durand, ou du poème Sur la liberté de la presse) : « Vous avez fait de la politique comme en faisait La Fontaine, qui ne songeait guère à être ministre, mais qui se permettait, par moments, de rêver à la grandeur et à la gloire de son pays. » (Discours de réception de Musset à l’Académie, 1852.)

(140) Cf. 19° Entretien (1857).

(141) C’est pourquoi il ne pourra jamais s’affilier à un parti. En août 1835, tout favorable qu’il soit à la famille d'Orléans, il ne pourra se tenir de protester contre les lois qui prétendent restreindre la liberté décrire. C’est le poème Sur La liberté de la presse. Et pourtant, lui-même à l’époque détestait la presse. Il écrivait à Tattet (lettre du 3 août 1835) : « On dit qu’on va prendre des mesures pour museler la presse criarde et insolente. Je vous avoue que je n’en suis pas fâché.. Ce qu’on appelle la liberté de la presse est, à mon avis, un des égouts les plus noirs de notre civilisation. C’est une banque qui fait de l’infamie un papiermonnaie. Qu’on leur donne une bonne fois des étrivières, ce n’est pas moi qui réclamerai. »

(142) Aussi bien son âge ne s’y prétait-il guère.

se défie aussi du peuple souverain. Ses hérédités, son éducation, ses étroitesses et ses clairvoyances font de lui un aristocrate (143). Il n’a jamais songé à le dissimuler. A tous les âges de sa vie (144), il affiche les mêmes sentiments. Croit-on que le spectacle des émeutes soit pour modifier son opinion? Ce qu'il en dira, après la révolution de 1848 (145), il le pense en 1831 : les gardes nationaux le font sourire, les révolutionnaires le révoltent par leur folie déchaînée. Même le mot de liberté, dans un tel cadre, ne parvient pas à l’'émouvoir, En quoi il reste logique, car la liberté personnelle l’intéresse seule; celle-là, dès qu’elle lui paraît en danger, il part en guerre. Mais aux yeux de Musset, elle a autant à redouter de la tyrannie populaire que des despotismes individuels; peut-être davantage, pour l'artiste. Car les arts et les lettres n’ont jamais dans l'Etat un rôle aussi prépondérant que sous une monarchie ou une aristocratie. D'avance, Musset devine donc l’épanouissement de la presse, le règne de la prose facile, des romans populaires et des feuilletons, tout ce qui demain le mettra hors de lui; en outre, la République lui paraît plate; enfin des liens d’amitié l’attachent à cette maison d'Orléans, que les libéraux du Cénacle voudraient battre en brèche. Entre eux et lui, le désaccord est donc manifeste. D’autant plus que dans leurs réunions règne une discipline. Non plus la discipline de 1828. Dans les discussions de la rue Notre-Dame-des-Champs, chacun avait sa voix. Les décisions prises semblaient l'expression d’une volonté collective (146). Mais, en 1831,

(143) Dès 1831, dans le poème dont le titre seul est une profession de foi : « Les Secrètes Pensées de Rafaël, gentilhomme français », il dira, reprenant et orchestrant le thème annoncé dans Mardoche :

Reine, reine des cieux, Ô mère des amours, Noble, pâle beauté, douce aristocratie.

(144) Aïnsi déjà dans Mardoche (4 dizain, Poésies, 1, p. 129), ainsi dans tout son théâtre, ainsi dans Dupont et Durand (juillet 1838).

(45) Il suffit de parcourir sa correspondance du moment, notamment une lettre à Tattet (juillet 1848, Séché, p. 243), où il dit : « L’incendie pour éclairage et un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a donné encore de bons battements de cœur. C’étaient presque tous des enfants. » Dès 1830, son impression est la même. Douze ans après, n’écrira-t-il pas à sa marraine : « Îl y avait à la révolution de juillet un pauvre diable de soldat suisse qui avait reçu trois ou quatre chevrotines dans Ja poitrine; il était inondé de sang et il se traînait dans la rue Croix-des-Petits-Champs. Une aimable dame, qui demeurait au second étage, ouvre délicatement sa fenêtre, aperçoit le Suisse au-dessous d’elle, et, pour montrer son patriotisme, elle prend un pot de fleurs, et vlan! elle le jette sur la tête du soldat. Voilà, au moral, ce que votre amie a eu la bonté de faire à l’égard de votre filleul. » (Cf. Séché, lettre 116.)

(146) Si bien que les simples auditeurs, comme Musset, pouvaient avoir l’illusion de collaborer aux opérations et aux découvertes. Ajoutons qu’alors notre poète, conscient de sa jeunesse, trouvait naturel de rester dans le rang. Mais aujourd’hui sa place serait parmi l’état-major.

une seule autorité règne sur le Cénacle : celle d’Hugo. C’est une chapelle où tant d’encensoirs montent vers le maître que certains n’y peuvent plus respirer et sont contraints de s’en aller. Ainsi Théophile Gautier (147). Que diable Musset irait-il faire dans cette galère?

Une autorité, voilà de quoi le faire fuir; mais exercée par Victor Hugo, c’est le comble. Nous abordons ici un probième délicat. En 1827, lorsque Musset entra au Cénacle, il y apportait, pour le poète des Odes et Ballades, une admiration toute prête. De son côté, le maître manifesta à Musset de la bienveillance (148). Ainsi, leurs relations commencèrent sous d’heureux auspices. Mais, tandis qu’Alfred sentait croître chaque jour la sympathie qui le portait vers Vigny ou vers Sainte-Beuve, son admiration pour Hugo restait stationnaire; ou plutôt, chez Hugo, il n’admirait que le poète (149). Lorsqu'il s’essaya à rimer, ne le prit-il pas parfois pour guide? (150) Mais cette admiration ne se doublait d’aucune sympathie personnelle. Pour nombre d’écrivains, plus purement intellectuels, cela resterait sans grande importance; mais Musset, l’homme l’obsède dès qu’il le connaît. C’est l’homme qui le retient près de Vigny; l’homme qui l’attire chez Sainte-Beuve; c’est l’homme qui le gêne chez Hugo. Le seul billet que nous possédions de lui au Maître, il s’y excuse de manquer au rendez-vous fixé

Je suis désolé, mon cher ami, de ce qu’il m’est impossible d’être demain avec vous à N. D. (151). J’ai fait la plus grande imbécillité du monde en acceptant votre aimable invitation. Mais il y a huit jours que je dois monter à cheval demain; c’est une partie avec d’autres. Je ne serais jamais à cinq heures chez vous, habillé, et j’aurais, de vous manquer de parole, une peur horrible qui ne servirait à rien. Je vous verrai chez M. Nodier, s’il ne pleut des hallebardes la tête en bas. Recevez mon excuse et repentances. Quelque désagrément que vous cause ma maladresse, j'en suis toujours plus vexé que vous.

Alfred de Musser (152).

Il y incarnerait l’indépendance, une manière d’opposition. Il apparaît ainsi qu’il ne peut plus combattre avec le Cénacle, ni comme chef, ni comme soldat.

(147) Dès 1832, Gautier commencera à se séparer du Cénacle; quelques mois plus tard, les ironies des « Jeunes France » (1833) rendront la rupture éclatante.

(148) Et une bienveillance un peu plus appuyée que celle qu’il montrait à tous les jeunes apprentis du Cénacle.

(149) Quand il s’agit de Victor Hugo jugé par Musset, il faut avoir plus grand soin que pour aucun autre écrivain du Cénacle, de distinguer le poète et l’homme.

(150) Notamment lorsqu'il rimait ses Ballades et Agnès de Guadarra.

(151) Notre-Dame. Il s’agit ici d’une de ces promenades où Hugo entraînait quelques compagnons.

(152) Billet cité par M. Séché. M. Allem le date : octobre 1828.

Cette lettre, certes, est courtoise; elle tente de faire l’aimable., Mais comparée à celles que recevaient alors Sainte- Beuve ou Vigny, elle apparaît contrainte; ni spontanéité, ni affection, ni sympathie réelle. De tous les romantiques, Hugo est le seul, qui, à l’usage, ait déçu Musset. Sans doute, notre poète lui en voulut-il un peu : d’abord, de ne pas être ce qu’il croyait; puis, leurs deux natures étant souvent à l’opposé, plus il le fréquente, plus il se détache. Et bientôt, il en veut au maître d’être ce qu’il est. Presque tout, chez Hugo, le choque; le ton, l'attitude, les idées, la personne. Les idées, nous avons vu combien elles déplaisaient à Musset (153). Au vrai, ils ont fort peu de pensées communes. Mais les divergences sont encore accusées par le ton du maître dans la discussion. Il arrive bien à Alfred lui-même d'y paraître parfois cassant (154), mais sans que son assurance dénote la moindre vanité. Hugo, au contraire; il garde toujours une certaine onction (155), mais sous ces apparences benoïtes, perce la confiance, une sorte de sécurité sereine. Qu'il conseille ou qu’il loue, on sent le guide, et Musset s’en exaspère; non seulement quand l’avertissement le vise, mais aussi lorsqu'il s’adresse aux voisins. Cette manière qu’a Hugo de parler devant Vigny escamoté, à côté de Sainte-Beuve, qui, bouche close, n’en pense pas moins, à deux pas de Mérimée réduit à exprimer ses réserves en demi-sourires, c’est plus qu’Alfred n’en peut supporter. Et puis, cette habitude de tout prendre au sérieux, quelle fatigue! Notre poète, lui, ne saurait s’éterniser dans un entretien sans y jeter quelque

(153) Aussi bien les théories littéraires et poétiques que les opinions politiques. En effet, c’est vers 1831-1832 qu'Hugo commence à manifester ses sympathies républicaines. I1 écrit alors à Sainte-Beuve (12 juin 1832) : « Sachons attendre. La République proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs. »

: (154) Rappelons-nous la boutade par laquelle, dit-on, il écarta un jour les conseils poétiques d’Hugo : « On me lira encore quand vous serez oublié. »

(155) De fait, Hugo répugnait aux ironies qui risquent de blesser l'interlocuteur. Sa bienveillance pour Îles débutants est notoire. Maxime Du Camp en donne la preuve dans ses Souvenirs littéraires (parus vers 1880). Il avait écrit avec Cormenin un poème inspiré de la Lenore de Bürger. Ils l’envoyèrent, pour avis, à Hugo et à Musset. Le maître : répondit presqu’aussitôt : « Ma gloire, monsieur (si j’en ai une), est moins dans ce que je dis que dans ce qu’on me répond, dans ma voix que dans mes échos. Vous suffiriez à vous seul à le prouver. Je ne sais pas si je suis un poète, mais je sais que vous en êtes un. Courage, monsieur, étudiez, rêvez, apprenez, grandissez de toute façon. Vous êtes déjà un poète, devenez un homme. Je vous remercie de vos très beaux vers. — Victor Hugo. » Beaucoup plus tard, Musset répondit : « Monsieur, je suis bien en retard envers vous; une indisposition qui m’a retenu quelque temps au lit m’a empêché de vous remercier plus tôt des vers que vous avez bien voulu m’adresser et qui m'ont fait le plus grand plaisir. Vos vers sont jeunes, monsieur, mais vous l’êtes aussi sans doute. Ils m’ont rappelé le bon temps, le premier, qui n’est pas encore bien loin de moi. Je serais charmé que ma bonne étoile pût me faire faire plus ample connaissance avec vous. Agréez.. » Et, ajoute Du Camp, les vers étaient mauvais.

boutade. Disons que, dans la discussion, il mélange volontiers les genres. Hugo, par contre, se plaît aux conversations menées avec suite. Petits détails, pensera-t-on; mais ces détails suffisent à indisposer deux compagnons, surtout lorsqu’aucune sympathie ne vient arranger les choses. Or, la personne d’Hugo gêne Musset; par ses qualités, autant que par ses défauts. Quiconque le veut comprendre n’a qu’à se reporter à deux ouvrages récents sur le maître du Cénacle (156). Dès leur jeune âge, les deux poètes n’ont guère que deux ressemblances : l’attrait qu’ils rayonnent (157) et leur goût pour la littérature. Les circonstances en sont en partie responsables, qui ont fait à Musset une enfance souriante, et semé tant d’épines sur le chemin de Victor Hugo; le dissentiment séparant son père et sa mère, les années de pensionnat, une tante sans tendresse et qui chipotait les comptes, le général très lointain qui semblait réserver à ses hussards « son sourire si doux », un amour, tout de pureté, combattu par cette mère qu’il vénérait : voilà bien de quoi donner, dès quinze ans, un air sérieux, pensif et grave. Avec cela ce même amour venu assez tôt et suffisamment vigoureux pour garder qui léprouvait de toutes les défaillances. Ainsi s'expliquent les deux grandes vertus qui sont la force d'Hugo : sa puissance de travail, une tenue morale plus rare encore (158); deux vertus, certes, mais où Musset verrait volontiers des faiblesses. L’une ne prêtera-t-elle pas à l’œuvre de Lettres, une allure très régulière? Et Alfred pense que l'inspiration y doit tout conduire à sa guise. Quant à la pureté affichée, elle l’irrite encore davantage. Il y a là pourtant une générosité qui révèle un caractère. Seulement, quand notre adolescent entend le maître paraphraser, par l'exemple, ce qu'il écrivait autrefois (159) : « Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité ravissante devant laquelle l’ensemble de la philosophie antique et le grand Platon lui-même avaient reculé : Que le génie, c’est la vertu », allez donc faire admettre ce nouvel évangile à Musset, nourri de Byron; il lève les épaules. Cet homme jeune, qui se fait gloire de sa pureté, avec sa jeune femme là tout près, voilà qui le dépasse. Répétons-le : ici, Hugo voit plus haut que lui. Mais pourrons-nous lui donner tort, s’il s’amuse à l'idée d’Hugo, rendant des points à Platon?

(156) Ce sont les deux ouvrages sur la Jeunesse de Victor Hugo, l’un de M. Le Breton, l’autre de M. Benoit-Lévy.

(157) Mais, pour des raisons différentes; le charme d’Hugo jeune homme est fait d’une sorte de gravité, où la flamme, la pureté, le génie se confondent; celui de Musset adolescent vient de sa vie exubérante; il est mouvement et primesaut.

(158) Il va sans dite que je parle ici de Victor Hugo jeune.

(159) Dans le Conservateur littéraire (numéro de janvier 1820).

Nous touchons ici aux défauts qui irritent notre poète chez son aîné. D'abord, il le juge dépourvu d’esprit de finesse; cette intelligence qu’il n’a jamais contestée, manque à ses yeux de mesure et de nuance; surtout elle manque d’esprit, au sens le plus alerte du mot, et de fantaisie légère. Enfin, Musset ne découvre pas trace, chez Hugo, du sens du ridicule, et il ne peut comprendre pareille sécurité. En face de tant de sérieux, le même agacement le saisit, qui prenait naguère Voltaire devant l’œuvre de Rousseau; avec un grincement de plus, si j'ose dire. Car ïil trouve Hugo affreusement bourgeois. Qu’un poète (160) se satisfasse d'une existence où le livre de comptes et les pantoufles ont leur place, où l’économie règne, et l’épargne si possible, voilà qui lPindigne. Son cœur se lèverait devant tant de monotonie quotidienne (161). Peut-être admettrait-il qu’on s’y résignât; mais, y mettre sa fierté! En outre, rappelons-nous ce postscriptum de Sainte-Beuve à Hugo (162) : « Cette familiarité chaste et charmante, véritable prix de l'amitié, à jamais déflorée par la cohue, le mot de dévouement prostitué, Vutile apprécié avant tout, les combinaisons matérielles l’emportant » (163). Plaintes que la mauvaise humeur arrache à l'affection, et que la jalousie exagère; peut-être Musset fut-il amené à les deviner. Cet art de créer autour de ses œuvres une atmosphère favorable fait à Victor Hugo une auréole bourgeoise, la plus propre à choquer notre poète; pour lui, la vie et l’œuvre de l’écrivain se commandent l’une l’autre; à tout le moins, entre elles, il ne doit pas y avoir divorce. Or, que voit-il? Le maître du Cénacle, qui déclarait jadis la guerre à toutes les contraintes, plie son existence à toutes les conventions sociales; il vit avec joie dans le cadre de la famille, de la propriété, de l’héritage, le poète qui vient de signer dans Hernani l’éloge de la révolte et de l’indépendance. Pareille contradiction achève d’indisposer Musset, de le séparer d’Hugo d’abord, de l'Ecole ensuite.

Et chaque fois qu’il revient, il repart plus étranger. Son romantisme foncier (164) proteste contre ce nouveau

(160) Et un poète jeune, et un poète romantique.

(161) Comme il se leva plus tard, pendant le voyage d’Italie (1834), lorsque Musset vit George Sand écrire chaque jour, presque à heures fixes, quelques pages de son roman.

(162) Où la rancœur éclate, manifeste.

(163) Cf. Simon : Lettres de Sainte-Beuve à Victor Hugo et à Me Hugo, Revue de Paris, n° du 15 décembre 1904. Cette lettre fut écrite peu avant la première représentation d’Hernani.

.. (64 Voilà ce qu’il faut distinguer : si Musset se sépare de l’Ecole à partir de 1830, il le fait sans doute parce que les audaces auxquelles le Cénacle lavait entraîné lui-même ont cessé de lui plaire, parce que son goût s’assagit dans une réaction qui le rapproche doucement des maîtres classiques; mais il le fait aussi parce que, depuis 1827, ce qu’il à puisé auprès de ses amis, c’est l’ardeur du lyrisme, le besoin

Cénacle, où l’on sacrifie l’indépendance à des théories, et où l’on se repose bourgeoisement, sous la lampe familiale, d’avoir fait enlever Dona Sol par Hernani. Alors, Cœlio, lui-même, en arrive à sentir, comme Octave, que cette Ecole n’est plus la sienne.

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