LES RÉFLEXIONS DE MUSSET SUR SA VIE
Telles sont les constatations que lui suggèrent les milieux entre lesquels sa vie s’éparpille : sa famille, ses compagnons de plaisir, ses anciens amis du Cénacle. Comment ne frapperaient-elles pas un esprit en plein travail de maturité? Car voilà l’important. S'il était encore l’adolescent de 1827 ou lauteur de Don Paez, ces constatations n’eussent pas déclenché, sans doute, la crise intellectuelle à laquelle nous assistons. Pour qu’elle éclatât, il fallait qu’il eût pris davantage conscience de lui-même. Et, de fait, c’est dans ces années qui séparent les Contes et le Spectacle qu’il devient vraiment un homme. D’une part, la vie qu’il mène lui apporte une expérience, une psychologie, un dégoût parfois (165) qui sentent la maturité. Surtout les épreuves le frappent. En quelques mois, de 1830 à 1832, il sent par deux fois la détresse le saisir.
Détresse d’amoureux, d’abord. Sa première maîtresse, le modèle de l’Andalouse, Musset s’aperçut un jour qu’elle le trahissait, Il a raconté l’aventure (166), et confessé la douleur qu'il en ressentit; c’est de ce jour-là qu'il fit connaissance avec le « mal du siècle ». Sans doute, on peut objecter qu’il avait multiplié lui-même les infidélités : bien des noms passent dans ses vers. Qu'importe? Imaginons Chérubin, trouvant la Comtesse avec Figaro. Parce qu’il a embrassé furtivement Suzanne et fait la cour à Fanchette au fond du potager, croit-on que la découverte le blesserait moins au vif? Voilà le cas. L’amour qui le trahit est le seul qui comptait pour Musset, depuis deux ans (167). Il avait dix-huit ans quand l'aventure a commencé, vingt à peine lorsqu'elle s’interrompt (168); il a vu là la réalisation de ses rêves, cru
de l’absolue sincérité, le culte de la liberté, une manière de philosophie en face de laquelle, à ses yeux, les théories et les problèmes formels sont dépourvus de tout intérêt.
(165) Sur ce dégoût, la Confession d’un Enfant du siècle insistera plus tard avec complaisance (dans la première partie). Et Îles réflexions tenues par lui dans La Coupe et les Lèvres disent assez qu’il connut alors des moments d’inquiétude, de réflexion et d’amertume.
(166) Cf. la Confession d’un Enfant du siècle (1 partie, chap. HI et suivants).
(167) C’est le poète lui-même qui l’affirme (dans sa Confession).
(168) Il suffit de rapprocher, d’une part, les Contes d’Espagne, où tant de joie de vivre frémit jusque dans le scepticisme affiché (Mar-
que cette femme était celle qu’il attendait. Perdre soudain tant de tendresse, serait déjà une souffrance. Maïs la perdre dans les conditions qu'il décrit, se voir préférer Jules Janin (169), sentir qu’on a vécu dans une atmosphère de mensonge, ne pas savoir à quel moment l’infidèle a commencé de mentir; voilà ce qui le torture. Il parle dans sa Confession, de scènes violentes: et sans doute brode-t-il. Mais, quand il dit que, trois ans durant après cette révélation, il a fui l’amour, c’est la vérité. Un poème composé en 1833 l’atteste
Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d’azur, aux paupières voilées, Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu
J'ai cru, pendant trois ans, te vaincre et te maudire. Et toi, les yeux en pleurs avec.ton doux sourire,
Au chevet de mon lit te voilà revenu (170).
Pour se défier de l’amour si longtemps, quand on s’appeile Musset, il faut avoir perdu beaucoup d'illusions dont on porte le deuil. Ce deuil ne manquait pas de distraction; M. Bidou (171) le remarque avec finesse. Musset continuait à fréquenter chez Tattet. Mettons qu’il porte le deuil en mauve. Mais, il n’en a pas moins perdu un peu de sa jeunesse, presque tout son optimisme (172); et ceci se passait en lan 1830. Deux années plus tard, un autre coup l’atteignait; au début d’avril 1832, il perdait son père. Il a décrit (173) le désespoir qui l’étreignit alors. Et son frère, bien des années après, gardait le souvenir de ce « chagrin » qui « restait muet ». C’est qu’Alfred vit ainsi se dresser ses responsabilités d'homme. Son isolement l’accabla; il resta là, déchiré par le remords de n’avoir pas assez goûté le charme des années
doche, par exemple), et, de l’autre, les premiers vers écrits par le poête dans la suite : le poème du Saule (daté de 1830), et les Vœux stériles, Octave (tous deux de 1831), pour comprendre que la trahison et la souffrance ont passé entre les deux séries de poésies, c’est-à-dire dans les premiers mois de 1830.
(169) C’est par les contemporains que nous savons le nom du rival beureux. « La marquise de la Carte lui donna les premiers coups. Elle passa à Jules Janin en disant qu’il avait plus d’esprit », écrit Houssaye (Confessions). Peut-être ce souvenir rendit-il plus vif l’incident qui, plus tard, à propos de Rachel et de son jeu dans le rôle de Roxane (1838), devait mettre aux prises le poète et le critique.
: (170) C’est là un de ces poèmes écrits sur une feuille volante, comme il en glissait parfois dans ses lettres à George Sand.
(171) Dans ses Conférences sur le théâtre d'Alfred de Musset. (Cf.
Conférencia, 15 octobre 1920.)
.472) On chercheraït, en vain, dans les poèmes composés par Musset après 1830 (le Saule et les poésies qui suivirent)) ce frémissement, cette jeunesse avide de vivre qui caractérisent les Contes d'Espagne.
(173) Egalement dans la Confession d'un Enfant du siècle (II partie, pp. 153 et suivantes.)
mortes, rempli d’inquiétudes pour lavenir (174), entrevoyant une vie précaire (175). Le malheur qui le frappait fit de Iui, pendant quelque temps, un autre homme.
Telles sont les deux grandes épreuves de sa jeunesse. Ce n’est point hasard, si avec elles coïncide la crise intellectuelle où le poète achève de s'orienter; si après la trahison, il écrit le Saule, les Vœux stériles, les Secrètes Pensées, la Nuit Vénitienne; après la mort de son père, La Coupe et les Lèvres, la Dédicace, À quoi révent… (176); si, enfin, tous ces poèmes, par le sérieux de linspiration et la tenue du vers, sonnent étrangement à l'oreille qui vient d’entendre les Contes d'Espagne. La maturité est venue. Forcément ses réflexions doivent s’en ressentir. Car il réfléchit. « De temps à autre », écrit Paul de Musset (177), « il y avait, en effet, des lendemains mélancoliques, des matinées de regrets superflus. Pour ces jours de misère, le poète aimait à se composer un costume de situation. Du fond d’une armoire, il tirait un vieux carrick jaune à six collets, et qui aurait pu faire trois fois le tour de son corps. Ainsi affublé, il se couchaïit sur le tapis de sa chambre et fredonnait d’un ton lamentable quelque vieil air contemporain de son carrick. Lorsqu’en entrant chez lui, je le trouvais enfoui sous cet habit de pénitent et dans une attitude de mélodrame, je savais que les cartes s'étaient montrées intraitables. Au premier mot que je voulais lui dire : Qu’on me laisse, s’éeriait-il en se voilant la face, qu’on me laisse dans mes haïllons et mon désespoir! >» Quelque perte au jeu, voilà peut-être le point de départ de ces méditations déguisées; mais, pour qu’il les prolonge ainsi durant des heures, il faut qu’elles l’entraînent plus loin. Il songe à ses plaisirs sans combat, à ses conquêtes sans diplomatie, à l’abus du tabac qui fait parfois de ses projets poétiques autant de chimères lointaines, au vide de son existence. Des visions d’avenir le traversent (178); il entrevoit la pente où le font
(174) Sa réputation d'écrivain était encore fort mal établie. Aussi livra-t-il presque en désespéré sa seconde bataïlle (celle du Spectacle dans un Fauteuil).
(175) Une crainte que la famille entière éprouvait. Le biographe écrit : « Il nous apparut évident qu’en supprimant du budget de la famille les appointements d’une belle place, notre position devait nécessairement changer. » (Ibid.) Il ajoute d’ailleurs, sans donner de précision, que ces craintes furent démenties par la réalité.
(176) Le poème du Saule, la Nuit Vénitienne furent écrits en 1630; les Vœux stériles, les Secrètes Pensées et Octave en 1831; des trois autres ouvrages en 1832.
(77) Cf. Biographie (p. 88).
(178) En 1833, lorsqu’il ira passer quelques jours avec George Sand, à Franchart, dans la forêt de Fontainebleau, il eut, un soir (elle le raconte dans Elle et Lui), une de ces visions, sorte de dédoublement de la personnalité : sa propre image se dressait devant lui, image « vêtue
rouler des commencements d’habitudes pernicieuses, ce qu’il risque d'y compromettre: la gloire qu’il attend, les poèmes qu’il sent près d’éclore. Alors des sursauts de révolte le redressent. Ces heures de remords ont plus d'importance qu’on ne croirait. Grâce à elles, Musset garde l’habitude de s’étudier; par elles, il achève de fixer son. idéal; enfin, ce sont elles qui sèment, au long de ces mois frivoles, une série d'œuvres en prose et de poèmes (179), où son attitude se précise. Eh quoi! dira-t-on, tant de sérieux dans ce décor de carnaval? Chacun réfléchit selon son tempérament. Or, Musset a toujours eu le goût des attitudes et des décors. Ceux qui prendraient prétexte de cette mise en scène pour douter de sa sincérité, n’entendent rien à sa mentalité. S'il y a là une part d'affectation, lui-même en est la première dupe; car, plus il l’extériorise, plus son impression s'impose à lui; plus un sentiment le point, plus il sent le besoin d’établir une harmonie entre le cadre et son émotion (180). Toute sa couleur locale tient là : trouver à chaque état d’âme un vêtement, une ambiance, qui le rendent plus sensible au public. Et si le public n’assiste pas au spectacle, tant pis. Il se donne à lui-même la comédie de son cœur : il est à la fois le poète, l’acteur, la salle. Acteur, il se passerait à la rigueur de décor; mais poète ou public, il en sent la nécessité. Car une fausse note le distrairait de sa pensée beaucoup plus que cette harmonie préméditée. Cette mentalité, combien de fois nous la reconnaîtrons chez lui! C’est une des lois de sa nature. Or, à l’heure présente, des deux hommes qui se partagent son être, l’un tout épris de vivre, trouve son cadre naturel à Margencyv, ou chez Tortoni. C’est lui qu’on habille avec recherche, lui que les femmes viennent caresser, et que les lumières inondent. Mais l’autre, Cœlio honteux (181), demeurerait aussi peu vivant que la voix de la conscience, si on ne lui trouvait un vêtement et un décor bien adaptés; il y perdrait beaucoup d'autorité. D'où, ce vieux carrick jaune, et surtout ces chansons mélancoliques qui transforment les meubles familiers, en faisant glisser devant eux la fumée d’une nostalgie. De la sorte, Cœlio à son tour peut élever la voix, Musset prêtera l'oreille à ses plaintes. Ce que nous remarquons alors, ce sont les progrès réalisés par ces deux
de noir », Où il entrevoyait les misères de sa vicillesse. (Cf. à ce sujet ce qu’il écrira lui-même dans la Nuit de Décembre et dans Lorenzaccio acte II, scène 4.)
2 (179) Toute la série des Revues fantastiques qu’il publia dans le journal Le Temps, pendant l’année 1831, et la Nuit Vénitienne.
(80) N'est-ce pas ce même besoin qui le contraindra, lorsqu’il sentira venir la Muse des Nuits, à allumer dans sa chambre tous les flambeau x ?
(181) Plus effacé qu’Octave, plus discret par nature.
tendances divergentes de sa nature, et que la critique, après Musset, pour plus de commodité, appelle Octave et Cœlio. Autrefois, nous les avions devinés dans les lettres à Paul Foucher (182); mais ils gardaient alors des traits communs; les mêmes rêves les hantaient. Tant et si bien que Musset ne les distinguait pas bien l’un de l’autre, Au Cénacle, nous les avons vus s'affirmer tous deux : l’un penchant vers Byron et rêvant de suivre Don Juan, l’autre attendri par les plaintes de Lamartine, et plus voisin de Werther. Sympathies qui ne se heurtaient point trop violemment, car il s'agissait de simples rêveries. Aujourd’hui, ils se sont lancés dans la vie, et les voici qui se séparent. Depuis la trahison de la première maîtresse, qu’ils avaient aimée ensemble (183), l’amour ne représente plus pour eux le même idéal. L’un s’étourdit au milieu de ses compagnons (184); l’autre s’isole et souffre. Entre le dandy, joueur et buvant sec, et l’homme au carrick jaune, le contraste est assez convaincant : ils ne tiennent plus l’un à l’autre que par leur idéal poétique. Là, leurs réflexions s’accordent. Ce que ses nouveaux amis apprennent à Musset, ce que le Cénacle lui révèle, tout lui sert à préciser la formule qu’il chercha durant deux années; autant d’éléments qu’il organisait dans ses heures de méditations. Les articles, les poèmes qu’il écrit, en 1831 et en 1832, sont sortis de là; et de là aussi, couronnant le tout, la Dédicace de la Coupe et les Lèvres, aboutissement de tant d'efforts. Octave et Coœlio l’ont écrite ensemble, et ce n’est que justice s’ils l’ont, ensemble, dédiée à Alfred Tattet, complice de l’un, ami de l’autre.
(182) Cf. plus haut, chap. I°.
(183) On n’en peut douter, les Chansons, où nous devinions un portrait de cette maîtresse, ne trahissent-elles pas quels plaisirs Octave goûtait auprès d’elle? Et les vers à Sand, que nous avons cités
Te voilà revenue dans mes nuits étoilées….
n’attestent-ils pas combien la trahison fut douloureuse à Cœlio?
(184) De là les vers à Juana, à Pepa, à Julie, qu’il écrit en 1831 et 1832.