À LA RECHERCHE D’UNE MANIÈRE
Cette vision du poète, enfoui dans un carrick trop ample et battant sa coulpe au rythme de mélopées vieillies, il faut la méditer. Car, on pourrait croire que Musset se borna à subir, en 1830 et 1831, les influences que nous avons signalées. N’y a-t-il pas une légende qui le représente comme un esprit rebelle à tout effort poursuivi? Ceux qui pensent ainsi pourraient invoquer, à l’appui de leur thèse, tel paragraphe d’une lettre à Tattet, écrite au moment même où nous sommes parvenus : « Je passe ma vie avec une demi-douzaine de peintres; quels bons garçons que les artistes (quand ils ne sont pas du même genre que vous) (1). Je rends compte des petits théâtres (toujours au Temps) (2). Je rimaille par boutades, …..je bois et je fume avec volupté. Et voilà » (3). « Et voilà » l’existence qu’il mène, dira-t-on; son œuvre n’est pour lui qu’une distraction. Il se peut que Musset soit sincère en écrivant ces lignes; il y a presque toujours en lui diverses personnalités qui se superposent; deux au moins : celle qu’il rêve d’être et celle qu’il est; et il lui arrive de prendre l’une pour l’autre. C’est le cas ici. Il déteste ce qui sent la déformation professionnelle. Donc, même s’il travaille, il ne le dira pas, pour la raison qu’il essaiera de se le dissimuler à Juimême. Et puis, dans sa fantaisie, il lui arrive d’adopter en quelques heures et très sincèrement des attitudes opposées. Aussi faut-il se défier de ses affirmations; je ne sais pas de poète qui, plus sincère, puisse tromper plus complètement ceux qui le croiraient en aveugles. Par bonheur, les faits sont là. Que prouvent-ils? Si Musset était vraiment aussi amateur qu’il tient à le paraître, il pourrait, au lendemain des Contes d’Espagne, jouir de sa jeune renommée, sans la
(1) Le mot « vous » ne désigne point ici Tattet; c’est une formule générale.
(2) Ce sont les Revues fantastiques.
(3 Lettre du 14 janvier 1831, adressée à Tattet après l’échec de la Nuit Vénitienne. Sans doute l’amertume de cet insuccès est-il pour quelque chose dans le ton blasé que le poète adopte ici. (Cf. Séché, Correspondance de Musset, p. 25.)
risquer à nouveau, tout de suite (4), dans une seconde aventure; ou se cantonner encore dans cette poésie badine qu’il représente seul, à l’époque (5). Mais non, il veut se renouveler. Aussi, une fois rentré du Mans, continue-t-il à réfléchir : nous en tenons l’aveu de sa propre bouche (6). “Car, il a beau s’en défendre, les problèmes littéraires l’intéressent. Il l’avoue à son frère (7) :
« Tu me demandes à quoi j’emploie mon temps. Je ne l’emploie pas, je le passe ou je le tue; c’est déjà assez difficile. Cependant je dois dire que nous discutons beaucoup, je trouve même qu’on perd trop de temps à raisonner et à épiloguer » (il n’en raisonne pas moins). « J’ai rencontré Eugène Delacroix un soir en rentrant du spectacle; nous avons causé peinture en pleine rue de sa porte à la mienne, et de ma porte à la sienne, jusqu’à deux heures du matin; nous ne pouvions pas nous séparer Avec le bon Antony Deschamps, sur le boulevard, j’ai discuté de huit heures du soir à onze heures. Quand je sors de chez Nodiïer ou de chez Achille (8), je discute tout le long des rues avec l’un ou avec l’autre. En ‘sommes-nous plus avancés? En fera-t-on un vers meilleur dans un poème, un trait meilleur dans un tableau? Chacun de nous a dans le ventre un certain son qu’il peut rendre, comme un violon ‘ou une clarinette. Tous les raisonnements du monde ne pourraient faire sortir du gosier d’un merle la chanson du sansonnet. Ce qu’il faut à l’artiste ou au poète, c’est l’émotion. Quand j’éprouve, faisant un vers, un certain battement de cœur que je connais, je ‘suis sûr que mon vers est de la meilleure qualité que je puisse pondre, »
Ne devine-t-on pas, à la netteté ardente des formules, combien ces questions de littérature le passionnent? Il se plaint qu’on épilogue, sans doute. Mais il reste trois heures avec Delacroix, trois heures avec Antony Deschamps (9), et il n’est pas homme à prolonger ainsi des entretiens qui l’ennuieraient. Voilà Musset tel qu’il était : à la fois railleur et convaincu; un dandy qui se donne l’air de dédaigner un peu son art, un poète curieux des questions de littérature, et
(4) Dès 1830, il fit paraître certains poèmes (ainsi le Saule) dans des revues ou des keepsakes; dès 1830 encore, il s’attaqua au théâtre avec la Nuit Vénitienne.
(8) Le « badinage poétique était vacant », il « s’y installa ». (Lamartine, Souvenirs et Portraits.) :
.. (6) Cf. la lettre de janvier 1830 à son oncle : « C’est à quatre ou cinq conversations avec toi que je dois d’avoir réformé mes opinions sur des points très importants, et depuis j’ai fait bien d’autres réflexions. »
(7) Lettre du 4 août 1831.
.(8) Achille Deveria. Le poète n’avait donc pas rompu avec ses amis du Cénacle.
(9) Musset le dit lui-même dans sa lettre; il a rencontré Delacroix à la sortie « du spectacle », et ne l’a quitté qu’à « deux heures du matin »; il a « discuté » avec Deschamps « de huit heures du soir à onze heures ».
y réfléchissant longuement, à ses heures. Son œuvre du moment le prouve.
Tout en elle atteste la recherche et l’effort, comme jadis en 1827-29. Alors nous avions vu Musset s’attaquer à la prose, au théâtre, s’adonner au fantastique, au moyen-âgeux, au sentimental, au descriptif, à la ballade, jusqu’au jour où il rencontra Byron. De 1831 à 1832, l’attitude est la même. Dès le lendemain de son premier volume, il s’éparpille. Il écrit des articles de journaux (10), des pièces de théâtre, tantôt en vers (11), tantôt en prose (12); enfin, un certain nombre de poèmes, et qui, eux aussi, se caractérisent par la diversité : ce sont parfois des contes badins, comme Suzon, ou de pur sentiment, comme le Saule; parfois des méditations sur l’art, sur la littérature, sur le temps présent (13). Enfin, il compose une série de petits poèmes : vers à la femme qui passe, à l’ami qui demeure. Pareil éparpillement, chez Musset, signifie : labeur et réflexion, recherche d’une formule nouvelle, de ce < son >» qu’il « a dans le ventre ». Aussi touche-t-il toutes les cordes de sa lyre; il en écoute les échos, persuadé qu’il le reconnaîtra quand il l’entendra vibrer. Et de fait, un certain ordre s’établit peu à peu. Les essais dramatiques aboutissent à la Nuit Vénitienne, où l’on peut deviner, de loin, les drames de demain; ses poèmes montent vers cette Dédicace où il exprimera sa poétique. Voilà qui suffit à faire
comprendre ce qui se dissimule de travail sous le dandysme affiché. Travail tout personnel : quand, avant 1829, Musset cherchait sa voie, il était arrivé à sa première conception de la poésie par une succession d’imitations; après 1830, s’il arrive à dégager une formule, c’est moins en se mettant à la remorque d’un maître (14) qu’en réfléchissant par lui-même aux problèmes de son art. Nous en trouvons la preuve par deux fois. D’abord, dans les articles du Temps et dans les poèmes qu’il consacre à définir la poésie, l'inspiration, le rythme (15), le tout s’organisant dans la Dédicace; ensuite, ses
(10) Comptes rendus dramatiques (ainsi celui de Gustave IID), « revues fantastiques », critique d’art (deux comptes rendus de l’exposition de peinture alors ouverte au Luxembourg) qui, tous parurent au Temps (fin 1830, début 1831).
(11) Les Derniers moments de François I°®.
(12) La Quittance du Diable (que M. Allem publia dans dla Revue Bleue en 1914) et la Nuit Vénitienne.
(13) Les Vœux stériles, les Secrètes Pensées de Rafaël.
(14) Bien qu’il ait pendant un temps suivi quelques guides : Ossian, W. Scott, par exemple.
(15) Il y a là, chez Musset, une inspiration rare. Après comme avant cette période, ses meilleurs poèmes lui seront dictés par un mouvement du cœur. A l’heure présente, au contraire, ses vers les mieux venus (les Secrètes Pensées ou les Vœux stériles) lui viennent de ses angoisses littéraires.
réflexions aboutissent à la fois à un volume de poésie et à une sorte de manifeste (16). Tels sont les résultats de l'enquête intérieure qu’il a faite, deux années durant. Et ce sont les étapes de cette enquête que ses œuvres du moment permettent de deviner, toutes ses œuvres, celles qu’il abandonna aussi bien que les autres. Car la condamnation qu'il porta contre les unes n’est pas moins révélatrice que la sympathie que les autres lui inspiraient. Et toutes dessinent devant nous l'effort de réflexion mené par lui pour discerner enfin, en pleine indépendance (17), ce « son » qu’il voulait faire entendre au public.