LES INQUIÉTUDES DE L'ADOLESCENT
De son côté, à Cogniers, puis au Mans, Alfred réfléchissait aussi; un Alfred un peu différent de celui que connaissait son père. Non qu’il fût double. Seulement, ces habitudes de régularité, cette conscience au travail qu’on lui connaissait, tenaient surtout au milieu où il avait grandi, à l’existence qu'il y menait, sorte de moule où se dissimulait son caractère foncier. Le moule, une fois brisé par les circonstances, que restait-il? Ses dons d'intelligence, une culture bien assimilée; et, surtout, deux forces, ou deux faiblesses, comme lon voudra. D’une part, sa sensibilité hypertrophiée (36). Encline à tous les paroxysmes (37), elle se donne entière, dès l’abord, aux affections qu’elle noue, comme aux livres qui la séduisent. Elle demeure aussi déséquilibrée que jamais; les angoisses de l’adolescence la saisissent à peine,
(33) Cet oncle du poète, qui devait jouer un rôle important dans sa vie, était le frère aîné de sa mère. Il avait été sous-préfet à Fougères, où déjà le jeune Alfred avait été son hôte, en 1818, et exerçait, en 1827, les fonctions de secrétaire général à la Préfecture du Mans.
(34) Dans sa lettre à François Grille, M"° de Musset écrivait, dés la fin d’août 1827 : « Je crois qu’il est du devoir des parents de céder à la vocation prononcée des jeunes gens, et qu’en toutes choses, pour réussir, il ne faut pas contrarier la nature. »
(35) C’est surtout au droit qu’on pensait alors chez les Musset. La même lettre à François Grille en fournit la preuve; à propos du jeune Hippolyte Grille, qui venait de réussir à ses examens de droit, la mère d’Alfred écrivait : « MP® Grille a donc maintenant obtenu pour son fils, ce que j'espère et ce que j’ambitionne pour le mien », et le plus piquant, c’est que cette décision est représentée par M° de Musset comme une vocation du futur poète. « Alfred veut suivre la même carrière. Son inclination, en contradiction avec mes désirs secrets, Py porte ». Elle eut rêvé Polytechnique, comme pour Paul naguère, avant que le Gouvernement de Charles X n’eut rayé le nom du jeune homme de la liste des candidats, en même temps qu’il exilait son père.
(36) Ses crises nerveuses, dont nous avons parlé déjà, le prouvaient.
(37) Elle le restera toute sa vie. Musset lui-même, écrivant à la marralne, n'avouera-t-il pas : « Je ne suis pas tendre, mais je suis excessif », et cela, en 1837. (Cf. Séché, Correspondance, lettre 89.)
déjà elle commence à vibrer toute. En face, aucune volonté; voilà la deuxième faiblesse. On pensait autrefois, autour de lui : quelle tête il a! Il était capricieux, simplement. Rien n’est plus différent de la volonté que ces caprices de l’enfance. On cédait aux siens et, donc, il n’avait guère eu d'occasion de déployer quelque ténacité pour les réaliser quand même, ou un certain empire sur soi pour s’en affranchir. Dans l'intervalle qui les séparait, il se laissait vivre; ses parents décidaient pour lui; et cette docilité attestait, de façon différente, la même absence de volonté. Deux faiblesses, d'autant plus graves que le hasard et l’éducation (38) les rapprochent. Fatalement, les résolutions prises ne tiendront pas devant le moindre sursaut de la sensibilité; l’ennui des premiers cours de droit écartera Musset du barreau; l’écœurement de la première dissection lui fera fuir la médecine (39). Quiconque le voit ainsi le juge voué à toutes les écoles de lexistence, si son milieu vient à lui manquer. Et cela, d'autant plus que ses rêves ne l’entraînent nullement vers les carrières bourgeoises auxquelles pense Victor de Musset. Seul, au fond du parc de Cogniers (40), il s’en aperçoit aussitôt qu’il s’analyse.
Car il lui plaît — déjà! — de se découvrir lui-même (41), surtout quand il peut marcher un peu au hasard; mais, cette fois, la seule certitude qu’il rapporte de son voyage, c’est qu'il lui faut une existence ensoleillée de luxe. Il en sait le prix doublement : pour en avoir été sevré, pour l’avoir admiré chez ses camarades. Presque toutes ses amitiés l’ont rapproché de jeunes gens plus riches que lui. Sa sympathie première était attirée dès l’abord par lélégance, par les recherches de la mode. Enfantillage, peut-être, mais qui le suivra toute sa vie. Naguère, il allait les mains tendues,
(38) Puisqu’elle a, involontairement, aggravé ces deux faiblesses; d’abord en n’entraînant pas l’enfant ni l’adolescent à se maîtriser, à triompher de lui-même; ensuite en le laissant se plonger dans des Jectures qui ne pouvaient que donner plus d’exigences à son imagination.
(39) Le biographe le dit sans ambages (chap. IV). Tout d’abord « Alfred mena de front la lecture des écrivains étrangers, avec le droit, le dessin. », puis « rebuté par l’aridité du droit, il voulut essayer de la médecine; mais aux leçons d’anatomie descriptive de M. Bérard, la dissection des cadavres lui inspira un dégoût insurmontable. »
(40) Où il est arrivé avec un bref passage au Mans, presqu’aussitôt après la distribution des prix du Concours général, et après ses examens : « Mon diplôme de bachelier rencontre dans ma poche mon billet de diligence, et l’un n’attendait que l’autre », écrit-il à Paul Foucher, le 23 septembre. — Aussi bien, il avait à Cogniers tout le loisir de réfléchir : « Je suis resté seul dans cet infernal château, où je ne puis parler à personne qu’à mon oncle » (ibid.).
(41) Les lettres à Paul Foucher le prouvent.
vers de Chartres: demain (42), il se précipitera vers Tattet et vers son groupe. Et d’ailleurs, le luxe, n’est-ce pas aussi la liberté? Voilà le grand mot; ce blondin, qui, hier encore, obéissait aux suggestions de ses maîtres, et qui, demain, entreprendra des études vers lesquelles aucune préférence ne le pousse (43), simplement parce qu’on lui dit de les entreprendre, tous ses rêves secrets vont à l'indépendance. Pas depuis longtemps; il y a quelques mois que pareils songes le hantent. Nul chez lui ne peut s’en apercevoir; il reste le même en apparence. Mais, dès qu’il est seul, tout lui parle de liberté; d’abord les aspirations nouvelles qui l’agitent, affaire d'âge; et puis ses lectures. Car il lit toujours avec entrain. Des ouvrages de philosophie, affirme Paul : Descartes, Spinoza, Maine à Biran. Ce sont là des lectures faites pour son travail de classe; mais, heures de délassement, vers quels auteurs se tourne-t-il? Le deviner n’est pas impossible. D'abord, vers les jeunes poètes : Lamartine, Hugo, Vigny. Je n’en veux pour témoin que la lettre à Lamartine : il y frémit un enthousiasme qui sent la poésie découverte par un cœur jeune : « Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse.…>
Il a lu les Méditations, comme tous ses camarades, en seconde ou en rhétorique; et il a lu les autres grands romantiques, comme tous les jeunes. Car, à l’époque, il n’y avait pas de rhétoricien qui ne fit ses délices de pareilles lectures. La jeune génération retrouvait chez ces écrivains des états d’âme qu’elle partageait; ils étaient la révélation des années présentes. Enfin, la famille, le journal s’entendaient à traiter Hugo ou Lamartine en iconoclastes. Tout naturellement, les élèves, bons ou mauvais, s’empressaient d'ouvrir les livres condamnés; après la classe de français, on se faisait une joie de rappeler tel jugement de Stendhal (44), ou d’Hugo, pleins d’irrévérence à l’égard des classiques, sorte de « chahut » littéraire. Les romantiques sont apparus d’abord à cette génération comme des aînés qui faisaient de loin des grimaces aux professeurs; la première leçon d’indépendance qu’ils donnaient, la voilà. Musset subit cette contagion comme ses voisins, alors que son père, en dépit
(42) Par demain, j’entends aux environs de 1830. C’est alors seulement que de poëête nouera la grande amitié de sa vie, | . (43) Lorsque, l’année précédente, il avait pensé se lancer dans la -Peinture, au moins cédaïit-il à un goût personnel; mais, en 1827, quand il parlait de faire son droit, ce choix lui était très vraisemblablement dicté par le désir d’écarter d’autres suggestions (Ecole Polytechnique, par exemple), et par la conviction que les études de droit laïssaient plus de loisirs qu'aucune autre. ; . (44) Dans son ouvrage Racine et Shakespeare, paru dès 1823. Il «est d’ailleurs vraisemblable que cette étude en prose était moins connue des adolescents que les poésies de Lamartine, de Vigny ou de Victor Hugo.
de Rousseau, gardait plutôt ses préférences aux classiques. Ainsi, dans les familles les plus unies, les fils se nourrissaient d’une littérature à laquelle leurs parents restaient hostiles; de même, ils se plaisaient à lire des écrivains étrangers, Musset comme les autres. Parmi eux, il aimait particulièrement Schiller et Shakespeare (45), soit pour avoir lu, soit même (nous sommes en 1827 et la troupe anglaise a déjà visité Paris) pour avoir vu jouer leurs pièces (46). De ces promenades à travers les lettres lointaines, il restait ébloui, pris entre ses habitudes et le monde nouveau qui s’offrait à son imagination (47), entendant monter de partout les mêmes encouragements à l’indépendance. Sous leur influence, ses projets se modifiaient. Un désir de liberté le prenait; non pas de liberté dans la nature. Les arbres de Cogniers auront beau lui vanter le charme de la campagne, la ville l’a déjà marqué de son empreinte; et quelle ville! Il aime tout de Paris, les joies intellectuelles qu’on y goûte, les plaisirs mondains qu’on y trouve; et, comme disait Montaigne, jusqu’à ses vices et ses verrues. Certes, de temps en temps, il a plaisir à se détendre pour quelques semaines à la campagne (48); encore faut-il qu’il y retrouve des hôtes accueillants et qu’il ait la certitude de regagner bientôt Paris et ses boulevards. On le lui reprochera plus tard, comme une sottise. Qu’y peut-il? Tous ses goûts se sont formés à l’intérieur des barrières parisiennes. D'ailleurs, ce que les autres poètes vont chercher dans la nature, Dieu et la solitude, ne le tente d'aucune manière; ses dix-sept ans ne connaissent nul élan mystique (49); la société des hommes l’attire (50). Aïnsi, ses
(45) On pourrait être tenté d’ajouter d’autres noms à ceux-ci, notamment celui de lord Byron. Mais les seuls documents qui nous dévoilent Îles cultes littéraires de Musset adolescent (ses lettres à Paul Foucher) ne font mention que de Schiller et de Shakespeare. Eut-il lu d’autres écrivains étrangers, ces deux-là, surtout, avaient éveillé sa sympathie et son admiration. :
(46) Sur ce point, d’ailleurs, nous sommes réduits aux hypothèses. Ni le biographe ni Paul Foucher ne nous apportent de précision. Mais nous savons que le futur poète avait acquis une certaine connais-
sance de la langue anglaise. « Je donnerais vingt-cinq francs pour avoir une pièce de Shakespeare ici en anglais » (Lettre à Foucher, 23 sep-
tembre 1827), et qu’il aimait alors courir les théâtres avec son condisciple.
(47) Et cela, voilà le grave, au moment où il traversait l’inévitable crise de l’adolescence.
(48) Paul de Musset nous dit que son frère et lui avaient gardé un souvenir ému de leur séjour aux Clignets; souvenir qui devait, plus tard, trouver un écho dans la nouvelle de Margot. (Cf. Biographie, chap. IL.)
(49) Le fait vaut d’être retenu. Les premières œuvres d’un Hugo, d’un Lamartine faisaient à leur religion une place importante. Malgré ces exemples, on ne trouve pas un mot, dans ses premières poésies, ni dans sa correspondance de jeunesse, qui permette au lecteur de reconnaître chez lui la moindre croyance.
(50) Il suffit, pour s’en rendre compte, de constater combien la
goûts réels ne le portent vers aucune profession; mais ils ne s’épanouiront que dans une existence fournissant occasions et ressources à tous les caprices d'indépendance, dans le décor de Paris. Chaque fois qu’il y songe, la même question se pose alors, à lui : les carrières qu’on lui proposera, quand il sera entré, lui permettront-elles cette existence? I] connaît celles vers lesquelles son père l’inclinera : avocat, notaire, peut-être médecin.
Mais au fond de lui-même, il caresse un projet différent (51). Il voudrait écrire; et, certes, il devine bien ce que son père peut objecter : que l’année passée, il avait semblé s'orienter vers la peinture; certains dons lui en avaient donnée l’idée, des dons que, plus tard, Delacroix lui enviait (52), dit la légende. Pourtant, dès 1827, il ne pensait plus à sa vocation de peintre. Sa volonté d'écrire tiendrait-elle plus longtemps? En outre, ses dessins, au moins, prouvaient des dispositions (53). Mais dans quel roman, dans quelle pièce a-t-il fait ses preuves? Il se peut qu’il ait griffonné quelques essais (54), mais, dans ce cas, il ne devait point en être satisfait puisqu'il les a détruits sans en laisser une ligne. Ce qu’il prend pour une vocation, ne serait-ce pas ce vague désir que les adolescents connaissent souvent, frisson littéraire sans lendemain? Victor de Musset ne manquera pas de soulever l’objection. Enfin, un raisonnement, qu’Alfred devine, le paralyse: ses parents invoqueront la nécessité de gagner sa vie pour le cas où ses rêves le tromperaient, la possibilité d’écrire en continuant d’autres études. Tout cela le trouble. Pourtant, chacune de ses réflexions le ramène à son rêve. Cette angoisse où il se débat devient bientôt si
solitude de Cogniers, où il était fort bien traité, l’attriste et l’ennuie (lettre de septembre 1827); combien, au contraire, il reprend vite sa gaieté sitôt revenu dans la maison du Mans, pourtant endeuillée par la mort récente de sa grand’mère (lettre d’octobre 1827).
(61) Il est sûr, à la façon dont, dans ses deux lettres à Paul Foucher, il insiste sur ce désir d’écrire, que, depuis un certain temps déjà, les deux camarades avaient pris, dans le secret, la résolution de se consacrer aux lettres. Et c’est sans doute pourquoi Musset avait préféré le Droit à l’Ecole Polytechnique.
(92) C’est George Sand, dans son Journal intime, qui a écrit (mardi soir, 25 novembre) « … Delacroix m’a donné le recueil de Goya. I1 m’a parlé d'Alfred à propos de cela et m’a dit qu’il aurait fait un grand peintre, s’il l’eût voulu. Je le crois bien. {1 veut copier, lui, Delacroix, les petits croquis de l’album d’Alfred. »
(53) Le jugement de Delacroix, rapporté par George Sand, l’établit assez.
(54) Nous savons, notamment, qu’en 1824, il avait composé, pour la fête de sa mère, une chanson, que M. Maurice Allem a recueillie dans son ouvrage : Œuvres complémentaires d'Alfred de Musset (Paris, 1910). Mais c’étaient là des vers d’enfant; encore certains mots assez compliqués
Ra PAR à penser que l’apprenti poète avait pu être aidé dans sa âche.
lancinante (55) qu’il éprouve le besoin de la confier. Mais à qui? Une sorte d’amour-propre le pousse à ne s’ouvrir à son père que le jour où il pourra lui dire, avec quelque manuscrit bien venu : voilà ce dont je suis capable. A ses hôtes d’un jour? Sa cousine est si effacée qu’elle ne compte guère, et son mariage l’a étouffée davantage encore (56). Le marquis, lui, décourage la confidence, même des plus audacieux; c’est un gentilhomme des anciens âges; il mène sa famille avec une autorité qui n’admet pas la réplique (57); dans les ouvrages qu’il parcourt, quand ses yeux rencontrent le nom du roi, très gravement, il Ôôte la calotte où sa calvitie s’abrite; au reste, homme fort instruit. Alfred lui-même l’affirmait, mais il le comparaît au Polonius de Shakespeare (58). Enfin la fille de la maison a tous les défauts que Musset ne pardonne pas : elle est déjà mûre, elle manque de séduction, il la soupçonne d’être portée à lésiner (59). Donc il s’adresse à l’ami préféré, à Paul Foucher.