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L’EVOLUTION DE 1830 À

Sans doute, ces œuvres restent imparfaites. La Quittance du Diable, le poème de Suzon pourraient être signés par un écrivain d troisième ordre; Octave (198) otre guère plus d'intérêt; le Saule, où brillent des vers de génie, S’embourbe dans une intrigue plus qu'embrouillée. Les Secrètes Pensées de Rafaël, elles-mêmes, se présentent comme un fragment d’un poème qu’Alfred n’a jamais achevé. Qu'importe? Pour bien les apprécier, il faut les réunir en faisceau et les juger d'ensemble. Ils apparaissent alors comme les actes d’un drame qui se joue dans l'esprit du poète; et, du coup, ils retrouvent tout leur intérêt. Le héros unique de la pièce, Musset lui-même, s’y montre à nous sous un jour si nouveau! A côté des traits que nous lui connaissions : sensibilité entière

(193) Grèce, Ô mère des arts, terre d’idolâtrie… Je suis un citoyen de tes siècles antiques.

(194) Et toi, vieille Italie, où sont les jours tranquilles,

Où, sous le toit des cours, Rome avait abrité Les arts, ces dieux amis, fils de l’oisiveté?.…

(95) Il n’existe qu’un être Que je puisse en entier et constamment connaître, Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi, Un seul! Je le méprise. Et cet être, c’est moi.

(196) Ce sont les déelarations :

France, Ô mon beau pays, j’ai de plus d’un outrage Offensé ton céleste, harmonieux langage...

et Racine rencontrant Shakespeare sur ma table S’endort près de Boileau qui leur a pardonné. (197) A Ja fin de 1832.

(198) Pourtant plus ramassé et mieux conduit.

dans ses enthousiasmes (199), changeante dans ses accents (200), soif d'indépendance (201), fantaisie, des qualités nouvelles apparaissent : conscience dans la recherche, souci de perfection, qui amènent Musset à multiplier les variantes (202), à reprendre, dans des œuvres abandonnées, des vers qui le satisfont pour les glisser dans de nouveaux poèmes; constance dans l'effort, poursuivi avec la volonté de découvrir une formule plus originale. Nous percevons ensuite dans ces œuvres un goût marqué des idées et des vérités générales. De là, le fragment qui nous montre le génie aux prises avec la folie, l'éloge de l’aristocratie qu’entonne Rafaël (203), les considérations sur l’amour qui émaillent la conversation (204) de Laurette et de son fiancé; ce ne sont que des touches, mais qui révèlent chez Musset l'existence de préoccupations philosophiques qui s’épanouiront dans son œuvre (205). Ajoutons à cela cette note, non pas absolument triste, mais amère par instants, désenchantée ou mélancolique, qui donne à ce qu’il écrit désormais une résonance endeuillée (206). D’où lui vient-elle? De sa déception amoureuse, du spectacle de la vie, peut-être; ou encore, de ces goûts contradictoires qu’il porte en lui (207), Octave allant à son plaisir et se moquant de Cœlio, Cœlio regrettant les frasques d’Octave et le sermonnant sans le calmer. Enfin, nous distinguons, chez lui, un intérêt passionné pour les choses de la littérature et de l’art; il apparaît fervent de musique (208), assidu aux expositions de peinture, poussant volontiers jusqu’au Louvre qu’il connaît bien (209), discutant

(99) Ne reste-t-il pas aussi prompt à admirer les écrivains qu’il rencontre : Ossian et Scott, Hoffmann et Jean-Paul? (200) De là le contraste entre le découragement des Vœux stériles

et lallure plus confiance des Secrètes Pensées, à quelques mois d'intervalle.

. (201) Manifeste surtout dans les Secrètes Pensées, avec cette déclaration adressée aux romantiques et aux néo-classiques

Salut! j'ai combattu dans vos rangs ennemis.

Par cent coups meurtriers devenu respectable,

Vétéran, je m’asseois sur mon tambour crevé.

(Poésies, I, pp. 201-202.)

(202) Aïnsi dans l’Oubli des injures et La Coupe et les Lèvres. (203) Cf. les Secrètes Pensées de Rafaël.

(204) À Ta scène 2 de la Nuit Vénitienne.

(205) Dès La Coupe et les Lèvres, qui développe ce thème : On ne

ns avec la débauche, et tout autant dans À quoi rêvent les jeunes illes.

(206) Au lieu de l’allure rapide qui caractérisait les Contes d'Espagne. (207) Et qui vont sans cesse s’affirmant.

(208) C’est le moment où il s’abonne à l’Opéra, et où la musique de Rossini lui arrache le fameux couplet

(209) Cf. la Revue fantastique du 9 mai 1831.

des problèmes de technique, revenant vers eux de tous les points de l’horizon. Tout un côté mal connu de sa nature se montre ainsi : le côté intellectuel. Car, pendant ces deux années, ce sont le jugement et la réflexion qui le mènent; revanche de son intelligence sur l'engouement de ses premiers enthousiasmes. Quand ces essais ne nous apprendraient rien de plus, ils auraient déjà un intérêt incontestable.

Mais ils nous permettent de suivre le poète pas à pas, durant cette crise de deux années; crise moins étourdissante que celle qui le bouleversera après Venise, mais plus intéressante pour la critique, parce qu’elle fut consciente et voulue (210), parce qu’enfin elle aboutit à une transformation plus durable. Nous distinguons les étapes de cette évolution. D'abord, Musset demande aux autres de lui montrer le chemin. Il les suit un instant, s’égare derrière eux, puis repart seul. Deux routes le tentent : celle qui mène au théâtre, celle qui monte en pleine poésie; les deux routes au long desquelles il bâtira ses plus belles œuvres; sur chacune d'elle, il franchit l’étape la plus dure, celle où l’on reconnaît l’horizon. Ses efforts dramatiques aboutissent à la Nuit Vénitienne; donc, parti des Marrons du Feu et de la Quittance du Diable, il tient maintenant la formule d’où sortira son théâtre, mélange de fantaisie et de psychologie; le dosage seulement est à corriger, et il n’est pas besoin d’être grand clerc pour constater que cette formule entraîne Musset loin du drame historique et pathétique (211). De même en poésie : les récits des Contes d’Espagne, voilà d’où il part; la simple harmonie des Nuits, voilà où il va. Or, dans le Saule, les Vœux stériles, les Secrètes Pensées de Rafaël, dans les articles de prose (212), toute la poétique de demain se dégage. Comme ses efforts dramatiques se résument dans la Nuit Vénitienne, cet ensemble de poèmes et de réflexions monte vers la Dédicace de la Coupe et les Lèvres (213) qui précède et éclaire la première grande œuvre vraiment personnelle de Musset (214). Or cette œuvre, les hommes du Cénacle la laisseront passer dans un silence réprobateur (215). N'est-ce point dire que, de ce jour, Alfred ne sert plus dans leurs rangs? Voilà où l’ont amené ces deux années de réflexion.

(210) On s’en rend compte rien qu’à lire la lettre écrite par le poète à son oncle Desherbiers (janvier 1830).

(211) C’est-à-dire : du drame romantique.

(212) Donc dans toute son œuvre du moment.

(213) C’est pourquoi nous avons préféré joindre, au point de vue de la doctrine, les fragments en prose et en vers à l’étude de la Dédicace . (chap. VII)

(214) Le Spectacle dans un Fauteuil, publié à la fin de 1832. (215) Exception faite pour Sainte-Beuve et Mérimée.

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